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Où le vote de Québec solidaire s’est-il le plus amélioré?

23 avril 2014

qs-2014Le nombre de personnes qui ont voté pour Québec solidaire a augmenté de 23 % entre les élections de 2012 et 2014, passant de 263 233 à 323 124. Mais comme le taux de participation a diminué, le pourcentage de votes pour QS a connu une hausse un peu plus élevée, soit de 27 % (de 6,03 % à 7,63 %). Cette hausse ne s’est bien sûr pas répartie également entre les circonscriptions et les régions. Je vais ici tenter de déterminer dans quelles circonscriptions et dans quelles régions et types de régions le vote a le plus augmenté et le plus diminué. Je reprends ici le modèle que j’avais utilisé en 2012 pour faire le même exercice en comparant le vote de 2012 avec celui de 2008.

Dans l’ensemble

Comme les taux de participation peuvent avoir changé de façon significative entre 2012 et 2014 dans chaque circonscription, je trouve préférable de comparer les taux de vote pour QS plutôt que les changements en nombre de votes. De façon globale, le pourcentage a augmenté dans 99 des 125 circonscriptions (soit près de 80 % des circonscriptions) et a diminué dans 25 autres (et fut donc égal dans une), y compris dans Nelligan où QS ne présentait pas de candidatE.

Les 10 circonscriptions où le vote pour QS a le plus augmenté en point de pourcentage sont :

  • Rimouski, avec 9,0 points de pourcentage;
  • Hochelaga-Maisonneuve, 6,9 points;
  • Soulanges, 6,2 points;
  • Sherbrooke, 6,0 points;
  • Sainte-Marie-Saint-Jacques, 5,2 points;
  • Gouin, 4,8 points;
  • Rosemont, 4,2 points
  • Taschereau, 3,7 points;
  • Taillon, 3,7 points;
  • Jean-Lesage, 3,6 points.

Notons que j’ai omis volontairement Nicolet-Bécancour (gain de 7,9 points), car QS n’y était pas représenté en 2012 à la suite d’une entente avec Option nationale. Il est remarquable de constater que seulement quatre de ces circonscriptions sont dans l’Île de Montréal, alors que les 11 gains les plus élevés entre 2008 et 2012 s’y trouvaient. Les autres gains les plus élevés parmi ces 10 circonscriptions ne présentent aucune concentration notable, se situant aussi bien à Québec (2), en Estrie (1), dans le Bas-Saint-Laurent (1) que dans la couronne de Montréal (2).

Parmi les 25 circonscriptions où le soutien à QS a diminué, une seule (à part Nelligan où QS n’a pas présenté de candidature) a diminué de plus de 2 points de pourcentage, soit Bourassa-Sauvé où la baisse a atteint 4,4 points.

Par grandes régions

Comme les sondages donnent toujours des résultats par grandes régions, j’ai cru bon de regarder aussi la progression du vote de cette façon. Notons qu’un certain nombre de circonscriptions chevauchent ces régions, mais j’ai fait de mon mieux pour les attribuer à la région où le plus grand nombre de personnes habitent.

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Cela peut sembler étonnant, même si la grande diversité de provenance des 10 circonscriptions où le taux d’appui a le plus augmenté nous a fourni un indice important, mais la hausse la plus importante du vote à QS s’est observée dans le reste du Québec (hausse de 1,88 point de pourcentage), soit plus que dans la région métropolitaine de recensement de Québec (RMR-Québec, 1,52 points) et encore plus que dans la région métropolitaine de recensement de Montréal (RMR-Montréal, 1,29 point). Notons que, même en excluant les résultats éclatants de Rimouski (mais pourquoi les enlèverait-on?), circonscription qui a connu la croissance du pourcentage de vote pour QS la plus élevée (bravo à Marie-Neige Besner, aux bénévoles qui l’ont aidée et à la population de Rimouski!), la hausse dans le reste du Québec demeurerait plus élevée que dans les autres régions avec un gain de 1,72 point. Cela dit, l’appui est toujours nettement le plus élevé dans la région de Montréal.

Par type de circonscription

J’ai voulu aussi examiner la progression par type de circonscription, urbaines, de banlieue et autres. J’ai mis les circonscriptions mixtes (à la fois urbaines, de banlieue et autres) avec les circonscriptions du reste du Québec et celles des extrémités de l’Île de Montréal avec les banlieues. En fait, hors de Montréal et de Québec, je n’ai pu retenir dans les «villes» que les circonscriptions de Chapleau, Chicoutimi, Hull, Joliette, Jonquière, Sherbrooke et Trois-Rivières.

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Encore là, la hausse la plus importante s’est produite dans les circonscriptions hors des grandes villes et des banlieues (hausse de 1,88 point de pourcentage). L’écart serait encore plus grand si j’avais calculé la hausse en pourcentage plutôt qu’en points de pourcentage. De cette façon, on conclurait que la hausse fut de 41 % dans le reste du Québec, de 35 % dans les banlieues et de seulement 13 % dans les villes. L’appui demeure près du double dans les villes que dans les autres régions, mais l’écart s’est resserré.

Dans les villes

Finalement, comme c’est clairement dans les milieux urbains que QS est le plus populaire en termes de votes, il est intéressant de regarder de plus près la situation dans les villes. J’ai donc regroupé les villes en fonction des trois grandes régions.

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On voit ici aussi que la hausse des appuis de QS s’est davantage concentrée hors de Montréal, mais là, encore plus clairement. En pourcentage, la hausse fut de 37 % à Québec, de 48 % dans les villes du reste du Québec, mais de seulement 3 % dans l’Île de Montréal! En plus, la hausse fut plus forte dans la banlieue de Montréal que dans l’Île comme telle (hausse de 1,57 point de pourcentage par rapport à 0,46 point dans l’Île, ou de 36 % par rapport à 3 %!). Il faut dire que 13 des 25 circonscriptions où l’appui pour QS a baissé se trouvent dans l’Île de Montréal, surtout dans celles qui comptent des fortes proportions d’anglophones et d’allophones, tandis que l’appui a monté dans les circonscriptions centrales, fournissant un bon espoir d’augmenter la députation. La charte des pseudo valeurs québécoises n’est sûrement pas étrangère à ces baisses…

Et alors…

Lorsque j’ai fait cet exercice en 2012, les gains de QS étaient fortement concentrés dans la RMR de Montréal et encore plus dans l’Île de Montréal. Là, le portrait est fort différent! L’appui QS sort sans contredit de Montréal, n’en déplaise à ses détracteurs!

Comme je le mentionnais la dernière fois, une plus grande concentration de l’augmentation à Montréal aurait sûrement permis l’élection d’un ou deux députéEs de plus. Par contre, les gains dans les autres régions du Québec sont pour moi plus prometteurs à moyen et long termes. Les idées de QS trouvent davantage d’ancrage qu’en 2012 hors de Montréal, même si c’est encore dans l’Île de Montréal qu’elles trouvent encore le plus fort appui.

Bien des facteurs peuvent expliquer ces meilleurs résultats hors de Montréal. Les débats sur la charte du PQ qui ont, semble-t-il, porté davantage d’anglophones et d’allophones à aller voter en est sûrement un. Mais, est-ce possible que le vote stratégique commence à perdre de l’ampleur? Une partie plus grande de la population commence-t-elle à voir QS comme le plus sérieux porteur du projet d’indépendance? Les tergiversations et le cynisme des stratégies péquistes rendent-elles le pinçage de nez plus difficile pour les progressistes?

Comme la dernière fois, je laisse ce débat ouvert. Chose certaine, ces données, étonnantes sur certains points, changent la donne depuis la dernière élection et augmentent les possibilités à la fois d’augmenter la députation de QS et de voir ses idées gagner du terrain hors de Montréal!

La démocratie des crédules

21 avril 2014

crédulesDès que j’ai entendu parler de la parution de La démocratie des crédules de Gérald Bronner (avec un an de retard…), notamment grâce à cet article (malheureusement cadenassé), je me suis empressé de me le procurer. J’avais en effet lu du même auteur L’empire de l’erreur (dont j’ai parlé brièvement dans ce billet) il y a quelques années, livre des plus éclairant sur les biais cognitifs de l’être humain. Mes attentes étaient donc grandes…

Introduction

Bronner débute son livre en racontant avoir reçu de nombreux courriels de conspirationnistes revendiquant le «droit de douter». Or, comme il le souligne pertinemment, personne ne remet en question ce droit. On n’a qu’à voir le nombre de sites Internet consacrés aux complots pour s’en convaincre! Il ajoute par contre que cette attitude de douter de tout et d’exiger des preuves qui ne peuvent pas être fournies (comment en effet prouver que nos gouvernants n’ont pas été remplacés par des hommes lézards, car «On peut montrer que quelque chose existe, mais il est impossible de montrer définitivement quelque chose qui n’existe pas») mine la confiance de nos sociétés, confiance essentielle à son bon fonctionnement.

L’auteur se demande ensuite pourquoi les mythes du complot sont si populaires. Il conclut que ce comportement découle de notre soif de comprendre le monde.

«En effet, ces mythes sont fondés sur un effet de dévoilement très satisfaisant pour l’esprit, un sentiment proche de ce que nous ressentons lorsque nous découvrons la solution d’une énigme : il s’agit de donner une cohérence à des faits qui n’en avaient pas jusque-là, de trouver un liant entre des événements apparemment indépendants en montrant qu’ils sont noués, dans l’ombre, par la volonté d’un groupe ou d’un individu.»

Il ajoute que «celui qui fait sien le mythe du complot a le sentiment d’en savoir davantage que le quidam et d’être donc moins naïf que lui. De là, il n’est pas toujours aisé de le convaincre de l’inanité de ses arguments, car il voit vite son interlocuteur comme le médiateur d’une doctrine officielle qu’il entend combattre» et que cette personne apprécie faire partie d’une «sub-culture» attrayante.

L’auteur termine cette introduction en s’inquiétant des effets de «cette face obscure de la rationalité» sur nos démocraties, d’autant plus que la technologie, notamment Internet, permet à ces mythes de prendre une ampleur qu’ils n’avaient jamais eue auparavant.

Marché cognitif et biais de confirmation

Le marché cognitif, concept central de ce livre, est l’espace où se propagent les produits d’information sur notre vision du monde : hypothèses, croyances, informations, etc. Auparavant dominé par les médias traditionnels, ce marché s’est grandement libéralisé avec l’arrivée d’Internet. Libéralisation certes, mais qui a aussi mené à un «appauvrissement de la qualité informationnelle». En effet, la concurrence entre l’information véhiculée sur Internet et celle transmise par les médias n’a pas que des effets positifs… Ce sont trop souvent les croyances qui l’emportent sur les connaissances méthodiques, car ces dernières demandent beaucoup plus d’effort pour se les approprier. En plus, face à l’augmentation spectaculaire de l’offre, les humains tendent à ne retenir que les informations qui confirment leurs croyances, phénomène bien connu qu’on appelle le biais de confirmation. En plus, cette concurrence amène souvent les médias à publier des nouvelles avant qu’elles ne soient vérifiées (combien de fois, par exemple, des annonces de décès ou de séparations de célébrités n’ont-elles pas été fautivement diffusées…).

Ce chapitre se poursuit par quelques tests mathématiques qui démontrent la «paresse» de notre cerveau (l’auteur parle d’«avarice intellectuelle»). On conclut souvent de façon erronée devant un problème complexe, car notre cerveau cherche des réponses rapides demandant le moins d’effort possible. Si cela est amusant dans le cas des petits problèmes présentés, il est inquiétant d’envisager les conséquences de cette avarice dans les décisions importantes que nous et nos gouvernants prenons.

L’auteur aborde ensuite la «crédulité informationnelle», qui fait en sorte qu’on est porté à ne consulter que l’information qui valide nos croyances. Par exemple, une étude auprès de 2300 internautes a montré que 94 % des sites d’opinion qu’ils consultent épousent leur sensibilité.

Pire, trop de gens pensent qu’en consultant Internet, ils trouveront davantage de sites fournissant de l’information valable que de sites appuyant des fausses croyances. L’auteur a fait de nombreuses expériences sur le sujet qui montrent que c’est exactement le contraire. Il a par exemple retenu les 30 premiers sites proposés par Google sur cinq sujets : astrologie, monstre du Loch Ness, aspartam (que certains prétendent cancérigène alors qu’aucune étude ne conclut dans ce sens), cercles de culture (faits par des extraterrestres) et psychokynèse (contrôle des objets par la pensée). Au total, 82 % des sites proposés qui prenaient position pour ou contre ces fausses croyances les appuyaient (97 % dans le cas de l’astrologie!)!

L’auteur explique ces résultats par le fait que bien plus de gens sont intéressés à diffuser leurs fausses croyances que de personnes à les contredire. En plus, le fonctionnement du moteur de recherche de Google qui favorise les sites les plus fréquemment référés par d’autres sites accentue la fréquence de l’apparition des sites appuyant les fausses croyances dans ses résultats, car les partisans des fausses croyances se réfèrent toujours les uns et les autres. Finalement, cela demande toujours plus d’efforts de contredire ces croyances que de les appuyer.

Autres concepts de biais cognitifs

Il serait bien sûr trop long de résumer chacun des concepts de biais cognitifs et des exemples présentés par l’auteur dans le reste du livre. Je vais donc simplement en décrire quelques-uns (il y en a bien d’autres!).

La négligence de la taille de l’échantillon : cette erreur fait en sorte qu’un événement finalement bien normal puisse sembler extraordinaire; la gématrie repose sur cette négligence : en accordant une certaine valeur à des lettres, on finit par trouver des messages dans la Bible (même l’annonce de la chute des deux tours le 11 septembre 2001!); un scientifique a démontré qu’on peut trouver avec cette méthode des messages semblables en utilisant le livre Moby Dick plutôt que la Bible! En effet, l’univers des possibilités (taille de l’échantillon) de cette méthode est tellement grand qu’on peut trouver n’importe quoi et son contraire.

Le biais de proportionnalité : comme l’information circule mieux qu’avant, on observera plus souvent certains phénomènes sans que ceux-ci soient nécessairement plus fréquents; de même, l’amélioration des diagnostics fait en sorte que certaines maladies (comme le cancer) semblent plus fréquents : elles peuvent l’être (on vit plus longtemps et on meurt moins d’autres causes), mais pas nécessairement.

L’effet râteau : on a tendance à penser que la probabilité qu’un événement se produise se répartit assez également dans une série, ce qui n’est pas le cas; par exemple, si on prend 12 dates au hasard (12/365), bien des gens s’imaginent que l’écart moyen entre une date et celle qui est la plus approchée sera de 30 jours; or, l’écart moyen le plus faible entre ces dates tiré de 100 000 essais est en fait d’environ 2,5 jours… Le mythe de la vague de suicides chez France Télécom qui a fait la manchette au cours des dernières années ne serait qu’une illustration de l’effet râteau, aucune augmentation statistiquement significative du nombre de suicides n’ayant été observée (j’y croyais pourtant…).

L’effet Othello : l’effet Othello (tiré du nom de la pièce de Shakespeare où un époux se pensant trompé étrangle sa femme qu’il aime) est une scénarisation d’événements réels pour aboutir à une thèse fausse ou conspirationniste; la plupart des thèses conspirationnistes reposent au moins en partie sur cet effet («il n’y a pas de fumée sans feu», disent-ils souvent), Le protocole des sages de Sion en est un exemple extrême, mais on observe aussi une telle scénarisation dans le mythe de la vague de suicides chez France Télécom («La libéralisation des marchés entraîne des effets concurrentiels inhumains qui ne peuvent se traduire qu’en drames»).

L’effet de cascade : cet effet s’observe quand on croit sans preuve ceux qui semblent savoir (phénomène courant dans la propagation des rumeurs).

L’effet Ésope : cet effet est ce qu’on appelle fréquemment «crier au loup»; en exagérant certains dangers, on en vient à en négliger d’autres bien plus importants; l’auteur donne comme exemple que, à force d’exagérer la diminution de la qualité de l’air (qui est réelle), 64 % des Français considèrent qu’il est plus dangereux de respirer l’air des villes que de fumer la cigarette!

Démagogie cognitive et populisme : en raison de l’exagération (ou même l’invention) de certains dangers par la population et les médias, les gouvernants en viennent à intervenir en priorité sur ces faux dangers; l’auteur mentionne par exemple les interdictions de l’eau de javel dans des hôpitaux et pour le traitement de l’eau potable, interdictions qui ont causé de nombreuses maladies nosocomiales dans les hôpitaux et de nombreuses morts dans la population.

Des solutions?

On pourrait penser que, avec la hausse de la scolarisation, la population serait mieux armée pour rejeter les thèses conspirationnistes et accorder plus de crédit à la science. Pourtant, les idées fausses se répandent plus que jamais. En plus, de nombreuses études ont montré que les universitaires souffrent des mêmes biais cognitifs que le reste de la population. Le postmodernisme (que pourfend l’auteur) qui remet en question la science ne vient-il pas du milieu universitaire?

Pour l’auteur, la priorité est de redonner à la science ses lettres de noblesse. Il est inconcevable que tant de gens pourtant scolarisées rejettent la quasi-unanimité des études scientifiques sur le réchauffement climatique et bien d’autres conclusions de la science (dont la théorie de l’évolution). Les études scientifiques sur l’absence de dangers démontrés des organismes génétiquement modifiés (je dois avouer que j’ai grincé des dents avec cet exemple, mais, bon, on ne peut pas être d’accord avec la science seulement quand ça fait notre affaire…) ou des champs électromagnétiques (les gens continuent à utiliser des téléphones cellulaires qui «constituent une source d’exposition des centaines de fois supérieures à la somme de toutes les autres sources de radiofréquences dans l’environnement urbain» tout en dénonçant les ondes électromagnétiques des compteurs «intelligents» d’Hydro-Québec) sont trop souvent rejetées du revers de la main, même par les gens les plus scolarisés.

Selon l’auteur, la seule façon d’éviter que la situation n’empire est de réhabiliter la science partout et surtout auprès des plus jeunes «afin de sortir des phantasmes d’une science corrompue, coupable d’incessants conflits d’intérêts et vendue au capitalisme international». Et il conclut :

«Il est temps que chaque acteur compétent, à quelque niveau qu’il se trouve, engage la bataille d’influence sur le marché cognitif en faveur de la démocratie de la connaissance et de la pensée méthodique pour faire reculer, partout, les savants d’illusion.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Il est clair pour moi que la pensée magique et les raisonnements fautifs sont un danger croissant dans notre société. Face aux défis que nous devons relever, que ce soit en matière environnementale, socio-économique ou autre, il est plus important que jamais de savoir reconnaître les biais cognitifs qui nous habitent tous pour éviter de lâcher la proie pour l’ombre. Cela ne suffira pas pour s’en débarrasser complètement (ils font partie de notre nature), mais, juste de savoir qu’ils existent peut nous aider, à tout le moins, à douter parfois de nos doutes… Bref, même si mes attentes envers ce livre étaient grandes, elles ont été pleinement satisfaites!

Les dépenses fiscales (2)

19 avril 2014

dépenses_fiscalesDans le premier billet de cette série de deux, on a vu que l’ampleur des dépenses fiscales justifie tout à fait qu’on s’intéresse à leurs caractéristiques. C’est d’ailleurs l’objectif de ce billet.

Comme dans le premier billet, je me baserai en premier lieu sur l’édition 2013 du document du ministère des Finances et de l’Économie sur les dépenses fiscales. Étant donné que les tableaux sur les dépenses fiscales s’étendent sur 23 pages (de A.41 à A.63) et que les explications sur chacune des dépenses fiscales couvrent les 270 pages de la section B, je ne pourrai bien sûr pas toutes les présenter! Je vais me concentrer sur les plus significatives tant par leur ampleur que par leur objectif. Pour chacune des dépenses fiscales que je vais présenter, je résumerai leur fonctionnement, indiquerai leur ampleur ($) et, lorsque l’information sera disponible, expliquerai si la mesure est régressive (à l’avantage des plus riches), progressive (à l’avantage des plus pauvres) ou neutre. Pour ce, j’établirai mon verdict à partir des données de la version de 2011 des Statistiques fiscales des particuliers.

Dépenses fiscales liées à l’impôt des particuliers

- Crédit d’impôt pour maintien à domicile des aînés (explication complète à la page B.6) : ce crédit peut atteindre 19 500 $ et vise à compenser une personne âgée de 70 ans ou plus qui embauche quelqu’un pour lui fournir des services de soutien à domicile. Cette dépense s’élevait à plus de 300 millions $ en 2013, en forte hausse depuis 2008 (200 millions $).

Comme ce crédit est d’une part remboursable (peut donc être touché par une personne qui ne paie pas d’impôt) et d’autre part n’est disponible qu’aux personnes qui gagnent moins de 55 000 $ (en 2013), il est essentiellement progressif. D’ailleurs, les données fiscales indiquent que plus de 70 % de ce crédit est attribué aux 50 % des contribuables les plus pauvres et moins de 1 % aux 5 % les plus riches. En plus, l’objectif est louable, soit d’aider les personnes âgées à demeurer dans leur domicile. Par contre, cette mesure favorise nettement la privatisation des services publics et la précarisation des emplois des personnes qui offrent ces services.

- Fractionnement des revenus de retraite (page B.16) : cette mesure permet aux couples de personnes âgées qui ont des revenus très différents de payer moins d’impôt en transférant une partie des revenus du conjoint qui a les revenus les plus élevés à celui qui gagne moins. Si on se fie aux études sur le fractionnement des revenus des couples avec enfants, cette mesure est très, très régressive. Les données fiscales ne peuvent toutefois pas nous confirmer cette analyse, car le montant transféré est inscrit sur une ligne fourre-tout (autres déductions…) dans laquelle cette dépense représente moins de 3 % du montant total (117 millions $ sur 4,4 milliards $). Cela dit, cette dépense est vraiment un cadeau aux plus riches. En outre, elle n’avantage nullement les personnes âgées qui vivent le plus souvent en situation de faible revenu, soit celles qui vivent seules, majoritairement des femmes.

- Crédit d’impôt pour la solidarité (B.18 et suivantes) : ce crédit vise à compenser les personnes à faible revenu pour les taxes de vente et les dépenses de logement qu’elles doivent payer. Cette dépense s’est élevée à plus de 1,7 milliards $ en 2013. Plus de 80 % de cette somme va aux 50 % des personnes les plus pauvres. Il s’agit donc d’une mesure très progressive à saluer, d’autant plus qu’elle n’existe pas, à ma connaissance, dans d’autres territoires ou pays.

- Crédit d’impôt pour les dons (B.34 et suivantes) : ce crédit non remboursable s’applique pour certains dons, notamment aux organismes dits de bienfaisance (dont les églises…). Cette dépense s’élève à plus de 200 millions $ par année. Elle profite en premier lieu aux plus riches : la moitié de cette somme bénéficiait en 2011 aux 4,8 % des contribuables déclarant au moins 100 000$ de revenus imposables et 32 % aux 0,6 % gagnant au moins 250 000 $. Cette dépense est donc une des plus régressives de toutes (il y en a une pire qui s’en vient…). En plus, quand on sait quels genres d’organismes on considère «de bienfaisance», il n’est même pas évident que les activités de ces organismes vraiment à combattre les inégalités…

- Déductions pour la retraite (B.43 et suivantes) : il s’agit ici de déductions pour les sommes déposées dans un Régime enregistré d’épargne-retraite (RÉER) ou dans un Régime de pension agréé (RPA), et pour les revenus de placement de ces dépôts. Ces dépenses s’élèvent à près de 4 milliards $ par année, dont la moitié pour les revenus de placement (la dépense fiscale pour les revenus de placement pourrait augmenter considérablement au cours des prochaines années lorsque les taux d’intérêt augmenteront). Ces deux dépenses sont régressives, surtout celles pour les RÉER. En effet, les 4,8 % des contribuables déclarant au moins 100 000 $ de revenus imposables en 2011 ont déposé 35,5 % des montants admissibles aux RÉER et 19,6 % de ceux admissibles aux RPA. Comme ces personnes bénéficient en plus de baisses d’impôt plus élevées que les personnes qui gagnent moins en raison de leur palier d’imposition plus élevé (il s’agit d’une déduction, pas d’un crédit), elles récoltent une portion encore plus élevée des baisses d’impôts, ce qui rend cette mesure encore plus régressive.

La discussion sur les impacts de cette dépense fiscale demanderait au moins un billet (j’en ai d’ailleurs écrit au moins une dizaine sur le sujet des retraites et des pensions)! Retenons seulement que cette dépense est foncièrement régressive et qu’elle contribue à l’accentuation des inégalités tout en privant l’État de sommes importantes.

- Crédit remboursable pour le soutien aux enfants (B.58 et B.59) : comme ce soutien est réduit en fonction du revenu, il est en principe progressif. Cette dépense s’élève à un peu plus de 2 milliards $ par année. Dans ce cas, les données fiscales sont peu utiles, car elles ne fournissent pas de données sur les contribuables qui ont ou n’ont pas des enfants. Au bout du compte, comme toute la société bénéficie de la présence des enfants, on ne peut pas d’objecter à ce crédit, d’autant plus qu’il est remboursable, donc remis aussi bien aux familles qui paient des impôts qu’à celles qui n’en paient pas.

- Prime au travail (B.82 et B.83) : il s’agit d’un crédit remboursable pour les travailleurs à faible revenu, crédit qui représente une dépense fiscale de 300 à 350 millions $ par année. Par définition, n’étant accessible qu’aux travailleurs à faible revenu, il est progressif. De fait, près de 90 % de cette dépense va aux 50 % des contribuables les moins riches. En plus, il représente une incitation au travail. Notons que l’équivalent fédéral est trois fois plus élevé. On pourrait discuter de ses critères, mais cette mesure est foncièrement positive.

- Déduction pour travailleur (B.87) : cette déduction vise à avantager les revenus de travail par rapport aux autres types de revenus et à compenser les dépenses supplémentaires auxquelles les travailleurs doivent faire face. Cette dépense s’élève à près de 700 millions $. Selon les données fiscales, elles est légèrement régressive pour deux raisons. D’une part, les gens qui ont des revenus de travail ont en général des revenus plus élevés que les gens qui n’en ont pas et, d’autre part, comme il s’agit d’une déduction et non d’un crédit égal pour tous, les plus riches en bénéficient davantage car leur palier d’imposition est plus élevé. Mais, au bout du compte, je trouve que ses avantages surpassent nettement ses désavantages.

- Déduction pour frais d’exploration et de mise en valeur (B.107) : cette dépense peut sembler peu importante, s’élevant à «seulement» 40 à 50 millions $ par année. Mais, il faut savoir qu’elle est formée en grande partie d’un «cadeau» aux investisseurs qui achètent des actions accréditives dans les secteurs de l’exploration pétrolière et minière. Cette dépense s’ajoute donc à tous les avantages déjà accordés à l’industrie minière (routes, bas tarifs d’électricité, investissements gouvernementaux, etc.), alors que cette industrie paie relativement peu de redevances et d’impôt, tout en polluant des terres et en laissant la facture de la restauration de ces terres à l’État (facture de plus de 1,2 milliard $ pour l’instant).

Pour en savoir plus sur les actions accréditives (définition, fonctionnement et coûts), je conseille de lire les pages 31 à 52 du document fédéral sur les dépenses fiscales de 2013. On y apprend que 79 % des bénéficiaires de cette dépense fiscale paient leur impôt au taux maximal (29 %), donc gagnent au moins 130 000 $ par année. Au provincial, 59 % de cette dépense allait en 2011 aux 0,6 % des contribuables qui gagnaient au moins 250 000 $ par année et 87 % aux 4,8 % déclarant au moins 100 000 $ de revenus imposables. Notons finalement que cette dépense accorde un crédit allant jusqu’à 150 % de l’investissement. Si on tient aussi compte du crédit fédéral, l’État rembourse jusqu’à 70 % du coût de cet achat. Bref, cette dépense fiscale, même si moins coûteuse que d’autres est une aberration tant dans son objectif que par son aspect hyper régressif. Il s’agit en effet de la mesure la plus régressive de toutes les dépenses fiscales.

- Inclusion partielle des gains en capital (B.117) : le document estime que cette dépense s’élevait à quelque 740 millions $ en 2013. Elle permet aux personnes qui ont des revenus de gains en capital de n’en déclarer que la moitié. Cette mesure est très régressive, car 46 % de cette dépense est allée en 2011 aux 0,6 % des contribuables qui gagnaient au moins 250 000 $ et 72 % aux 4,8 % déclarant au moins 100 000 $ de revenus imposables. Elle récompense en plus ceux qui gagnent des revenus sans produire de biens et services utiles à la société. Elle est non seulement très régressive, mais aussi peu utile socialement.

D’autres dépenses fiscales permettent de ne pas déclarer du tout les gains en capital retirés de la vente des résidences principales (dépense atteignant 1 milliard $ à 1,36 milliard $ entre 2008 et 2013, voir la page B.118) et de la vente de petites entreprises admissibles (B.123), notamment les fermes agricoles (B.101) jusqu’à concurrence de 750 000 $ à vie (dépense de près de 150 millions $ par année). Ces mesures sont toutefois, selon moi, beaucoup plus acceptables socialement, entre autres parce que ces gains sont souvent l’équivalent de sommes épargnées en vue de la retraite.

- Non-imposition du revenu de placement provenant d’un compte d’épargne libre d’impôt (B.118 et B.119) : cette dépense instaurée en 2009 s’élevait déjà à près de 80 millions $ en 2013 et pourrait atteindre 600 millions $ pour le Québec et 3 milliards $ pour le Canada en 2029, selon le plan budgétaire du Canada de 2008 (page 85). C’est donc une dépense explosive et très coûteuse, surtout quand on considère que les besoins de l’État seront encore plus grands pour financer les services publics en raison du vieillissement de la population, d’autant plus que les revenus ne pourront qu’augmenter de moins en moins. Il est impossible de savoir à quel point cette mesure est régressive, car elle consiste justement à ne pas déclarer le revenus exemptés (revenus de placement). Cela dit, il est clair que l’achat de CÉLI est un élément de plus en plus important de la planification fiscale des plus riches.

- Autres dépenses fiscales non considérées dans le calcul (B.147 à B.158) : en plus des dépenses de 15,3 milliards $ pour diminuer l’impôt payé par les particuliers, une somme semblable (15,1 milliards $) n’y est pas additionnée car on considère qu’elle fait partie du régime fiscal de base (bizarre d’explication…). Ces mesures bénéficient en général assez également à tous, mais surtout aux contribuables qui travaillent. Il s’agit principalement des crédits d’impôts de base (la non imposition des premiers gains, environ 14 000 $ en 2013, qui rapporterait environ 12 milliards $ de plus à l’État), de la non imposition des parts d’employeurs pour les régimes sociaux (assurance-emploi, assurance parentale et régime de retraite du Québec, 1,8 milliard $) et de crédits et déductions de dépenses engagés pour gagner un revenu (500 millions $), comme les cotisations syndicales, les frais de représentation, etc.

Ces dépenses incluent par contre deux mesures un peu différentes. La première est le crédit d’impôt pour dividendes (B.153) qui se justifie, selon le gouvernement, par le fait que les entreprises paient déjà de l’impôt sur ces sommes avant de les verser aux actionnaires. Je n’accepte qu’en partie cette explication, mais je vais me contenter de mentionner que cette dépense de 360 millions $ est très régressive, car 41 % de cette dépense allait en 2011 aux 0,6 % des contribuables qui gagnaient au moins 250 000 $ par année et 65 % aux 4,8 % déclarant au moins 100 000 $ de revenus imposables. La deuxième (400 millions $) est le gain de loterie et de jeu qui est une activité déjà très payante pour l’État (B.157).

Dépenses fiscales liées à l’impôt des sociétés

Il est très difficile d’évaluer avec la même grille (régressivité et impact social) les dépenses fiscales des sociétés. Cela dit, ces dépenses s’ajoutent aux autres mesures où le Québec est beaucoup plus généreux que les autres provinces : subventions, prêts sans intérêts, tarifs spéciaux pour l’électricité, dépenses d’infrastructures, etc. Je vais tout de même mentionner quelque une des ces mesures.

  • Taux réduit d’imposition pour les petites entreprises (B.159) : il s’agit d’accorder un taux moins élevé sur le revenu applicable à la première tranche de 400 000 $ de revenus des entreprises. Comme cette mesure (près de 600 millions $) aide surtout les plus petites entreprises et favorise en plus le départ de telles entreprises, elle semble acceptable. Mais encore là, l’est-elle dans tous les cas? Difficile de répondre…
  • Crédits pour la recherche et développement (B.167) : cela coûte 800 millions $ par année. S’il semble à première vue acceptable de financer la recherche, on peut se demander si c’est toujours le cas?
  • Crédits pour les entreprises de la nouvelle économie (B.168 à 180) : cette dépense de près de 500 millions $ semble utile, mais, encore là, il faudrait examiner chacun des cas. Par «nouvelle économie», on entend les entreprises de design, de multimédia, du développement des affaires électroniques, etc.
  • Crédit d’impôt relatif aux ressources (B.189 et 190) : l’État renonce à 130 millions $ par année pour aider, encore une fois, les activités d’exploration minière…
  • Promotion de la culture (B.208 à B.216) : cette dépense de 200 millions $ me semble justifiable, surtout dans le contexte de la protection des activités culturelles de notre peuple entouré de peuples de cultures différentes. Mais, encore là, il faudrait y regarder de plus près…

Dépenses fiscales liées aux taxes à la consommation

Près de 3,7 milliards $ des 4,6 milliards $ (80 %) des dépenses fiscales liées aux taxes à la consommation résultent de la détaxation ou de l’exonération de certains biens et services. Voici les principaux (B.251 à B.257) :

  • aliments : 1,7 milliards $
  • médicaments sur ordonnance : 350 millions $
  • loyers : 600 millions $
  • services de santé : 300 millions $

Comme les plus pauvres consacrent en moyenne une part plus élevée de leurs dépenses à ces biens et services, ce type de dépense fiscale est progressif, en enlevant une grande partie du caractère régressif aux taxes de vente. L’effet de cette dépense est décrit plus a fond dans une étude que j’ai commentée il y a plus de deux ans.

Les 20 % restants sont composés en majeure partie de remboursements de taxes aux organismes de services publics (sans but lucratif, écoles, hôpitaux, etc.) et de réductions de taxe pour certains types d’assurance (B.257 à B.264). Encore là, je n’ai rien à redire si ce n’est sur certaines applications qu’il faudrait regarder avec plus d’attention.

Et alors…

Ce tour des dépenses fiscales, bien superficiel, montre que la majeure partie de ces dépenses est socialement acceptable et même souhaitable. Il demeure que certaines d’entre elles sont carrément des cadeaux aux plus fortunés et apportent peu à la société quand elles ne lui nuisent pas carrément. Bref, comme je l’ai mentionné au début de cette série de deux billets, l’examen de ces dépenses est essentiel et est trop souvent négligé. L’abolition ou la modification d’un bon nombre d’entre elles s’impose si on veut continuer à offrir des services publics équitables et de qualité. Et, peut-être pourrions-nous même les améliorer!

Les dépenses fiscales (1)

17 avril 2014

dépenses_fiscalesAu haut de la page numérotée 38 d’un récent rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur la politique fiscale et les inégalités de revenus, les auteurs mentionnent que ce ne sont pas que les mesures fiscales directes (taxes et impôts) qui peuvent influencer le niveau des inégalités des pays, mais aussi les dépenses fiscales, car certaines d’entre elles favorisent les pauvres, tandis que d’autres sont à l’avantage des riches. Ils ajoutent que ces dépenses fiscales représentent des pertes de revenus importantes pour les États qui peuvent alors être moins en mesure de financer les services sociaux. Bref, ces dépenses méritent un examen attentif.

En lisant ce rapport du FMI, je pensais le résumer ici. Mais, comme ses principaux constats et recommandations ressemblent à ceux d’un autre de ses rapports que j’ai présenté dans un précédent billet il y a guère plus d’un mois, je me suis dit que ce serait préférable d’explorer la recommandation de la page 38 et de faire le tour des dépenses fiscales offertes au Québec. Pour ce, j’ai consulté l’édition 2013 du document du ministère des Finances et de l’Économie sur les dépenses fiscales, un document de 388 pages…

Dans ce billet, je définirai les concepts utilisés et présenterai globalement l’importance relative et l’évolution récente des dépenses fiscales. Dans un deuxième billet, j’examinerai un certain nombre de ces dépenses, les plus importantes, bien sûr, en tentant de déterminer leur impact sur les inégalités.

Définition

Je parle de dépenses fiscales depuis tantôt et n’ai pas encore précisé ce que c’est… On peut voir la définition complète à la page A3 du document sur les dépenses fiscales. En voici l’essentiel :

«Les dépenses fiscales se rapportent généralement à des mesures qui ont pour effet de réduire ou de différer les impôts et les taxes payables par les contribuables. Elles peuvent prendre plusieurs formes, dont celles de revenus non assujettis à l’impôt, de déductions dans le calcul du revenu, de crédits d’impôt, de reports d’impôt ou d’exemptions de taxe.»

J’aime bien le «généralement»… Ces dépenses visent soit à aider certains citoyens (les plus pauvres, par exemple) et certaines industries (comme celles des jeux vidéos et des mines…), soit à orienter leurs comportements (par des aides aux familles, aux travailleurs à faible revenu, à l’épargne pour la retraite ou à la recherche et développement, ou encore en ne taxant pas certains produits comme la nourriture et les livres).

Les dépenses fiscales qui sont liées aux impôts sur le revenu des particuliers et des sociétés (entreprises) peuvent être regroupées en cinq grandes catégories :

  • exemptions et exonérations : par exemple, les versements du supplément de revenu garanti ne sont pas imposés et les organismes sans but lucratif ne paient pas d’impôt (ils n’ont pas de profits…);
  • déductions : par exemple, les cotisations à un régime enregistré d’épargne-retraite (RÉER) sont déduites du revenu imposable; les déductions avantagent toujours plus les plus riches, car ces sommes seraient imposées à un palier plus élevé que la même déduction pour quelqu’un qui a des revenus plus faibles;
  • taux réduits d’imposition : on ne déclare par exemple que la moitié des gains en capital;
  • crédits d’impôt : certains sont remboursables, comme la prime à l’emploi pour les travailleurs à faible revenu, d’autres ne sont pas remboursables, comme le montant personnel de base et le crédit pour frais médicaux ;
  • reports d’impôt : les déductions et les revenus d’intérêts des RÉER sont déductibles, mais on devra payer de l’impôt en les retirant; il y a de multiples possibilités de report d’impôts pour les sociétés.

Les dépenses fiscales pour les taxes à la consommation sont en premier lieu formées de l’exemption de certains produits et services, comme la nourriture, les loyers et les dépenses de santé qui ne sont pas assujettis à cette taxe. En plus, les services rendus par travailleurs autonomes qui ont des recettes inférieures à 30 000 $ par années ne sont pas taxables. On considère aussi le crédit pour solidarité comme une dépense fiscale (qu’on peut tout aussi bien associer aux impôts des particuliers qu’aux taxes à la consommation), même s’il ressemble plus à un transfert.

Ampleur des dépenses fiscales

Le calcul du coût des dépenses fiscales, c’est-à-dire des revenus auquel l’État renonce par les moyens que je viens de présenter, n’est pas facile. D’une part, comme ces dépenses visent entre autres à changer le comportement des citoyens et des sociétés, on ne peut pas savoir précisément ce qui se serait passé sans ces incitatifs. Par exemple, les gens épargneraient-ils autant pour leur retraite sans les avantages liés aux RÉER? Sûrement pas, mais, on calcule le coût de cette dépense fiscale comme si c’était le cas. D’autre part, on ne tient pas compte des retombées économiques de ces dépenses. Par exemple, si les aliments étaient taxés, irait-on plus au restaurant? Encore là, c’est impossible de mesurer cet impact. Alors, le calcul se fait sans tenir compte de ces impacts impossibles à estimer.

Malgré ces réserves (et il y en a d’autres…), le calcul des dépenses fiscales donne une bonne idée de leur ampleur. Le tableau qui suit, tiré de la page A26 du même document, montre le coût global estimé des dépenses fiscales pour 2013.

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On voit que le coût global des dépenses fiscales en 2013 est estimé à quelque 24 milliards $. Ce n’est pas rien! Mais pour avoir une meilleure idée de l’importance relative de cette somme, il est bon de comparer cette somme, et celles spécifiques aux trois catégories de dépenses (impôt des particuliers, impôt des sociétés et taxes à la consommation) avec les revenus de l’État pour la même année dans chacune de ces catégories. Pour ce, j’ai utilisé les données du Plan budgétaire (budget) déposé juste avant le déclenchement des élections. À la page D.11 (la 231ème…) de ce plan, on peut voir le détail des revenus autonomes du gouvernement tels qu’estimés en novembre 2013. En utilisant ces données, on peut présenter l’ampleur des dépenses fiscales comme suit.

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La partie du haut du tableau montre les dépenses fiscales de 2013, les revenus estimés par le budget pour l’année financière 2013-2014 et les revenus qu’obtiendrait le gouvernement s’il n’y avait pas de dépenses fiscales, le tout en millions $ (par exemple, le 15 338 de la première cellule équivaut à un peu plus de 15,3 milliards $).

La partie du bas montre le pourcentage que représentent les dépenses fiscales et les revenus du gouvernement par rapport aux revenus qu’il recevrait s’il n’y avait pas de dépenses fiscales. Ce n’est pas tout à fait le même calcul que les pourcentages indiqués au tableau précédent, car je n’ai pas tenu compte des versements des employeurs au Fonds des services de santé. En effet, ces sommes n’ont rien à voir avec l’impôt des sociétés et ne sont pas sujettes à des dépenses fiscales. On peut voir que les dépenses fiscales sont les plus importantes proportionnellement pour les sociétés (le gouvernement renonce à 46 % de ses revenus potentiels, et non pas à 23,9 % comme indiqué dans le tableau précédent qui inclut les Fonds des services de santé dans son calcul), ensuite pour les impôts des particuliers (44 %) et, bien loin en arrière, pour les taxes à la consommation (moins de 25 %), le mode le plus régressif de financement. Au total, le gouvernement renonce à près de 38 % de ses revenus en raison des dépenses fiscales. Il faut noter ici que ces calculs ne tiennent pas compte ni des baisses d’impôts, ni des avantages comme l’autorisation donnée aux membres des ordres professionnels de s’incorporer, ni de l’augmentation des tarifs (droits de scolarité, transport en commun, électricité, etc.)… À l’inverse, certains des crédits d’impôt remboursables (pour le soutien aux enfants et pour frais de garde d’enfants) sont davantage des dépenses budgétaires (comme les anciennes allocations familiales) que de véritables dépenses fiscales. Cela dit, cet exercice permet tout de même d’avoir une idée de l’ampleur de ces dépenses, et donc de l’intérêt qu’on doit leur accorder.

Évolution des dépenses fiscales

Le tableau qui suit montre l’évolution des dépenses fiscales, des revenus gouvernementaux et du pourcentage que représentent les dépenses fiscales par rapport aux revenus que le gouvernement recevrait s’il n’y avait pas de dépenses fiscales, par type de revenu, de 2008 à 2013. Les données sur les dépenses fiscales sont tirées de la page A.30 (la 56ème) du document sur les dépenses fiscales de 2013, tandis que les données sur les revenus gouvernementaux proviennent du plan budgétaire de 2013-2014 (page I.4, la 456ème pour les données de 2008 à 2011 et page C.11, la 205ème, pour les données de 2012). Les données de 2013 sont les mêmes que celles du tableau précédent.

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La partie du haut du tableau nous montre que la valeur totale des dépenses fiscales a augmenté de 31,1 % entre 2008 et 2013, soit beaucoup plus que les recettes gouvernementales (partie centrale du tableau) de ces trois sources de revenus (21,8 %). Cette différence explique qu’on observe dans la partie du bas du tableau que le pourcentage que représentent les dépenses fiscales par rapport aux revenus que le gouvernement recevrait s’il n’y avait pas de dépenses fiscales ait augmenté (de 1,7 point de pourcentage).

Si l’augmentation la plus faible des dépenses fiscales se retrouve du côté des impôts aux sociétés (2,0 %), on peut voir que les recettes tirées de cette source ont diminué de 3,7 % (même si toutes les sommes indiquées ici sont en dollars courants)! En conséquence, la part des dépenses fiscales sur les revenus que le gouvernement recevrait s’il n’y avait pas de dépenses fiscales a tout de même augmenté de 1,4 point de pourcentage. En fait, la quasi absence de croissance des dépenses fiscales (et sa baisse depuis sont sommet de 2009) s’explique par l’abolition de l’impôt sur le capital vers 2011 (voir le tableau à la page A.30). En effet, il existait de nombreuses dépenses fiscales (exemptions, crédits et déductions, voir la page A.35) liées à cette taxe. Cette abolition explique aussi bien sûr la baisse des recettes provenant de l’impôt des sociétés. Notons finalement que ces recettes peuvent varier beaucoup d’une année à l’autre selon la situation économique, car elles sont tirées des profits des sociétés.

Les dépenses fiscales et les recettes provenant des taxes à la consommation sont celles qui ont le plus augmenté (de respectivement 40,9 % et 43,1 %). Cela est normal, car le taux de la taxe de vente (principale source de ce type de recettes) a augmenté de 28,6 % au cours de cette période, passant de 7 % à 9 %. L’inflation et l’augmentation des dépenses de consommation a fait le reste. Cela dit, comme les revenus tirés de cette source ont augmenté davantage que les dépenses fiscales, le pourcentage des dépenses fiscales sur les revenus que le gouvernement recevrait de ces taxes s’il n’y avait pas de dépenses fiscales a diminué légèrement (de 0,3 point). C’est d’ailleurs le seul type de recettes dont ce pourcentage a diminué…

Finalement, on peut voir que les dépenses fiscales liées à l’impôt des particuliers ont beaucoup plus augmenté (36,0 %) que les recettes (seulement 13,3 %) que le gouvernement en a tiré. Cela explique sûrement ceci en bonne partie, car l’augmentation des dépenses fiscales fait bien sûr diminuer les revenus de l’État! En conséquence, l’impôt des particuliers est le type de revenu dont le pourcentage des dépenses fiscales sur les revenus que le gouvernement recevrait s’il n’y avait pas de dépenses fiscales a le plus augmenté, et de loin (4,4 points de pourcentage). On notera que la forte hausse des revenus tiré des taxes à la consommation, la faible hausse de ceux qui proviennent de l’impôt des particuliers (hausse en fait annulée par l’inflation et la hausse des revenus imposés) et la baisse des revenus tirés de l’impôt des sociétés correspondent tout à fait à l’analyse que l’IRIS a produite en 2010 sur la révolution tarifaire : on a choisi de faire diminuer l’importance relative des sources de revenus progressives, comme l’impôt des particuliers et de l’impôt des sociétés, et de faire augmenter celles des sources plus régressives, comme les taxes à la consommation et les tarifs.

Et alors…

Ce billet visait principalement à expliquer en quoi consistent les dépenses fiscales et surtout à montrer que leur ampleur justifie tout à fait qu’on s’y attarde davantage qu’on ne le fait. J’ai aussi tenté de montrer qu’elles prennent toujours plus de place. Je n’ai toutefois pas voulu conclure sur leur utilité et sur leur bilan en matière d’inégalités. En fait, certaines réduisent les inégalités, tandis que d’autres font l’inverse. Mais ça, on le verra dans le prochain billet

Pourquoi les riches ont gagné

14 avril 2014

riches_ont_gagnéPourquoi ai-je lu ce livre? D’accord, il n’a que 154 pages et un titre accrocheur… Pourquoi les riches ont gagné de Jean-Louis Servan-Schreiber est probablement un des livres que j’ai le moins apprécié depuis… longtemps! Pourquoi alors en parler? Pour vous éviter de faire la même erreur que moi!

Reproches

Je reproche en fait surtout trois choses à ce livre : il apporte souvent des arguments qu’il contredit quelques pages ou chapitres plus loin, il base trop souvent ses arguments sur des anecdotes plutôt que sur des données fiables et il présente la montée des inégalités et de la concentration de la richesse comme un phénomène inéluctable. D’un auteur qui se prétend de gauche, c’est pour le moins étonnant et décevant!

Par exemple, il affirme au début du livre que la richesse vient de moins en moins des héritages (sans présenter la moindre donnée allant dans ce sens, sinon quelques anecdotes), alors que, vers la fin, il endosse les conclusions du livre de Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle (dont j’ai parlé dans quatre billets), qui, à l’aide de données fiables, dit qu’on assiste au contraire au retour de ce mode de transmission de richesse et que cette tendance s’accentuera à l’avenir!

Plus loin, il parle de la forte croissance de la classe moyenne dans le monde en utilisant une moyenne de revenu mondiale (4 000 euros par année), sans mentionner qu’un tel revenu ne permet même pas d’atteindre un niveau de subsistance dans les pays industrialisés. En fait, la notion de classe moyenne s’applique pays par pays. Or, les travaux du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CRÉDOC) en arrivent à la conclusion que la place de la classe moyenne (les ménages qui gagnent entre 70 % et 150 % du revenu médian) est plus souvent en déclin qu’en croissance en Europe (voir entre autres les pages 8 et 9). En appliquant la même méthode, on peut voir sur ce graphique qu’elle est aussi en déclin au Canada et au Québec (quoique, la baisse y soit moins forte qu’au Canada). Il en est de même aux États-Unis où la part des ménages de la classe moyenne est passée de 61 % à 51 % de la population entre 1971 et 2010. La situation est moins claire en Chine, où ceux qui parlent d’une forte croissance de la classe moyenne utilisent des données fixes (entre 2500 et 10 000 euros par année) plutôt que relatives, comme le CREDOQ.

Face à la croissance économique de la Chine, l’auteur compare la situation que sa population vit avec celle des Trente Glorieuses en Occident. En fait, Piketty l’a bien montré dans Le capital au XXIe siècle, si cette période fut de fait marquée par une forte croissance, elle le fut aussi par une baisse importante des inégalités de revenus. Or, tout indique (les données de la Chine ne sont pas toujours fiables) que les inégalités y sont au contraire en forte hausse. La comparaison que fait l’auteur entre les Trente Glorieuses et la croissance actuelle en Chine est donc bien imparfaite (soyons gentil…).

Dans un autre chapitre, l’auteur vante la créativité des riches qui finit par bénéficier à tous. Il donne en exemple les financiers qui, écrit-il, ont su inventer de nouvelles façons de créer de la richesse, sans mentionner que cette «richesse» ne repose que sur la confiance et que cette «créativité» est à la base de la dernière crise économique dont l’Occident ne s’est pas encore remis. Comme bénéfice, il y a mieux!

Dans le même ordre d’idées, il déplore que les gouvernements n’aient plus les moyens de combattre les inégalités, en présentant cette affirmation comme un constat et non pas comme le résultat de la sauvegarde des banques et de la concurrence fiscale, bref de choix politiques. Ce manque de moyens n’est donc pas inéluctable comme il le présente, mais bien la conséquence de choix politiques qui pourraient être modifiés.

J’ai noté bien d’autres éléments qui m’ont fait réagir, mais je vais me contenter d’en mentionner seulement un autre. Il répète certaines des idées zombies néolibérales, affirmant par exemple que les inégalités favorisent la croissance. Or, cette idée a été démolie à de nombreuses reprises, notamment par une étude récente d’économistes du Fonds monétaire international.

Et, il ne dit presque rien sur les conséquences environnementales de la croissance des inégalités et de la concentration de la richesse, si ce n’est pour mentionner une seule fois que seule la limitation des ressources sur Terre peut ralentir cette tendance…

En conclusion, il dit espérer une amélioration de la situation grâce aux actions des organisations non gouvernementales. Il faut savoir que Jean-Louis Servan-Schreiber préside la section française de Human Rights Watch, organisme voué «à la protection et à la défense des droits humains». S’il faut saluer le travail des organismes du genre, peut-on vraiment penser qu’ils ont les moyens de renverser une tendance aussi forte sans que l’ensemble de la population et des États s’y mettent? Leur travail consiste d’ailleurs en bonne partie à sensibiliser les populations et les gouvernements pour qu’ils agissent.

Et alors…

Affirmations gratuites, preuves par anecdotes, résignation, absence de prise en compte des réalités environnementales, inéluctabilité de l’augmentation des inégalités et de la concentration des richesses, ce livre avait tout pour me déplaire (sauf son titre). En plus, ayant beaucoup lu et ayant potassé bien des données sur ces questions, je n’y ai strictement rien appris (sauf peut-être à maîtriser ma colère…).

Alors, lire ou ne pas lire? Surtout pas! Si ce billet pouvait au moins servir à convaincre quelques personnes de ne pas perdre leur temps (et de ne pas risquer de se fâcher…) en lisant ce livre (même s’il est court), ce billet aura fait œuvre utile!

Théorie, flux, stocks et volatilité des appuis politiques

12 avril 2014

théorieBernard Ducharme se désolait récemment que trop de gens disent des choses comme «Il ne s’agit pas là d’une question théorique (…)» pour montrer que la vraie vie n’a rien à voir avec la théorie. Or, comme il le disait, la théorie, en tout cas la bonne, est toujours basée sur la pratique et sur l’observation de ce qui se passe vraiment.

Les flux et les variations de stocks

théorie1Malheureusement, trop de gens ne conçoivent pas la théorie ainsi, comme un des derniers billets de Jean-François Lisée le montre bien. Dans ce texte, il commentait un tableau qu’il a produit et que j’ai imité et complété.

En analysant ce tableau (enfin, le sien!), il affirmait entre autres que «Il y a véritablement eu transfert de vote francophone du PQ vers le PLQ.» tout simplement parce que l’augmentation du vote du PLQ (396 000) est supérieure à la baisse du vote pour le PQ (320 000). Nulle part il ne tient compte du fait que le nombre total de vote a aussi baissé (tout de même de plus de 130 000 votes…) et que des variations de stocks ne sont pas le résultat d’un seul flux, mais d’un ensemble de flux…

Dans le même élan d’équivalence entre les hausses et les baisses, il ajoutait «La progression de QS a été faible et pourrait théoriquement être presque totalement expliquée par le report des voix d’ON de 2012» (remarquez le «théoriquement»…), tout cela parce que la baisse du vote ON (un peu plus de 50 000 votes) correspond grosso modo à la hausse du vote QS (60 000 votes). J’en suis resté ébahi… Son raisonnement me faisait penser à celui de la défunte ADQ qui, constatant que la baisse de son appui entre les élections générales 2007 et 2008 (de 1,224 million à 531 000, soit une baisse de 693 000) correspondait à peu près à la baisse du vote global (de 3,971 millions à 3,246 millions, soit une baisse de 724 000), en a conclu que ses partisans de 2007 avait choisi de rester chez eux (raisonnement partagé par Joseph Facal, qui a écrit en 2009 : «Entre l’élection de 2007 et celle de 2008, l’ADQ a perdu 700 000 électeurs. Ces déçus ne sont retournés ni au PQ ni au PLQ, qui n’ont guère fait mieux qu’en 2007. Ils sont restés chez eux»)!

Bizarrement, M. Lisée, qui avance que le progrès de QS «pourrait théoriquement être presque totalement expliquée par le report des voix d’ON de 2012» écrivait quatre jours plus tôt dans un autre billet (il est encore plus productif que moi!) qu’un grand nombre de candidats et partisans d’ON et de QS avaient décidé d’appuyer le PQ. Pourtant, cinq jours plus tard, son analyse reposait sur le fait que QS a conservé en 2014 tous ses appuis de 2012 et que tous ceux qui ne votent plus ON ont décidé «théoriquement» de voter QS… Bref, ses raisonnements varient en fonction de ce qu’il veut démontrer!

L’erreur de messieurs Lisée et Facal, et de l’ADQ est classique. Ils confondent des variations de stocks (différence entre le total des votes entre deux élections) avec des flux (ensemble des mouvements qui se sont produits entre ces deux élections). En fait, ces mouvements sont bien plus complexes. Certains qui ont voté en 2012 n’ont pas voté en 2014, dont ceux qui sont décédés ou ont quitté le Québec, mais pas uniquement. D’autres personnes qui n’avaient pas voté en 2012 ont voté en 2014, dont ceux qui n’y avaient pas droit en 2012, des immigrants et des jeunes, mais sûrement beaucoup d’autres. En plus, les mouvements d’appui d’un parti à l’autre sont monnaie courante.

théorie2À cet effet, au moins un des sondages parus avant l’élection a justement posé des questions sur les changements d’allégeance. En plus, ce sondage a assez bien prévu le résultat final (40,0 %, 26,3 %, 21,0 %, 9,6 % et 3,0 % par rapport au résultat final de 41,5 %, 25,4 %, 23,1 %, 7,6 % et 2,4 %). Le graphique à droite illustre les réponses à ces questions.

La partie du haut du graphique tiré de ce sondage montre à quel parti avaient voté en 2012 les personnes qui comptaient voter pour chacun des principaux partis. On peut voir que le parti libéral accueillait des gens qui avaient voté en 2012 pour tous les partis (et non pas seulement pour le PQ comme le prétend M. Lisée), mais surtout de personnes qui n’avaient pas voté en 2012 (16 %, peut-être composés en bonne proportion de membres de minorités culturelles et de jeunes) et de personnes qui avaient voté pour la CAQ (11 %). Le PQ, lui, est le parti qui allait chercher le moins d’appui au sein de personnes qui avaient voté pour d’autres partis en 2012. La CAQ, même avec des intentions de vote plus basses que son résultat de 2012, allait en chercher un peu partout, mais surtout au PQ (27 %), soit beaucoup plus que le PLQ dont seulement 6 % de ses appuis avaient voté PQ en 2012, ce qui contredit complètement la thèse de M. Lisée. L’appui à QS était encore plus morcelé. Seulement 36 % de ses appuis dans ce sondage provenait de personnes qui avaient voté pour lui en 2012. Il faut dire ici que, comme il avait reçu seulement 6,0 % des votes en 2012 et que ce sondage lui accordait 9,6 % des intentions de vote, il est normal qu’une grande proportion de ces nouveaux appuis viennent d’ailleurs. Mais, cet «ailleurs» vient très très peu d’ON comme le prétend M. Lisée (au plus 2 %), mais bien plus du PQ (36 %, même taux que ceux qui avaient voté pour QS)! Bref, M. Lisée est dans le champ quand il prétend que le virage a droite du PQ n’a pas profité à QS!

La partie du bas du graphique montre l’inverse, soit quels sont les partis appuyés dans ce sondage en fonction des votes de 2012. On peut voir que les partisans du PLQ sont les plus fidèles et que la fidélité aux autres partis est assez similaire (61 % pour le PQ et 55 % pour la CAQ et QS). Il est à noter que respectivement 27 % et 28 % des personnes qui ont voté pour la CAQ et QS en 2012 appuyaient le PLQ dans ce sondage, alors que seulement 7 % des personnes qui avaient voté pour le PQ en 2012 en faisaient autant. Cette observation, comme les précédentes, va totalement à l’encontre des conclusions «théoriques» de M. Lisée. Autre fait intéressant, les personnes qui n’ont pas voté en 2012 appuyaient en majorité le PLQ (51 %). Ce phénomène est à retenir…

Et alors…

Il est bien sûr que la réalité est sûrement un peu (et peut-être beaucoup) différente du résultat de ce sondage. L’appui au PLQ et à la CAQ a été en fin de compte plus élevé que dans ce sondage et celui à QS inférieur. Mais, ce sondage nous permet d’avoir une bonne idée de la dispersion des flux (ou des changements d’appuis) d’une élection à l’autre et de constater que la théorie de M. Lisée est à rejeter quand on la soumet à la réalité! La réalité est de fait beaucoup plus complexe que notre théoricien amateur ne le pense et nous amène à faire preuve de plus d’humilité quand on tente d’analyser des sujets aussi complexes!

Les immigrants et les données sur l’emploi

10 avril 2014

emploi-immigrantsOn dirait que les données de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada nous réservent toujours des surprises… J’en ai expliquées de nombreuses dans de précédents billets, mais il y en a une apparue il y a un peu plus d’un an qui m’a échappé. Croyez-le ou pas, je l’ai découverte grâce à une vidéo du PQ (et à Ianik Marcil qui me l’a fait connaître)!

Même si l’élection est passée, les éléments soulevés dans cette vidéo me semblent encore d’intérêt. Je vais donc commenter certains éléments qui y sont présentés et compléter avec des données encore plus récentes.

La vidéo

Dès le début de cette vidéo (à 23 secondes), on nous dit que 42 000 Néo-Québécois (lire immigrants) ont trouvé un emploi en 2013. Même si cette expression est trompeuse (elle confond les flux et les stocks, mais je vais passer pour cette fois…), il demeure vrai que les données de l’EPA (tableau cansim 282-0102) montrent que l’estimation du niveau d’emploi des immigrants était en 2013 plus élevé de 42 400 emplois qu’en 2012. Mais, cela veut aussi dire que 89 % de l’augmentation de 48 000 emplois (l’EPA estime de fait que le niveau d’emploi en 2013 était plus élevé de 47 800 emplois qu’en 2012) dont se vante le PQ s’est concrétisée chez les immigrants, pas chez les natifs du Canada! En fait, l’emploi chez les natifs aurait été plus élevé en 2013 qu’en 2012 que de 10 000 emplois et moins élevé de 4600 chez les résidents non permanents.

En fait, tout cela est bien artificiel. En effet, si on regarde les données de l’EPA sur la population âgée de 15 ans et plus, on peut constater que la population adulte immigrante aurait augmenté de 66 200 personnes en moyenne entre 2012 et 2013! Quand on sait que les données du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC) montrent que environ 21 % des immigrants de 2013 (données pour les neufs premiers mois de 2013, voir page 7) ont moins de 15 ans, taux identique à la moyenne observée de 2008 à 2012 (voir page 9), cela voudrait dire que la population totale immigrante aurait augmenté d’environ 84 000 en 2013 (66 200 / (100 % – 21 %) = 83 797) ! Or, cela est impossible… D’ailleurs, ces mêmes estimations montrent que la population native adulte n’aurait augmenté que de 0,02 % cette année-là, et que le nombre de résidents non permanents aurait diminué de 13,6%! Pourtant, les données même de Statistique Canada montrent que le total d’immigrants au Québec s’est élevé à environ 52 000 en 2013, donnée qui ne tient pas compte des immigrants qui ont quitté soit vers d’autres pays, soit vers d’autres provinces. D’ailleurs, les études du MICC montrent qu’environ 24 % des immigrants quittent le Québec au cours des 10 années suivant leur arrivée au Québec.

emploi-immigrants1Le graphique ci-contre, qui présente les taux d’augmentation du nombre d’immigrants adultes au Québec selon l’EPA, montre à quel point la hausse de 2013 (ainsi que celle de 2007) semble anormalement élevée et celles de certaines années anormalement basses. Bref, ces données n’ont aucun sens. Mais, n’ayez crainte, j’expliquerai ce qui s’est passé avant la fin de ce billet. Pour l’instant, je vais commenter quelques autres éléments de la vidéo du PQ.

À 31 secondes, la vidéo prétend que le taux de chômage des Néo-Québécois a diminué de 35 %. Là, je n’ai rien vu de tel, leur taux étant passé de 11,5 % à 11,6 %! Il est vrai que celui des immigrants récents (au Québec depuis 5 ans et moins) a fortement diminué (de 30 %, soit de 20,8 % à 14,6 %), mais il faut faire attention, car la marge d’erreur de ces données est proportionnellement très élevée compte tenu des petits chiffres en cause. Pire, le nombre de chômeurs chez l’ensemble des immigrants a augmenté de 9,4 % : cela n’est pas dramatique, car, comme pour la hausse de l’emploi, cela découle aussi de l’augmentation insensée de leur nombre.

La vidéo se poursuit en vantant les actions prises par le PQ et en montrant des données partielles qui jouent à l’avantage du PQ et négligeant celles qui les désavantagent (genre taux d’emploi des immigrants arrivés depuis cinq ans, mais pas les autres!). Je passe…

emploi-immigrants2Le graphique qui suit (à 2 minutes), et que j’ai reproduit à droite est plus intéressant… La vidéo prétend que le taux d’emploi des Néo-Québécois est rendu plus élevé que celui des immigrants de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Les données de ce graphique sont exactes, mais elles sont trompeuses. D’une part, cette comparaison néglige les provinces où le taux d’emploi des immigrants est plus élevé qu’au Québec, et de beaucoup (Manitoba, Saskatchewan, Alberta et Terre-Neuve). Ensuite, il ne tient nullement compte des différences démographiques entre ces provinces. En effet, la structure démographique des immigrants est toujours très différente de celle des natifs, notamment parce que les enfants des immigrants qui naissent ici ne sont pas des immigrants, mais des natifs! Leur naissance contribue donc à faire baisser la moyenne d’âge des natifs, mais pas celle des immigrants. Ensuite, l’immigration de masse existe depuis bien plus longtemps en Ontario et en Colombie Britannique qu’au Québec. Cela fait en sorte qu’elle est beaucoup plus âgée.

Les données de l’Enquête nationale auprès les ménages (fichier 99-010-X2011026, entre autres) nous montrent d’ailleurs que 18,4 % des immigrants québécois âgés de 15 ans et plus ont 65 ans et plus, proportion qui atteint 22,2 % en Ontario et 23,0 % en Colombie-Britannique. Les données de l’EPA, elles, montrent que 60,2 % des immigrants québécois âgés de 15 ans et plus ont entre 25 et 54 ans, proportion qui n’atteint que 51,4 % en Ontario et 49,8 % en Colombie-Britannique. D’ailleurs, les études de Statistique Canada sur le marché du travail des immigrants utilisent presque toujours le principal groupe d’âge actif , soit la population âgée de 25 à 54 ans (voir par exemple cette étude) pour éviter les distorsions dues aux écarts démographiques importants entre les provinces.

emploi-immigrants3Le graphique ci-contre montre justement l’évolution du taux d’emploi des mêmes provinces pour les mêmes années, mais seulement pour les immigrants âgés de 25 à 54 ans. Il montre éloquemment la tricherie évidente du dernier graphique de la vidéo du PQ. S’il est vrai que le taux d’emploi des immigrants québécois âgés de 25 à 54 ans a augmenté de façon significative, ce dont il faut se réjouir, on voit aussi que l’écart entre ce taux au Québec et ceux de l’Ontario et de la Colombie-Britannique est encore immense.

La vidéo se termine avec une auto-gratification déplacée des mesures d’aide aux immigrants qui sont encore bien insuffisantes…

Données plus récentes

Les données désaisonnalisées de l’EPA diffusées vendredi dernier montraient que l’emploi estimé avait augmenté de 15 100 entre février et mars 2014, et de 31 400 entre mars 2013 et mars 2014 (hausse gonflée par le niveau d’emploi faible en mars 2013, mais passons…). La vidéo du PQ m’a donné l’idée de regarder les données sur les immigrants (tableau cansim 282-0101). Ces données sont des moyennes mobiles de trois mois (par exemple les données de mars 2014 sont en fait la moyenne des données de janvier, février et mars 2014), non désaisonnalisées. Ainsi, plutôt qu’une hausse de 31 400 emplois, ces données montrent une augmentation de seulement 13 400 emplois entre la moyenne mobile de trois mois de mars 2013 et celle de mars 2014. Mais, oh surprise, cette hausse de 13 400 emplois seraient décomposée en une hausse de 68 000 emplois chez les immigrants et des baisses de 44 600 chez les natifs et de 10 000 empois (baisse de plus de 20 %!) chez les résidents non permanents! Pourtant, malgré cette hausse de 68 000 emplois, l’estimation du taux d’emploi chez les immigrants aurait diminué de 0,2 point de pourcentage, soit de 56,5 % à 56,3 %! Comment est-ce possible? En raison d’une hausse de 115 600 de leur population adulte. Cette hausse correspondrait à une hausse de plus de 145 000 de leur population totale (115 600 / (100 % – 21 %) = 146 329), ce qui a encore moins de sens que la hausse estimée à 83 800 en 2013 dont j’ai parlé plus tôt.

Le graphique qui suit montre la hausse pour chacun des mois (en fait, des moyennes mobiles de trois mois) d’une année à l’autre entre mars 2007 et mars 2014.

emploi-immigrants4

Cette image est saisissante. Alors que la population adulte immigrante n’aurait augmenté en moyenne d’à peine 16 000 personnes par année entre juillet 2008 et mai 2013, elle aurait augmenté de près de 110 000 par année entre octobre 2013 et mars 2014! Comment est-ce possible?

Et alors…

En fait, il faut savoir que les estimations démographiques de la population adulte utilisées dans l’EPA ne viennent pas de l’enquête comme telle, mais de la Division de la démographie de Statistique Canada (information provenant du Guide de l’EPA et confirmée par courriel par un analyste de Statistique Canada à qui j’ai écrit pour ce billet…). Les écarts que j’ai indiqués (hausses de la population adulte) ne sont pas des estimations de la croissance de cette population, mais le résultat de la différence entre les estimations de chacune de ces années (je sais, ce n’est pas clair…). Or, Statistique Canada a probablement commencé en 2013 à baser ses estimations de la population sur les données du recensement et de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 plutôt que sur le recensement de 2006. C’est ce qui explique les grand écarts que j’ai montrés dans la croissance de la population immigrante. Je dois avouer que, même avec cette explication, j’ai un peu de difficulté à comprendre les faibles niveaux de hausse de cette population entre 2008 et le milieu de 2013. Mais bon, c’est comme ça…

Si Statistique Canada révise à chaque année les données désaisonnalisées de l’EPA, il ne révise qu’au cinq ans les données démographiques qu’il utilise pour pondérer les réponses à son questionnaire. Or, cette révision sera faite l’an prochain. On peut s’attendre à de grands changements dans les données sur les immigrants, notamment un équilibrage de la hausse de la population adulte entre 2007 et 2014! Si j’y pense, je vérifierai ça l’an prochain…

De leur côté, les auteurs de la vidéo du PQ ont-ils réalisé que les données qu’ils comparaient n’étaient en fait pas vraiment compatibles? Je n’en sais rien! Mais, à voir la sélection des données qu’ils ont retenues, je ne peux jurer de rien!

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