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Le libéralisme de Hayek

22 décembre 2014

hayek-DostalerAvec ce troisième billet portant sur lui, on dira peut-être que je suis fasciné par Friedrich Hayek, et on n’aura pas tort! Quand on m’a parlé du livre que le regretté Gilles Dostaler a écrit sur lui, Le libéralisme de Hayek, je n’ai pas hésité à me le procurer! Je dois ajouter que j’ai adoré les deux livres de Gilles Dostaler que j’ai lus auparavant, le superbe Keynes et ses combats et le passionnant et déroutant Capitalisme et pulsion de mort, écrit avec Bernard Maris.

Le contenu

Le premier chapitre du livre est consacré à la biographie de Hayek. Cela est loin d’être superflu, car les événements qui ont marqué sa jeunesse ainsi que ses rencontres ont eu une grande importance sur son alignement politique. La prise de pouvoir de gouvernements socialistes, des émeutes de milices ouvrières ainsi que des poussées d’hyperinflation ont notamment stimulé son individualisme et sa répugnance pour le socialisme. De même, sa rencontre avec Ludwig von Mises l’a fait passer «dans un camp libéral radicalement opposé au socialisme».

Comme John Maynard Keynes, qui était à la fois un ami et un adversaire dans le domaine de l’économie, Hayek rejetait les prétentions scientifiques du courant dominant en économie et en sciences sociales (le scientisme). Dostaler résume ainsi la pensée de Hayek à ce sujet : «Ceux qui croient faire œuvre rigoureuse dans le domaine des sciences sociales n’ont d’ailleurs, la plupart du temps, pas vraiment compris les méthodes des sciences naturelles». Sans généraliser autant, j’ai pensé la même chose à de très nombreuses reprises! Dans la même veine, Dostaler parle de la dénonciation par Hayek du «mythe de l’unification de la science, de l’explication rationnelle de la totalité des phénomènes naturels et sociaux». Là encore, j’appuie sans réserve cette vision.

Keynes et Hayek rejetaient tout deux l’utilisation des mathématiques en économie. Cette citation de Hayek pourrait d’ailleurs avoir été écrite par Keynes : «Le nombre de variables distinctes qui, dans tout phénomène social particulier, déterminera le résultat d’un changement donné, sera en règle générale beaucoup trop grand pour que l’esprit humain puisse les maîtriser et les manipuler effectivement». On peut d’ailleurs s’étonner que, avec des prémisses semblables, Keynes et Hayek ait pu arriver à des conclusions quasi opposées!

S’il était un adversaire de la redistribution, Hayek, tout comme Milton Friedman, appuyait l’instauration d’un niveau minimum de revenu : «L’assurance d’un certain minimum de ressources pour chaque individu, ou une sorte de niveau de base au-dessous duquel personne ne risque de tomber même s’il est incapable de pourvoir à sa subsistance, voilà qui peut être considéré non seulement comme une protection tout à fait légitime contre un risque commun à tous, mais encore comme un élément nécessaire de la Société élargie où l’individu n’a plus désormais de créance morale sur les membres du petit groupe particulier dans lequel il est né». Appuyer un revenu de base et se dire contre toute forme de redistribution apparaît contradictoire à Dostaler. Hayek rejette en plus l’impôt progressif qu’il considère comme une «spoliation illégitime d’un groupe qui contribue puissamment à la croissance économique et même au progrès d’une civilisation». Cette position, difficilement compatible avec son désir d’instaurer un revenu de base, illustre son élitisme et est carrément un appui à la théorie du ruissellementtrickle down» en anglais), théorie de plus en plus contestée de nos jours, avec raison!

Dostaler s’attarde longuement sur la vision de la liberté de Hayek. Cette vision est de fait fondamentale, puisqu’elle est le point central de ses positions économiques et politiques. Hayek rejette une à une les différentes formes de liberté positive : liberté comme droit, liberté utilitariste, pouvoir faire ce qu’on veut, liberté intérieure (lorsqu’une personne est guidée «dans son action par sa raison et ses convictions plutôt que par les circonstances ou des impulsions temporaires») et liberté politique (Hayek en dit que : «Un peuple libre en ce sens-là n’est pas nécessairement un peuple d’hommes libres»). Il préfère la liberté négative, définie par l’absence de coercition : «Cette condition humaine particulière où la coercition de certains par d’autres se trouve réduite au minimum possible dans une société».

Le livre présente bien d’autres positions de Hayek qu’il serait ici trop long à résumer. Il aborde notamment sa vision de l’économie (théorie, méthodes, prix, monnaie, capital, investissements, fluctuations, place de l’État et fiscalité), de la société (résultat d’un ordre spontané et non construit consciemment par l’homme), du droit, de la démocratie, etc.

Même si Hayek est souvent associé au néolibéralisme, notamment en raison de «sa remise en cause de l’interventionnisme keynésien» et de «son exaltation des vertus du marché», Dostaler considère qu’il s’en éloigne sur bien des plans. Tout d’abord, il rejetait le laisser-faire, accordant une place importante à l’État. Il s’éloignait aussi des monétaristes comme Friedman (dont la thèse repose sur le «positivisme logique» avec lequel Hayek était en complet désaccord depuis sa jeunesse), des néoconservateurs comme Robert Lucas (en raison de leur formalisme mathématique et leur prétention à faire des prévisions parfaites) et même des libertariens «dont plusieurs se réclament de lui» (tant en raison de «la connotation anarchiste de leurs positions» que par la place que Hayek donnait à l’État).

Dostaler conclut que Hayek fut un penseur brillant et original qui a su se démarquer des économistes techniciens en vogue à son époque, tant par sa polyvalence que par sa démarche. Il déplore par contre les nombreuses contradictions dans sa vision de l’économie et de la société, et dans ses raisonnements. Alors qu’il accuse les interventionnistes d’être des «rationalistes constructivistes», il cherche à «donner des fondements rationnels au libéralisme». Il voit la société comme le résultat d’un ordre spontané, mais cherche à construire une constitution idéale, démarche qui n’a rien d’un ordre spontané (au contraire tout à fait construit). Il a un temps tenté de bâtir une théorie de la monnaie, mais a plaidé par la suite pour la nécessité d’assurer la neutralité de la monnaie. Alors que ses premiers livres tentent d’expliquer comment éviter les fluctuations économiques, il prétend par la suite qu’elles sont inévitables. Dostaler mentionne d’autres contradictions, mais je vais m’en tenir à celles-là. Dostaler termine sa conclusion en revenant sur l’originalité de la pensée de Hayek, sur sa polyvalence, sur son érudition, sur son honnêteté intellectuelle et sur sa fidélité à ses convictions, trait de caractère qui a pourtant contribué à le mettre au ban de la communauté universitaire (rappelons qu’il n’a pas pu enseigner en économie à l’Université de Chicago parce que sa pensée se distinguait trop de l’idéologie néoclassique des économistes qui contrôlaient le département d’économie).

Les encadrés

L’auteur a ajouté dans la plupart des chapitres des encadrés qui présentent des éléments connexes, éléments qui auraient par contre alourdi la lecture s’il les avaient insérés dans le corps du texte. Dans ces encadrés toujours clairs et pertinents, il aborde notamment :

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Si Hayek et la pensée économique vous intéressent, c’est selon moi le livre à lire (il faut dire que je n’en ai pas lus d’autres à son sujet!). Ce livre est clair, précis, court (128 pages, mais avec de petits caractères) et se lit bien. Dostaler réussit à bien rendre le sujet, même s’il est idéologiquement bien loin de Hayek! Les encadrés m’ont en plus permis de mieux comprendre certains concepts qui m’apparaissaient nébuleux (comme l’individualisme méthodologique). En fait, ce livre m’a donné le goût de lire d’autres textes de Gilles Dostaler!

Un autre regard sur les régimes de pensions agréés

20 décembre 2014

rpaStatistique Canada a publié cette semaine sa première analyse des données tirées de l’Étude longitudinale et internationale des adultes (ELIA), qui a été réalisée pour la première fois en 2012. Intitulé «Faits nouveaux sur l’accès à un régime de pension au Canada», ce court document d’une douzaine de pages analyse des données sur les personnes ayant accès à un régime de pension agréé (RPA). Si ce type de données existait auparavant, celles de la nouvelle enquête permettent de les recouper selon diverses caractéristiques qui n’étaient pas auparavant disponibles.

Pour ce billet, je me contenterai de présenter deux graphiques.

Évolution du taux d’accès aux RPA

Le graphique qui suit est tiré du document, mais n’utilise pas les données de la nouvelle enquête.

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La ligne bleue foncée montre que la proportion d’hommes salariés ayant accès à un RPA offert par leur employeur au Canada a fortement diminué de 1977 à 2011, passant de 52 % à 37 %. La ligne bleue pâle indique que la proportion de femmes salariées ayant accès à un RPA offert par leur employeur a augmenté fortement entre 1987 à 1993 (de 34,8 % à 42,4 %), avant de diminuer graduellement à 38,4 % en 2005 pour augmenter quelque peu par la suite pour atteindre 40,1 % en 2011. On notera que le taux d’accès des femmes a surpassé celui des hommes en 2004 et que l’écart a continué à se creuser par la suite pour atteindre plus de trois points de pourcentage en 2011.

Avant la parution des données de l’ELIA, il était difficile d’expliquer ce virage, sinon dans ses grandes lignes. Comme cette étude collecte toutes sortes de données, notamment sur le marché du travail, les auteurs peuvent affirmer que le taux plus élevé d’accès des femmes à des RPA est essentiellement une conséquence des industries dans lesquelles elles travaillent : plus souvent dans l’enseignement, la santé et les administrations publiques, qui représentent trois des quatre industries où le taux d’accès aux RPA est le plus élevé, tant pour les hommes que pour les femmes (l’autre étant la finance et les assurances).

Taux d’accès selon le revenu

Les données qui m’ont permis de réaliser le graphique qui suit sont celles qui m’ont amené à écrire ce billet. Il présente le taux d’accès à un RPA en fonction du niveau de salaire, classé en dix déciles représentant chacun 10 % des salariés en ordre du niveau de salaire.

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Ce graphique montre, comme c’est souvent le cas, que les moyennes peuvent être trompeuses. Alors qu’en 2012, 35,6 % des hommes salariés âgés de 25 à 54 ans et 41,2 % des femmes salariées du même âge avaient accès à des RPA, cette proportion passait d’à peine 10 % pour les hommes et les femmes faisant partie du décile inférieur des salaires à environ 60 % chez les hommes des trois déciles supérieurs et à 70 % des femmes des mêmes déciles. On pouvait se douter de cette inégalité, mais il demeure troublant de constater à quel point ces écarts sont gigantesques.

Et alors…

Alors, plus on parle de l’insuffisance des épargnes pour se préparer à la retraite, plus on constate que la couverture diminue! Le premier graphique montrait que la proportion de salariés couverts par un RPA diminue de façon quasi constante depuis 35 ans, alors que le deuxième montre que cette proportion est lilliputienne chez les personnes qui en auraient le plus besoin. Et que font nos gouvernements pour faire face à cette situation? Ils n’ont pas trouvé mieux que de tenter de rendre moins avantageux ces régimes pour leurs employés (tellement que même une chroniqueuse de La Presse trouve que ce gouvernement va trop loin…) et retarder l’accès à la sécurité de la vieillesse aux plus pauvres. Désolant…

Les syndicats contribuent au bonheur de leurs membres!

17 décembre 2014

syndicats_bonheurJ’ai mentionné il y a quelque temps que la lecture du blogue Economist’s View fait maintenant partie de ma routine matinale. On y trouve fréquemment des mentions à des textes et à des études qui ne se rendent pas jusqu’à nos médias.

La semaine dernière, il a brièvement fait écho à une courte étude diffusée par l’université Baylor intitulée Labor Union Membership and Life Satisfaction in the United States (L’adhésion à un syndicat et la satisfaction de la vie aux États-Unis). On comprendra que cela a titillé ma curiosité…

Le contexte

De nombreuses études ont abordé les facteurs qui contribuent à la qualité de la vie, qu’ils soient psychologiques, politiques ou sociaux. On s’est aussi demandé si la taille de l’État y contribuait ou pas. Par contre, personne ne semble avoir voulu savoir si l’adhésion à un syndicat avait un rôle de ce côté.

Les auteurs, Patrick Flavin et Gregory Shufeldt, deux professeurs de sciences politiques, commencent leur étude en montrant à quel point la présence syndicale a été réduite aux États-Unis (11,3 % en 2014, en baisse de près de moitié en 30 ans). L’adoption de lois antisyndicales n’est bien sûr pas étrangère à cette baisse.

Si les études qui tentent d’évaluer le bonheur, la qualité de vie ou le bien-être à partir d’enquêtes subjectives (basées sur une autoévaluation de son niveau de satisfaction) ont parfois été contestées, elles sont de plus en plus acceptées, car dans l’ensemble fiables. Mieux, plus les questions sont simples, meilleurs en seront les résultats. On a en effet constaté que ces autoévaluations sont fortement corrélés avec d’autres indicateurs de bien-être. Par exemple, ceux qui se disent les plus satisfaits rient et sourient davantage, et leur entourage les considère aussi plus heureux.

Les liens théoriques entre le fait d’être syndiqué et satisfait de la vie

Les auteurs examinent ensuite différentes caractéristiques des syndiqués qui pourraient avoir un lien, positif ou négatif, avec la satisfaction de la vie :

  • l’emploi : on passe une grande partie de notre vie au travail; les gens qui y sont satisfaits, dont leur expérience est agréable, ont une meilleure santé physique et mentale, ce qui est une condition presque nécessaire à la satisfaction de la vie; comme les employés syndiqués ont davantage un mot à dire sur leur travail et leurs conditions de travail, ils devraient se sentir plus en contrôle et moins subir l’aliénation au travail (notamment en raison de l’arbitraire patronal); ils ont des recours s’ils se sentent traités injustement; des études ont démontré qu’ils sont plus satisfaits au travail, ce qui devrait tendre à les rendre plus satisfaits dans leur vie (les auteurs notent que les nouveaux syndiqués sont parfois moins satisfaits, ce qui est possiblement une des raisons pour lesquelles ils se sont syndiqués);
  • la sécurité d’emploi : un des objectifs des syndicats étant d’assurer davantage de sécurité d’emploi à leur membres, ce facteur peut donc aussi contribuer à la qualité de leur vie; les conventions collectives prévoient toutes des clauses pour éviter les congédiements arbitraires; cela peut faire diminuer le stress et l’anxiété dus à la crainte de perdre soudainement un emploi;
  • les liens sociaux : le fait d’être syndiqué augmente les occasions de créer des liens avec ses collègues et de se sentir ainsi moins seul; un syndicat est par définition une union de personnes qui partagent un certain nombre d’intérêts et d’objectifs communs; les liens de réciprocité qui se développent persistent souvent en dehors du milieu de travail; cette participation à un réseau d’entraide réduit aussi le stress et stimule la solidarité; la littérature est très abondante sur les bienfaits de ces facteurs sur le bien-être subjectif;
  • la citoyenneté : les syndicats incitent leurs membres à s’intéresser davantage à la participation aux décisions en milieu de travail, et, par voie de conséquence, à celles prises dans une démocratie, autre élément fortement lié au bien-être.

À la suite de cette analyse, les auteurs s’attendent donc à ce que les travailleurs syndiqués soient plus satisfaits de leur vie que les non syndiqués.

L’étude empirique

Les auteurs ont utilisé les données de cinq vagues de la World Values Survey (enquête mondiale sur les valeurs) conduite aux États-Unis de 1982 à 2006 à intervalles réguliers. Pour s’assurer autant que possible que les résultats obtenus soient réellement dus à l’appartenance à un syndicat, les auteurs les ont contrôlés à l’aide de nombreux facteurs pouvant influencer la satisfaction de la vie (revenu, âge, scolarité, sexe, état matrimonial, santé auto-déclarée, statut d’emploi et fréquentation d’une l’église).

Les résultats montrent une forte relation entre l’appartenance à un syndicat et la satisfaction à la vie, même en enlevant les effets des facteurs mentionnés plus tôt. L’effet spécifique de la syndicalisation est plus élevé que celui lié au passage à un décile supérieur de revenu ou à la fréquentation d’une église. Par contre, le fait de vivre en couple et d’avoir une meilleure santé sont les facteurs apportant le plus de satisfaction de la vie, de quatre à cinq fois plus que d’être syndiqué. Le chômage suit la mauvaise santé et le fait de ne pas être en couple comme facteur nuisant à la satisfaction de la vie. Étonnamment, l’âge et le niveau de scolarité ne jouent aucun rôle à cet effet. Finalement, les femmes sont plus satisfaites de leur vie que les hommes, mais de peu.

Les auteurs ont cherché à savoir si l’effet positif sur la satisfaction de vie d’être syndiqué variait en fonction de quatre des facteurs étudiés (revenu, scolarité, sexe et âge). Ils n’ont trouvé aucune différence significative, ce qui signifie que l’effet positif d’être syndiqué s’applique avec sensiblement la même ampleur peu importe son revenu, son niveau de scolarité, son sexe et son âge.

Conclusion des auteurs

Les auteurs ne sont pas surpris des résultats, car ils confirment l’analyse théorique qu’ils ont mené. Ils soulignent aussi d’autres avantages de la syndicalisation, entre autres sur la vie démocratique, sur la lutte aux inégalités et sur l’équité. Ils aimeraient toutefois explorer davantage la question pour savoir si cet effet varie selon les secteurs industriels et les états, notamment entre les états ayant des lois sur le «right to work» qui limitent la syndicalisation et les autres.

Et alors…

On pourrait penser que, vu que j’appuie le syndicalisme, j’ai apprécié cette étude par biais de confirmation. Je crois au contraire que c’est en raison des avantages analysés dans cette étude que j’appuie le syndicalisme! On notera que cette étude ne tient pas compte des avantages salariaux d’être syndiqué, ce qui aurait une incidence supplémentaire sur la satisfaction de la vie. Et, c’est bien comme ça. Le principal avantage d’être syndiqué se trouve, selon moi, dans les quatre caractéristiques mentionnées par les auteurs. Je suis convaincu que les employés du commerce de détail ne se syndiquent pas en premier lieu pour avoir de meilleurs salaires, mais pour pouvoir amoindrir l’arbitraire patronal et retrouver leur dignité. Là est le rôle premier des syndicats, rôle qu’on néglige trop souvent.

Cela dit, je ne crois pas que ce serait un bon moment pour tenir une enquête similaire auprès des employés de l’État québécois ou des municipalités, ni que cela aurait été pertinent l’an passé d’en tenir une auprès des employés fédéraux… Mais, avec une variable contrôle tenant compte de l’absence de conscience sociale de leurs employeurs néolibéraux, les résultats ne seraient pas nécessairement mauvais!

Les acteurs ne savent pas mourir

15 décembre 2014

vadeboncoeurLes acteurs ne savent pas mourir, de Alain Vadeboncoeur, est un livre difficile à définir. L’auteur le présente comme un recueil de «récits d’un urgentologue». C’est bien ce que c’est, mais les récits qu’il contient ne parlent pas seulement de l’urgentologue, mais aussi de l’homme, toujours sur le thème de la mort, bref, de la vie.

L’urgentologue

Les récits sur le travail d’Alain Vadeboncoeur présentent un grand nombre de contacts avec la mort que ce chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal a vécus dans le cadre de son travail. Il raconte aussi bien les réussites de son équipe que ses «échecs», essentiellement de nombreux cas où, malgré les connaissances de l’équipe et leur équipement, ils n’ont pas pu sauver leurs patients.

On devinera sans peine que les réussites sont plus agréables à lire que les «échecs». Cela dit, toutes ces histoires ont un intérêt, nous montrant un aspect important de la réalité du travail dans cette urgence. Elles se lisent bien, entre autres grâce à l’humour de l’auteur, humour qui loin d’être déplacé, permet de passer d’une histoire à l’autre sans trop déprimer…

Il insère entre ces récits une section contenant quelques anecdotes de patients étranges, aux questions ou comportements assez surréalistes. Encore là, ces histoires permettent de relaxer avant de passer à celles qui sont plus dramatiques…

L’homme

La série de récits sur les expériences personnelles de l’auteur avec la mort aborde aussi bien celles qu’il a vécues dans sa jeunesse que dans sa vie adulte (il en a développé une relation difficile avec les automobiles; on le comprend!), celles liées à ses études en médecine et, dans un texte plus développé que les autres, dans l’accompagnement des derniers jours de son père, le syndicaliste et écrivain Pierre Vadeboncoeur. Il raconte même la relation avec la mort chez ses ancêtres.

Autres sujets

Certaines parties du livre ont un accent plus pédagogiques. L’auteur nous présente par exemple la complexité du corps humain, ses réactions face au danger et à la maladie, des éléments du processus d’évolution, les conditions pour que la vie ait pu se répandre sur notre planète, etc. Il explique aussi l’importance de l’empathie (pas seulement chez les médecins) et l’importance de la distinguer de la sympathie (quand on ne fait pas que se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, mais qu’on en vient à prendre aussi personnellement leurs problèmes), distinction qui s’applique à toute relation d’aide, pas seulement à celle spécifique à l’exercice de la médecine.

Dans la partie du livre qui lui donne son titre, l’auteur raconte ses expériences avec des acteurs. Ami avec Alexis Martin dans sa jeunesse, il le retrouve en 1992 après plusieurs années sans contacts. Il lui fait part de son agacement face à la façon dont les acteurs miment la mort : «trop d’intention, trop d’émotions, trop de mots, trop de contenu». De fil en aiguille, Alexis en est venu à lui proposer d’écrire une pièce de théâtre avec lui sur ce sujet. Ainsi est née la pièce de théâtre Sacré-Coeur qui raconte une nuit à l’urgence, au cours de laquelle l’urgentologue en poste devra faire face à de nombreux cas lourds, souvent tragiques. Ce qui, on s’en doute, n’exclut nullement des passages rigolos…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Il est certain que ce livre contient certains récits plus difficiles à endurer, mais pas autant que j’en avais entendu parler. On passe rapidement d’une histoire à l’autre (les chapitres sont en majorité courts) de façon fluide. Comme les textes sur les thèmes abordés (réussites, échecs, histoires étranges, etc.) sont regroupés, on y est jamais dépaysé et on devine facilement si elles se termineront bien ou mal.

Bref, il s’agit d’un livre bien construit et bien écrit qui en plus nous permet une réflexion intéressante sur la mort… et la vie!

La supériorité des économistes

13 décembre 2014

économistesUn document qui répand la terreur, document que le ciel en sa fureur… oups, je m’emporte! Il n’empêche qu’un document récent de Marion Fourcade, Etienne Ollion et Yann Algan intitulé The Superiority of Economists (d’où le titre de ce billet) fait grand bruit dans la communauté (enfin, dans le milieu) des économistes.

Introduction

L’étude commence en montrant que les économistes se considèrent au sommet de la hiérarchie des sciences sociales. Plus des trois quarts des étudiants en économie des cycles supérieurs aux États-Unis considèrent que l’économie est la plus scientifique des sciences sociales. J’ai entendu le même type d’ânerie quand j’étudiais dans ce domaine, mais ai vite déchanté quand j’ai constaté que tout l’édifice pseudo-scientifique de l’économie enseignée repose sur des hypothèses non démontrées, et pire, qu’on sait fausses!

Les auteurs mentionnent ensuite que les économistes sont en moyenne parmi les mieux payés des diplômés des facultés d’arts et sciences, plus que les physiciens et les mathématiciens, mais un peu moins que les informaticiens et les ingénieurs, ce qui rajoute une couche à leur estime personnelle. J’ai vérifié pour le Québec dans les données de l’Enquête nationale auprès des ménages de Statistique Canada et ai constaté que c’est encore pire ici : ils sont aussi les mieux payés des sciences sociales, mais ont en plus des revenus plus élevés que les informaticiens, quoique un peu moins que les ingénieurs. Je n’ai toutefois pas pu vérifier si cela était dû à leur plus grande présence dans le secteur financier, comme aux États-Unis. Les auteurs observent aussi que c’est la discipline des sciences sociales la plus masculine : cela expliquerait-il, au moins en partie, leurs salaires plus élevés? Possible…

Insularité

Contrairement aux autres sciences sociales, le courant dominant en économie a toujours essayé de s’inspirer des sciences naturelles, notamment de la physique et de la biologie (surtout de la théorie de l’évolution). En fait, cela se résume la plupart du temps par une utilisation (erronée) des mathématiques, comme si le fait d’entourer ses fausses hypothèses d’un imposant arsenal mathématiques pouvait les rendre valables.

Cette suffisance a aussi comme conséquence que cette discipline a toujours été réticente à l’interdisciplinarité. Elle a plutôt décidé de se reposer sur des principes que je juge simplistes (comme l’utilitarisme) plutôt que de s’associer avec des disciplines qui ont davantage creusé les caractéristiques des comportements humains (anthropologie, sociologie, psychologie, sciences politiques, philosophie, etc.).

Les observations des auteurs sur l’insularité des économistes sont en grande partie basées sur l’analyse des articles publiés par les économistes, notant qu’ils sont ceux qui citent le moins les articles des membres des autres disciplines. Cette utilisation des articles a été contestée par des économistes qui ont commenté cette étude, mais ses résultats demeurent troublants tant les écarts avec les citations des auteurs des autres disciplines des sciences sociales sont énormes. Un sondage auprès de professeurs d’université enseignant en sciences sociales va dans le même sens : les professeurs d’économie sont ceux, et de loin, qui rejettent le plus l’avantage de la multidisciplinarité, étant les seuls à la considérer majoritairement moins avantageuse que la concentration sur leur seule discipline!

Hiérarchie interne

Ici, les auteurs montrent que l’économie est la discipline des sciences sociales où la hiérarchie entre ses membres est la plus forte. On y conteste moins les «grands» auteurs que dans les autres disciplines.

Je voulais garder cela pour la conclusion, mais je dois ici préciser que cette analyse repose essentiellement sur les professeurs d’université. Or, ceux qui enseignent l’économie orthodoxe (classique, néoclassique et parfois synthèse néoclassique) rejettent systématiquement les candidatures des économistes hétérodoxes. Or, ceux-ci, pas si rares, ne respectent nullement cette supposée hiérarchie fondée sur le nombre de citations de professeurs qui pensent tous de la même façon…

L’obtention d’un emploi

Les auteurs observent que c’est en économie que les critères d’embauche des professeurs d’université est la plus stricte. On y favorise presque systématiquement les candidats qui proviennent de la même école de pensée que les professeurs en poste. Cela rejoint mon commentaire précédent.

Être publié (ou périr?)

Les publications en économie se concentrent beaucoup plus que celles des autres disciplines des sciences sociales sur les membres d’un nombre limité d’universités. Cela est un peu une conséquence de la hiérarchie interne, donc de l’avantage accordé aux économistes orthodoxes. On accorde beaucoup plus de places aux idées divergentes dans les autres disciplines des sciences sociales.

La convergence

économistes1Les membres et dirigeants des associations d’économistes sont aussi beaucoup plus concentrées dans un nombre limité d’universités que dans les associations des autres disciplines des sciences sociales. Le graphique ci-contre illustre éloquemment cette caractéristique. On y constate que 72 % des membres de l’exécutif de l’Association américaine des économistes (AEA) proviennent de seulement cinq départements d’économie et aucun de départements non classés, alors que la situation est presque inversée dans les associations des sciences politiques (APSA) et des sociologues (ASA). Cette illustration de l’apologie de la pensée unique en économie en est presque indécente…

Le secteur financier

Les auteurs montrent ensuite la montée fulgurante du nombre d’articles écrits par des économistes portant sur la finance. Alors que les statistiques et les mathématiques occupaient les deux premiers rangs des citations trouvées dans les articles publiés dans les années 1970 (ce qui est assez décourageant en soi…), la finance occupe depuis le début des années 2000 le premier rang (ce qui n’est guère plus encourageant!).

Les écoles de commerce («business school»)

Autre tendance similaire, une étude datant de 2004 a découvert que, à l’intérieur des 20 principales écoles de commerce et des 20 départements d’économie les plus reconnus (les auteurs ne précisent pas par qui…), 46 % des professeurs d’université détenant des doctorats en économie enseignaient en fait dans des écoles de commerce. Cette observation converge aussi avec le lieu d’enseignement d’un grand nombre de récipiendaires du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel.

On ne s’étonnera pas alors des pressions de ces économistes pour favoriser la déréglementation, notamment du secteur financier, ainsi que la privatisation du secteur public (y compris la sous-traitance, les «partenariats public-privé» et autres nids à corruption), ou, à tout le moins, l’application de principes comme la concurrence entre les établissements publics, que ce soit en santé, en éducation ou même dans le secteur de l’environnement (avec, par exemple, la préférence à instaurer des bourses de carbone, plutôt que des écotaxes ou les deux). Ceux-ci apportaient en plus un vernis supposément scientifique aux demandes des banques et autres institutions du secteur financier et des affaires. La stratégie a fonctionné, pour notre plus grand malheur…

Des opinions tranchées…

Les opinions sociales et politiques des économistes sont bien différentes de celles des professionnels des autres disciplines des sciences sociales. S’ils votent plus à gauche qu’à droite (cela m’a surpris, mais, les auteurs doivent parler du parti démocrate…), ils le font bien moins que les membres des autres disciplines des sciences sociales. Ils sont en outre moins portés à apporter des contributions pour le bien public et à favoriser la coopération. On peut se demander si c’est leur formation qui les rend plus égoïste ou si cette discipline attire davantage les égoïstes… Mais, au bout du compte, le résultat est le même. Ils sont par ailleurs plus souvent libertariens, favorisent moins les interventions gouvernementales pour soulager la pauvreté, s’intéressent moins à l’histoire, etc.

Et alors…

On se doute bien que ce brûlot a suscité bien de réactions chez les économistes blogueurs. Si ça vous intéresse, j’ai lu entre autres celles de Paul Krugman, Peter Dorman, Henry Farrell, Noah Smith et de The Economist. Ces opinions passent de l’acceptation à la rébellion, s’attardent parfois à l’accessoire, analysent la pertinence des études citées, etc. Rien de bien intéressant, au bout du compte… Ce qui m’a frappé, c’est le peu de remarques sur le fait que cette étude porte essentiellement sur des étudiants de cycles supérieurs et sur des professeurs d’université, et que, pour le devenir, on est presque obligé d’appartenir à un courant orthodoxe ou pas trop hétérodoxe.

Cela dit, je trouve rafraîchissant qu’une étude s’attaque ainsi à la perception tellement gratifiante qu’ont trop d’économistes d’eux-mêmes. Mais, ce n’est pas cela qui les fera descendre de leur piédestal! Comme le disait Keynes : «[traduction libre] Si les économistes pouvait devenir aussi humbles et compétents que les dentistes, ce serait merveilleux!».

La révolution Harper et le secteur financier

10 décembre 2014

financeLe capitalisme au Canada et la «révolution» Harper est un petit livre de 135 pages qui ne contient que quatre textes. Ils abordent différents aspects des conséquences du passage (trop) prolongé des conservateurs de Stephen Harper au pouvoir. On y analyse :

  • l’évolution du capitalisme canadien à l’ère de la mondialisation;
  • les contorsions des conservateurs lors de la crise débutée en 2008;
  • les attaques répétées des conservateurs contre les travailleurs et les syndicats;
  • les véritables enjeux entourant la réforme de l’assurance-emploi.

Je pourrais bien sûr résumer ces textes, ou à tout le moins un, mais, comme j’ai déjà publié des billets ou ait lu d’autres textes plus complets des auteurs sur ces sujets, je préfère développer une idée qui m’est venue en regardant les graphiques insérées dans le premier de ces textes.

Cela dit, il s’agit d’un bon petit livre à lire, surtout si on connaît peu ces sujets. Les textes sont de qualité et pertinents, avec des auteurEs qui savent de quoi ils et elle parlent!

Le secteur financier

Dans son texte sur la mondialisation, Pierre Beaulne présente deux graphiques qui comparent les profits et la contribution au produit intérieur brut (PIB) du secteur financier avec ceux d’autres secteurs industriels. Cela m’a donné l’idée, que j’avais en fait depuis longtemps, de présenter un graphique qui illustrerait la contribution du secteur financier sous différents aspects. Compte tenu de la disponibilité des données pour les trois variables présentées dans ce graphique, j’ai dû utiliser celles sur la «Finance, assurances, services immobiliers et services de location et de location à bail», car Statistique Canada ne publie pas de données spécifiques au secteur de la finance et des assurances pour la part du produit intérieur brut (PIB). Cela demeure quand même éloquent! De toutes façon, les données sur l’emploi montrent que le secteur de la finance et des assurances embauche 75 % des personnes qui travaillent dans ce grand groupe et accapare près de 85 % de ses profits (mais, selon un fichier plus récent, seulement 35 % de son PIB)! On voit donc que ce secteur domine ce grand groupe. Pour éviter de répéter cette longue appellation, je parlerai dans ce billet du secteur financier. Je précise en plus que toutes ces données sont pour l’ensemble du Canada, car Statistique Canada ne fournit pas de données sur les profits et la part du PIB pour le Québec.

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La ligne bleue représente la part du PIB du secteur financier. Cela peut paraître étrange que j’aie fait partir cette série près de 30 ans plus tôt que les deux autres courbes, mais le mouvement le plus important de la part du PIB du secteur financier a eu lieu avant l’année de départ des séries de données que Statistique Canada publie pour les deux autres variables (emploi et bénéfices). On peut en effet voir que la part du PIB du secteur financier est demeurée inférieure à 15 % de 1961 à 1980 (entre 12,8 % en 1974 et 14,7 % en 1978), a dépassé une première fois la barre des 15 % en 1981 (année de récession) pour atteindre un sommet de 19,8 % en 1998 et demeurer au dessus de 18 % jusqu’en 2011, dernière année où des données sont disponibles pour cette variable. Compte tenu de cette hausse de la part du PIB du secteur financier, bénéficions-nous vraiment de meilleurs services dans ce domaine? Comment se fait-il que les nombreux changements technologiques et les vagues de fermetures de succursales bancaires n’aient pas au contraire permis une plus grande efficacité de ces services? Serait-ce que le secteur financier est devenu un parasite de notre économie? Subissons-nous nous aussi les effets de la malédiction financière? Que signifie le PIB, si près de 20 % de sa «valeur» (soit autant que les secteurs de la construction, de l’enseignement et de la santé et de l’assistance sociale réunis!) n’offre en fait que bien peu de bien-être?

La ligne rouge illustre l’évolution de la part des bénéfices (profits) accaparés par le secteur financier. Si on exclut les années 1991 à 1993, autre période de récession, où les bénéfices des industries autres que financières ont diminué de plus de 50 % entre 1989 et 1992 alors que ceux du secteur financier ont diminué de moins de 30 %, la part des bénéfices du secteur financier a en général varié entre 30 % et 35 % du total. Oui, en moyenne, le secteur financier accapare le tiers de tous les profits au Canada…

La ligne jaune nous montre que la part de l’emploi du secteur financier est demeurée assez stable de 1988 à 2013, passant d’un minimum de 5,8 % en 2000 à un maximum de 6,6 % de 1991 à 1993 (période de récession qui a moins touché ce secteur).

Et alors…

Il est quand même étonnant de constater (quoique rien ne devrait nous étonner dans ce secteur) que la part du PIB du secteur financier fut en moyenne de 1988 à 2011 trois fois plus élevée que sa part de l’emploi, et que sa part des profits lui fut plus de cinq fois plus élevée, tout en étant 70 % plus élevée que sa part du PIB! Et pourtant, le salaire hebdomadaire moyen n’y fut que 11 % supérieur à la moyenne entre 1997 à 2013, selon le tableau cansim 282-0072. Il y a manifestement quelque chose qui ne tourne pas rond au royaume de la finance… et de notre économie!

Le patient et le médecin

8 décembre 2014

patient-médecinEn attendant ma réservation du dernier livre d’Alain Vadeboncoeur, je me suis dis que ce serait intéressant de patienter en lisant un autre livre écrit par un médecin, d’autant plus que cet article du Devoir m’a incité à le faire. J’ai donc abordé Le patient et le médecin de Marc Zaffran (connu aussi sous le pseudonyme de Martin Winckler) avec quelques attentes.

«Pour beaucoup [de médecins], la médecine aurait été bien plus intéressante s’ils avaient pu se passer des patients.»

Cette citation, provenant des premières pages du livre, donne une bonne idée du ton que l’auteur utilise dans son récit. Il y reproche notamment aux médecins de valoriser davantage leur statut social que leur mission de soigner les patients, se contentant plutôt que de traiter leurs symptômes. Cette attitude n’est sûrement pas spécifique aux médecins (j’ai déjà entendu une citation semblable d’un enseignant, lui qui trouvait bien plus agréable les journées où il n’y a pas d’étudiants dans l’immeuble où il enseignait), mais semble très (trop) répandue en France dans cette profession.

Il faut savoir que presque tout ce que raconte ce livre se passe en France où l’auteur a exercé pendant près de trente ans, de 1982 à 2009, avant d’immigrer au Québec. Est-ce ainsi au Québec? On ne le saura pas, quoique l’auteur laisse entendre que ce serait mieux (moins prononcé?) ici. À voir aller nos trois médecins au pouvoir, on pourrait avoir des doutes…

Dans son livre, l’auteur raconte un nombre impressionnant d’anecdotes, mettant en vedette ses professeurs lors de ses études, des collègues (certains agissant correctement, quand même!) et des patients (surtout des patientes, puisqu’il a exercé la plus grande partie de sa vie dans le domaine de la santé des femmes) dans leur relation avec des médecins qui les méprisent trop souvent. Il déplore entres autres le manque d’empathie des médecins français, leur lacunes dans la mise à jour de leurs connaissances et leur attitude hautaine, sinon inhumaine.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Même si mon résumé est bien court, ce livre se lit comme un roman d’un bout à l’autre. Le procédé (raconter des anecdotes) pourrait être répétitif, mais l’auteur réussit à nous intéresser d’un bout à l’autre. Il a aussi bien structuré son livre, regroupant ses anecdotes par sujets, pas seulement de façon chronologique.

Je dois avouer que j’ai été un peu déçu de ne pas lire son opinion sur la situation au Québec. Compte tenu du peu du temps qu’il y a vécu et du fait qu’il n’y a pas comme tel exercé sa profession de soignant (si j’ai bien compris, car il a surtout occupé ici un poste de chercheur en bioéthique), ce n’est pas étonnant. Par contre, je trouve la quatrième de couverture un peu trompeuse, car on peut y lire qu’il a appuyé ses anecdotes «sur des exemples tirés des contextes français et québécois», alors qu’il parle très peu (très très peu) de la situation au Québec.

Un des aspects qui m’a le plus intéressé fut de prendre connaissance des nombreux travers de l’exercice de la médecine en France, alors que l’Organisation mondiale de santé considérait en 2000 que le système de santé français était celui qui fournissait «les meilleurs soins de santé généraux» et était «le plus performant en termes de dispensation et d’organisation des soins de santé» (notons que Bloomberg le classait plus récemment au 19ème rang, deux rangs derrière celui du Canada, en termes d’efficacité).

Mais, même si j’aurais aussi aimé que M. Zaffran nous éclaire sur ce paradoxe, cela n’enlève rien au plaisir de lecture que nous procure ce livre et à la pertinence des questions qu’il soulève.

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