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Revenus 2012 (1) – les sources de revenus

28 août 2014

revenus2012(1)J’ai mentionné à de nombreuses reprises que les tableaux cansim représentent une source presque inépuisable d’amusement… Bon, ça dépend de ce qui nous amuse, j’en conviens! Et je tais la frustration qui risque de nous envahir quand Statistique Canada décide de terminer une série (en raison de compressions budgétaires ou de modifications de concepts).

Statistique Canada a mis à jour il y a un peu plus d’un mois une série de 28 tableaux provenant des déclarations de revenus. Je ne présenterai bien sûr pas tous ces tableaux, mais quelques-uns… Dans ce billet, je me conterai d’exploiter les données sur les sources de revenus du tableau 111-0007, en utilisant aussi les données sur la population (051-0001) et sur l’inflation (326-0020).

Ce tableau contient des données sur les sources de revenus (emploi, placements, transferts, pensions privées, RÉER, etc.). Ce type de données peut sembler simple à interpréter, mais j’ai quand même passé une couple d’heures pour tenter de les comprendre correctement et pour pouvoir en parler en évitant de dire des conneries…

Les revenus totaux

revenus2012(1)1Le graphique ci-contre montre l’évolution des revenus totaux réels (corrigés de l’inflation) par personne ayant déposé une déclaration de revenus. J’ai vérifié la représentativité de ces données en calculant un ratio entre le nombre de déclarants et la population âgée de 18 ans et plus. Cette proportion se situe entre 95 % et 97 % selon les années pour le Québec, mais entre 92 % et 95 % dans le reste du Canada. On peut donc penser que ces données surestiment un peu les revenus dans le reste du Canada (ce sont en général les gens avec peu ou pas de revenus qui ne soumettent pas de déclarations), mais je n’en ai pas tenu compte, car le calcul aurait été complexe, aurait dû être basé sur des hypothèses invérifiables et n’aurait pas changé les résultats de beaucoup.

On peut voir sur le graphique que le revenu total moyen par déclarant au Canada a augmenté un peu plus rapidement qu’au Québec au milieu de la première décennie des années 2000, mais qu’il a baissé pour le Canada durant la dernière récession (2008-2009), alors qu’il s’est maintenu au Québec. Au bout du compte, ce revenu a augmenté un tout petit peu plus au Québec entre 2000 et 2012 (13,2 %) qu’au Canada (12,6 %). Disons que les tendances sont très comparables et que l’écart de revenu entre les deux territoires s’est maintenu.

Les revenus d’emploi

J’ai pensé au départ que le meilleur moyen de présenter l’évolution des revenus d’emploi était d’observer les changements dans leur proportion sur le revenu total. J’ai ainsi noté que cette proportion avait diminué à la fois au Québec (de 73,0 % en 2000 à 69,3 % en 2012) et dans le reste du Canada (de 75,3 % à 73,4 %), quoique presque deux fois moins là-bas (baisse de 3,7 points de pourcentage au Québec et de 1,9 point dans le reste du Canada). J’ai toutefois remarqué que cette baisse ne tenait pas compte du vieillissement de la population plus important au Québec, qui fait en sorte que la proportion des déclarants qui reçoit des revenus d’emploi tend à diminuer davantage (ou à revenus2012(1)2augmenter moins). Cela dit, il demeure que, comme le montre le graphique à droite, les revenus d’emploi moyens ont augmenté davantage au Canada (8,0 %) qu’au Québec (6,4 %). Il est encore plus notable de souligner que ces taux d’augmentation sont dans les deux cas bien moindres que les taux de croissance des revenus totaux (tournant autour de 13 % dans les deux cas). Comme ces revenus représentent entre 70 % et 75 % des revenus totaux, il doit bien y en avoir qui ont augmenté davantage…

C’est ici que l’analyse se complique, car, pour les autres composants du revenu total, il devient difficile de regarder uniquement l’augmentation du revenu moyen. D’une part, le nombre de personnes qui touchent ces revenus peut varier grandement d’une année à l’autre. D’autre part, une même personne peut avoir des revenus dans plus d’une catégorie de revenus (revenus d’emploi, d’assurance-emploi, revenus de placements, prestations fiscales canadiennes pour enfants, etc.). C’est pourquoi il est bon d’examiner la situation sur plus d’un angle pour se faire une idée complète de la situation.

Revenus de placements

Notons au départ que les revenus de placements représentent la somme des revenus de dividendes et des revenus d’intérêts («dépôts bancaires, les obligations d’épargne du Canada, les bons du Trésor, les certificats de placements, les dépôts à terme, les rentes viagères, les fonds communs de placement, les polices d’assurance-vie et tous les investissements étrangers»). Ils ne comprennent toutefois pas les gains en capital qui ne sont pas du tout considérés dans ce fichier.

revenus2012(1)3Le graphique ci-contre montre que la part des revenus de placements sur les revenus totaux a diminué en début de période au Québec et dans le reste du Canada, et a remonté ensuite, mais beaucoup plus fortement dans le reste du Canada qu’au Québec.

Ces mouvements sont toutefois trompeurs. En fait, la proportion de déclarants ayant reçu de tels revenus a grandement diminué au cours de cette période. Elle est passée de 40 % en 2000 à 26 % en 2012 au Québec, et de 38 % à 31 % dans le reste du Canada. En conséquence, les revenus réels moyens (corrigés de l’inflation) provenant de placements par les personnes qui en ont déclarés ont grimpé de 68 % au Québec et de 63 % au Canada. On voit donc que, même si moins de déclarants touchent ce genre de revenu, ceux qui en reçoivent en gagnent de plus en plus. Au bout du compte, cette catégorie de revenus gagne en importance depuis 2005, surtout dans le reste du Canada.

Pensions privées et RÉER

J’ai regroupé ces deux sources de revenus, car elles sont semblables. Mais en fait, les régimes enregistrés d’épargne retraite (RÉER) représentent moins de 5 % du total de ces deux sources et entre 0,3 % et 0,4 % de tous les revenus au Québec et dans le reste du Canada. Il faut noter que les montants tirés de fonds enregistrés de revenu de retraite (FERR), où sont souvent versées les sommes détenues dans des RÉER à la retraite, font partie des «pensions privées», car ils sont inscrits sur la même ligne de la déclaration de revenus que les pensions privées.

revenus2012(1)4Le graphique à droite montre que l’évolution de la part des revenus totaux des pensions privées et des RÉER fut bien différente au Québec et dans le reste du Canada. Cette part a augmenté de 12,8 % dans le reste du Canada, mais de 29,7 % au Québec, un rythme d’augmentation 2,4 fois plus élevé. En fait, ces hausses sont toutes dues à l’augmentation de la proportion de déclarants qui reçoivent ces sommes, car le montant moyen reçu de cette source de revenu a augmenté à peu près au même rythme que l’ensemble des revenus dans les deux territoires. Pourquoi le nombre de déclarants a-t-il augmenté davantage au Québec? Comme on observe une différence semblable entre le Québec et le reste du Canada dans l’augmentation du nombre de déclarants qui touchent des pensions de la sécurité de la vieillesse et des sommes du régime de pensions du Canada (RPC) ou du régime de rentes du Québec (RRQ), il semble clair que cela est une conséquence du vieillissement de la population plus accentué au Québec que dans le reste du Canada.

Les paiements de transferts

revenus2012(1)5Cette source de revenus regroupe un grand nombre de programmes sociaux. Le graphique à droite montre que l’ampleur et la croissance de la part de cette source sur les revenus totaux sont bien différents au Québec et dans le reste du Canada.

Du côté de la croissance, on peut voir que l’importance relative des paiements de transferts sur les revenus totaux a diminué dans le reste du Canada de 2002 à 2008, avant d’augmenter en 2009 et 2010 (surtout en raison de la récession), avant de reprendre sa tendance à la baisse en 2011 et 2012. Au Québec, la tendance fut tout au long de la période à la hausse. Au bout du compte, la part relative de ces revenus a augmenté de 13 % au Québec, alors qu’elle n’a augmenté que de 4 % dans le reste du Canada.

Du côté de l’ampleur, les plus grosses différences entre le Québec et le reste du Canada dans la différence de ces parts en 20122 s’observaient dans les transferts suivants :

  • la sécurité de la vieillesse (SV) et les suppléments fédéraux nets expliquent 28,5 % de la différence totale de 3,9 points de pourcentage;
  • les crédits d’impôt provinciaux remboursables et les prestations familiales en explique 27,7 %;
  • l’assurance-emploi en explique 20,4 %;
  • le régime de pensions du Canada (RPC) et le régime de rentes du Québec (RRQ) en expliquent 14,3 %.

Ces quatre types de transferts expliquent donc 91 % de la différence totale.

Le pourcentage des déclarants qui touchent des revenus de transferts a augmenté de moins de 4 % au Québec (3,5 %) et dans le reste du Canada (3,8 %) entre 2002 et 2012. En 2012, environ 73,2 % des déclarants du Québec en touchaient par rapport à 67,4 % dans le reste du Canada. Les sommes réelles moyennes reçues de ces programmes ont augmenté de 23,9 % au Québec, mais de 12,9 % dans le reste du Canada, soit au même rythme que l’ensemble des revenus (12,7 %)

Finalement, je tiens à souligner que les montants moyens réels reçus par les déclarants qui touchent des sommes de la sécurité de la vieillesse (SV) et des suppléments fédéraux nets ainsi que du régime de pensions du Canada (RPC) et du régime de rentes du Québec (RRQ) et de l’assistance sociale ont augmenté beaucoup moins que les revenus totaux, à la fois au Québec et dans le reste du Canada. Cela s’explique surtout par le fait que les sommes reçues de ces programmes sont indexées en fonction de l’inflation, alors que les revenus d’autres sources, notamment du travail, augmentent plus rapidement que l’inflation (d’un peu plus de 1 point de pourcentage par année entre ces deux années, malgré la récession de 2008-2009). Bref, en indexant leurs revenus sur l’inflation, on ne permet pas aux personnes qui reçoivent ces sommes de bénéficier de l’enrichissement collectif.

Et alors…

J’espère que vous vous êtes amusés autant que moi en jouant avec les données de ce tableau… Plus sérieusement, j’espère avoir montré deux choses (au moins) avec ce billet. D’une part, il est important de regarder les données sur différents angles pour pouvoir avoir une bonne idée des tendances sur les revenus. D’autre part, les revenus provenant du travail tendent à perdre de leur importance relative et ceux liés au vieillissement à en gagner. Je dois avouer que je suis un peu confus avec la situation des revenus de placement, moins de gens en recevant, mais ceux qui en touchent en tirant des revenus de plus en plus élevés. Il est certain que cela aurait été intéressant d’analyser ces sources de revenus sur une période plus longue, car les tendances auraient probablement été plus claires.

Dans un prochain billet, j’analyserai un autre aspect des données sur les revenus, soit l’évolution du faible revenu.

Les dessous du printemps étudiant

25 août 2014

dessousC’est à la suggestion de Bernard Ducharme que j’ai lu Les dessous du printemps étudiant – La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire de Gérard Beaudet. Je dois dire qu’il n’a pas eu besoin de me tordre un bras, d’une part, parce que j’ai souvent apprécié les interventions de cet urbaniste et, d’autre part, parce que j’avais été déçu d’un précédent livre qui me semblait aborder la marchandisation de l’éducation, mais ne l’avait fait que superficiellement.

Le contenu

Après une préface pertinente dans laquelle Jean-Paul L’Allier critique la marchandisation de l’université avec de solides arguments (en mentionnant notamment que l’université a cédé avec la bénédiction de l’État à l’illusion que la marchandisation de l’éducation est synonyme de progrès), Gérald Beaudet nous remet en mémoire l’ampleur des manifestations du printemps 2012, notamment celle du 22 avril qui a réuni au moins 200 000 personnes et plus probablement 300 000 (dont moi!) pour protester contre la hausse des droits de scolarité, mais aussi, en ce Jour de la Terre, contre les politiques gouvernementales qui nuisent à l’environnement, comme par exemple son laxisme face à l’exploitation des gaz de schiste. Il nous présente dans ce contexte l’objet de son livre :

«les débats concernant la hausse des frais de scolarité et l’exploitation des gaz de schiste seraient sous-tendus par le rapport qu’entretiennent les Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, un rapport dont les ressorts ont été occultés par la table rase décrétée au moment de la Révolution tranquille.»

Il précise ensuite que les réformes mises de l’avant lors de la Révolution tranquille (années 1960) touchant l’éducation et l’aménagement du territoire n’ont pas pu être réalisées en entier en raison de «certains héritages dont on n’a pas suffisamment tenu compte au moment où était décidée la rupture avec le passé». Cette lacune serait ressortie lors du printemps étudiant et pourrait expliquer en partie la polarisation et l’intensité des débats.

Cette thèse est pour le moins originale. La démonstration de l’auteur est souvent solide, mais ne m’a pas toujours convaincu, particulièrement quand il l’applique à l’éducation. Il critique pourtant de belle façon la tendance de la marchandisation de l’éducation, dénonçant entre autres la hausse des dépenses consacrées à la publicité et aux tâches administratives et de gestion qui l’accompagne, et l’accent mis sur ce qu’il appelle le «star system» de la recherche et sur la concurrence entre les universités. Tout cela ne contribue nullement à l’amélioration de l’enseignement, fonction pourtant essentielle des universités (ça fait même bizarre de devoir le rappeler!).

Mais, il s’attarde surtout sur les causes du mépris et de la condescendance dont le mouvement étudiant et ses sympathisants (enseignants et autres citoyens) ont été victimes. Il s’étonne d’autant plus de ces réactions méprisantes et peu nuancées que leurs auteurs étaient souvent des personnes qui ont fait partie de la première génération à bénéficier elle-même d’études supérieures. Après réflexion, il attribue ces réactions à «la manifestation d’un rapport trouble et ambivalent à l’éducation», comme si «la portée collective du projet éducatif mis en œuvre dans le sillage du dépôt du rapport Parent, il y a maintenant cinquante ans, n’avait pas été assumée». Malgré un rattrapage spectaculaire dans la scolarisation des Québécois, base de son tout aussi spectaculaire rattrapage économique, «l’éducation ne serait jamais devenue un enjeu et un défi collectifs, sauf en ce qui concerne son financement».

Il en conclut que l’appui aux «lucides» et à leur vision de l’étudiant consommateur-client et de l’université «affairiste obnubilée par l’accroissement de ses parts de marché» ne serait pas une véritable adhésion aux arguments des tenants d’une université entrepreneuriale, mais bien «la conséquence du poids de l’histoire sur nos aptitudes et notre compétence collective à débattre des grands enjeux auxquels nous sommes confrontés».

J’ai un peu de difficulté avec cette explication. Si cet historique (il parle plus loin d’«atavisme» soit la «Réapparition chez un descendant d’un caractère quelconque des ascendants, caractère demeuré latent pendant une ou plusieurs générations intermédiaires») pourrait possiblement avoir joué un rôle dans l’intensité de commentaires qu’on croyait avant cela réservé aux radios-poubelles, je ne vois vraiment pas son rôle dans l’adhésion au concept de marchandisation de l’éducation et d’étudiant consommateur-client qui investit dans son capital humain en vue de gains futurs. En effet, ce concept est né bien avant dans d’autres sociétés, notamment aux États-Unis et en Grande-Bretagne (et même dans d’autres provinces canadiennes), et nos «lucides» visent finalement qu’à les imiter et à «concurrencer» leurs universités sur les mêmes bases. Or, ces sociétés n’ayant pas du tout le même historique que les Québécois, comment expliquer qu’elles aient adopté ce modèle bien avant nous?

Cela dit, l’approche de l’auteur suscite la réflexion (c’est déjà beaucoup!) et sa présentation des enjeux est toujours pertinente.

La suite

Le chapitre suivant est consacré à la mutation de l’université en entreprise du savoir. Il montre justement que cette tendance remonte à plusieurs dizaines d’années aux États-Unis (il cite un président de l’Université de Chicago qui a comparé en 1894 son institution à une entreprise ferroviaire!), mais qu’elle est plutôt récente au Québec et se répand en lien avec «l’accélération de l’emprise de l’idéologie néolibérale». Il donne un exemple vécu en 2006 de cette tendance au temps où il était directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, alors que des gestionnaires ont demandé aux facultés, dont celle qu’il dirigeait, des compressions impossibles à atteindre en fin d’année universitaire, manifestation éloquente de «l’accroissement de l’emprise managériale» dans cette université, transformation entreprise au début des années 1990.

Je saute de grands bouts de ce chapitre (pourtant fort intéressant) pour simplement mentionner qu’il se termine par un appel à l’organisation d’États généraux qui ne porteraient pas seulement sur le financement et la gouvernance des universités, mais aussi et surtout sur l’ensemble du projet éducatif québécois. Il ne s’illusionne pas et ne voit pas en ces États généraux une solution miracle. Il craint en effet que la tendance à la marchandisation soit déjà trop bien engagée pour espérer que ses tenants lâchent le morceau sans le défendre bec et ongles. Mais, cela demeurerait une occasion à ne pas laisser passer pour bâtir un rapport de force et revenir aux «fondements mêmes de ce qui doit être un projet collectif».

Le dernier chapitre contient une analyse historique semblable à celle faite dans le chapitre sur l’éducation, mais portant cette fois sur l’urbanisme et l’aménagement du territoire. Connaissant peu ce domaine, j’ai appris beaucoup de cet expert en la matière sur ce sujet auquel on n’accorde pas l’attention qu’il mérite. Je n’en dirai qu’une chose, soit que, là aussi, la marchandisation (du territoire, cette fois) fait des ravages…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Malgré mon petit désaccord avec la thèse principale de l’auteur, j’ai grandement apprécié l’analyse qu’il tire de son hypothèse. En plus, le fait d’appliquer cette hypothèse à deux domaines qu’on penserait étrangers l’un à l’autre ajoute une couche d’originalité à ce livre. Bref, oui, je suis content d’avoir lu ce livre et en conseille la lecture sans hésitation!

Nous ne reculerons pas

23 août 2014

reculL’été se pointant, je m’imaginais que ce serait la bonne période pour aborder des sujets moins sérieux et parler par exemple plus fréquemment des expressions qui me tapent sur les nerfs. Mais, les événements en ont décidé autrement… De même, je n’ai pas eu besoin de piger dans la banque d’expressions que j’ai constituée pour choisir l’expression du jour, car l’actualité en a fait surgir une qui cadre très bien avec cette série de billets.

L’expression du jour est l’incarnation de la personne qui veut montrer que, elle, elle est solide, qu’elle ne se laissera pas intimider, même pas influencer tant sa cause est réfléchie, juste et noble. Au cours des dernières années, cette expression est revenue à de nombreuses reprises chez nos politiciens qui, avant même de discuter de leur proposition, affirment fièrement qu’ils ne reculeront pas…

La manifestation la plus pertinente de cette attitude matamore se retrouve bien sûr dans les affirmations plus que quotidienne du ministre des Affaires municipales, Pierre Moreau, et de son patron, Philippe Couillard. Tandis que le premier affirme que «que le gouvernement ne reculera pas : l’indexation ne sera plus automatique», le second utilise une expression synonyme pour réaffirmer sa «détermination» farouche à faire adopter son projet de loi controversé» ou encore en disant qu’il ne déviera «jamais, jamais» de son objectif. Cela dit, il avait moins hésité à se servir de l’expression honnie quelques jours plus tôt, peut-être plus à l’aise en face des jeunes de son parti en lançant « S’il y a un message qui nous est transmis, c’est […] la crainte de certains citoyens de nous voir reculer devant les manifestations d’opposition, ce qui ne sera pas le cas.». On se rappellera aussi qu’il avait affirmé dès son arrivée au pouvoir que « Nous ne reculerons pas devant l’ampleur de la tâche», parlant cette fois de «réformer en profondeur l’État québécois pour venir à bout de ses problèmes structurels». Quel homme, quel courage! Et quelle faible aptitude à tenir compte des leçons du passé…

Les leçons mal apprises

Ce gouvernement devrait pourtant avoir retenu les leçons du comportement de son parti lors de ses précédents mandats au pouvoir, au cours desquels il a reculé dans sa décision ferme de privatiser le Mont-Orford («Québec recule»), a fait de même avec sa volonté inébranlable de construire une centrale au gaz («Le Suroît: Charest recule») et «a confirmé (…) le recul du gouvernement» dans son objectif tout aussi déterminé de faire construire un port méthanier à Rabaska…

Et comment a-t-il pu oublier les déclarations incendiaires de Jean Charest lors du printemps étudiant, lui qui affirmait ne pas avoir «l’intention de reculer dans le dossier de la hausse des droits de scolarité, malgré le mouvement de grève étudiante qui prend de l’ampleur». On se souvient encore très bien du succès de cette intransigeance… pour créer une crise sociale d’une ampleur rarement égalée!

Ce gouvernement peut toujours se consoler en constatant que le gouvernement péquiste avait lui aussi eu presque autant de succès en déclarant que «les Québécois ne veulent plus que des questions d’accommodement déraisonnable nous fassent reculer sur certaines valeurs qui nous sont chères» ou que «on ne reculera pas sur les choses essentielles». Là, la crise sociale fut peut-être moins bruyante, mais elle a tout de même divisé les Québécois profondément (en souhaitant que les plaies se cicatrisent rapidement…).

Et alors…

Face à tous ces exemples (j’ai ai d’autres, mais bon on a compris…), comment est-ce possible que nos dirigeants perpétuent ces déclarations de boss de cours d’école qui n’impressionnent plus personne depuis longtemps? Dans une unanimité que j’ai rarement observée, des chroniques de GescaTous les projets de loi sont perfectibles, y compris le projet de loi 3 sur les régimes de retraite des employés municipaux. Le premier ministre Couillard devrait le reconnaître plutôt que de dire qu’il ne reculera pas, qu’importe l’insatisfaction des retraités, des employés municipaux et de certains maires.») et du DevoirIl ne sert à rien pour monsieur Couillard ou le ministre Moreau de prendre un air méchant pour dire qu’ils ne reculeront sur rien. Ils vont rentrer dans un mur, tout simplement. C’est pourquoi il est sans doute bon de rappeler aux élus que la démocratie, ce n’est pas seulement une élection tous les quatre ans. C’est beaucoup plus que ça !») ont dénoncé cette attitude de façon véhémente. Alors, n’est-ce qu’un folklore politique auquel on a de la difficulté à renoncer?

D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, il semble que le ministre ait décidé de laisser tomber pour un temps son attitude bravache. Maintenant, au lieu de prétendre qu’il ne reculera sur rien, il affirme plutôt qu’il tient beaucoup à certains éléments du projet de loi : «Le partage 50-50 des déficits passés, c’est un élément auquel je tiens beaucoup», a confirmé M. Moreau, lors d’un deuxième point de presse, en se disant du bout des lèvres prêt à discuter de «modalités», surtout qu’il a senti une porte s’entrouvrir du côté syndical». Commence-t-il enfin à comprendre quelque chose? Ne nous réjouissons pas trop vite…

Cela dit, moi, c’est certain que je ne reculerai jamais devant la tâche herculéenne de dénoncer l’utilisation d’expressions qui me tapent sur les nerfs!

Les inégalités continueront-elles à se creuser?

21 août 2014

inégalités_creuserGrâce à un article de PressProgress, j’ai pris connaissance de l’étude de Lars Osberg, économiste canadien spécialisé dans la recherche sur les inégalités, l’exclusion sociale, la pauvreté et la mesure du bien-être économique, intitulée Can Increasing Inequality Be a Steady State? (ou Les inégalités peuvent-elles continuer à se creuser éternellement?) diffusée en juin 2014 par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

L’entrée en matière

Il n’y a plus grand monde qui nie le fait bien établi que les inégalités sont en forte croissance depuis au moins les années 1980. Par contre, on s’entend moins sur leurs effets. Si certains, comme Richard Wilkinson et Kate Pickett, les ont associées à un grand nombre de problèmes sociaux, d’autres considèrent que bien d’autres facteurs entrent en jeu dans ces conséquences. Quoi qu’il en soit, la grande majorité de la population préférerait vivre dans une société moins inégalitaire.

L’évolution des inégalités

L’auteur s’attarde plus spécifiquement dans cette étude aux cas des États-Unis, de l’Australie et du Canada. Après avoir montré que seules les données fiscales peuvent permettre d’observer l’évolution de la part des revenus accaparée par les plus riches des plus riches, soit le 1 % et même le 0,1 % (partie très intéressante en termes méthodologiques, mais bien aride pour un billet…), l’auteur présente quelques graphiques pour illustrer la situation spécifique des trois pays choisis.

inégalités_creuser1Il commence avec le graphique le plus classique sur le sujet, type de graphique utilisé entre autre par Thomas Piketty (voir le premier graphique de ce billet). On peut voir que la part des revenus accaparée par le 1 % le plus riche a connu une évolution semblable depuis 1913 dans ces trois pays, mais à des ampleurs différentes. Dans les trois cas, cette part était à un niveau élevé en début de période, a diminué de la fin des années 1930 jusqu’à la fin des années 1970 aux États-Unis et au Canada, mais de la fin des années 1940 jusqu’aux années 1980 dans le cas de l’Australie (délai que Osberg explique bien dans l’étude), puis a augmenté par la suite dans les trois pays. Ces mouvements ont eu la plus grande ampleur aux États-Unis (cette part atteignant plus de 22 % en 2012), moindre au Canada (13 % en 2010, les données de 2011 et 2012 n’étant pas disponibles) et plus basse en Australie (un peu moins de 10 % en 2009, dernière année où les données sont disponibles). Il faut toutefois noter que les revenus de gains en capital, très concentrés chez les plus riches, n’ont pas pu être inclus pour l’Australie, car ils ne sont pas dans les données fiscales. Cela explique en partie la moins grande part de revenu chez les plus riches de ce pays tout au long de la période.

inégalités_creuser2Les trois graphiques ci-contre sont moins classiques. C’est la première fois que je voyais cette dynamique ainsi présentée. Ils montrent la croissance des revenus en moyennes mobiles de 10 ans (chaque point représente la croissance des 10 années précédentes, de façon à «lisser» les données pour effacer les écarts erratiques annuels). Le premier, pour les États-Unis, illustre clairement la raison des mouvements du graphique précédent. En effet, on peut voir que la croissance des revenus du 1 % le plus riche (ligne bleue) fut moindre que celle des 99 % et des 90 % les plus pauvres (ces deux lignes se suivent presque parfaitement) de 1940 à 1970, et que cette croissance fut au contraire beaucoup plus élevée à compter du milieu des années 1980.

L’auteur fait observer que la croissance relativement similaire dans ces trois groupes du milieu des années 1960 au milieu des années 1980 explique la popularité du concept d’«agent représentatif», où, pour simplifier, les modèles néoclassiques utilisaient et utilisent malheureusement encore (notamment dans leurs modèles d’équilibre général, comme je l’ai expliqué ici) le consommateur ou le producteur moyens comme ayant exactement le même comportement que tous les consommateurs et tous les producteurs, ce qui, bien sûr, n’a aucun sens. Fin de la parenthèse théorique!

Le deuxième graphique raconte sensiblement la même histoire pour le Canada, mais avec une ampleur bien moindre (ne pas se laisser leurrer par le graphique qui a un sommet de 8 %, nettement moindre que celui de 12 % des États-Unis). Finalement, le troisième, celui pour l’Australie, est plus erratique, mais présente aussi des mouvements semblables. Notons que ces deux derniers graphiques se terminant en 2009 (Australie) et en 2010 (Canada), ils montrent à la fin une baisse importante de la croissance des revenus du 1 %, baisse que les riches des États-Unis ont aussi subie dans ces années-là en raison de la récession, mais qui fut suivie par un retour à une forte croissance en 2011 et 2012. Les prochaines données nous diront si cette croissance a repris son envol au Canada et en Australie comme aux États-Unis.

L’auteur attribue la plus forte croissance des 90 % et 99 % les moins riches de 1940 à 1970 à huit facteurs principaux :

  1. la forte diminution du chômage en raison de la production militaire au début des années 1940;
  2. le contrôle des prix et des salaires durant la guerre qui a réduit les marges bénéficiaires des entreprises;
  3. le transfert des emplois agricoles peu payés vers des emplois manufacturiers qui a fait augmenter les revenus des travailleurs transférés;
  4. la forte augmentation de la scolarisation d’une main-d’œuvre au départ peu scolarisée qui a eu de grands effets sur les salaires;
  5. le fort impact sur la productivité des changements technologiques importants à l’époque;
  6. la hausse de la syndicalisation qui a eu des effets non seulement sur les salaires des syndiqués, mais aussi sur ceux des non-syndiqués et sur l’amélioration des politiques sociales;
  7. l’augmentation de l’activité des femmes sur le marché du travail qui, même si elles étaient souvent mal payées, a fait augmenter le revenu des ménages;
  8. la crainte de l’internationalisation de la révolution des pays dits communistes qui a porté les plus riches à accepter des niveaux d’imposition élevés et des programmes sociaux et de transferts qui ont permis de faire diminuer les inégalités.

Malheureusement (heureusement pour la guerre…), ces facteurs ont soit déjà entraîné leurs effets les plus importants (comme la plus forte activité des femmes sur le marché du travail, le transfert des emplois agricoles, la forte hausse de la productivité et la hausse de la scolarisation), ou ont disparu (baisse de la syndicalisation, plus de menace de la gauche). Cette période d’égalisation a en fait été à contre-courant de la tendance plus régulière de la hausse des inégalités, qui est redevenue la «norme» depuis plus de trente ans.

Et si les inégalités continuaient à se creuser…

Pour que le 1 % ne fasse que maintenir sa part actuelle des revenus, il faudrait qu’à l’avenir la croissance de ses revenus soit la même que celle des revenus des 99 % les moins riches. Par contre, si le revenu des plus riches et des plus pauvres continue à augmenter aux rythmes observés de 1984 à 2012, celui du 1 % des États-Unis, dont le ratio des revenus par rapport au revenu médian est passé de 8,1 à 20,0 en 2012, atteindra 37,7 en 2032! Ils gagneraient en moyenne près de 40 fois plus que le citoyens des États-Unis moyen! Est-ce évitable?

Pour cela, il faudrait soit que la croissance des revenus du 1 % ralentisse ou que celle du 99 % augmente, idéalement que les deux se produisent. Je vais ici passer rapidement sur l’analyse de l’auteur, certainement passionnante, mais qui prendrait plusieurs pages à présenter. Disons seulement qu’il examine divers scénarios qui permettraient potentiellement un revirement :

  • plafonnement des gains de productivité des riches (productivité qui n’a en fait jamais augmenté; en fait, la hausse de leurs revenus n’a rien à voir avec leur productivité);
  • accroissement de la scolarité du 99 % (qui n’augmente plus guère depuis 40 ans aux États-Unis; et ce n’est pas avec les droits de scolarité stratosphériques qu’on y trouve que ça va changer);
  • baisse du taux de chômage (sa baisse des années 1990 et 2000 n’a rien changé à la tendance);
  • augmentation de la syndicalisation (rien ne laisse prévoir un revirement de ce côté);
  • mouvement pour encourager les sociétés responsables socialement (aucun impact perceptible jusqu’à maintenant).

Bref, rien ne semble en mesure de renverser cette tendance…

Conséquences de l’accroissement des inégalités

Si les revenus du 1 % n’augmentaient davantage que ceux du 99 % que pendant un an ou deux, cela aura peu d’impact, mais c’est la constance de cet écart année après année qui entraîne les disproportions que nous connaissons et, encore pire, celles que nous risquons de connaître. L’auteur note que cette tendance a été encouragée par la diminution des taux marginaux d’imposition maximaux dans les trois pays étudiés. Il aborde ensuite les conséquences d’un accroissement continuel des écarts de revenus :

  • le 1 % ne pouvant pas dépenser tous ses revenus, il en prête une partie aux 99 % qui au contraire s’endettent toujours plus : ce cycle a des limites, comme la dernière crise l’a montré, et l’atteinte de ces limites entraîne de graves crises financières et économiques; pour être gentil, l’auteur parle d’accentuation de l’instabilité…
  • quand les 99 % arrêtent d’emprunter, cela entraîne un climat de stagnation (comme ce qu’on vit actuellement) et le 1 % se voit «obligé» de mettre son argent dans des placements plus spéculatifs, ce qui… augmente l’instabilité!
  • les dettes des gouvernements, que ce soit en raison de la baisse de leurs revenus ou de l’établissement de plans de relance, augmentent, ce qui… accentue l’instabilité!

Bref, même avec ce résumé extrême, on voit que l’accroissement de la part des revenus des plus riches est intenable… mais on a vu plus tôt que rien ne peut ralentir cette tendance! Et ce n’est pas tout, car l’instabilité générée par la poursuite de la tendance à l’accroissement des inégalités n’est pas que financière et économique, mais aussi sociale :

  • comme l’a montré Thorstein Veblen il y a plus d’un siècle (voir ce billet), lorsque qu’une classe privilégiée est formée, celle-ci tentera toujours de se démarquer par sa consommation ostentatoire qui marquera son statut dominant; or, si à l’époque de Downton Abbey, les différences indécentes de statuts étaient socialement acceptées (et encore…), ce n’est plus le cas;
  • cette tendance amène la société privilégiée à se refermer sur elle-même et à susciter toujours plus d’envie de la part des laissés-pour-compte;
  • la publicité vient accentuer ce ressentiment, en vantant les produits qui permettent à la classe dominante de marquer sa différence sociale (elle le vaut bien…); cette publicité vise même à susciter l’envie pour que le public vraiment visé sente que l’acquisition du bien ou du service proposé le démarque vraiment des autres.

En plus de ses conséquences financières, économiques et sociales, l’accroissement des inégalités a aussi des conséquences politiques, car le 1 % a plus de ressources pour faire valoir ses idées qui ne correspondent pas à celles des 99 %. Surtout aux États-Unis, ils sont beaucoup plus actifs politiquement que les 99% et peuvent influencer le résultat des élections et même le menu législatif par leurs contributions aux partis et aux candidats qui acceptent de défendre leurs idées. Inutile d’ajouter que les priorités des 99 % passent alors bien loin derrière…

Finalement, l’accentuation des écarts de richesse restreint la mobilité sociale, les plus riches ayant les moyens de s’assurer que leurs enfants aient droit aux meilleures écoles et universités qui en profitent pour augmenter leurs droits de scolarité à un niveau tel que seuls les membres de la société privilégiée pourront y envoyer leurs enfants. Et cela, c’est sans compter sur leurs contacts qui assureront à leur progéniture les meilleures expériences de travail. Inévitablement, l’amélioration des possibilités des gosses de riches de rester au sommet restreindra celles des autres de monter dans l’échelon social.

Ayant les moyens d’offrir à ses enfants les meilleures écoles et à soi-même les meilleurs service de santé, le plus riche sera de plus en plus réticent à contribuer pour que ses concitoyens bénéficient minimalement de ce genre de service et voudra toujours payer moins de taxes et d’impôts (quitte à déposer ses capitaux dans des paradis fiscaux). Et comme il contrôle en partie le processus électoral et politique, il y parviendra.

Mais, ce ce cycle infernal peut-il se poursuivre à l’infini? C’est avec cette question que l’auteur termine son exposé, avant de conclure… Et , dans cette conclusion. il va aussi loin que d’affronter le point Godwin en rappelant que le type de choix sociaux qu’il reste dans une telle impasse a déjà mené à la montée du fascisme en Italie et en Espagne, et du nazisme en Allemagne. Il ne prétend pas que c’est le seul choix, mais qu’il ne peut prévoir d’aucune façon où peut mener une tendance aussi peut acceptable socialement. Son scénario pessimiste prévoit soit la montée de mouvements extrémistes, soit l’imposition d’un régime totalitaire (il ne dit pas ce mot, mais parle de «l’expansion de la surveillance de l’État et [de] la réduction des libertés civiles»). Son scénario optimiste est associé à une hausse des niveaux d’imposition et à une stabilisation des écarts de richesse. Mais pour atteindre cet objectif, il faudrait, année après année, s’assurer que les inégalités cessent d’augmenter, donc que la hausse des revenus des 99 % soit au moins égale, sinon supérieure, à celle du 1 %… Ce n’est pas gagné!

Et alors…

Je n’ai bien sûr pas pu rendre justice à cette étude. C’est vraiment une des meilleures et des plus complètes que j’ai lue depuis le livre de plus de 900 pages de Thomas Piketty! J’ai dû la simplifier vulgairement (ou la vulgariser de façon simpliste…) pour que la longueur de ce billet ne dépasse pas mes précédents sommets.

Qu’ajouter à cela? Rien, relisons et méditons…

L’ordre moins le pouvoir

18 août 2014

ordre moins pouvoirL’ordre moins le pouvoir de Normand Baillargeon conclut bien la série de billets que j’ai consacrée au cours des dernières semaines aux livres qui portent sur l’anarchie (ou l’anarchisme). En effet, ce livre discute moins que les précédents de la pertinence de l’anarchisme (quoique…), mais davantage de ses penseurs, de ses formes et de ses moments les plus marquants.

Le contenu

- l’introduction

L’introduction remet en place le concept de l’anarchie, qui, loin de représenter le chaos, est plutôt «une théorie politique au cœur vibrant de laquelle loge l’idée d’antiautoritarisme, c’est-à-dire le refus conscient et raisonnée de toute forme illégitime d’autorité et de pouvoir». Reste à savoir en quoi consiste une forme légitime de pouvoir, question à laquelle répondront bien différemment les membres des divers courants de l’anarchisme.

- ses principaux penseurs

Après avoir brièvement abordé les racines de la pensée anarchiste dans le premier chapitre, l’auteur consacre le deuxième à la présentation de ses principaux penseurs. Je vais résumer ici grossièrement (on me pardonnera la simplification à outrance que j’ai dû faire) ce qu’il dit des penseurs de ce qu’il appelle l’anarchisme classique.

  • William Godwin (aucun lien de parenté avec le point…), 1756-1836 : il a ouvert «la voie à l’anarchisme social que développeront notamment Bakounine et Kropotkine»;
  • Max Stirner, 1806-1856 : ce philosophe, le plus cité par Anne Archet est, selon Baillargeon, l’homme d’un seul livre (L’unique et sa propriété), mais sans contredit le plus grand précurseur de l’anarchisme individualiste;
  • Pierre-Joseph Proudhon, 1809-1865 : pour Proudhon, «la propriété, c’est le vol» (sauf en ce qui concerne la «possession», soit «la libre disposition par chacun de cette part de son travail lui revenant légitimement»); il fut le premier à utiliser l’expression «anarchisme» pour décrire sa position politique; étrangement, lui qui exécrait l’État fut député; il est surtout connu comme le père du mutuellisme (ou mutualisme); l’auteur mentionne brièvement (mais à deux reprises) son «déplorable et inexcusable machisme» euphémisme pour quelqu’un qui, tout en prônant la liberté et l’égalité, en excluait au moins la moitié de l’humanité («Le ménage et la famille, voilà le sanctuaire de la femme», écrira-t-il entre autres énormités…);
  • Mikhaïl Bakounine, 1814-1876 : connu notamment pour ses conflits fondamentaux avec Marx (dont il rejetait le socialisme autoritaire) au sein de la Première Internationale, il fut le chef de file du socialisme libertaire (ou anarchisme socialiste) qui vise l’abolition de l’État et du capitalisme;
  • Pierre Kropotkine, 1842-1921 : scientifique reconnu (notamment en géographie), il est considéré comme un grand théoricien de l’anarchisme et un promoteur et penseur de l’anarcho-communisme (ou communisme libertaire); de retour en Russie en 1917, il s’opposera au communisme de Lénine; pragmatique, il élabore plus que quiconque auparavant la structure de la société qu’il revendique, bien sûr non autoritaire et non étatiste, mais sans décrire précisément son fonctionnement qui ne peut, selon lui, être établi que par l’expérimentation.

L’auteur passe plus rapidement sur la contribution de penseurs plus récents, dont Emma Goldman (1869-1940), Voltairine de Cleyre (1866-1912), Errico Malatesta (1853-1932), Jean Grave (1854-1939), Sébastien Faure (1858-1942) et Léon Toilstoï (1828-1910), avant de s’attarder davantage à Noam Chomsky (1928-).

- événements marquants

Le chapitre suivant porte sur des événements (soulèvements, révoltes, luttes, etc.) qui ont non seulement marqué l’anarchisme, mais lui ont permis de s’affiner. L’auteur y parle de très nombreux événements qui ont touché soit les mouvements anarchistes, les luttes des travailleurs ou même des sociétés entières (comme la Révolution russe de 1917 et la Guerre d’Espagne de 1936 à 1939). Son texte résumant déjà ces événements, je ne m’aventurerai pas ici à les résumer davantage. Même si je n’y accorde pas plus d’espace, ce chapitre est essentiel au livre, car il permet de bien comprendre les événements qui ont le plus influencé les mouvements anarchistes.

- les positions anarchistes

Comme pour les penseurs, je vais ici résumer de façon outrancière ce que dit l’auteur des positions des anarchistes sur une foule de sujets, certains à saveur économique, d’autres sur la liberté et leurs valeurs.

  • tous les mouvements anarchistes valorisent l’autogestion et rejettent le salariat; par contre, cette autogestion peut prendre de nombreuses formes sur lesquelles les anarchistes ne s’entendent pas;
  • anarcho-syndicalisme : les anarcho-syndicalistes rejettent les revendications traditionnelles des syndicats visant à améliorer les conditions de travail et les salaires, car c’est pour eux reconnaître le bien fondé de l’esclavage salarial; ils visent davantage à utiliser les structures syndicales pour permettre «aux classes opprimées de s’organiser à la base et de mener la lutte selon les choix des individus regroupés en collectifs» en vue de la disparition du patronat et du salariat;
  • éco-anarchisme : ce courant critique la domination de l’homme sur la nature et son exploitation, au même titre que l’exploitation des humains entre eux; ses membres rejettent avec force le capitalisme vert (tout comme je l’ai fait entres autres dans ce billet), jugeant le capitalisme incapable par définition de viser une limitation de la croissance et de l’exploitation des ressources;
  • autre point de convergence, tous les mouvements anarchistes contestent le système d’éducation actuel qui embrigade davantage qu’il ne permet le développement de l’autonomie des jeunes; on ne s’étonnera pas que l’auteur, lui même professeur en sciences de l’éducation, consacre de nombreuses pages à cette question, en citant notamment John Dewey (1859-1952) qui dénonçait déjà autour de 1900 qu’en centrant l’éducation sur les besoins du marché du travail, on livrait «pieds et poings liés l’université et l’éducation aux capitaines de l’industrie»; on voit que la critique actuelle de la marchandisation de l’éducation ne date pas d’hier;
  • les anarchistes dénoncent tous l’utilisation des médias comme outil de propagande (ou de fabrication du consentement, comme le dit Chomsky) par les élites, politiques ou économiques;
  • anarcha-féminisme : tout anarchiste se devrait d’être aussi féministe, car la domination de l’homme sur la femme demeure encore bien présent, même dans les sociétés les plus égalitaires; en plus, bien des mouvements anarchistes, pas seulement Proudhon, ont déconsidéré l’apport des femmes à la société (et même à l’anarchisme) : il n’est que normal et salutaire que nombre d’entre elles aient fondé leurs propres mouvements;
  • anarcho-capitalisme ou libertarianisme : l’auteur consacre une dizaine de pages à ce courant pour dire qu’il n’a rien à voir avec l’anarchisme, car aucune des valeurs qui le caractérise ne correspondent à celles des anarchistes, surtout sur les plans de la propriété, de la liberté et de l’égalité; cela dit, ces pages contiennent certaines des meilleures envolées de l’auteur!

Après ce chapitre, Normand Baillargeon conclut. La version que j’ai lue datant de 2004, je suis loin d’être certain qu’il conclurait aujourd’hui de la même façon. De toute façon, je laisse aux lecteurs de ce livre le plaisir de le lire!

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Ce livre est probablement celui que je recommanderais en premier (je l’ai déjà fait!) pour avoir un portrait complet des courants et des penseurs de l’anarchisme. En plus, facteur qui m’importe toujours, la structure de ce livre est impeccable!

Avec ses quelque 190 pages (si on omet la postface qui est en fait l’avant-propos de la version française de 2001), ce livre ne peut pas faire le tour de la question, mais fournit tous les éléments pour bien comprendre les bases de ce courant politique majeur. Il s’agit donc, pour les gens qui ne connaissent pas déjà à fond le sujet abordé, du livre à lire! J’aurais seulement aimé une conclusion qui aurait tenu compte des derniers événements qui ont marqué ce mouvement, mais bon, il faudra probablement attendre sa prochaine réédition!

L’index frasérien

16 août 2014

fraserRégulier comme un calendrier, l’Institut Fraser, vous savez, cet organisme de bienfaisance qui ne fait jamais de travail politique, surtout pas en y consacrant plus de 10 % de ses dépenses (c’est écrit 0 % dans son rapport…), a publié cette semaine la version 2014 de son très attendu (mais je ne sais pas par qui) Canadian Consumer Tax Index (indice canadien des impôts payés par les consommateurs, disons…), un document qui ne peut viser qu’à influencer les politiques fiscales de gouvernement. Mais, bon, ne vous inquiétez pas, l’Agence du revenu préfère enquêter sur les groupes environnementaux et à vocation internationale…

Ce document est tellement ridicule que je ne sais pas trop par où commencer… Tiens, et si je commençais par le début?

Le début

fraser1Disons que le début est que l’Institut Fraser prétend que le taux d’imposition d’un ménage moyen est de 41,8 %, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet et surtout dans le tableau à droite. Or, ce tableau contient plein d’éléments qui ne sont pas payés par les ménages, et d’autres qui sont déjà inclus dans leurs dépenses (les taxes de vente, sur l’alcool, l’essence, le tabac, l’habitation, etc.)!

L’Institut Fraser a en effet mis dans le budget des ménages les taxes et impôts payées par les entreprises, comme l’impôt sur les profits, sur les ressources naturelles et les importations. Il se justifie en disant que ce sont les consommateurs qui les paient au bout du compte, car les entreprises augmentent le prix de leur produits en raison de ces taxes. Or, d’une part, une partie de ces taxes et impôts réduit en fait les profits des entreprises et une autre peut se répercuter sur les salaires de leurs travailleurs, et ne sont pas nécessairement toutes pelletés chez les consommateurs. D’autre part, sur la part de la production canadienne qui est exportée (environ 30 % du produit intérieur brut, le PIB, selon le fichier cansim 384-0038), ce serait des consommateurs étrangers qui paieraient! Mais, pire, si l’Institut Fraser avait raison, ces augmentations de prix seraient déjà incluses dans ceux des biens et services achetés par les consommateurs! Ainsi, quand il affirme que les dépenses des ménages pour l’alimentation, le logement et les vêtements (ce qu’il appelle les biens de nécessité) représentent 36,1 % de leurs dépenses totales (voir page 5), cette somme comprend les taxes de ventes sur ces produits et les hausses de prix que les entreprises leur ont transférées! Or, comme ces sommes se retrouvent à la fois dans les biens de nécessité et dans les taxes et impôts qu’il impute aux ménages, il additionne deux fois les mêmes sommes!

fraser3Le tableau ci-contre montre la répartition des dépenses des ménages par type de produit en 2012, selon le tableau cansim 201-0022 de Statistique Canada, provenant de l’Enquête sur les dépenses des ménages. C’est d’ailleurs le tableau utilisé par l’Institut Fraser, en l’indexant selon l’inflation pour faire semblant que ses calculs s’appliquent à 2013 (ça fait plus récent…), comme on peut le voir à la note (4) au bas de la page 7 du document.

En affirmant que le total des impôts représente 41,8 % des dépenses des ménages et que celles pour l’alimentation, le logement et les vêtements en ajoutent 36,1 %, on peut en conclure qu’il ne reste aux ménages que 22,1 % pour les autres dépenses (100 – 41,8 – 36,1 = 22,1), mais le tableau nous montre que les ménages ont consacré cette année-là 14,9 % de leurs dépenses aux transports, 5,0 % aux loisirs, 5,4 % au dépenses courantes (téléphone, animaux, produits de nettoyage, jardinage, etc.), 2,9 % à l’ameublement et j’en passe. Mais, les seuls éléments que j’ai nommés totalisent déjà 28,2 % des dépenses, bien plus que le 22,1 % que l’Institut Fraser laisse pour l’ensemble des dépenses qui ne font pas partie des biens de nécessité et de l’impôt et des taxes. Et je n’ai pas parlé des dépenses de santé, d’éducation et bien d’autres! Comment est-ce possible?

On remarquera au bas de ce tableau que le total des dépenses pour l’alimentation, le logement et les vêtements ressemblent à celle de l’Institut Fraser (35,8 % et 36,1 %). Par contre, le total des dépenses d’impôts et de taxes (non comprises dans les prix) atteint à peine 24,8 % (calcul approximatif et surestimé, notamment parce que j’ai inclus toutes les «Primes pour les régimes d’assurance-hospitalisation et d’assurance-médicaments» et les «cotisations à des caisses de retraites et de pension», des postes budgétaires qui comprennent aussi des dépenses à des assurances et des caisses de retraite privées), soit moins de 60 % du taux imputé par l’Institut Fraser! En outre, je n’ai pas tenu compte des taxes à la consommation et les supposés coûts liés aux impôts payés par les entreprises, car ces sommes seraient déjà incluses aux prix des produits achetés.

On comprendra que l’Institut Fraser fait du double comptage comme je l’ai indiqué plus tôt et que, même en acceptant sa méthode (de tenir compte des taxes et impôts payées par les entreprises), il est incohérent de les comparer aux autres dépenses des ménages, car, comme le montre le tableau, on en arrive à un total des dépenses de 117,0 % des dépenses des ménages. En fait, ce pourcentage pourrait être plus élevé, car, l’Institut Fraser inclut les taxes foncières à la fois dans les taxes et dans les coûts de logement qui font partie de ses biens de nécessité! Il aurait au moins fallu que leur taux des dépenses d’impôts et de taxes (41,8 %) soit divisé par le nouveau total (117,0 %). Mais, cela n’aurait pas seulement été surréaliste (quoique pas plus que l’étude actuelle…), mais cela aurait donné un chiffre trop petit pour leurs ambitions (41,8/117,0 = 35,7 %).

Les résultats de 1961 sont encore plus troublants. On y dit, comme on peut le voir avec une loupe sur l’image qui accompagne le billet, que, selon les calculs savants de l’Institut Fraser, en 1961, les taxes représentaient environ 34 % des dépenses des ménages (33,5 % dans le texte) et qu’ils consacraient 57 % de leur budget aux biens de nécessité (56,5 % dans le texte). Cela laisse 9 % du budget pour toutes les autres dépenses selon l’image (et l’article de Stéphanie Grammond sur le sujet) et 10,0 % si on a lu le texte (comme Eve-Lyne Couturier). Mais, 9 % ou 10 % pour toutes ses dépenses de transports, de loisirs, de dépenses courantes, d’ameublement, de santé (il n’y avait pas d’assurance-maladie, en 1961…), d’éducation, de tabac, de boissons, de TV Hebdo (les livres, c’était moins populaire…) et j’en passe, désolé, je n’y crois pas. D’une part, je sais grâce à l’information fournie sur l’année 2013 (en fait 2012) que l’Institut Fraser fait du double comptage, mais je sais aussi que les impôts des entreprises imputés dans leur calculs ésotériques aux dépenses des ménages étaient bien plus élevés en 1961! Comme on peut le voir à la page 7 de ce document, le taux d’imposition des entreprises était de 41 % en 1960 (ce n’est pas loin de 1961…), taux 173 % plus élevé que celui de 2013 (15 % en 2013). On peut donc supposer sans trop de risque de se tromper que l’impact de l’inclusion injustifiée de ces impôts aux dépenses des ménages a eu un impact plus élevé en 1961 qu’en 2013. Je ne peux malheureusement démontrer aussi clairement cet impact que tantôt pour 2013, car les données de la source mentionnée par l’Institut Fraser pour cette année-là (l’Enquête sur les dépenses des familles urbaines) ne sont pas accessibles sur Internet.

Évolution

fraser2Le document de l’Institut Fraser prétend aussi que les impôts et taxes payés par les ménages, tels qu’il les calcule, ont augmenté de 147 % en dollar constants entre 1961 et 2013, comme le montre le tableau ci-contre. Ce calcul est risible, et pas seulement en raison de l’inclusion d’éléments d’imposition qui ne relèvent pas des ménages, mais aussi par le fait qu’on ne paie pas des taxes et des impôts en fonction de l’inflation, mais en fonction de l’augmentation de nos revenus et de nos dépenses. Or, en utilisant les données du document (première colonne du tableau 4 de la page 7), on peut voir que les dépenses étaient 15,5 fois plus élevées en 2013 qu’en 1961 (77 381 / 5000 = 15,48), alors que le fichier cansim 326-0020 de Statistique Canada nous montre que l’indice des prix à la consommation (IPC) n’était que 7,8 fois plus élevé (122,8 / 15,7 = 7,82). Bref, les dépenses réelles ont augmenté presque deux fois (15,48 / 7,82 = 1,98) plus rapidement que l’inflation! En fait, les impôts imaginés par l’Institut Fraser n’ont augmenté que de 25 % (247 / 198 = 1,248), ce qui correspond d’ailleurs à l’augmentation du taux qu’il a fourni (41,8 % / 33,5 % = 1,248). Mais bon, regardons quand même ce tableau de plus près.

On remarquera que près des deux tiers de la hausse de 147 % s’étaient déjà manifestés en 1974 (94,2 % / 147,0 % = 64,1 %). Mais que s’est-il passé entre 1961 et 1974? La mise sur pied ou l’amélioration de programmes sociaux essentiels, notamment ceux-ci :

  • le régime de pension du Canada (RPC) et le régime des rentes du Québec (RRQ) en 1966;
  • le Supplément de revenu garanti en 1967;
  • toutes les provinces ont encouragé la poursuite des études, par exemple par la création des cégeps au Québec en 1967;
  • l’assurance-maladie dans plupart des provinces entre ces deux années, dont au Québec en 1970;
  • l’assurance-chômage a grandement augmenté et amélioré sa couverture en 1971.

Terrible, non? D’autant plus que certaines de ces dépenses gouvernementales ont fait diminuer les dépenses des ménages, comme l’assurance-maladie et la prise en charge des personnes âgées. Je pourrais continuer à nommer les autres programmes qui ont été améliorés ou au contraire ont subi des attaques pour expliquer les hausses et baisses subséquentes, mais, j’imagine que la démonstration est claire…

Mais, cet exercice est limité, car il subit les défauts du calcul de l’Institut Fraser. Normalement, un taux de taxation et d’imposition pour un pays n’est pas calculé sur les dépenses des ménages, qui ne représentent par exemple que 54 % du PIB canadien, mais sur l’ensemble de l’assiette fiscale d’un pays, soit son PIB. En effet, le gouvernement ne se finance pas seulement auprès des ménages, mais aussi auprès des entreprises (impôts et taxes), sur les exportations (comme mentionné plus tôt) et même sur les dépenses gouvernementales (taxes sur les achats d’équipements, taxes foncière sur son parc immobiliers, taxes sur la masse salariale, etc.). Justement, une source plus fiable, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), fournit des données sur l’évolution de la proportion des revenus d’impôts et de taxes du Canada sur le PIB de 1965 à 2012. Le graphique qui suit illustre le résultat.

fraser4

Oh, que voilà une autre histoire! Bon, ce graphique commence en 1965, pas en 1961, mais on voit la forte hausse des revenus d’impôts associés à la mise sur pied ou à l’amélioration de programmes sociaux de 1965 à 1970, hausse qui a porté le pourcentage des revenus d’impôts et de taxes sur le PIB de 25,2 % à 30,3 %, une hausse de 20 %. Les années suivantes ont connu une évolution généralement à la hausse pour atteindre 35,9 % en 1997 et en 1998 (notamment en raison de la hausse des cotisations du RPC, de 3,6 % à 9,9 %, et du RRQ, de 3,6 % à 10,35 %). Par contre, l’évolution subséquente ne correspond vraiment pas à l’histoire racontée par l’Institut Fraser : ce taux a en effet diminué de plus de 15 % par la suite pour atteindre 30,4 % en 2011, le même niveau qu’en 1970, avant de remonter très légèrement à 30,7 % en 2012. On comprend maintenant mieux que l’Institut Fraser préfère son histoire alambiquée à la situation réelle!

Et alors…

Je me déteste parfois de perdre mon temps à contredire des «études» tellement mauvaises que personne ne les croient. Personne? Mais, attendons, la grande Presse n’a-t-elle pas justement rapportée cette fiction comme si elle représentait la réalité? Je me console aussi en pensant que je ne suis pas le seul à avoir pris la peine de contredire ce roman de science-fiction : PressProgress, le Centre canadien de politique alternative (CCPA) et l’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) n’ont pas pu non plus se retenir de ridiculiser cette fable de l’Institut Fraser. Je me console aussi en me disant que l’approche que j’ai adoptée est quand même pas mal différente de celles que ces éminents collègues ont choisies… Mais, ce document est tellement mauvais que les angles pour l’attaquer sont innombrables….

La paye des pdg et leur performance

14 août 2014

paye_pdg

Robert Reich est un économiste qu’il vaut vraiment la peine de suivre, aussi bien sur son blogue que sur sa page Facebook. En plus des excellentes analyses qu’il produit, il met souvent la main sur des nouvelles dont personne d’autre ne parle (enfin, ici!). Encore la semaine dernière (ou celle d’avant), il a publié un statut menant à un article récent commentant une étude datant du début 2013…

Cette étude (téléchargeable ici) de Michael J. Cooper de l’University of Utah, Huseyin Gulen de la Purdue University, et P. Raghavendra Rau de l’University of Cambridge était intitulée Performance for Pay? The Relation Between CEO Incentive Compensation and Future Stock Price Performance (Payés selon leur performance? La relation entre la rémunération d’incitation des pdg et l’évolution de la valeur des actions).

Le contenu

«[Traduction] Au cours des deux dernières décennies, la littérature académique sur la théorie de l’agence et la rémunération des dirigeants a fait valoir que la rémunération du pdg doit être alignée sur la performance des entreprises»

Ainsi commence cette étude. On se rappellera que Thomas Piketty, dans son livre Le capital au XXIème siècle, comme j’en ai parlé dans ce billet, ridiculisait le supposé lien que la théorie de la productivité marginale a toujours fait entre la productivité et les super salaires des pdg en montrant que leur salaire vient bien plus du copinage entre les pdg et les membres des comités de rémunération qui établissent leur salaires qu’avec leur productivité qui est, de toute façon, impossible à calculer.

Les auteurs de l’étude, eux, procèdent tout autrement. Ils partent de l’hypothèse des marchés efficients (que John Quiggin considère comme une idée zombie…) qui prétend que la rémunération incitative aux pdg (options, formes de rémunération à long terme, etc.) est liée au rendement des actions d’une entreprise. Ils constatent que, étrangement, il y a peu d’études qui ont porté sur le sujet. Cela dit, ils observent que les études qui datent le plus (des années 1970 à 1990) confirment la théorie, mais que les études les plus récentes semblent plutôt la contredire.

Pour leur étude, les auteurs ont pu disposer des données les plus complètes jamais utilisées pour ce genre d’études, soit celles des 1500 plus grandes entreprises inscrites à la bourse, et ce, de 1994 à 2011. Avec ces 27 000 données, ils peuvent analyser cette question bien plus finement qu’aucune étude antérieure n’a pu se le permettre.

Résultats

Dans l’ensemble, les entreprises qui ont eu les meilleurs rendements de leurs actions au cours des trois dernières années offrent plus souvent des rémunérations incitatives élevées à leur pdg. Par contre, les actions des 10 % des entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus élevées à leur pdg ont au cours des trois années suivantes présenté des résultats entre 8 % et 10 % (selon la méthode de calcul) inférieurs aux actions des 10 % des entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus basses!

Les auteurs ne se contentent pas d’observer ces résultats étonnants, (enfin, étonnants dans le sens de contraires à la théorie zombie…) mais se demandent quels facteurs peuvent les expliquer. Ils en arrivent à la conclusion que ces résultats s’expliquent principalement par le fait que les pdg bénéficiant des rémunérations incitatives les plus élevées deviennent trop confiants et prennent beaucoup plus de risques que les autres. Je dois avouer que j’étais un peu sceptique face à cette hypothèse quand je l’ai lue dans l’article, mais la démonstration de l’étude est plus que convaincante.

Les auteurs ont en effet montré que ces pdg se mettent à investir davantage que les autres (en proportion avec la taille de l’entreprise qu’ils dirigent) et à procéder à plus de fusions-acquisitions. Pire, les résultats de ces fusions-acquisitions sont moins profitables que celles réalisées par les entreprises dont les pdg reçoivent des rémunérations incitatives inférieures. Finalement, parmi les entreprises dont les pdg reçoivent les rémunérations incitatives les plus élevés, ce sont celles qui ont fait le plus d’investissements et de fusions-acquisitions qui ont eu les plus gros reculs de la valeur de leurs actions les trois années suivantes. Dans l’article, les auteurs ajoutent que ces pdg ont plus de pouvoir d’influence dans leurs conseils d’administration, font face à moins de résistance et, de toute façon, en tiennent moins compte! Tout cela réuni, l’hypothèse des auteurs semble tout à fait crédible…

Je rappelle que l’échantillon était d’environ 1500 entreprises, donc que le premier décile utilisé par les auteurs était formé de 150 entreprises par année et que, comme la série s’étend de 1994 à 2011, ils ont pu observer des résultats trois ans plus tard pendant 15 ans (de 1997 à 2011), pour un total de 2250 observations. Il est donc à peu près impossible que les différences marquées qu’ils ont observées soient dues au seul hasard!

Et alors…

Aussi convaincante que soit l’étude, je me suis demandé si le fait que les entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus élevées ont eu les augmentations les plus fortes dans les années précédentes ne pourrait pas être un facteur influençant les rendements des années suivantes. En effet, il n’est pas rare qu’après une forte poussée à la hausse, la valeur des actions d’une entreprise diminue. Malheureusement, même si les auteurs ont procédé à de nombreux tests sur d’autres hypothèses (qui se sont révélés négatifs), ils n’ont pas examiné mon hypothèse.

Cela dit, les résultats sont tellement robustes (il ne s’agit pas de quelques anecdotes du genre Enron, WorldCom ou Xerox) que leur conclusion sur l’excès de confiance de ces pdg joue sûrement un rôle prépondérant dans ces résultats. Mais, surtout, ces résultats montrent que les revenus indécents de ces pdg et surtout le mode de rémunération par incitatif n’ont aucune des qualités que les théoriciens néolibéraux leur prêtent, bien au contraire!

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