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Le cimetière des humanités

28 juillet 2014

cimetièrePour une fois, je ne me suis pas assez bien informé avant de décider de lire un livre. J’avais compris que Le cimetière des humanités de Pierre-Luc Brisson, un court livre d’à peine plus de 100 pages, portait sur le virage utilitaire de notre système d’éducation vers l’enseignement de matières uniquement liées aux besoins du marché du travail.

Je ne me suis pas totalement trompé, comme l’illustrent les deux citations qui suivent, la première tirée de la préface de Georges Leroux, la deuxième de l’introduction de l’auteur.

«[Nous sommes en train de passer] d’une société centrée sur l’humanisme vertueux, héritée de l’Antiquité, à travers le prisme de la Renaissance, à une société de savoirs et de l’expertise mise en place par la modernité.»

«la sujétion aux impératifs économiques a petit à petit mené l’école, jadis lieu d’élévation de l’esprit des futurs citoyens, à se transformer en centre de formation professionnelle de main-d’œuvre «qualifiée».»

Par contre, ce livre porte en fait essentiellement sur une seule des matières considérées comme des humanités (qui comprennent, entre autres, selon l’auteur, l’histoire, l’histoire de l’art, la littérature, la philosophie, la théologie, la science politique et la sociologie), soit les humanités classiques, «à savoir la somme des savoirs et des œuvres produites par l’Antiquité gréco-romaine» et n’aborde presque pas le processus qui a mené au virage de notre système d’éducation qui a fait en sorte de donner toujours moins de place aux humanités et plus aux matières utilitaires, si ce n’est qu’il mentionne l’abandon du cours classique. C’est pourtant ce que je m’attendais à y trouver. Mea culpa, je n’ai pas assez cherché à m’informer sur le contenu de cet essai avant de le louer!

Un peu élitiste

Même si l’auteur s’en défend, j’ai trouvé son attitude face à l’éducation un peu trop élitiste à mon goût, notamment en vantant la formation classique des années 1960, sans vraiment tenir compte (même s’il le mentionne) que seule une faible minorité des jeunes y avait accès. Il déplore, comme bien des nostalgiques, la faible qualité des diplômes d’études secondaires actuels (sans fournir le moindre élément pour appuyer son affirmation, mais ajoutant faussement qu’il n’y a plus de redoublement) et la «maigreur des contenus enseignés» sans plus de démonstration. C’est évident, tout le monde le dit. Pourtant, comme je l’ai mentionné dans ce billet, les données de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) montrent que les jeunes obtiennent de meilleurs résultats que les adultes plus âgés en littératie et en numératie. Et je ne parle pas du fait que nos jeunes se classent dans le peloton de tête depuis des années aux tests du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA).

En plus, il utilise parfois les peu nombreuses données qu’il cite de façon bien partielle et partiale. Par exemple, pour appuyer sa volonté d’augmenter l’enseignement des humanités au secondaire (ce qui est tout à fait légitime, quoiqu’il faudrait dire quelles matières il voudrait voir moins enseignées pour atteindre cet objectif), il mentionne que «près de 50,4 % des Québécois ne possèdent aucun diplôme ou seulement un diplôme d’études secondaires ou un diplôme d’études professionnelles». Or, non seulement il ne mentionne pas la source de ce chiffre pourtant bien précis (je ne connais personnellement aucune source spécifique au diplôme d’études professionnelles, car Statistique Canada inclut cette formation à l’enseignement postsecondaire), mais il ne dit mot de la forte amélioration des Québécois à cet égard (le taux de diplômés du postsecondaire est passé de 31,9 % en 1990 à 56,5 % en 2013, selon le tableau cansim 282-0004 de Statistique Canada), ni du fait que ce taux en 2013 est le plus élevé de toutes les provinces canadiennes, ni bien sûr que ce taux atteint 75,1 % chez les Québécois âgés de 25 à 44 ans alors qu’il est de seulement 38,1 % (la moitié) chez ceux âgés de 65 ans et plus. On voit que la moyenne utilisée par l’auteur (d’une donnée dont on ignore la source) noircit la situation vécue par les jeunes. C’est pourtant des jeunes qu’il parle, alors pourquoi utiliser la moyenne, quand la donnée pertinente montre que deux fois moins de jeunes (25 %) n’ont qu’un diplôme d’études secondaires que la moyenne qu’il utilise (50 %)?

Autres chapitres

Les chapitres suivants sont essentiellement consacrés à présenter quelques œuvres marquantes de l’Antiquité gréco-romaine, notamment l’Illiade d’Homère (surtout le passage de la guerre de Troie), l’histoire d’Œdipe et Antigone de Sophocle. Même si je partage l’intérêt de l’auteur pour ces œuvres, je ne les analyse pas tout à fait comme lui. Par exemple, il vante les sentiments qui unissent les deux pères rois (Priam et Achille) au cours de la guerre de Troie (alors que Achille remet le corps d’Hector à son père Priam, pour que celui-ci puisse faire son deuil), sans critiquer le fait que l’Illiade n’accorde ces sentiments qu’aux rois, pas aux pères (s’ils ne sont pas morts à la suite d’autres guerres…) des milliers de soldats qui ont péri en raison des caprices de ces puissants et dont les dépouilles ne seront sûrement pas ramenés dans leur famille.

Ailleurs, il vante le fait qu’Alexandre le Grand a permis la diffusion de la culture grecque en Afghanistan, sans réaliser qu’il s’agit d’un exemple classique d’impérialisme culturel et sans s’apitoyer sur la sauvagerie qui a accompagnée les conquêtes de son héros (comme toutes les guerres).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ma critique est sévère, mais je ne nie nullement l’intérêt de ce livre. Il faut tenir compte que ce livre ne correspond absolument pas à ce à quoi je m’attendais, déception qui n’a pu que teinter mon appréciation. Mais, même si je n’avais pas été au départ déçu du sujet du livre, il est certain que la différence des visions que nous avons des œuvres présentées et son élitisme face au système scolaire m’auraient tout de même indisposé. Cela dit, si vous partagez les valeurs de l’auteur, il n’y a aucun doute que ce livre est à lire. J’ai d’ailleurs lu en préparant ce billet une critique très élogieuse de ce livre. Par contre, si vous ne partagez pas ces valeurs, comme moi, passez votre tour!

La rémunération des médecins

26 juillet 2014

salaire_médecinUn article du Devoir nous informait il y a peu que «Entre 2008-2009 et 2012-2013, la rémunération moyenne brute des omnipraticiens a crû de 28 %, contre 22 % pour les spécialistes», atteignant respectivement 264 673 $ et 384 129 $. Cet article contenait aussi des graphiques pertinent (allez voir…) mais aussi des liens vers les documents qu’ils ont utilisés, soit ceux produits dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement par la Commission de la santé et des service sociaux de 2010-2011 et de 2014-2015.

J’ai utilisé ces documents (page 118 du premier et 126 du deuxième), les échelles salariales des membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) couvrant les périodes de 2007 à 2009 et de 2011 à 2015, et des préposés aux bénéficiaires sur le site du Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux (CPNSSS), et des données sur l’Indice des prix à la consommation (tableau cansim 326-0020) pour construire le tableau qui suit.

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Des hausses faramineuses

Notons un petit «détail» que l’article du Devoir ne mentionne pas… Les revenus des médecins spécialistes sur ce tableau ne s’appliquent qu’aux médecins spécialistes qui ont gagné en 2008-2009 au moins «9406 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 84 424 $». Ces sommes pour 2012-2013 s’élèvent à 11 515 $ par trimestre et à 106 367 $ pour l’année. D’ailleurs, le nombre total de médecins spécialistes retenus n’atteint même pas 8 000 en 2012-2013 (7856) et à peine plus de 7000 en 2008-2009 (7115), alors que le nombre de médecins spécialistes membres du Collège des médecins atteignait en fait près de 13 300 en 2012-2013 (voir pages 10 et 11 du rapport annuel de cette année-là)! Le document ne précise malheureusement pas le nombre d’omnipraticiens considérés, mais précise que le revenu moyen ne s’applique qu’à ceux qui, en 2012-2012, avaient gagné «un revenu minimal de 9 103 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 81 721 $». Comme il manque environ 40 % des médecins spécialistes (ceux qui ont gagné le moins), il manque probablement une proportion semblable d’omnipraticiens. Il y en aurait donc environ 6 000 sur les quelque 10 100 indiqués par le Collège des médecins. Je veux bien croire qu’une certaine proportion des membres du Collège sont retraités (environ 2 150), sans emploi, en congé maternité ou maladie, ou encore occupent des postes de gestionnaire ou de ministre, mais la différence est quand même énorme! Bref, ces données permettent de voir l’évolution de leurs revenus, mais les niveaux moyens de revenus qu’on y montre sont forcément plus élevés que dans la réalité.

Par ailleurs, lorsque le Devoir a fait paraître son article, certains commentateurs ont dit que les sommes mentionnées n’étaient pas soustraites des frais de bureau de nos médecins : mon tableau les soustrait. Cela fait en sorte que, au lieu que les revenus des omnipraticiens et des médecins spécialistes aient augmenté de respectivement 28,4 % et 22,1 % entre 2008-2009 et 2012-2013, ils ont en fait augmenté de 30,0 % et 22,1 %! Leurs revenus moyens diminuent toutefois vraiment, passant de 264 673 $ à 219 200 $ chez les omnipraticiens, et de 384 129 $ à 356 038 $ chez les spécialistes. Et cela ne tient pas compte des baisses d’impôts dont ils peuvent maintenant bénéficier en exerçant en société. Je le rappelle, on estime à environ 150 millions $ la perte de revenus de nos gouvernements dû à cet avantage utilisé par 44 % des médecins.

Mais, le plus marquant dans ce tableau est de constater que le salaire des infirmières a, lui, à peine augmenté de 4,7 %, six fois moins que le revenu des omnipraticiens et même moins que l’inflation (7,2 %). Les infirmières auxiliaires et les préposés aux bénéficiaires s’en tirent mieux avec des augmentations d’un peu moins de 9 %, très légèrement supérieures à l’inflation, mais toujours plus de trois fois moins élevées que celles des omnipraticiens. Si les membres de ces deux professions ont connu une augmentation supérieure à celle des infirmières, c’est uniquement parce qu’ils ont eu des ajustements salariaux en 2010-2011 dans le cadre de la Loi sur l’équité en matière d’emploi, car, sans cela, leur hausse salariale aurait été la même que celle des infirmières, soit inférieure à l’inflation.

Le tableau nous permet aussi de voir les différences de pratique entre les médecins spécialistes. En effet, certains travaillent essentiellement dans le réseau de la santé et n’ont pas de frais de bureau (gériatrie, radio-oncologie, médecine nucléaire et génétique), d’autres en ont très peu (pneumologie, médecine interne, psychiatrie, néphrologie, santé communautaire, médecine d’urgence, anesthésiologie, neurochirurgie, chirurgie cardio-vasculaire et thoracique, anatomo-pathologie, microbiologie biochimie et hématologie/oncologie), puis, finalement d’autres semblent travailler bien plus souvent en clinique privée (allergie, dermatologie, physiatrie, obstétrique et gynécologie, ophtalmologie, radiologie et omnipraticiens). Notons que ces données excluent les médecins qui se sont retirés de l’assurance-maladie, qui, bien sûr, pratiquent uniquement en cabinet privé.

Comment alors expliquer les grandes différences de revenus parmi les médecins spécialistes, revenus nets qui vont du simple au triple, passant de 206 519 $ en santé communautaire (moins que chez les médecins omnipraticiens) à 497 866 $ en ophtalmologie, à 499 113 $ en radiologie (notre ministre de la santé, radiologue, peut bien trouver sa prime de départ de 1,2 million $ de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) très légitime; il n’a pas les mêmes repères que nous!) et à 590 000 $ en chirurgie cardio-vasculaire et thoracique? Difficile à dire.

Il semble qu’une des raisons est le fait que l’établissement des tarifs des actes des médecins ne soit pas mis à jour assez fréquemment. Ainsi, cet article mentionne le cas des ophtalmologistes où «une intervention qui prenait deux heures au médecin se fait maintenant en 15 minutes». L’augmentation plus récente que je montre dans le tableau, augmentation atteignant près de 50 % en quatre ans anatomo-pathologie, vient plutôt des hausses accordées par le médecin ministre de la santé Yves Bolduc, hausse qui atteindra en moyenne 67 % en huit ans.

Pourquoi?

Pourquoi avoir accordé ces hausses? Officiellement, c’était pour combler l’écart «très important de rémunération avec la moyenne des médecins des autres provinces», nous rappelle Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Or, qu’en est-il? De fait, les données (il faut les télécharger pour les consulter) les plus récentes de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) indiquent que les médecins québécois qui gagnent au moins 60 000 $ (soit, selon le tableau 5.2 de l’ICIS, environ 13 000 des 21 000 médecins) reçoivent une somme 18 % inférieure à celle des médecins canadiens. Notons d’une part que ces sommes ne tiennent pas compte des frais de bureau qui peuvent être très différents selon le mode de pratique (en clinique ou en milieu hospitalier, comme je l’ai mentionné plus tôt) et de l’ampleur de ces frais, et que ces pratiques peuvent être très différentes d’une province à l’autre.

J’ai donc cherché d’autres données comparables… Le tableau qui suit (tiré du fichier 99-014-X2011042, le 17ème de cette page) montre les revenus annuels moyens d’emploi des membres de diverses professions qui travaillaient à temps plein (au moins 30 heures par semaines) et à l’année (au moins 49 semaines, y compris les vacances) en 2010 selon l’Enquête nationale auprès des ménages (ENAM) de 2011 (enquête qui a remplacé le formulaire long des recensements précédents).

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On peut y voir que les médecins spécialistes, contrairement à ce qu’on nous dit toujours, gagnaient plus au Québec que dans le reste du Canada et que le revenu de nos omnipraticiens n’y était inférieur que de 6 %! Mieux, si on prend tous les médecins spécialistes et tous les omnipraticiens (y compris ceux qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année), le revenu des médecins du reste du Canada était inférieur à celui des médecins québécois de 12 % (spécialistes) et de 6 % (omnipraticiens). Surpris, j’ai vérifié les données des recensements de 2006 et 2001 (voir le tableau 23 sur cette page). J’ai alors constaté que la différence entre les revenus de nos médecins spécialistes et omnipraticiens et les leurs n’a jamais été supérieure à 5 % (entre – 5 % et + 0,3 %)! Notons que la grande différence entre les données produites dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement (celles du premier tableau), celles de l’ICIS et celles des recensements et de l’ENAM ne sont pas uniquement dues au fait que les premières ne concernent que les médecins ayant gagné au moins 100 000 $ par année. En effet, comme les membres de certaines spécialités ont des dépenses de bureaux nulles, il est clair qu’elles omettent des dépenses communes à tous les médecins (en cabinet comme en établissement), comme les cotisations au Collège des médecins et à leur association (Fédération des médecins spécialistes et  Fédération des médecins omnipraticiens), les frais d’assurance, l’abonnement à des revues médicales, la participation à des colloques, etc. Et, on ne sait pas si ces dépenses sont les mêmes dans chaque province… On sait par contre qu’on parle ici de plusieurs milliers de dollars par année.

Le tableau nous montre aussi que, si notre gouvernement cherchait vraiment à diminuer les différences de revenu entre le Québec et le Canada, il aurait plutôt intérêt à augmenter celui de toutes les autres professions de la santé (notamment celui de nos ambulanciers) et encore plus celui de nos enseignants du primaire et du secondaire! Mais, non, à eux, il va imposer un gel ou va leur demander de faire des sacrifices…

Il nous dira peut-être qu’il craint l’exode de nos médecins… On se demanderait bien pourquoi, car, en plus du fait que leurs revenus sont plus élevés que dans les autres provinces, les médecins québécois ont toujours été les médecins canadiens qui quittaient le moins leur province selon les données de l’ICIS, comme je l’ai montré entre autres dans ce billet. Alors pourquoi avoir autant augmenté leurs revenus? Le Québec avait encore en 2013 les dépenses de santé les plus basses du Canada, soit 5531 $ par habitant, 8 % de moins que la moyenne canadienne de 5988 $ selon les données de l’ICIS (voir le tableau 5 à la page numérotée 47 de ce document). C’est mal? Il doit bien y avoir une autre raison…

Et alors…

Il est assez étrange de voir que, pour nos éditorialistes néolibéraux, les hausses de revenus des médecins sont acceptables. Alain Dubuc disait par exemple en décembre 2010 que le rattrapage du revenu des médecins spécialistes avec leurs collègues canadiens «était nécessaire». Peu importe que ces hausses fassent exploser les coût du système de santé qui aura de la difficulté à offrir les mêmes services qu’actuellement en raison du vieillissement de la population. Et peu importe que nos médecins ne soient pas vraiment moins bien payées que dans le reste du Canada (mais ça, il ne devait pas le savoir…).

Par contre, quand nos pompiers cherchent à simplement protéger leurs acquis (leur régime de retraite), ils devraient être gênés de leurs «conditions de travail en or», même si, comme le montre aussi le dernier tableau, ils gagnaient en 2010 moins que dans le reste du Canada (de 16 %). Je ne connais pas la teneur du fond de pension des pompiers des autres provinces, mais il ne doit pas être si mauvais que ça! Quand les employés de la Société des alcools ont fait la grève en 2004, on s’est indigné du fait qu’ils étaient mieux payés que les caissiers de Wal-Mart. Mais, M. Dubuc les a-t-il appuyés en constatant que leur salaire était 30 % inférieur à celui de leurs collègues de la Liquor Control Board of Ontario (LCBO)? Bien sûr que non!

En fait, les inégalités et le statut supérieur des castes comme celle des médecins par rapport aux droits des travailleurs de la base semblent si bien acceptées par nos faiseurs d’opinions que nos classes dominantes se croient tout permis, même de négocier entre eux des avantages de plus en plus indécents. Mais, là, je sens qu’ils sont peut-être allés trop loin…

Dette : qui est le plus dans le trouble, le Québec ou l’Ontario?

24 juillet 2014

calgary_Le-HirEn relayant une chronique de Richard Le Hir parue sur le site de Vigile (un site que j’évite habituellement), Marc Fiset m’a fait prendre connaissance d’une étude de la School of Public Policy de l’Université of Calgary pas du tout couverte par nos médias. Cette étude, intitulée Who, or What, Is to Blame for the Accumulation of Debt in Ontario and Quebec (and What Will It Take to Stop the Bleeding?) ou en français «Qui, ou quoi, est responsable de l’accumulation de la dette en Ontario et au Québec (et comment parvenir à stopper l’hémorragie)?» portait sur une comparaison entre les dettes du Québec et de l’Ontario.

Je vais ici résumer cette étude, puis commenter la chronique de Monsieur Le Hir.

L’étude

L’étude de l’Université of Calgary avait deux objectifs. Elle cherchait en premier lieu à mesurer quelle portion de l’augmentation de la dette du Québec et de l’Ontario entre 1982-1983 et 2011-2012 était due à la conjoncture économique (augmente lors des récessions et diminue lors des périodes de croissance) et quelle portion découlait de décisions politiques, puis à estimer l’effort respectif que devraient consacrer ces deux provinces pour en finir avec l’accumulation de la dette.

- conjoncture et décisions politiques

Même si la source des données et la méthode utilisée sont fondamentales pour bien interpréter les résultats, je me contenterai d’en faire un rapide survol. Tout d’abord, les auteurs en ont arraché pour pouvoir concilier les données historiques des deux provinces, car les méthodes comptables utilisées n’y sont pas les mêmes et parce qu’elles ont été modifiées à de nombreuses reprises. Ensuite, ils n’ont utilisé que les dépenses de programmes (santé, éducation, famille, environnement, etc.), sans considérer les dépenses d’infrastructure et des organismes gouvernementaux (ce qui est bien), citant même pour les décrire l’expression bien québécoise des dettes accumulées «pour payer l’épicerie». Ensuite, pour départager les déficits dus à la conjoncture et aux décisions politiques, ils ont comparé le PIB réel au PIB potentiel (concept bien fluctuant…), en attribuant à la conjoncture les différences positives et négatives entre ces deux PIB d’une année à l’autre, et aux décisions politiques le reste des changements annuels. Pour plus de précision (j’ai résumé grossièrement), voir les pages numérotées 2 à 5 de l’étude.

Les deux graphiques qui suivent (tirés des pages 11 et 13 de l’étude) présentent les résultats pour l’Ontario et pour le Québec. L’idée ici n’est pas d’accepter sans nuance les résultats des auteurs (d’autant plus qu’ils reposent en partie sur un modèle d’équilibre général dynamique stochastique que j’ai critiqué à quelques reprises récemment, notamment dans ce billet), mais de montrer que les résultats diffèrent grandement entre le Québec et l’Ontario. C’est la différence que je trouve intéressante et révélatrice, pas les résultats comme tels.

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Dans ces graphiques, les lignes jaunes représentent le changement annuel de la dette (résultant des dépenses de programmes) en point de pourcentage du PIB dû aux effets conjoncturels et les lignes noires (quel symbolisme!) celui qui s’explique par les décisions politiques. Par exemple, la première barre à gauche montre que la conjoncture (barre jaune vers le haut) a fait augmenter la dette due aux dépenses d’épicerie d’environ 1,7 point de PIB pour l’Ontario et de 2,3 points pour le Québec (j’y vais à l’œil, n’ayant pas accès aux données précises), tandis que les décisions politiques l’ont fait baisser un peu en Ontario et d’environ 0,7 point pour le Québec.

On voit aussi, qu’en Ontario, la plus grosse hausse de la dette s’est faite au début des années 1990 quand le NPD, sous Bob Rae, mena une politique expansionniste allant en sens opposé avec la politique d’austérité du gouvernement fédéral. Le règne de Mike Harris est applaudi par ce graphique, où on voit que la dette a baissé à la fois en raison de la reprise et des politiques restrictives de son gouvernement, mais ces applaudissements doivent être tempérés par les conséquences désastreuses de sa révolution «du bon sens» qui causa, notamment, le décès de sept personnes à Walkerton en raison de la diminution des contrôles sur la qualité de l’eau. Mais, bon, je m’égare, l’étude ne parle pas de ça… Les dernières années montrent une hausse de la dette due à la fois à la conjoncture (crise de 2009) et aux décisions politiques (surtout en raison de l’augmentation des dépenses de transferts, soit des stabilisateurs automatiques, que j’aurais plutôt associés à des déficits de conjoncture…), mais uniquement aux décisions politiques en 2010-2011 et en 2011-2012. Au total les gains et pertes dus à la conjoncture se sont annulés et les auteurs attribuent en conséquence toute la hausse de 13,1 points de pourcentage du PIB de la dette due aux dépenses de programmes (ou d’épicerie) aux décisions politiques. Il faut dire que si la série avait commencé quelques années plus tôt, au sommet du cycle précédant la récession du début des années 1980, le résultat aurait été un peu différent et aurait été plus représentatif et plus correct en termes méthodologique. Mais, bon, les auteurs disent qu’ils n’ont pas pu reculer davantage en raison de l’inadéquation des données antérieures.

Au Québec, la situation fut bien différente. D’une part, la hausse de la dette due aux dépenses de programme fut moindre (8,4 points de PIB par rapport à 13,1 en Ontario, hausse 36 % inférieure, ou 56 % plus élevée en Ontario qu’au Québec…) et la conjoncture en explique 1,6 point (19 % du total) par rapport à rien du tout en Ontario. D’autre part, les 14 dernières années (à l’exception des trois années touchées par la crise de 2008-2009) se sont terminées par des baisses de la dette due aux dépenses de programme, surtout en raison de décisions politiques (compressions budgétaires au début et hausse de la taxe de vente à la fin). Finalement, la dernière année s’est terminée elle aussi par une baisse de la dette de 0,3 point de pourcentage (écart mentionné dans l’étude) tandis que la dernière année de l’Ontario montre une hausse relativement importante de plus d’un point (1,1). Cette différence aura un grand impact sur les conclusions de la deuxième partie de l’étude.

- efforts pour faire diminuer la dette

Compte tenu de la situation de la dernière année, les efforts de rattrapage seraient de fait beaucoup plus élevés en Ontario qu’au Québec. Les auteurs font plein de scénarios dont je vais vous épargner la description, mais, pour fin de comparaison, je vais en présenter un (et, ce n’est pas du picorage de données, je vous assure!). Pour revenir à un taux de dette sur les programmes de 18 % du PIB en 2025-2026 (il était à 23,4 % en 2011-2012 et est sûrement plus élevé maintenant compte tenu des forts déficits qui ont suivi, dont celui de 12,5 milliards $ prévu en 2014-2015), l’Ontario devrait procéder à un virage immédiat (enfin, il y a deux ans, ce qu’elle n’a pas fait!) de 9,3 milliards $ en augmentation de revenus ou en diminution de dépenses, ce qui représente l’équivalent de 8 % de ses dépenses de programmes. C’est énorme!

Même si la dette due aux dépenses de programmes était plus élevée au Québec qu’en Ontario en 2011-2012 (28,6 % par rapport à 23,4 %), l’ampleur du virage immédiat pour la ramener à 18 % en 2025-2026 serait proportionnellement quatre fois moindre au Québec (1,4 milliards $ ou 2 % des dépenses), parce qu’il est déjà en réduction. En fait, selon le modèle des auteurs, la dette en proportion du PIB baisserait sans la moindre mesure, tandis qu’elle augmenterait en flèche en Ontario!

Je rappelle ici que je ne fais que présenter les résultats de cette étude et ne prétend nullement que viser la diminution de cette dette serait la meilleure politique à adopter! En plus, tout dépend quelle mesure serait adoptée, compressions de dépenses ou hausses des revenus, et à qui on imposerait les baisses de dépenses et les hausses de revenus!

Le seul intérêt que je vois à cette étude est qu’elle montre que la situation budgétaire de l’Ontario est en fait bien plus précaire que celle du Québec, exactement comme je l’avais souligné dans la conclusion de ce billet écrit il y aura bientôt deux ans. Et, n’ayez crainte, je ne suis pas victime d’un biais de confirmation comme Richard Le Hir en acceptant cette conclusion!

Chronique de Richard Le Hir

Dans sa chronique, Richard Le Hir ne retient que ce qui lui convient de cette étude. S’il a bien raison de critiquer les faiseurs d’opinion comme Alain Dubuc, André Pratte et autres Jean-Jacques Samson qui présentent toujours le Québec sous son plus mauvais jour, il s’égare complètement en affirmant qu’un ralentissement de la demande de pétrole «aurait immédiatement pour effet de plonger le Canada en situation de crise», alors qu’un tel ralentissement ferait diminuer la valeur du dollar et bénéficierait grandement aux provinces faisant l’objet de cette étude et de quelques autres, bref à quelque chose comme 75 % ou 80 % de la population du Canada!

Encore pire, il plonge carrément dans le conspirationnisme en affirmant que si cette étude a été produite en Alberta et porte sur l’Ontario et le Québec, c’est parce que «ce sont les deux provinces qui vont s’accaparer dans les années à venir le gros des paiements de péréquation, et que c’est l’Alberta qui va être appelée à fournir le plus gros de l’effort pour en assurer le financement via ses revenus pétroliers». Cette phrase, comme les lecteurs réguliers de ce blogue et bien d’autres le savent, n’est pas seulement conspirationniste, mais totalement fausse! Il semble ne pas savoir comment fonctionne la péréquation et que les sommes distribuées par la péréquation proviennent du fond consolidé du gouvernement du Canada (pour les détails, voir ce billet qui explique en détail le fonctionnement de la péréquation), pas du pétrole albertain comme le prétendent les mêmes chroniqueurs qu’il vilipendait au début de son billet! Venant d’un ancien ministre avec un portefeuille à saveur économique (ministre délégué à la restructuration en 1994 et 1995), c’est encore plus décevant de lire ce genre de désinformation (et de réaliser qu’il s’est fait avoir par le discours des fédéralistes!).

Il conclut même que c’est parce que l’Alberta et le Québec ont des objectifs communs que cette étude (venant d’une université, je le rappelle au cas où) épargne le Québec et pas l’Ontario! Moi, je pense que c’est, malgré les lacunes de cette étude, parce que c’est le cas, l’Ontario est de fait plus dans le trouble que le Québec, et parce que de défaire un mythe comme celui de la situation bien pire du Québec que celle de l’Ontario est un sujet en or pour des universitaires! Mais, je peux bien sûr me tromper…

Et alors…

J’ai toujours un peu de difficulté à m’embarquer dans ce genre d’analyse. Je dois pour ce oublier mes valeurs et embarquer dans celles d’autres personnes. Cette étude est purement technique et ne repose que sur la croyance manichéenne qu’une augmentation de la dette est mauvaise et que sa baisse est bonne. Les auteurs disent même espérer que, une fois déterminée la nature des «erreurs» menant à la hausse de la dette au Québec et en Ontario, ces provinces pourraient mieux les éviter (et stopper ce qu’ils appellent l’hémorragie…). Or, pour moi, une augmentation de la dette n’est pas automatiquement une erreur et la situation de la dette au Québec n’a rien à voir avec une hémorragie!

Nulle part les auteurs se demandent à quoi sert l’augmentation de cette dette : pour subventionner des entreprises, diminuer leurs impôts ou pour soulager la pauvreté ou offrir un service public éminemment désirable (comme, disons, l’assurance-médicament)? Dans leur univers, on dirait que tout est clair, il y a le bien (baisser la dette) et le mal (la faire augmenter).

Cela dit, je crois que cette étude apporte une autre brique au constat que la situation du Québec est bien moins négative qu’on tente de nous le faire croire pour faire passer plus facilement les politiques d’austérité qu’on tente de nous imposer. J’y reviendrai sûrement…

Dialogue sur l’anarchie

21 juillet 2014

Panarchie_pèrear un curieux hasard (mais en est-ce un?), je semble être attiré ces temps-ci par les livres portant sur l’anarchie… Peu de temps après avoir commenté le livre de David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, je vais ici présenter L’anarchie expliquée à mon père, de Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri.

Le contenu

Ce livre est présenté comme une discussion en continu entre Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), et Thomas Déri, père du premier, et homme de lettres (il a notamment dirigé le Salon du livre de Montréal et cofondé une librairie). Comme ce livre est écrit en un seul chapitre (toute une conversation!) et que les sujets abordés changent au gré de la progression de la discussion, il est assez difficile de résumer ce livre ou de s’attarder sur un des éléments soulevés, comme je le fais souvent dans mes billets portant sur des livres. Je vais plutôt me contenter de citer brièvement un certain nombre des sujets abordés, brièveté qui ne rendra bien sûr pas les nuances apportés dans le livre.

- anarchie et démocratie : Le livre commence lorsque le père demande au fils de lui expliquer ce qu’est l’anarchie. Le fils lui explique alors l’évolution de la signification du mot «démocratie», signification qui a été dénaturée avec le temps. Comme je traiterai de ce sujet bientôt quand je présenterai un livre précédent de Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot (que j’aurais dû lire avant celui-ci, mais le hasard de mes réservations de livres en a décidé autrement…), je vais passer vite sur ce sujet. Disons seulement que le sens de ce mot a longtemps été honni, car la vraie démocratie donne «trop» de pouvoir au peuple au détriment des élites, avant qu’on ne lui accole un nouveau sens correspondant à la démocratie représentative que nous vivons actuellement, forme de démocratie bien peu démocratique. L’anarchisme, qui fonctionne avec un mode de démocratie directe basée idéalement sur le consensus (voir le billet sur le livre de Graeber dont j’ai parlé plus tôt qui élabore sur la prise de décision par consensus), a donc en partie reçu sa réputation associée au chaos parce que, après avoir dénaturé le sens du mot «démocratie», on a cessé d’y associer le chaos pour plutôt l’accoler à l’anarchie…

- anarchie et anarchisme : Le fils, à la demande du père, distingue ensuite l’anarchie, l’expérience de vie sans chefs et autorité, de l’anarchisme, la philosophie ou l’idéologie des anarchistes.

- l’anarchie et l’entraide : La révolte contre les autorités n’exclut nullement l’entraide et la coopération, comme trop de gens le laissent penser, alors qu’elles sont au contraire au centre du fonctionnement des anars.

- anarchie et violence : Les médias et les pouvoirs sont bien habiles à associer l’anarchie à la violence, mais il demeure que celle-ci est bien plus présente dans d’autres idéologies.

- l’histoire de l’anarchisme : Le fils aborde l’histoire de l’anarchisme dans de nombreuses régions du monde.

- les différentes formes d’anarchisme : Si tous les anarchistes s’opposent à l’autorité, qu’elle soit étatique, capitaliste, religieuse, patriarcale, raciale ou même parentale, certains concentrent leurs actions sur des enjeux spécifiques. Malgré certaines démarcations un peu arbitraires, le fils parle entre autres (et principalement) de l’anarcho-communisme, de l’anarcho-syndicalisme, de l’insurructionnalisme, de l’anarchisme individualiste, de l’anarcha-féminisme et de l’anarcho-écologisme.

- l’influence des idées anarchistes : Même si l’anarchie a peu de possibilités de s’imposer, le fils pense qu’il est important de continuer à lutter et à présenter les idées des anarchistes. Par exemple, ces idées, portées aussi par d’autres, il est vrai, ont grandement contribué à améliorer le sort des travailleurs, des femmes, des LGTB et de biens d’autres communautés opprimées. Il reste bien du chemin à faire, mais l’avancement est indéniable. Il faut continuer. Je dois dire que je pense exactement la même chose de mon engagement dans Québec solidaire : il ne prendra probablement pas le pouvoir de mon vivant, mais ses interventions permettent de mettre sur la place publique des enjeux qui n’y seraient pas sans lui.

En plus de ces sujets, le livre aborde aussi :

  • la vision anarchiste de l’éducation des enfants;
  • la relation parfois ambiguë des anarchistes avec l’État (si tous les anarchistes vilipendent l’État et ses œuvres, certains, sans appuyer l’État providence, résistent à son démantèlement) et avec la démocratie représentative (la plupart prônent l’abstention aux élections, même si d’autres se sont déjà présentés à des élections et si certains ont occupé des postes de ministres);
  • la place accordée à la révolution;
  • les positions anarchistes à propos de la guerre (pacifistes en principe, certains ont quand même participé à des conflits armés);
  • la police (symbole du pouvoir et du monopole de la violence «légitime» de l’État, et plus que symbole du harcèlement des anarchistes) et les solutions à son abolition;
  • l’anarchisme et la religion (en principe incompatibles…);
  • les relations hommes-femmes;
  • l’embourgeoisement des syndicats;
  • l’anarchisme et le communisme;
  • l’anarchisme et le nationalisme.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Étrangement, alors que le mode d’écriture choisi par les auteurs, soit une conversation qui évolue sur plein de sujets dans un seul chapitre, laisse penser que sa structure puisse être défaillante (un défaut que je pardonne difficilement), ce n’est finalement pas du tout le cas. Je m’en suis encore plus rendu compte en rédigeant ce billet, ce livre est très bien structuré. Il enchaîne les sujets de façon logique, épuisant chaque sujet graduellement en les abordant sur tous leurs angles.

Avec le titre, je craignais l’opposition entre un père ignorant du sujet abordé, rempli d’appréhensions et de préjugés, et un fils militant et savant. Il n’en est rien. Ce père, sans connaître à fond le sujet abordé, est une personne ouverte, lettrée, empreinte de curiosité intellectuelle. Il relance bien son fils, le recentre sur le sujet lorsque celui-ci s’égare et est au bout du compte bien plus qu’un faire-valoir. Je pense d’ailleurs que le titre de mon billet représente mieux ce livre que celui que les auteurs (l’éditeur?) ont choisi.

Et surtout, ce livre est agréable à lire, informe bien sur l’anarchisme dans un langage accessible et fait le tour du sujet, en autant qu’on accepte qu’il s’agit d’un livre de vulgarisation. En tout cas, j’en connais plus sur le sujet qu’avant de le lire! Bref, oui, si on ne connaît pas trop bien l’anarchisme, il faut le lire. Des livres que j’ai lus sur le sujet, c’est sûrement un de ceux que je recommanderais en premier!

Assurance-emploi, les gagnants et les perdants

19 juillet 2014

 

La décision de la Cour suprême du Canada de juger valide la loi fédérale adoptée en 2010 qui prévoyait «la  fermeture rétroactive du Compte d’assurance-emploi et la création d’un nouveau fonds, sans y effectuer le transfert des sommes accumulées de 1996 à 2008 qui s’élevaient alors à 57 milliards $» a été à juste titre dénoncée par tous les mouvements progressistes du pays, que ce soit par les syndicats, des partis politiques ou les groupes qui représentent les chômeurs. Josée Boileau du Devoir parle d’un vol tandis que Ianik Marcil considère la loi adoptée en 2010 «purement immorale».

Je suis bien sûr en parfait accord avec ces dénonciations et ces analyses. Toutefois, mis à part de dire que les perdants sont les travailleurs ou les chômeurs (ainsi que les employeurs), je n’ai jamais lu d’analyse fouillée sur les gagnants et les perdants de cette loi.

Les perdants

Les perdants des 57 milliards $ pris dans la caisse d’assurance-emploi sont en général présentés en deux groupes : les travailleurs et entreprises qui ont cotisé 57 milliards $ de trop et les chômeurs. Pour moi, la question ne se pose pas, car les taux de cotisation n’ont pas augmenté au cours de la période où ces surplus se sont accumulés, ce sont les prestations qui ont diminué comme le montre clairement la vidéo et surtout la documentation (dont j’ai parlé dans ce billet) préparées par l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), le plus gros syndicat représentant les fonctionnaires fédéraux.

D’une part, le ratio entre le nombre de prestataires et le nombre de chômeurs est passé au Canada de 83 % en 1990 (période de récession, c’est vrai) à 42 % en 1998 (voir ce graphique), baisse qui s’explique surtout par trois changements :

  • hausse du nombre de semaines (ou d’heures maintenant) exigées pour recevoir des prestations;
  • forte augmentation des pénalités (jusqu’à l’exclusion complète) des personnes qui quittent un emploi volontairement ou sont congédiées pour inconduite (sans qu’aucune circonstance atténuante ne soit prise en compte);
  • diminution du nombre de semaines de prestations auxquelles les chômeurs ont droit.

En plus, le taux de remplacement du revenu a diminué de 66 % en 1971 (75 % dans certains cas) à 60 % en 1978, puis à 57 % en 1993 et à 55 % en 1994. En 1996, année du début des surplus en question, les critères d’admissibilité ont été établis en fonction d’heures travaillées et non de semaines, ce qui a fait diminuer énormément l’accessibilité au programme, surtout chez les femmes et les jeunes.

Bref, il est clair que les premières victimes de l’accumulation des surplus de 57 milliards $ ne furent pas les travailleurs et les entreprises, mais bien les chômeurs. Et, c’est triste à dire, mais même si la Cour suprême avait donné raison aux syndicats, cela n’aurait pas été eux qui auraient bénéficié du transfert des 57 milliards $ à la caisse d’assurance-emploi… Le gouvernement aurait pu aussi bien écouler graduellement cette somme en diminuant les cotisations des travailleurs et des employeurs, voire seulement celles des employeurs (par exemple en diminuant le niveau de leur contribution de 1,4 fois celles des travailleurs à la parité…).

Mais, on oublie souvent que les gouvernements provinciaux ont aussi perdu beaucoup avec ces réformes. Non seulement la baisse des prestations a-t-elle fait diminuer les impôts sur le revenu et les taxes à la consommation perçus par les provinces, mais elle a aussi fait augmenter le nombre de prestataires de l’aide sociale, quoique cette hausse soit moins importante qu’on ne le pense en général (dans ce graphique tiré de ce billet, on voit par exemple que la proportion de bénéficiaires de l’assistance sociale a à peine augmenté lors de la dernière récession), car les conditions d’accès à l’aide sociale sont très restrictives (pas trop d’épargne, pas de conjoint avec un revenu, entre autres). Mais, il demeure que ces effets, ajoutés à la baisse des transferts fédéraux à l’époque, ont contribué à fragiliser encore plus les finances publiques des provinces.

Les gagnants

Si on oublie parfois certains perdants, on ne parle carrément jamais des gagnants ou du coût d’opportunité. Si le gouvernement fédéral n’avait pas bénéficié de ces 57 milliards $ pour financer ses dépenses ou faire diminuer la dette, il aurait dû soit laisser augmenter la dette (ce qui aurait été presque impossible politiquement à l’époque) soit trouver cette somme ailleurs. Dans le premier cas, tous les contribuables (particuliers et entreprises) devraient aujourd’hui payer davantage pour un service de la dette (intérêts) plus élevé et dans le deuxième, les contribuables auraient dû payer davantage au cours de ces années!

En fait, en concentrant ces revenus excédentaires de 57 milliards $ sur les chômeurs, le gouvernement a évité aux autres contribuables d’y contribuer. Et qui a le plus épargné ainsi? Les personnes et entreprises qui ont des revenus sur lesquels on ne paie pas de cotisations d’assurance-emploi! Par exemple, le gouvernement aurait pu soit augmenter l’impôt sur le revenu des particuliers ou sur les entreprises, ou encore les taxes à la consommation (je simplifie…), ou ne pas les diminuer!

Le tableau qui suit montre la répartition par rapport au revenu de différents moyens de financer le gouvernement. Les données de ce tableau sont tirées des «Statistiques sur le revenu» des particuliers du Québec déclarés au gouvernement fédéral en 2011. J’ai dû prendre les données fédérales, car celles du Québec n’en fournissent pas sur les cotisations à l’assurance-emploi.

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Les deux premières colonnes de données montrent la répartition de l’ensemble des contribuables selon leur nombre et selon leurs revenus. La quatrième (Cotisations) montre que le financement par les cotisations est beaucoup moins régressif qu’on ne le penserait, car les plus pauvres en paient moins que leur part (8,0 % alors qu’ils gagnent 10,3 % des revenus et sont 38 % des contribuables), mais pas vraiment progressif, car les plus riches en paient beaucoup moins (8,0 %) que leur par des revenus (21,5 %). Mais, je montre cela pour la forme, car, de toutes façons, ce mode de financement est sans contredit un vol immoral.

La cinquième colonne montre que les baisses dans les prestations d’assurance-emploi sont vraiment régressives (notons que les données de cette colonne comprennent d’autres prestations non précisées, mais pas celles de l’aide sociale, ni pour accident de travail). D’une part, il est clair que les plus pauvres en touchent plus que leur part de revenus (80 % va aux personnes qui gagnent moins de 50 000 $ alors qu’elles ne gagnent que 44,1 % des revenus), d’autre part, les personnes qui n’en ont pas touché en raison des compressions sont sûrement encore plus pauvres, car, n’en ayant pas touché, elles ne sont pas comprises dans ces données!

La troisième colonne montre que le revenu des travailleurs autonomes, qui sont parmi les gagnants du financement par le détournement des surplus de la caisse d’assurance-emploi, est beaucoup plus concentré chez les plus riches (qui gagnent plus de la moitié de ces revenus même s’ils ne représentent que 4,5 % des contribuables et gagnent 21,5 % des revenus) que la rumeur publique ne le véhicule… Notons qu’une forte partie des médecins, autres professionnels et propriétaires d’entreprises font partie des travailleurs autonomes. Cela dit, il est vrai que les plus pauvres gagnent la même proportion de revenus provenant d’un travail autonome (10,2 %) que de toute autre source de revenu (10,3 %, tout revenus compris), y compris les transferts. Bref, la rumeur publique sur la pauvreté des travailleurs autonomes a un certain fondement…

Même si je ne les ai pas inclus dans le tableau, les revenus de dividendes et de gains en capital ne sont pas non plus cotisables à l’assurance-emploi. Or, les plus riches en gagnent une proportion gigantesque. On avait d’ailleurs appris dans ce billet que les 4,8 % des contribuables gagnant plus de 100 000 $ selon leur déclaration de revenu provincial accaparaient 72,1 % des gains en capital et 63,6 % des dividendes. D’autres grands gagnants qui ont profité de la misère des perdants…

Et alors…

J’ai écrit ce billet simplement pour montrer que, si on parle fréquemment des perdants du détournement de 57 milliards $ de la caisse de l’assurance-emploi, on ne parle jamais des gagnants, et, oh surprise, ce sont les plus riches de la société… Cela dit, même si ce n’était pas le cas, ce détournement demeurerait un vol et serait toujours immoral, mais il s’adonne qu’en plus, quel hasard, ce sont les plus riches qui y ont gagné le plus. Vous devez en être surpris…

 

L’OCDE et le torticolis

17 juillet 2014

ocde_torticolisAu cours des dernières années, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) m’a surpris à de nombreuses reprises. J’ai d’ailleurs souligné depuis deux ans le caractère relativement progressiste de plusieurs de ses prises de position et recommandations, notamment à propos :

À ma connaissance (et selon Google actualité), les médias québécois n’ont pas parlé de l’étude que je vais présenter dans ce billet. J’en ai pris connaissance grâce à un statut Facebook de Nicolas Zorn (et de Gabriel Monette par après) portant sur un article du Guardian, article dur pour cette étude, mais pas assez à mon goût!

L’étude

Cette étude, intitulée en français Un nouveau virage à prendre : les grands enjeux des 50 prochaines années, est assez déconcertante. Elle est essentiellement classique, mais tente maladroitement d’insérer quelques éléments plus progressistes.

Elle est classique, car son scénario pour les 50 prochaines années ne fait que maintenir les tendances actuelles et est, selon sa version anglaise (plus longue), basée sur un modèle d’équilibre général calculable, le genre de modèle que j’ai descendu en flamme dans ce billet portant sur la préférence de Luc Godbout pour les taxes à la consommation au détriment des impôts sur le revenu. Elle se veut aussi progressiste en parlant du problème des inégalités de revenus et des contraintes environnementales, mais sans que ces facteurs ne modifient ses prévisions. En fait, dans la version anglaise, les auteurs précisent clairement que ces facteurs ne font pas partie de leur scénario de base, car celui-ci repose sur l’hypothèse que les principaux effets du réchauffement climatique auront lieu après 2060, même s’ils parlent plus loin, comme on le verra, d’effets importants qui auraient lieu bien avant (c’est probablement déjà commencé!) et qu’ils prévoient que les émissions de gaz à effet de serre doubleront entre 2010 et 2060! Rappelons que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) considère que, pour maintenir la hausse des températures à 2 degrés entre son niveau de 1990 et 2100 (ce qui occasionnerait déjà des impacts importants), il faudrait «réduire d’ici 2050 de 40 à 70% les émissions mondiales de GES». Eux les font doubler sans inclure de conséquences dans leur scénario! Comprenne qui le pourra…

Le scénario de l’étude prévoit en outre une baisse de la croissance économique mondiale (de 3,6 % par année au cours de la décennie actuelle à 2,4 % au cours de celle des années 2050 à 2060), baisse due essentiellement au vieillissement de la population des pays industrialisés. Ce taux semble bien faible, mais il ferait plus que quadrupler le PIB mondial (hausse de 350 %) entre 2010 et 2060! Les auteurs ont-ils déjà entendu parler de l’épuisement des ressources, des problèmes de production alimentaire, des pénuries d’eau potable et de l’acidification des océans, pour ne mentionner que quelques-unes des contraintes à la croissance infinie qu’ils semblent trouver possible?

En plus, comme la croissance serait plus forte dans les pays en développement et émergents (on prévoit même que le PIB par habitant de la Chine rejoindra celui des États-Unis en fin de période!), les auteurs s’attendent à une diminution de l’immigration des pays pauvres vers les pays riches, car leur population pourra bénéficier d’un niveau de vie s’approchant du leur. J’en suis resté bouche bée… Comment les auteurs peuvent-ils s’inquiéter du réchauffement climatique et ne prévoir aucune migration environnementale (en fait, ils en parlent, mais comme un «risque» non intégré au scénario…)?

Et le commerce international continuerait de croître plus vite que le PIB (qui ferait plus que quadrupler, je le rappelle) malgré l’épuisement graduel des réserves de pétrole… Je cite (page numérotée 4) : «Le ratio exportations/PIB augmentera en moyenne de 60 % entre 2010 et 2060, et des économies relativement fermées (et de taille importante) comme les États-Unis et le Japon seront aussi ouvertes en 2060 que l’est le Royaume-Uni aujourd’hui». Comment cela se passera-t-il? (page 5) «les structures de production des économies émergentes ressembleront de plus en plus à celles des pays de l’OCDE». Mais, comment cela pourrait-il se faire avec les besoins énergétiques et d’autres ressources que cela exigerait? On ne le dit pas. Les modèles d’équilibre général n’ont aucun besoin de la réalité pour prévoir n’importe quoi!

Et, ce n’est pas tout… «la part des États-Unis dans les exportations mondiales d’énergie pourrait tripler d’ici 2060, tandis que sa part dans les exportations agricoles pourrait passer de 18 % à 25 %». Où les États-Unis prendront-ils cette énergie? D’accord, le pétrole de schiste permettra aux États-Unis de s’autosuffir d’ici 2030 à cet égard, mais comme la production d’un gisement de pétrole de schiste a une durée de vie plus courte que celle d’un gisement de pétrole conventionnel et comme les États-Unis procèdent à un forage intensif de ce pétrole, il est loin d’être prudent de prévoir une hausse de la production d’ici 2060 qui garantirait non seulement leur autosuffisance, mais qui en plus permettrait qu’ils en exportent (ce qui est d’ailleurs interdit actuellement, sauf vers quelques pays, dont le Canada). Et, les auteurs n’ont-ils pas entendu parler des conséquences du réchauffement climatique sur les sécheresses dans les états agricoles des États-Unis : «Vagues de chaleur, inondations et ouragans plus fréquents dans les régions du Nord-Est, sécheresses et pénuries d’eau dans le Sud-Est, baisse des rendements agricoles dans les Grandes Plaines»? Bon, ils parlent d’environnement, et même de ses «risques», mais, comme mentionné plus tôt, n’en ont pas tenu compte dans leur modèle…

Ne reculant devant aucune difficulté, cette étude prévoit aussi :

  • une polarisation des emplois et donc un accroissement des inégalités de revenus (sans réaction des populations qui accepteront cette injustice calmement…);
  • que «les atteintes à l’environnement devraient continuer de s’accumuler dans l’hypothèse de politiques inchangées» (mais, si elles changeaient, leur scénario s’effondrerait, tandis que si elles ne changeaient pas, leur scénario n’aurait aucun sens…);
  • que «Si les politiques de réduction des émissions polluantes restent inchangées ou inefficaces, les conséquences économiques de plus en plus lourdes de la dégradation de l’environnement due entre autres au changement climatique devraient entraver la croissance avant même 2060» (idem);
  • que «D’ici 2060, les émissions de gaz à effet de serre auront doublé par rapport à 2010 et les atteintes à l’environnement causées par exemple par la baisse de la productivité agricole et l’élévation du niveau des océans pourraient avoir fait reculer le PIB de 1.5 % à l’échelle mondiale et de plus de 5 % en Asie du Sud et du Sud-Est» (re idem); en plus, «Ces estimations ne prennent pas en compte la montée en flèche des coûts de santé et des pertes de productivité imputables à la pollution locale dans nombre de pays. Les risques d’événements climatiques catastrophiques seront plus élevés, et l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère jusqu’en 2060 causera de nouveaux dommages à l’environnement» (l’ai-je dit? Idem!);
  • que l’accès au crédit serait rendu plus facile et le système financier plus stable (qu’il est beau le monde des modèles d’équilibre général!)…

Elle recommande dans ce contexte :

  • que la réglementation du marché du travail soit «assouplie»;
  • que l’âge donnant droit à la pension de retraite soit fortement augmenté; pire la version complète définit la population en âge de travailler comme étant celle âgée de 15 à 74 ans!
  • qu’il faudra établir un arbitrage («trade-off», dans la version anglaise) entre l’équité et la croissance face à la hausse des inégalités, ignorant les conclusions d’une récente étude du FMI (dont j’ai parlé dans ce billet) qui associe au contraire une croissance plus forte et plus longue à une plus grande égalité; mais, comme ce n’est pas ce que la théorie derrière les modèles d’équilibre général postule, les auteurs préfèrent la théorie à la réalité;
  • pour garantir une plus grande égalité des chances et favoriser une baisse des inégalités, qu’il faudra augmenter la participation des jeunes aux études supérieures, mais aussi hausser les droits de scolarité (euh…) pour tenir compte de la fragilité des finances publiques;
  • point plus positif, que les États coopèrent mieux entre eux, tant pour lutter contre le réchauffement climatique (tout en prévoyant le doublement des émissions de gaz à effet de serre, je le rappelle) que pour éviter la concurrence fiscale qui, au bout du compte nuit à tous (comme je le dis depuis longtemps…).

Bon, il y en a d’autres, dont l’augmentation des taxes à la consommation, la baisse des impôts (pas étonnant, les auteurs utilisent le même modèle que Luc Godbout), et la hausse des taxes sur la richesse (ça, ça me va!), mais j’arrête là…

Et alors…

En plus des contradictions que j’ai soulignées, des incohérences du scénario utilisé et de la décision douteuse de baser un scénario sur un modèle théorique qui a été maintes fois démoli (ce modèle est d’ailleurs une des idées zombies dénoncées par John Quiggin dans son livre Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure…), les auteurs mentionnent au début de leur étude qu’elle «ne doit pas être considérée comme une prévision, mais seulement comme une description des nouveaux défis que ces tendances pourraient générer, tant au niveau national qu’international, si elles devaient se poursuivre».

Ouf, ce ne sont pas des prévisions, seulement un scénario de maintien de tendances, mais on ne se gêne pas pour fournir des prévisions à deux chiffres significatifs (même si ce ne sont pas des prévisions), on fait varier ces non-prévisions par pays et on écrit le tout sans conditionnel! Et, bien sûr, on ne dit mot de ce «détail» dans son communiqué de presse, pour être bien certain que les journaux ne tiennent pas compte de cette réserve méthodologique! Et on se permet sur cette base qu’on sait plus que fragile de conseiller de hausser les droits de scolarité, d’assouplir les lois du travail (les employeurs seraient plus portés à embaucher des travailleurs moins bien protégés, peut-on lire à la page 44 de la version anglaise), d’augmenter l’âge du versement des prestations de retraite et de favoriser une plus grande libéralisation du commerce international (je n’avais pas tout dit!).

J’ai senti tout au long de la lecture des deux versions que j’ai lues un malaise palpable. On dirait que les auteurs ont appliqué leur modèle d’équilibre général comme de gentils économistes bien formés à l’école classico-mathématique et qu’ils ont réalisé que leurs résultats n’avaient aucun sens. Ils ont alors tenté de les rendre un peu plus réalistes en glissant quelques réserves sur les inégalités (bien peu) et sur les contraintes environnementales (beaucoup plus, mais pas assez). Dans mon cas, tout ce qu’ils ont réussi à faire au bout du compte, c’est à me donner le torticolis à force de les regarder virer d’un bord et de l’autre!

Le projet de la démocratie

14 juillet 2014

démocracie_GraeberJ’ai déjà écrit deux billets sur des textes de David Graeber. Dans le premier, je manifestais ma déception devant les nombreux raccourcis qu’il a pris dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire, tout en soulignant certains points positifs. Dans le deuxième, portant sur un texte provocateur sur les emplois inutiles (ce qu’il appelait les Bullshit Jobs…), je déplorais encore une fois son manque de nuance, tout en reconnaissant qu’il avait mis le doigt sur une question importante, malheureusement abordée de façon malhabile.

Ces expériences mitigées ne m’ont pas découragé. C’est quand même avec des attentes limitées que j’ai commencé à lire Comme si nous étions déjà libres, titre qui n’a rien à voir avec celui de la version originale du livre et qui est beaucoup mieux adapté au contenu du livre, soit The Democraty Project : A History, a Crisis, a Movement (Le projet de la démocratie : une histoire, une crise, un mouvement).

Le contenu

- Occupy Wall Street (OWS)

La première partie du livre porte sur l’implication de David Greaber dans l’aventure de Occupy Wall Street dont il fut un des instigateurs (fait que j’ignorais). Il y raconte les premières rencontres de planification, les contributions nombreuses d’autres personnes et organisations (parfois positives, parfois négatives, notamment lors de tentatives de récupération), les confusions, le choix des lieux, les succès, les infiltrations, la répression, les tactiques policières (et comment y faire face) et les tentatives de déstabilisation des autorités. Cette histoire est absolument passionnante! Voir de l’intérieur les aléas d’un événement historique dont on a entendu parler que de l’extérieur, avec les interprétations souvent idéologiques des journalistes et autres commentateurs, est tout simplement captivant.

- les suites à OWS

Greaber analyse par la suite les facteurs qui ont permis la réussite de OWS. Il aborde dans cette partie :

  • la couverture journalistique beaucoup plus positive que lors de mouvements de contestation pourtant semblables (comme lors des manifestation altermondialistes à Seattle, Québec ou ailleurs, où les militants étaient constamment associés à des «casseurs»);
  • la popularité du mouvement qui s’est étendu à la fois géographiquement (dans plus de 400 villes) et socialement (chez les étudiants, les travailleurs jeunes et plus vieux, certains intellectuels, etc.);
  • la pertinence du thème retenu (Nous sommes les 99 %) dans un contexte d’augmentation des inégalités, thème qui touche des citoyens de toutes les classes sociales (sauf une…);
  • le refus du mouvement Occupy de formuler des revendications spécifiques;
  • et bien d’autres facteurs impossibles à tous résumer ici.

Le reste du livre porte sur les diverses formes de démocratie, la vision fort disparate que diverses organisations en ont, le fonctionnement de la démocratie directe, la place de l’anarchisme dans la démocratie et différentes façons d’implanter le changement nécessaire à un fonctionnement véritablement démocratique de la société. À propos de l’imprécision des propositions présentées pour implanter un tel système et des reproches souvent entendus à cet égard, Graeber fait cette remarque intéressante :

«Depuis quand le changement social s’est-il produit selon un plan détaillé? Ce serait comme affirmer qu’un cercle étroit de visionnaires florentins a conçu à la Renaissance cette chose appelée «capitalisme», qu’il en a élaboré tous les détails, jusqu’au fonctionnement de la bourse et des usines, puis qu’il a mis en œuvre un programme pour le concrétiser. En fait, l’idée est si absurde qu’il y a lieu de se demander comment on en est venu à s’imaginer que le changement puisse se produire ainsi.»

Plutôt que d’effleurer chacun de ces sujets, je me concentrerai ici sur une partie spécifique du livre qui traite d’un sujet bien populaire (et bien galvaudé!) au Québec, le consensus.

- le consensus

On associe (trop) souvent la démocratie au seul vote majoritaire. Si ce type de consultation est parfois nécessaire, Graeber lui préfère la plupart du temps la recherche de consensus. Il ne lui donne pas le sens d’unanimité, comme trop de personnes le perçoivent, mais avance plutôt que «L’essence du processus consensuel est simplement de permettre que chacun ait droit à un poids égal dans les décisions et que personne ne puisse être tenu de respecter des décisions auxquelles il s’oppose». Pour atteindre cet objectif, Graeber propose quatre principes :

  • quiconque considère avoir quelque chose d’important à dire sur une question doit pouvoir s’attendre à ce que son point de vue soit pris en considération;
  • quiconque émet de fortes réserves ou objections doit pouvoir s’attendre à ce qu’elles soient prises en considération et qu’elles soient abordées dans la version finale de la proposition;
  • quiconque sent qu’une proposition contrevient à un principe fondamental partagé par le groupe devrait pouvoir y apposer son veto (que l’auteur appelle aussi «blocage»);
  • personne ne devrait être forcé d’accepter une décision à laquelle il n’a pas consenti.

Ces principes répondent aux objections les plus importantes qu’on peut avoir au fonctionnement de la démocratie directe. Par exemple, le troisième principe élimine le danger de la dictature de la majorité. Il permet par exemple de bloquer toute décision compromettant les droits des minorités. Graeber ne serait peut-être pas d’accord avec moi, mais ce principe est pour moi le pendant des chartes des droits. En plus, ces principes permettent de ne pas seulement chercher une majorité, mais bien de débattre et de tenir compte de l’intensité et de la pertinence des accords et désaccords sur les sujets abordés.

Malgré la clarté de ces principes, leur application n’est pas des plus faciles. Graeber mentionne d’ailleurs que l’application de ces principes peut prendre différentes formes selon les désirs des participants, le type de groupe (syndicat, association étudiante, groupe de citoyens, etc.) et sa taille. Le vote n’est pas exclu, notamment pour traiter des questions d’organisation (heure et lieu des assemblées, par exemple), que ce soit comme vote indicatif (que l’auteur, ou le traducteur, appelle une «prise de température») ou décisionnel.

L’auteur présente ensuite de nombreux exemples d’application, insiste sur l’importance de l’adhésion des membres d’un groupe aux principes adoptés et met en garde contre les abus de procédures (utilisations injustifiée du blocage, par exemple). Dans un grand groupe, un bloc peut par exemple être renversé avec une majorité accrue, aux deux tiers ou même à 90 %, si le groupe en décide ainsi. On peut aussi prévoir des exclusions du groupe des personnes qui n’en partagent pas les valeurs (cas d’infiltration ou autres).

Graeber termine cette section du livre en répondant à certaines questions d’application, entre autres sur les moyens à prendre pour qu’une petite clique ne prenne pas le contrôle d’un groupe (par exemple en alternant l’animation et l’organisation des réunions), éviter les abus de procédure, encourager la créativité, rendre les assemblées amusantes, déléguer des fonctions, etc.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Comme mentionné plus tôt, je n’avais pas de grandes attentes pour ce livre. En plus, il est bizarrement structuré, passant souvent d’un sujet à l’autre dans une même page. Pourtant, j’ai bien aimé. Tout d’abord, les sujets présentés m’ont grandement intéressé. Je saisis entre autres beaucoup mieux le fonctionnement des assemblées en démocratie directe, ses limites et surtout ses possibilités. Ensuite, Graeber est un bon conteur, ce qui rend ce livre très agréable à lire. Oh, j’ai bien grincé des dents quelques fois en raison de la présentation douteuse de certaines données, mais comme ce livre ne porte pas comme tel sur ces données, ça ne m’a finalement pas dérangé tant que ça.

Alors, oui, ce livre vaut la peine d’être lu!

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