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Une chose et son contraire

25 octobre 2014

dubucÇa fait un bon bout de temps que je n’ai pas commenté un texte d’un chroniqueur économique de La Presse. Se doutant que cela me manquait, Alain Dubuc m’a donné de la bonne matière mercredi dernier pour assouvir mon appétit de chroniques juteuses!

Un bon début…

Commentant une envolée du critique de la CAQ en matière de ressources naturelles, Gérard Deltell, qui aurait voulu que la réduction de 20 % des tarifs d’Hydro-Québec offerte aux entreprises par le gouvernement soit aussi accordée aux contribuables, M. Dubuc répond avec une certaine pertinence qu’il s’agit d’une proposition idiote, car «la comparaison entre les entreprises et les citoyens est boiteuse». Je dois ici lui donner raison, mais seulement sur le fait qu’on ne doit pas comparer des entreprises et des citoyens. En effet, mon approbation s’arrête là et ne s’applique pas à la suite de sa chronique…

Ça se gâte…

Il prétend que «Ce n’est pas un cadeau aux entreprises, mais un échange: on vous offre des rabais tarifaires, mais vous devez investir et créer des emplois» et ajoute que «le rabais industriel ne coûterait à peu près rien, en ce sens qu’on utilisera des surplus d’électricité qui, à l’heure actuelle, ne sont pas vendus, ou encore sont vendus à prix bas, par exemple pour les exportations.».

Bizarre, mais avec tous les contrats secrets d’Hydro-Québec, que ce soit avec les minières, les alumineries et on ne sait trop combien d’autres entreprises, on devrait s’attendre à ce que les investissements des entreprises explosent au Québec. Mais, c’est loin d’être le cas (voir le graphique 1 de la page numérotée 4 de ce document)… Mais, là, pense notre chroniqueur, c’est sûr que ça va aider! Et, sommes-nous certains que ces entreprises ne se verront pas accorder des crédits d’impôts, prêts garantis ou des subventions en plus de ces rabais? C’est pourtant rendu quasiment la norme au Québec (quand des entreprises ne laissent pas carrément aux citoyens du Québec le soin de réparer leurs dégâts…)! Bref, l’affirmation de M. Dubuc sur l’absence de coût lié aux rabais tarifaires d’électricité semble à tout le moins prématurée, sinon carrément naïve…

Contribuables et clients

«Une personne qui reçoit une facture d’Hydro-Québec n’est pas un contribuable, c’est un client. C’est un consommateur qui, à travers sa facture, paie pour un service. Comme il le fait pour Bell, Vidéotron ou Gaz Métro. Il est vrai qu’Hydro est une société d’État, mais cela ne change au rien au fait que chauffer sa maison, c’est la même chose, que ce soit à l’électricité, au gaz ou au mazout.»

Pas de problème ici. Mais, il faudrait qu’il maintienne cette observation et ses conséquences tout au long de sa chronique…

L’électricité la moins chère du continent…

«l’électricité est beaucoup moins chère qu’ailleurs, la moins chère du continent, deux fois moins qu’à Calgary, trois fois moins qu’à New York. Assez pour que l’on puisse dire qu’elle est carrément subventionnée.»

Ah oui? Pourtant, si Hydro-Québec a des surplus, c’est justement parce qu’il a plus de difficulté qu’avant à en exporter aux États-Unis, car le coût de production de l’électricité aux États-Unis a fondu en raison l’exploitation des gaz de schiste dans ce pays! M. Dubuc n’a-t-il pas dit plus haut que les surplus d’Hydro sont vendus à prix bas «par exemple pour les exportations»? Il ne devait plus s’en rappeler quatre paragraphes plus tard… Et, même si c’était le cas (que l’électricité québécoise soit la moins chère du continent, même si on doit accorder des tarifs spéciaux aux entreprises pour les attirer et même diminuer ces tarifs de 20 % par la suite…), comment comparer des marchés comme celui du Québec avec celui de Calgary où jamais l’électricité du Québec ne pourra se rendre? Si le pétrole peut voyager en bateau, par train ou dans des pipelines, ce n’est pas le cas de l’électricité! Désolé, mais on ne pourra jamais en exporter en Europe non plus!

«Comment défendre cela [que l’électricité soit «subventionnée»)? Parce que l’électricité de nos vieux barrages est peu coûteuse? C’est un argument qu’aucun pays avancé n’utilise. Il n’y a pas de rabais sur le pétrole en Norvège. Parce qu’une richesse collective dont dispose un pays doit se traduire en bénéfice collectif. Par exemple un fonds souverain, des provisions pour la dette, un fonds de développement.»

Si Hydro était une entreprise privée, ce à quoi M. Dubuc associe Hydro en parlant de clients plutôt que de citoyens, il serait un monopole et ses prix seraient fixés en fonction d’un niveau «raisonnable» de profit, ce qui est d’ailleurs la raison d’être de la Régie de l’énergie. Bref, il ne pourrait pas augmenter ses prix uniquement pour améliorer le rendement des placements de ses actionnaires comme M. Dubuc voudrait qu’Hydro le fasse pour financer son actionnaire unique, le gouvernement du Québec! Et, utiliser une mesure environnementale comme la décision de la Norvège de garder le prix du pétrole élevé même dans son pays pour justifier un prix élevé d’une source d’énergie propre comme l’électricité de source surtout hydro-électrique, il faut le faire!

Le déplacement de la consommation

«Une réduction des tarifs à la consommation n’aurait pas un tel effet. Elle donnerait une petite marge de manœuvre aux citoyens, mais au plan économique, cela ne ferait que déplacer la consommation: un peu moins pour la facture d’Hydro, un peu plus d’achats ailleurs.»

Ce n’est pas faux… de façon globale! Il laisse de côté le fait que ce serait les consommateurs (et citoyens) les plus pauvres qui profiteraient le plus de cette baisse et que les achats supplémentaires amélioreraient leur bien-être. Mais, il y a pire en termes de raisonnement. Quand il recommande une hausse des tarifs, il n’utilise pas la conséquence de son argument, soit qu’une hausse des tarifs d’électricité signifierait moins d’achats ailleurs et donc une baisse de bien-être et d’emploi dans les secteurs qui seraient touchés par cette baisse d’achats!

Et alors…

Ce genre de chronique m’horripile au plus haut point. Au-delà des valeurs bien différentes des miennes que M. Dubuc affiche (ça, ça ne me dérange pas), c’est l’incohérence continuelle de ce genre de chroniqueurs qui n’utilisent que les conséquences des faits qui cadrent avec leur idéologie en laissant de côté celles des mêmes faits qui iraient à leur encontre qui me font grincer des dents… et écrire ce genre de billet!

Les pyramides de la richesse

23 octobre 2014

crédit_suisseQuand j’ai entendu parler pour la première fois des inégalités de richesse à l’échelle mondiale (et non pas à l’intérieur de chaque pays), ce ne fut pas en lisant des études de Thomas Piketty, de l’OCDE ou du FMI, mais en lisant des textes qui citaient… le Crédit suisse, une entreprise financière, et de la Suisse, en plus! Un article du Devoir (et quelques-uns d’autres médias) de la semaine dernière a justement porté sur la version la plus récente de l’étude Richesse globale (le Global Wealth Report 2014) de la banque Crédit Suisse. Tous ces articles ont mis l’accent sur l’augmentation de 8,3 % de la richesse globale des ménages, mais, moi, ce n’est pas ce qui a retenu mon attention…

La première pyramide de la richesse

Le graphique qui suit illustre éloquemment la distribution des richesses sur notre planète.

crédit_suisse1

On peut y voir que :

  • les 0,7 % les plus riches, qui détiennent au moins l’équivalent de 1 million $ des États-Unis, possèdent 44 % des richesses;
  • les 8,6 % les plus riches, qui détiennent au moins 100 000 $, possèdent 85 % des richesses;
  • les 70 % les moins riches, qui détiennent moins de 10 000 $, possèdent moins de 3 % des richesses…

On peut (et on doit!) bien sûr questionner la méthode utilisée (un terrain en Inde «vaut» beaucoup moins qu’un terrain identique aux États-Unis, par exemple), déplorer que la notion de richesse utilisée est uniquement centrée sur la valeur monétaire, et s’interroger sur la validité et la comparabilité des données présentées dans ce rapport (voir la méthodologie à la page 43, qui n’explique pas grand chose, surtout sur l’estimation de la richesse non financière). Cela dit, peu importe ces questions, l’inégalité révélée par ces estimations demeure titanesque.

Une tarte qui n’est pas de la…

Le graphique qui suit montre la distribution des millionnaires (les 0,7 % les plus riches) par pays.

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Sans surprise, plus de 40 % de ces millionnaires habitent les États-Unis. Ce graphique étant assez éloquent par lui même, je n’ai pas grand chose à ajouter…

La pyramide de la richesse suprême

Finalement, la pyramide qui suit présente la distribution des richesses parmi les 0,7 % les plus riches.

crédit_suisse3

Cette nouvelle pyramide nous montre que la distribution des richesses est aussi inégale parmi les 0,7 % les plus riches que pour l’ensemble de la population. Ainsi, seulement 0,4 % des 0,7 % des plus riches (ou 0,0027 % de l’ensemble de la population) détiennent au moins 50 millions $. Pas assez précis? Le rapport ajoute que seulement 3,3 % des 0,0027 % de l’ensemble de la population (soit 0,000091 % du total, ou 4300 personnes) possèdent plus de 500 millions $. Notons que 49 % des 0,0027 % de l’ensemble de la population habiteraient les États-Unis. On ne précise toutefois pas la provenance des 0,000091 % les plus, plus riches!

Ici, les sources sont encore plus fragiles, se basant sur les classements de revues du genre Forbes. Mais, ne boudons pas notre malaise…

Et alors…

Que puis-je ajouter? Indécent, choquant, immoral, obscène, répugnant, les synonymes ne manquent pas. Mais, ce qui est encore plus indécent, choquant, immoral, obscène et répugnant, c’est que nos gouvernements (et la population) ne semblent pas plus pressés que ça de lutter contre ce scandale, cette honte, cette infamie, cette turpitude…

La route de la servitude

20 octobre 2014

servitudeDans un débat sur la droite, une personne avec qui j’échangeais a mentionné le livre qui influence le plus la droite libertarienne aux États-Unis, soit Atlas Shrugged de Ayn Rand (La grève, en français). J’ai aussitôt rétorqué que jamais je ne serais capable de lire ce roman qui fait l’apologie de l’égoïsme, et que, si jamais je me laissais convaincre par un livre influençant la droite libertarienne, je préférerais de loin lire La route de la servitude de Friedrich Hayek, économiste autrichien sur lequel j’ai déjà consacré un billet (en fait, à ses citations). Juste après, Ianik Marcil m’a fortement encouragé à lire ce livre, essentiel selon lui, et pas seulement pour bien comprendre la droite. Ce que je fis…

Introduction

Même si je savais par la rédaction du billet précédent que Hayek était obsédé par le totalitarisme, ce qu’on peut comprendre par sa jeunesse, la proximité de la Deuxième Guerre mondiale (ce livre est sorti en 1946) et la montée du stalinisme, je ne pensais pas qu’il l’était autant. En effet, Hayek a en fait écrit ce livre parce qu’il considérait que l’Angleterre était sur les traces du nazisme allemand en raison de la présence grandissante de politiques socialistes, comme en Allemagne 15 ans auparavant. Avec une telle prémisse, je craignais que ce livre soit totalement décroché de la réalité…

Les premiers chapitres

Pourtant, Hayek présente des valeurs pas toujours si différentes des miennes. Quand il a écrit rêver d’un monde «où l’homme peut au moins essayer de modeler son destin, où il a l’occasion de connaître plusieurs genres de vie et de choisir entre eux», j’y ai vu bien des points commun avec l’approche des capabilités d’Amartya Sen et de Martha Nussbaum! Disons que la ressemblance s’arrête à l’objectif, car les moyens pour l’atteindre ne sont pas du tout les mêmes. Quand il dénonce l’appui au laisser-faire des classiques (il écrit que «Rien, n’a sans doute tant nui à la cause libérale que l’insistance butée de certains libéraux sur certains principes massifs, comme avant tout la règle du laissez-faire»), je ne peux encore une fois qu’applaudir! On doit se rappeler que, s’il a enseigné à l’Université de Chicago les «pensées sociales», il a été refusé au très néoclassique département d’économie de cette université. Dans la même envolée, il ajoute qu’il est loin de rejeter l’intervention de l’État pour contrôler le fonctionnement des marchés :

«Pour un grand nombre de tâches essentielles, telles que la manipulation du système monétaire, ou le contrôle et la prévention des monopoles, pour un nombre plus grand encore de tâches à peine moins importantes dans d’autres domaines, les gouvernements possédaient d’énormes pouvoirs, en bien comme en mal. Il y avait toute raison d’espérer qu’en comprenant mieux les problèmes nous deviendrions quelque jour capables d’utiliser ces pou­voirs efficacement.»

Dans un chapitre qui suit, il précise justement ce qui nous différencie le plus, soit notre vision de la liberté. Pour la gauche, la liberté commence par l’égalité des chances, même si l’atteinte de cette égalité peut limiter celle des autres citoyens (très peu selon moi, et sans commune mesure avec celle qu’elle permet à la majorité de la population, énormément selon lui). Pour lui, ce concept de la liberté est plus une question de pouvoir où l’État utilise la coercition pour atteindre ses objectifs, ce qui constitue pour lui la route de la servitude. Il poursuit sa démonstration en associant l’hitlérisme au stalinisme (ce avec quoi je n’ai aucun problème, pas plus qu’en avait Camus dans L’homme révolté), puis le fascisme au socialisme. Cette thèse, une des plus importantes de ce livre, m’apparaît surréaliste… Notons ici que Hayek n’attribue aucun rôle au traité de Versailles dans la montée du nazisme en Allemagne, traité qui obligeait l’Allemagne à effectuer des remboursements énormes à la France et à la Belgique pour compenser les dommages de la Première Guerre mondiale. Ces remboursements furent pourtant une des causes principales de la période d’hyperinflation en Allemagne en 1923 et 1924, événement qui a porté les Allemands à se replier sur eux-mêmes, a donné un nouvel élan à leur nationalisme et les a incité à vouloir se venger. C’était d’ailleurs un développement que Keynes craignait dans son livre Les Conséquences économiques de la paix. Et, il ne parle pas plus de l’effet de la Grande Dépression. Mais, passons…

Il faut préciser que, pour Hayek, «le mot socialisme signifie abolition de l’entreprise privée, de la propriété privée des moyens de production et création d’un système d’«économie planifiée» où le chef d’entreprise travaillant pour un profit est remplacé par un organisme planificateur central.» et que planification (ou le planisme, comme il le dit) signifie «la direction centralisée de toute l’activité économique conformément à un plan unique, exposant comment les ressources de la société doivent être consciemment dirigées pour atteindre d’une manière déterminée un but déterminé » et non pas une planification générale par objectifs, ce que Hayek accepte et juge même parfois justifié. Avec une telle conception du socialisme, on peut mieux comprendre ses objections!

Par ailleurs, il est plus nuancé que bien des néolibéraux et mêmes que bien des libertariens sur le rôle de la concurrence, car il appuie une certaine intervention étatique : «L’usage efficace de la concurrence en tant que principe d’organisation sociale exclut certains types d’intervention coercitive dans la vie économique mais il en admet certains autres qui peuvent parfois l’aider considérablement, et exige même certains genres d’action gouvernementale.». Je dois avouer que j’ai été surpris de cette ouverture que je ne retrouve pas souvent chez les libertariens qui citent pourtant La route de la servitude à tour de bras! Par exemple, il donne à l’État un rôle dans, notamment :

  • les mesures de contrôle de la production;
  • l’interdiction de l’utilisation de produits toxiques;
  • la réglementation des sources de pollution et de la production agricole;
  • la limitation des heures de travail;
  • l’obligation d’offrir des installations sanitaires;
  • l’information sur la qualité des produits;
  • le contrôle les monopoles;
  • l’offre de services sociaux (il dit même plus loin «Chaque fois que la communauté peut agir pour atténuer les conséquences des catastrophes contre lesquelles l’individu est impuissant, elle doit le faire»);
  • l’investissement dans les infrastructures (dont routières).

En fait, son combat n’est pas en premier lieu de dénigrer l’action gouvernementale, mais de protéger la concurrence, source de la liberté individuelle. C’est là la limite qu’il impose aux interventions gouvernementales.

Le planisme

Hayek consacre ensuite plusieurs chapitres à s’attaquer au planisme. Je ne ferai que survoler cette partie du livre, car il y défonce selon moi des portes ouvertes. J’ignore si ce type de socialisme planificateur était aussi populaire à son époque qu’il le prétend (je ne connais aucun des auteurs qu’il cite pour illustrer ce type de socialisme), mais, je sais qu’il est quasiment disparu de nos jours. Il présente la concurrence comme la seule alternative au socialisme planificateur, et en vient même à opposer le collectivisme à l’humanitarisme, pratiqué selon lui que par les individualistes!

J’ai souvent été étonné par la structure de son livre. Il avance souvent des idées manichéennes, puis nuance par la suite. Il dit par exemple que «Dans le système de concurrence libre, basée nécessairement sur la propriété privée et l’héritage (peut-être pas forcément sur l’héritage), les chances ne sont évidemment pas égales». L’exclusion de l’héritage comme caractéristique de la concurrence libre m’a agréablement surpris, mais, malheureusement, il n’a pas élaboré sur cette question importante. Cela m’a bien sûr fait penser aux PKP de ce monde, dont les chances ne sont, de fait, pas du tout égales à celles des 99 %! Tout aussi surprenant, il ajoute ne pas être contre le fait «d’imposer certaines règles générales d’équité afin d’éviter de trop grandes inégalités et d’assurer une rémunération légitime du travail» Mais, là encore, il n’élabore pas… Accepterait-il aujourd’hui un salaire minimum de 15,00 $ et acceptait-il le taux marginal d’imposition supérieur à 90 % au Royaume-Uni à son époque (voir la «Figure 3» de la page numérotée 7 de ce document)? On ne sait pas… mais on peut en douter!

D’autres aspects de sa défense de la concurrence

En bon défenseur de la concurrence, Hayek s’oppose à toute forme de gestion de l’offre, aux syndicats, aux associations professionnelles et au contrôle de salaires; il voit ça comme un conflit entre l’indépendance et la sécurité, tout en reconnaissant (une autre nuance après une envolée intransigeante) qu’«Un certain degré de sécurité est indispensable à la sauvegarde de la liberté, parce que la plupart des gens ne consentent pas à supporter les risques qu’elle comporte.» Mais il se reprend vite en limitant les types d’intervention possibles (sans en nommer) : «Mais, pour assurer le succès de ces tentatives sans supprimer la liberté individuelle, il faudrait réaliser la sécurité sans exercer de pression sur le marché, en laissant libre jeu à la concurrence».

Après toutes ces nuances, il revient avec des affirmations sans appel. Par exemple, contredisant les socialistes sur la tendance inéluctable du capitalisme à créer des oligopoles et des monopoles, il prétend que les monopoles sont plutôt dus à la haine de la concurrence par la gauche et les syndicats! Les syndicats aimeraient les monopoles car ils peuvent se négocier des meilleurs salaires dans ce type d’entreprises. Disons que cette démonstration ne m’a pas convaincu! Que les syndicats tentent d’aller chercher une meilleure part aux travailleurs dans les profits injustifiés des monopoles, je veux bien, mais qu’ils les encouragent? Ouf…

Croyant que le planisme et le collectivisme qu’il percevait en hausse en Angleterre mènerait à une baisse du niveau de vie (entre autres parce que les hommes travaillant dans l’industrie de la guerre ne trouveraient plus d’emplois aussi bien payés), il lance que «Il y a une chose que la démocratie moderne ne supportera pas sans se désagréger : c’est la nécessité d’un abaissement du standard de vie en temps de paix ou même une stagnation prolongée des conditions économiques». Pourtant, il a écrit ce livre au début d’une période de croissance et de baisse des inégalités jamais vue depuis, les Trente Glorieuses. Il appelle plutôt au retour des valeurs anglaises du XIXème siècle, «l’indépendance et la confiance de soi, l’initiative individuelle et le sens des responsabilité, la confiance justifiée dans les actes de volonté libre, le respect du prochain et la tolérance envers les hommes et les mœurs étranges, enfin une saine méfiance du pouvoir et de l’autorité». Ah que c’est beau, le passé… Ce traditionalisme ancré sur un passé idéalisé me fait penser à un célèbre chroniqueur québécois…

Le gouvernement supra-national

Ce qui m’a le plus étonné dans ce livre, c’est l’appui de Hayek à une structure gouvernementale supra-nationale, regroupant dans un premier temps les pays industrialisés, mais ouvrant à long terme la porte aux autres pays. Cette forme de gouvernement mondial serait basé sur le fédéralisme. Elle ne se verrait accorder que des pouvoirs liés à des enjeux internationaux. Il n’est pas très précis sur la définition de ces enjeux, sinon ceux liés à la paix (enjeu primordial au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale), mais, dans le contexte actuel, on pourrait penser à la limitation des émissions de GES, à l’existence des paradis fiscaux, et, pourquoi pas, à la limitation de la concurrence fiscale, au dumping, et aux autres domaines faisant objet d’ententes internationales. Je mise personnellement davantage sur la coopération, qui serait de toute façon nécessaire pour l’établissement d’une telle structure et pour s’assurer du respect des ententes.

Il termine son livre en faisant l’apologie des petits pays dans lesquels la démocratie fonctionne, selon lui, beaucoup mieux. S’il était encore de ce monde, serait-il pour l’indépendance de l’Écosse et, pourquoi pas, du Québec?

Et alors…

Ce livre est déstabilisant, ne serait-ce que par ses transitions entre des affirmations sans appel et les nuances qu’il apporte ensuite. J’ai surtout sursauté par sa recommandation de donner quelques mandats à un gouvernement supra-national, voir mondial, ce qui va totalement à l’encontre de la vision des libertariens.

La vision de Hayek sur l’évolution politique et économique de l’Angleterre ne s’est jamais réalisée. Par exemple, le ratio de la dette de la Grande Bretagne sur son PIB est passée de plus de 250 % au sortir de la Deuxième Guerre mondiale à environ 50 % dans les années 1970 (voir ce graphique tiré d’un billet de Paul Krugman), et les inégalités y ont plongé. En effet, la part des revenus du 1 % le plus riche est passée de 22 % en 1910 à 13 % en 1945 et à 6 % dans les années 1970 (voir ce graphique de Thomas Piketty) sans que ce pays ne passe même proche de devenir totalitaire et sans qu’il revienne aux valeurs du XIXème siècle!

Alors, lire ou ne pas lire? Même si je trouve que ce livre a mal vieilli, il en vaut la peine. Il a mal vieilli, car son obsession du totalitarisme apparaît aujourd’hui complètement paranoïaque. L’opposition systématique qu’il fait entre l’individualisme et le socialisme planifié, malgré les nuances qu’il ajoute de temps en temps, néglige complètement un ensemble de systèmes intermédiaires, comme la social-démocratie des pays nordiques. Entre le planisme et le tout à la concurrence, et entre l’individualisme et le collectivisme, il y a notamment la coopération, que ce soit à l’intérieur d’un pays ou entre les pays.

Il en vaut la peine, car il nous montre un penseur beaucoup plus complexe et nuancé, et beaucoup moins néolibéral ou libertarien que ceux qui s’en revendiquent ne le laissent voir. Ne serait-ce que pour cela, je ne regrette nullement les quelques heures que j’ai consacrées à ce livre!

Les muselés

18 octobre 2014

muselésAu cours des derniers mois, j’ai publié deux billets portant sur l’attitude du gouvernement fédéral en matière scientifique. Dans le premier, j’ai montré les compressions de ce gouvernement dans les dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale et dans le personnel scientifique et technique, en spécifiant les ministères, agences et organismes les plus touchés. Dans le deuxième, je présentais un livre consacré aux conséquences de ces compressions. Malheureusement, même s’il était intéressant, j’ai trouvé ce livre incomplet, car, comme je l’écrivais, «il se concentre sur les initiatives de ce gouvernement dans le secteur de l’environnement (et de la pêche, mais ces secteurs sont intimement liés), effleurant à peine les autres domaines».

Quand le Devoir a publié un article (cadenassé pour les personnes qui ne sont pas abonnées…) la semaine dernière sur une nouvelle étude effectuée par Evidence for Democracy, organisme qui, selon son site Internet, prône l’utilisation transparente de la science et de la preuve (des faits?) dans les politiques publiques et les décisions du gouvernement, je me suis bien sûr précipité pour la lire! Cette étude, intitulée Can Scientists Speak? (Est-ce que les scientifiques peuvent parler?), comporte toutefois des limites. Elle est en fait une revue des politiques de communication à l’intention des scientifiques d’une quinzaine de ministères, agences et organismes fédéraux (ce n’est pas complet, mais satisfaisant de ce côté). Comme les auteurs le disent eux-mêmes, rien ne garantit que les pratiques correspondent vraiment à ces politiques, que ce soit positivement (ce qui serait étonnant) ou négativement (ce qui est plus probable, car l’imposition de règles restrictives en matière de communication a tendance à entraîner des comportements d’autocensure).

Principaux constats

Malgré ces réserves, l’étude est loin d’être sans intérêt. Les auteurs ont évalué les politiques des organismes fédéraux selon 14 critères regroupés en cinq grandes catégories :

  1. information accessible (sur un site Internet), à jour, claire et cohérente;
  2. transparence (communication ouverte entre le public et les employés) et rapidité (tant pour les demandes d’entrevues que pour la publication de communiqués de presse);
  3. protection contre l’ingérence politique (pas besoin d’approbation du personnel politique ou de spécialistes des relations publiques, textes scientifiques rédigés et vérifiés par du personnel scientifique, etc.);
  4. protection du droit des scientifiques à s’exprimer librement sur le sujet de leur recherche, tout en évitant de critiquer le gouvernement et en mentionnant que ces opinions ne sont pas nécessairement celles de l’organisme qui les embauche;
  5. protection des divulgateurs.

Je vais maintenant résumer les résultats selon ces 5 critères.

1. Les organismes fédéraux analysés présentent tous de l’information sur leur site Web. Par contre, tout n’y est pas, notamment leur politique de communication! Les auteurs accordent une note satisfaisante à la moitié des organismes, une note carrément mauvaise à trois d’entre eux et uniquement une bonne, soit au ministère de la Défense…

2. Officiellement, quatre organismes ont une note parfaite en matière de transparence, la moitié une note satisfaisante et trois une note mauvaise. Cela dit, les auteurs sont loin d’être convaincus que ces évaluations se maintiendraient dans la pratique! Ils donnent des exemples qui montreraient que l’accès direct aux scientifiques serait en fait beaucoup plus restreint que les politiques le prétendent.

3. Les notes sur l’absence d’ingérence politique vont de mauvaises à horribles pour tous les organismes, sauf pour la Défense nationale! Pour obtenir une réponse d’un scientifique, on doit fournir les questions à l’avance et les réponses doivent être approuvées avant d’être transmises, sauf à la Défense nationale. Pire, aucune politique ne prévoit que les scientifiques puissent consulter et corriger les réponses avant qu’elles ne soient transmises.

4. Les notes sur la libre expression des scientifiques (tout en tenant compte de leur devoir de réserve de ne pas critiquer le gouvernement et de ne pas engager l’opinion de l’organisme qui les embauche) sont les pires de l’exercice : elles vont aussi de mauvaises à horribles pour tous les organismes, mais sans exception, cette fois!

5. Sur la protection des divulgateurs, les notes sont en majorité parfaites, et au pire satisfaisantes. Cela est dû à la présence de clauses sur leur protection dans tous ces organismes, ce qui est normal, car cette clause découle d’une loi. Par contre, c’est sûrement un des cas où la différence entre la politique et la pratique est la plus grande, car, comme nous en informait cet autre article du Devoir :

«Le gouvernement conservateur ne respecte pas sa propre loi sur la protection des divulgateurs, qui l’oblige à faire le point sur la situation tous les cinq ans.

Il semble pourtant y avoir urgence d’agir, alors que le commissariat à l’intégrité n’a réglé que dix cas en sept ans. Et que ceux qui dénoncent des malversations au sein de l’appareil gouvernemental semblent plus vulnérables que jamais. Fonctionnaires mis à pied, rétrogradés, mis à l’écart, intimidés : sept ans après la promesse des conservateurs de protéger les dénonciateurs, la situation semble avoir évolué pour le pire.»

Au bout du compte, même sans tenir compte du fait que la réalité est moins rose que le contenu des politiques ici évaluées, les auteurs constatent que le total des notes qu’elles ont attribuées, qui résultent de la même méthode que celle qui est appliquée aux États-Unis, donnent pour tous les organismes des cotes inférieures à celles obtenues dans ce pays. Même en se comparant avec les plus faibles, on ne peut pas se consoler…

Et alors…

Cette étude ajoute une autre brique à nos connaissances sur la situation de nos scientifiques sous le régime conservateur. On n’y trouve toutefois pas de liste de projets, activités et recherches abandonnées ou réduites dans chacun de ces organismes, absence que je déplorais dans un précédent billet sur le sujet.

Par un hasard qui fait bien les choses, on m’a informé cette semaine (merci à Marie Brodeur Gélinas!) de l’existence d’un site qui, se basant sur différentes sources (principalement des médias), regroupe ce genre d’information sur les projets, activités et recherches abandonnés ou réduits non seulement à l’intérieur des organismes fédéraux, mais aussi par des organismes de la société civile qui ont vu leur financement diminuer ou même être éliminé. On y trouve aussi des témoignages de personnes qui ont été touchées par ces coupures ou qui ont été muselées. N’oubliez pas de cliquer sur les boutons « >Plus » pour accéder à la liste complète des cas recensés dans quatre catégories présentées. Malheureusement, la mise à jour des textes en français date d’environ deux ans, alors que les textes en anglais contiennent des mentions très récentes…

Même là, ce n’est pas complet, car bien de ces recherches abandonnées n’ont pas été annoncées. Cela dit, si le texte sur Statistique Canada élabore surtout sur les conséquences de l’abandon du formulaire long du recensement (sujet fondamental), il mentionne aussi bien d’autres enquêtes qui ont été soit abandonnées, soit grandement réduites (cette information n’est toutefois mentionnée que dans le texte en anglais…) :

  • l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR) (j’en avais parlé ici);
  • l’Enquête nationale sur la santé de la population (ENSP);
  • l’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ);
  • l’Enquête sur le milieu de travail et les employés (EMTE);
  • l’Enquête sur les dépenses des ménages (EDM);
  • l’Enquête sur la commercialisation de la propriété intellectuelle dans le secteur de l’enseignement supérieur (ECPISES);
  • l’Enquête sur la gestion de la propriété intellectuelle (EGPI);
  • l’Enquête annuelle sur les industries de services (il y en a plusieurs, certaines encore actives, d’autres pas);
  • l’Enquête sur la sécurité financière (ESF).

Si on clique sur les liens de ces enquêtes, on verra qu’un grand nombre d’entre elles sont de fait inactives. Certaines ont été remplacées par d’autres enquêtes moins approfondies, d’autres pas du tout. Bref, l’attaque contre la connaissance est générale… Et, il y en a d’autres qui ne sont pas listées, comme l’Enquête auprès des jeunes en transition (EJET), aussi inactive. Et combien dont on n’a pas encore entendu parler?

Plus on en sait sur cette question, plus on déprime…

La langue d’enseignement au primaire et au secondaire

16 octobre 2014

Indicateurs linguistiquesC’est en cherchant tout autre chose sur le site Internet du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) que j’ai trouvé un document récent (publié en août dernier) intitulé Indicateurs linguistiques, secteur de l’éducation, édition 2013.

Faits saillants

Ce document nous fournit des données sur la fréquentation globale des écoles du secteur des jeunes à l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, ainsi que selon la langue d’enseignement, la langue maternelle et la langue d’usage, pour le Québec et pour l’Île de Montréal. On y fait au départ certains constats généraux :

  • le nombre total d’élèves au Québec a diminué de 39 % entre 1971-1972 et 2012-2013, passant de 1 635 039 à 995 260;
  • cette baisse fut de près de 36 % du côté de l’enseignement en français et de 60 % pour l’enseignement en anglais;
  • le nombre total d’élèves dans l’Île de Montréal a diminué de 46 % au cours de la même période, passant de 426 091 à 231 293;
  • cette baisse fut de près de 33 % du côté de l’enseignement en français et de 67 % pour l’enseignement en anglais.

La baisse globale de fréquentation (39 %) n’est pas surprenante puisque la population âgée de 4 à 16 ans, qui correspond à peu de chose près à celle qui fréquente des écoles à l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, a aussi diminué de 37 % entre 1971 et 2012, selon le fichier cansim 051-0001 de Statistique Canada. Par contre, cela vaut la peine de regarder de plus près les grandes différences de diminution entre l’enseignement en français et celui en anglais

Fréquentation selon la langue maternelle

Le graphique qui suit montre l’évolution du pourcentage des jeunes qui fréquentent l’école française du secteur des jeunes à l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, selon la langue maternelle.

Indicateurs linguistiques1

Le graphique nous montre, sans surprise, que la presque totalité des jeunes de langue maternelle française a fréquenté de 1971-1972 à 2012-2013 l’école française (ligne bleue, entre 97,3 % et 98,9 %, selon les années, sans tendance notable). La proportion d’anglophones (ligne rouge) qui fréquentent l’école française a plus que triplée entre 1976 (en fait 1976-1977) et 2012 (en fait 2012-2013), soit de 8,2 % à 26,4 %. L’ampleur de cette hausse peut étonner, mais elle reflète le fait que, depuis l’adoption de la Charte de la langue française (Loi 101) en 1977, seuls les enfants dont les parents, un frère ou une sœur ont fréquenté l’école anglaise au Canada (y compris au Québec, bien sûr) et quelques autres exceptions, ont le droit de la fréquenter à leur tour. Les enfants d’anglophones qui arrivent au Québec d’un autre pays doivent donc presque tous fréquenter l’école française.

Finalement, la hausse la plus spectaculaire de fréquentation de l’école française entre 1971 et 2012 s’est observée chez les allophones, la proportion d’entre eux qui la fréquente passant de 14,6 % à 87,5 %. Cette hausse fut très rapide entre 1976 et 1993, et plus faible par la suite, ce qui est aussi une conséquence des règles de la Charte de la langue française.

Mobilité linguistique

Le document du MELS fournit aussi des données sur la mobilité linguistique, c’est-à-dire sur les élèves qui utilisent davantage une autre langue à la maison que leur langue maternelle. Si ces transferts sont proportionnellement peu nombreux chez les élèves francophones et anglophones, quoique la proportion d’élèves anglophones parlant français à la maison soit passée de 2,2 % en 1983-1984 à 5,1 % en 2012-2013, alors que la proportion d’élèves francophones qui parlaient anglais à la maison est demeurée inférieure à 1 % au cours de cette période, leur évolution chez les allophones montre un tout autre portrait, comme on peut le voir dans le graphique suivant :

Indicateurs linguistiques2

La ligne rouge nous montre que la proportion d’élèves allophones qui parlent anglais à la maison a presque diminué de moitié entre 1983-1984 et 2012-2013, passant de 21,5 % à 11.1 %. À l’inverse, la proportion d’élèves allophones qui parlent français à la maison (ligne bleue) a quadruplé, de 5,7 % en 1983-1984 à 22,8 % en 2012-2013. On peut donc penser que les dispositions de la Charte de la langue française n’influencent pas seulement la langue d’enseignement, mais ont probablement aussi un effet sur la langue parlée à la maison. La ligne jaune indique que ce n’est pas seulement la nature des transferts qui a été modifiée, mais aussi leur ampleur. Alors que ces transferts touchaient 27,2% des élèves allophones en 1983-1984, ils n’étaient observés que par 24,4 % d’entre eux en 1991-1992, proportion qui a atteint 33,9 % de ces élèves en 2012-2013.

Dit autrement, alors que seulement 21,0 % des transferts linguistiques des élèves allophones se faisaient vers le français en 1983-1984, cette proportion atteignait 67,3 % en 2012-2013. On peut toujours se demander si cette proportion est suffisante dans le contexte actuel, mais il demeure que c’est tout un revirement!

Et alors…

Je crois que personne ne sera surpris de l’impact de la Charte de la langue française sur la fréquentation de l’école française par les allophones. Par contre, je suis personnellement étonné de l’impact de la Charte sur la langue parlée à la maison.

Face à ce succès, certains voudraient qu’on étende l’application de la Loi 101 au cégep, voire à l’université J’ai déjà abordé cette question dans un billet datant de plus de trois ans. J’y présentais entre autres une étude du Conseil de la langue française qui montrait que «le pourcentage d’allophones fréquentant les cégeps français est en constante hausse depuis 1998 et que cette hausse s’est accélérée récemment». Cette étude ayant subi certaines critiques et commençant à dater (les données les plus récentes étaient de 2009), j’ai bien hâte qu’on ait accès à des données plus à jour!

Libres d’apprendre

13 octobre 2014

libres d'apprendreLibres d’apprendre – Plaidoyers pour la gratuité scolaire regroupe, sous la direction de Gabriel Nadeau-Dubois, 14 textes portant sur la gratuité scolaire à l’université. Un des intérêts de ce livre est la grande variété des angles adoptés par les auteurs sur un sujet qu’on penserait avoir exploré sous toutes ses coutures.

Plutôt que de simplement mentionner les thèmes abordés par chacun des textes (on peut en avoir une idée en consultant la table des matières offerte par un lien en haut à droite de la page de présentation du livre), j’ai préféré présenter un seul de ces textes, mais plus en détail. Le choix n’était pas facile, car les bons textes affluent, mais j’ai choisi celui de Anne-Marie Boucher et Marie-Claude Goulet, principalement parce qu’il aborde certains des sujets qui me tiennent le plus à coeur.

Gratuité, reproduction sociale et ségrégation scolaire

Le titre me laissait craindre un contenu hermétique et ardu à lire. Ce n’est pourtant pas le cas, les auteures parvenant à bien communiquer les concepts qu’elles mettent de l’avant. Elles débutent leur texte en déplorant que, lors du printemps étudiant, tant de gens aient appuyé la vision marchande de l’éducation mise de l’avant par le gouvernement et ses alliés, et aient considéré la gratuité scolaire à l’université comme une idée farfelue et irréaliste. Elles abordent ensuite un thème trop peu souvent entendu, même dans les débats qui ont entouré ces événements, soit «l’aspect foncièrement reproducteur d’inégalités du système scolaire actuel, et ce, du primaire à l’université». Pour elles, quoique nécessaire, la gratuité scolaire est loin d’être suffisante pour assurer «des chances égales pour tous et toutes de poursuivre les études de leur choix».

- historique

Avant 1960, il était socialement accepté que les études supérieures étaient presque toujours réservées aux hommes (lire l’excellent texte de Lise Payette qui raconte son expérience pertinente à ce sujet) des classes sociales supérieures (encore plus chez les catholiques francophones, sauf pour les candidats à la prêtrise). La Commission Parent est venu chambouler cet état de fait, misant justement sur l’égalité des chances, entre autres grâce à la gratuité scolaire jusqu’à l’université. Cet objectif, même si jamais réalisé entièrement, demeurera largement partagé jusqu’aux années 1980. Le financement des écoles privées jumelé aux compressions budgétaires dans le secteur public a par la suite favorisé le développement d’écoles d’élites, privées et, par imitation, publiques, qui viennent «titiller le désir de distinction sociale de certaines familles de la classe moyenne». Ainsi, «la logique du privé s’installe au cœur même du réseau d’éducation public», faisant accepter le concept de «saine concurrence» entre les établissements, malgré, notamment, des avis du Conseils supérieur de l’éducation qui mettaient en garde contre les effets néfastes de la diversification des parcours scolaires au moyen de la sélection des élèves. Ce revirement des idéaux de la Commission Parent est venu réinstaurer «les dynamiques de reproduction sociale au sein de notre système d’éducation», au point où ce système participe dorénavant, comme avant, à créer et à légitimer les inégalités économiques et sociales.

- ségrégation scolaire

Après une présentation claire de la position de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur la question (je ne suis pas pour copier entièrement ce texte si je veux que vous le lisiez!), les auteures examinent comment les principes qu’elles viennent de présenter se manifestent au Québec. L’application des principes du néolibéralisme au monde de l’éducation tend graduellement à remettre en question les objectifs d’égalité des chances, d’accès à la connaissance et d’amélioration des conditions de vie qui faisaient consensus lors du dépôt du rapport Parent. Trop de gens voient l’éducation comme un moyen de se démarquer dans notre système capitalisme (entre autres en assimilant la poursuite des études à un investissement individuel), voire comme un outil pour satisfaire aux besoins des entreprises (voir l’excellent texte d’Éric Martin sur la confusion entre les moyens et les fins de l’éducation).

Cette évolution, ou plutôt cette régression, transforme graduellement l’éducation en un marché scolaire où les offreurs de formation cherchent à satisfaire la demande de leurs clients. Pas étonnant que de plus en plus de parents recherchent effrénément l’offreur de formation qui permettra à leur progéniture de se démarquer dans cette jungle néolibérale, acceptant non seulement de payer des sommes élevées pour se procurer un service qui devrait être gratuit et de même qualité pour tous et toutes (ce qui ne veut pas dire identique), mais aussi de payer des cours privés uniquement pour améliorer la probabilité que leur rejeton réussisse les examens de sélection des offreurs de formation les mieux cotés et de passer une nuit complète dans une file pour s’assurer qu’il reçoive le privilège de passer ces examens. Ce processus de ségrégation scolaire débute de plus en plus tôt, parfois même dans le choix du service de garde et plus souvent dès l’entrée à l’école primaire.

Cette logique néolibérale s’observe aussi du côté des offreurs de formation qui soignent plus que jamais leur réputation. Même dans les établissements publics «ordinaires», on offre de plus en plus de classes spéciales pour l’élite, accentuant la ségrégation scolaire en l’appliquant même à l’intérieur des écoles. Ce fonctionnement a un effet dévastateur chez les «non-élus» qui abaissent souvent leurs aspirations, influencés par leur rejet des classes réservées à l’élite. Cette ségrégation s’observe aussi dans la terminologie, alors qu’on étiquette sans retenue les élèves de «forts» et de «faibles», d’«enrichis» et de «réguliers», quand on ne parle par carrément de «bons» et de «mauvais» élèves. Ces étiquettes ne font pas que stigmatiser les «non-élus», mais on leur offre trop souvent moins de services (sorties, moins d’attention de la part des directions, enseignants moins motivés, etc.). Cette ségrégation devient un véritable engrenage «qui ne fait qu’accélérer et augmenter les clivages sociaux».

- que faire?

Si on veut mettre fin à cette ségrégation, on doit «remettre en question la société profondément inégalitaire dans laquelle nous vivons».

«Compétition, ségrégation, concurrence, distinction, élitisme, méritocratie ne sont que différentes façons de consacrer, légitimer et construire les inégalités sociales, sources de misère humaine et de passions tristes.»

La régression des principes à la base d’un système d’éducation ne se produit pas dans un vase clos. Elle est le résultat d’une régression similaire dans toute la société. C’est cette régression qu’il faut combattre et inverser!

Et alors…

Il est rare qu’un recueil de textes du genre puisse maintenir l’intérêt du lecteur d’un texte à l’autre. À part une exception ou deux, j’ai apprécié la grande diversité des thèmes choisis. La direction de la publication est impeccable, les textes se suivant de façon naturelle, sans qu’on sente le besoin de se remettre en contexte (quand même un peu…) en commençant le texte suivant.

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, bien sûr!

Merci d’être venu en si grand nombre!

11 octobre 2014

Venez en grand nombreCe n’est pas parce que l’automne est maintenant bien installé que je vais oublier de glisser une fois de temps en temps une nouvelle expression qui me tape sur les nerfs! Je dois toutefois préciser que je n’ai pas grand chose à dire sur l’expression du jour… Il n’en demeure pas moins qu’elle me fatigue!

En fait, il existe au moins deux formes à cette expression, soit «Venez en grand nombre» et «Merci d’être venu en si grand nombre». Et je leur reproche à toutes deux la même chose : je suis un, pas un grand nombre! Non, je ne peux pas aller quelque part en grand nombre. Les gens qui m’entourent ne le peuvent pas plus, d’ailleurs…

Bon, on peut toujours prétendre qu’on nous demande de venir en grand nombre pour nous inciter à inviter nos amis et nos proches. Mais, si c’est ça, qu’on le dise clairement!

Mais, surtout, arrêtez de me remercier d’être venu en grand nombre, je n’y peux rien et n’ai aucune responsabilité sur le fait que d’autres ont décidé d’aller à la même place que moi! En fait, je mérite bien plus de remerciements quand nous ne sommes que deux ou trois à nous être déplacés. Et, là, on ne nous remercie pas, on a plutôt droit à un air de beu et on nous fait attendre dans l’espoir que le grand nombre se manifeste…

Et alors…

C’est déjà assez, non?

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