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La voix et l’influence des femmes

30 octobre 2014

VoixComme si je ne lisais pas déjà assez, j’ai ajouté à ma routine matinale la consultation d’un blogue économique que je ne regardais que sporadiquement auparavant, Economist View de Mark Thoma, professeur d’économie à l’University of Oregon. Ce blogue contient peu de billets de Thoma, mais fait plutôt le tour de textes économiques de sources diverses. C’est au cours d’une de ces consultations de routine que j’ai appris, par ce billet, que la Banque mondiale a publié récemment un livre portant sur la situation des femmes sur le plan mondial, livre intitulé Voice and Agency : Empowering Women and Girls for Shared Prosperity (Voix et agentivité : l’autonomisation des femmes et des filles pour une prospérité partagée; l’agentivité «est la faculté d’action d’un être; sa capacité à agir sur le monde, les choses, les êtres, à les transformer ou les influencer»).

Je n’ai pas lu tout ce livre (239 pages), mais seulement le sommaire (Overview, des pages numérotées 1 à 10), en plus de parcourir les sections qui me semblaient les plus intéressantes. Cela dit, cela permet de faire des constats intéressants, même si troublants…

Le contexte

Le livre commence par déterminer les principales barrières que les femmes doivent affronter pour avoir une chance de prendre leur place :

  • l’évitement des mariages à l’adolescence est associé à un niveau d’études plus élevé, à une fertilité plus basse, à une espérance de vie plus élevée et à des enfants en meilleure santé et qui, eux aussi, atteindront un niveau de scolarité plus élevé; or, la grossesse hâtive est encore trop répandue;
  • lorsqu’il y a plus de femmes élues, les politiques adoptées reflètent davantage les priorités des familles et des femmes; or, elles sont peu nombreuses parmi les éluEs;
  • la propriété et l’emploi augmentent le statut social des femmes et, par voie de conséquence, leur influence (agentivité) et leur rapport de force dans le ménage; or, elles sont relativement peu nombreuses à être propriétaires;
  • l’absence de violence, notamment conjugale, est bien sûr essentielle pour que les femmes se fassent entendre et puissent influencer leur environnement; or, celle-ci est encore bien trop présente.

Si la situation des femmes s’est améliorée au cours des dernières décennies sur ces plans, elle demeure bien loin de permettre la disparition de ces barrières. Je vais maintenant présenter quelques graphiques qui illustrent bien où elles en sont rendues sur ces plans.

Graphiques

Le premier graphique présente la proportion des femmes provenant de 54 pays (voir la liste dans le deuxième paragraphe du billet qui m’a mené vers ce livre), surtout pauvres, qui vivent des limitations d’agentivité dans trois domaines : manque de contrôle sur les ressources du ménage (c’est-à dire sans emploi rémunéré), tolérance de la violence conjugale et mariage avant 18 ans.

Voix1

Comme il y a beaucoup de chiffres dans ce graphique, je vais les présenter :

  • 42 % des femmes de ces pays sont sans emploi;
  • 51 % se sont mariées avant 18 ans;
  • 43 % tolèrent (traduction de «condones») la violence conjugale;
  • 31 % (8+12+11) vivent au moins deux de ces limitations;
  • 13 % les subissent toutes les trois;
  • seulement 21 % n’en vivent aucune.

Mais, ces données sont des moyennes et les moyennes sont plus souvent qu’autrement trompeuses… Voici d’ailleurs la situation dans le pays qui présente la pire situation, le Niger.

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Là, on peut voir que 45 % des femmes de ce pays subissent les trois limitations et que seulement 1 % n’en vivent aucune! Mais, cela veut aussi dire que la situation est moins déplorable que la moyenne dans d’autres de ces pays. Mince consolation…

Le dernier graphique que je présenterai dans cette section montre la corrélation entre la présence de ces limitations et le plus haut niveau de scolarité atteint.

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Alors que 79 % des femmes de ces 54 pays ont subi au moins une limitation, c’est le cas de 90 % de celles qui ont au plus une scolarité de niveau primaire, mais de 65 % de celles qui avait au moins l’équivalent d’un diplôme d’études secondaires (c’est déjà énorme!). Si 13 % des femmes subissent les trois limitations, c’est le cas de 18 % de celles qui ont au plus une scolarité de niveau primaire, mais de 5 % de celles qui avait au moins l’équivalent d’un diplôme d’études secondaires.

On peut toujours s’interroger sur la causalité de ces corrélations, mais il est clair que moins ces femmes sont scolarisées, plus elles subissent de limitations, mais aussi que moins elles subissent de limitations, plus elles sont scolarisées. Par exemple, un mariage à un jeune âge est sûrement une cause d’une scolarité plus faible, mais il est fort possible qu’une faible scolarité soit au moins en partie une cause de l’absence d’emploi rémunéré.

Et alors…

En feuilletant ce livre (sur l’écran), j’ai constaté qu’il contient bien d’autres éléments pertinents, notamment sur le niveau de contrôle sur la santé sexuelle et reproductive des femmes, sur leur participation politique, sur les données à développer pour mieux comprendre les facteurs les plus importants dans cette dynamique, etc. Par exemple, le prochain graphique montre que, si le niveau de présence des femmes dans les parlements nationaux augmente dans toutes les régions du monde, il demeure bien faible, avec à peine 22 % des postes élus, tout de même près du double de ce qu’on observait en 1997 (12 %).

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Et quel est le pays où cette proportion est la plus forte? Le Rwanda avec 64 % des postes élus! Par ailleurs, il n’y a en 2014 que 18 femmes parmi les chefs des États, soit 10 % d’entre eux et elles.

Et, ce n’est pas mieux dans d’autres postes d’influence. Ainsi, les femmes n’occupent que 27 % des postes de juges. Et quel est le pays où cette proportion est la plus élevée? La Sierra Leone avec un taux de 60 %!

Le livre nous apprend aussi que, dans 128 pays, il y a au moins une différence juridique entre les hommes et les femmes, allant de conditions différentes pour que les femmes obtiennent une carte d’identité officielle à des restrictions sur la possession ou l’utilisation de propriétés, l’établissement d’une cote de crédit et l’obtention d’un emploi. Et, ce n’est pas que dans des pays pauvres… Dans 15 pays, les femmes doivent avoir l’autorisation de leur mari pour pouvoir travailler. Dans 28 pays, les règles d’héritage ne sont pas les mêmes pour les hommes et les femmes. Et ainsi de suite…

Il est dommage que les médias n’aient pas souligné la parution de ce livre. En ayant appris la sortie, j’ai considéré que c’était important d’au moins mentionner son existence et de faire part de ses principaux constats, même si (ou parce que) ils sont loin d’être roses…

Citations de Karl Polanyi

27 octobre 2014

polanyiAprès de nombreuses tentatives infructueuses, la date de remise à la bibliothèque arrivant ou d’autres livres que je jugeais plus urgents à lire s’ajoutant sur ma pile, j’ai fini par passer au travers de La grande transformation de Karl Polanyi. Je tiens à insister sur le fait que ce n’est pas parce que ce livre ne m’intéressait pas que j’ai mis autant de temps à le lire, mais plutôt parce que je me disais que si j’ai attendu près de 70 ans avant de le lire (la première édition date de 1944), je pouvais bien attendre quelques mois de plus sans grande conséquence…

Ce livre est tellement riche qu’il est à peu près impossible à résumer. Alors, je vais plutôt, après avoir présenté rapidement le début du livre, me contenter de reproduire et commenter quelques citations, plutôt que de devoir dénaturer les démonstrations magistrales qu’il contient.

Le début

Polanyi attribue au début de son livre à la finance internationale (pour protéger ses investissements) la paix qui a régné une centaine d’années entre grandes puissances de 1815 à 1914. Cela n’a bien sûr pas empêché des guerres entre plus petits pays ou des guerres coloniales, car cela convenait aussi à la finance internationale pour accaparer de nouveaux marchés. Cette période de paix s’est concrétisée par des alliances entre les puissances, comme le Concert européen et la Sainte-Alliance, après la défaite finale de Napoléon et la fin de son empire.

Vers la fin de cette période, on a vu la formation de nouvelles alliances (dont la Triple Alliance entre entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie) qui ont mis fin à l’équilibre précédent, phénomène que Polanyi explique en bonne partie par la rupture de l’équilibre commercial. Il est certain que je simplifie ici à outrance, ce pourquoi je préfère m’en tenir à des citations pour la suite de ce billet!

Citations

Sur le marché autorégulérateur et l’impossibilité de la société à s’adapter aux changements majeurs et trop rapides qu’il a entraînés pour les êtres humains :

«Qu’il faille ralentir, si possible, un processus de changement non dirigé dont on estime l’allure trop rapide, de manière à sauvegarder le bien-être de la collectivité, voilà qui ne devrait nécessiter aucune explication détaillée. Ce genre de vérités courantes en politique sociale héritée des anciens, furent effacées au XIXème siècle de la pensée des gens instruits par l’effet corrosif d’un utilitarisme grossier, allié à une confiance sans discernement dans les prétendues vertus d’autocicatrisation de la croissance aveugle.»

Il n’a pas écrit cela le mois dernier, mais il y a 70 ans, je le répète!

Sur le changement : «Le rythme du changement comparé avec celui de l’adaptation décidera de ce qu’il faut tenir pour le résultat net du changement». Polanyi a écrit cette phrase à propos des résultats désastreux de l’enclosure des champs en Angleterre, champs auparavant cultivés par des paysans (enclosure : «l’appropriation par les propriétaires d’espaces préalablement dévolus à l’usage collectif»), enclosure qui a réduit un grand nombre de paysans à la misère, et de la révolution industrielle, qui a détruit le tissu social de l’époque, en transformant les paysans en moyens de production pour les entreprises (encore là, je dois simplifier…). De nos jours, on penserait plutôt aux conséquences du libre-échange sur le marché du travail (où les couturières victimes de la fermeture des usines de vêtements ne sont jamais devenues des ingénieures en aérospatiale). Il ne sert à rien à ces victimes des changements trop rapides de se faire dire que le marché autorégulérateur réglera la question à long terme, car à long terme, ils seront tous morts

Sur les conséquences de l’implantation du marché autorégulérateur qui ne tient pas compte du caractère social de l’être humain, ni de l’importance des relations sociales et des relations de réciprocité entre les humains :

«(…) la maîtrise du système économique par le marché a des effets irrésistibles sur l’organisation tout entière de la société : elle signifie tout bonnement que la société est gérée en tant qu’auxiliaire du marché. Au lieu que la société soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont encastrées dans le système économique.»

Le moyen devient la fin… et on oublie celle-ci ou on n’en tient plus compte.

Sur la hausse de la pauvreté; en plus de la restructuration de l’économie due au commerce international, à l’industrialisation et aux gains de productivité dans l’agriculture, Polanyi mentionne un autre facteur :

«Tant que l’industrie à domicile était complétée par les facilités et les commodités qu’apportaient un petit jardin, un bout de terre ou des droits de pâture, le travailleur ne dépendait pas entièrement de ses gains en argent».

Avec la perte de cet avantage en nature, le travailleur devenait complètement à la merci du travail salarié qui variait avec l’intensité du commerce (encore plus fluctuant à l’époque que de nos jours).

Sur les effets de l’abrogation des lois sur la pauvreté qui existaient en Angleterre avant la révolution industrielle : plutôt que de mettre fin à la misère comme les partisans de l’abrogation le pensaient, elle a plutôt mis fin à la compassion :

«Le mécanisme de marché s’affirmait et réclamait à grands cris d’être parachevé : il fallait que le travail des hommes devînt une marchandise. Le paternalisme réactionnaire avait en vain cherché à résister à cette nécessité. Échappés aux horreurs de Speenhamland [une des lois sur la pauvreté que Polanyi contestait et qui a été abrogée], les hommes se ruèrent aveuglément vers le refuge d’une utopique économie de marché.»

Sur la lutte des classes : Polanyi ne la nie pas, mais ne la définit pas comme Marx :

«Marx a lui-même suivi Ricardo en définissant les classes en termes économiques»

Il la voit plutôt en termes sociaux :

«les intérêts d’une classe se rapportent très directement au prestige et au rang, au statut et à la sécurité, c’est-à-dire que, primordialement, ils ne sont pas économiques, mais sociaux.»

Sur les lois sur la salubrité publique, la protection des travailleurs et autres lois du genre appliquées à l’époque en Angleterre, Polanyi affirme qu’elles ne sont pas uniquement le résultat d’une lutte entre les classes :

«C’est précisément parce que ce n’était pas les intérêts économiques, mais les intérêts sociaux de différentes tranches de la population qui étaient menacés par le marché, que des personnes appartenant à diverses couches économiques joignaient inconsciemment leurs forces pour faire face au danger.»

Sur l’utilisation de la faim comme arme pour créer un marché du travail, forcer des humains à «travailler» :

«Il n’y a pas de famine dans les sociétés qui vivent à la limite de la subsistance»

Sur les effets de la mondialisation des marchés : on pense souvent que la mondialisation des marchés est un phénomène récent. Or, parlant des conséquences de l’implantation des principes du libre-marché dans les colonies au XIXème siècle sur la relation de l’humain avec la terre, Polanyi écrit : «Le libre-échange international, si on le laisse faire, doit nécessairement éliminer les producteurs agricoles par grands contingents, et en quantité toujours plus grandes». Et cette tendance n’a fait que s’accentuer jusqu’à aujourd’hui, où les productions des pays pauvres servent de plus en plus aux besoins des pays riches (et de leurs entreprises) et de moins en moins aux populations locales.

Sur la montée du fascisme (puis du nazisme) en Europe :

«En réalité, le rôle joué par le fascisme a été déterminé par un seul facteur, l’état du système de marché.»

Polanyi a remarqué que le fascisme était un mouvement faible avant la débâcle de 1929 et est devenu dominant en Allemagne et en Italie par après. C’est tout le contraire de la thèse de Hayek (dont j’ai parlé dans ce billet), qui a écrit La route de la servitude deux ans à peine après la publication de La grande transformation!

Sur les différentes mesures pour contrôler le marché autorégulateur :

«Il y avait une ressemblance entre les régimes naissants, le fascisme, le socialisme et le New Deal, mais elle tenait uniquement à leur commun abandon des principes du laissez-faire.»

Pour savoir ce qu’il disait des différences, il faut lire le livre!

Sur la liberté, comme une réponse à Hayek (même si ce livre a été publié avant celui de Hayek) :

«Ils [les privilégiés] parlent d’esclavage [Hayek aussi, mais ajoute le concept de servitude] alors qu’en réalité tout ce qui est prévu, c’est d’étendre aux autres la liberté acquise dont ils jouissent eux-mêmes. Initialement, il se peut bien qu’on doive réduire leurs propres loisirs et leur sécurité, et, par conséquent, leur liberté, de manière à relever le niveau de liberté dans tout le pays. Mais, ce genre de déplacement, de remise en forme et d’extension des libertés ne devraient pas donner la moindre raison d’affirmer que la condition nouvelle sera nécessairement moins libre que l’ancienne.»

Plus loin, Polanyi prévoit même des mesures importantes pour assurer la liberté individuelle, un des objectifs auquel il tenait le plus :

«Ainsi, le droit à la non-conformité serait assuré, comme la marque d’une société libre. Aussi faut-il que l’on ne fasse pas un seul pas vers l’intégration dans la société sans en faire un vers plus de liberté; les mesures de planification doivent inclure le renforcement des droits de l’individu en société. (…) [Les droits des citoyens] doivent prévaloir contre toute autorité, qu’elle soit étatique, municipale ou professionnelle. En tête de liste doit figurer le droit de l’individu à un travail dans des conditions sanctionnées, quelles que soient ses opinions politiques ou religieuses, sa couleur ou sa race. (…) [La liberté personnelle] doit être soutenue à n’importe quel prix – même à celui de l’efficacité dans la production, de l’économie dans la consommation ou de la rationalité dans l’administration. Une société industrielle peut se permettre d’être libre.»

Difficile d’être plus clair!

Et alors…

Cet assemblage hétéroclite de citations tirées de ce livre ne permet bien sûr pas de rendre justice à sa profondeur et son actualité. Il permet tout de même de se faire une idée des sujets qu’il aborde et de la façon dont ils sont traités.

Mais, de quelle grande transformation Polanyi parle-t-il? Il parle de la fin du marché autorégulateur… De ce côté, Polanyi s’est trompé, comme on peut le voir par toutes les déréglementations adoptées depuis les années 1970, justement justifiées par la pseudo plus grande efficacité de l’autorégulation des marchés. Mais, plein d’événements, dont la crise actuelle débutée en 2007, montrent qu’il avait tout à fait raison dans ses critiques sur ses effets délétères!

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Sinon, il faut à tout le moins consulter les nombreux résumés et critiques pertinentes de ce livre. Le texte de Wikipédia est de belle tenue et assez complet (quoique fastidieux à lire). Rien ne vaut l’original! Celui-ci et celui-là, en anglais, montrent à quel point ce livre est toujours actuel et à quel point les analyses de Polanyi sont toujours pertinentes. Et, en cherchant un peu, on peut en trouver beaucoup d’autres. Un livre incontournable!

Une chose et son contraire

25 octobre 2014

dubucÇa fait un bon bout de temps que je n’ai pas commenté un texte d’un chroniqueur économique de La Presse. Se doutant que cela me manquait, Alain Dubuc m’a donné de la bonne matière mercredi dernier pour assouvir mon appétit de chroniques juteuses!

Un bon début…

Commentant une envolée du critique de la CAQ en matière de ressources naturelles, Gérard Deltell, qui aurait voulu que la réduction de 20 % des tarifs d’Hydro-Québec offerte aux entreprises par le gouvernement soit aussi accordée aux contribuables, M. Dubuc répond avec une certaine pertinence qu’il s’agit d’une proposition idiote, car «la comparaison entre les entreprises et les citoyens est boiteuse». Je dois ici lui donner raison, mais seulement sur le fait qu’on ne doit pas comparer des entreprises et des citoyens. En effet, mon approbation s’arrête là et ne s’applique pas à la suite de sa chronique…

Ça se gâte…

Il prétend que «Ce n’est pas un cadeau aux entreprises, mais un échange: on vous offre des rabais tarifaires, mais vous devez investir et créer des emplois» et ajoute que «le rabais industriel ne coûterait à peu près rien, en ce sens qu’on utilisera des surplus d’électricité qui, à l’heure actuelle, ne sont pas vendus, ou encore sont vendus à prix bas, par exemple pour les exportations.».

Bizarre, mais avec tous les contrats secrets d’Hydro-Québec, que ce soit avec les minières, les alumineries et on ne sait trop combien d’autres entreprises, on devrait s’attendre à ce que les investissements des entreprises explosent au Québec. Mais, c’est loin d’être le cas (voir le graphique 1 de la page numérotée 4 de ce document)… Mais, là, pense notre chroniqueur, c’est sûr que ça va aider! Et, sommes-nous certains que ces entreprises ne se verront pas accorder des crédits d’impôts, prêts garantis ou des subventions en plus de ces rabais? C’est pourtant rendu quasiment la norme au Québec (quand des entreprises ne laissent pas carrément aux citoyens du Québec le soin de réparer leurs dégâts…)! Bref, l’affirmation de M. Dubuc sur l’absence de coût lié aux rabais tarifaires d’électricité semble à tout le moins prématurée, sinon carrément naïve…

Contribuables et clients

«Une personne qui reçoit une facture d’Hydro-Québec n’est pas un contribuable, c’est un client. C’est un consommateur qui, à travers sa facture, paie pour un service. Comme il le fait pour Bell, Vidéotron ou Gaz Métro. Il est vrai qu’Hydro est une société d’État, mais cela ne change au rien au fait que chauffer sa maison, c’est la même chose, que ce soit à l’électricité, au gaz ou au mazout.»

Pas de problème ici. Mais, il faudrait qu’il maintienne cette observation et ses conséquences tout au long de sa chronique…

L’électricité la moins chère du continent…

«l’électricité est beaucoup moins chère qu’ailleurs, la moins chère du continent, deux fois moins qu’à Calgary, trois fois moins qu’à New York. Assez pour que l’on puisse dire qu’elle est carrément subventionnée.»

Ah oui? Pourtant, si Hydro-Québec a des surplus, c’est justement parce qu’il a plus de difficulté qu’avant à en exporter aux États-Unis, car le coût de production de l’électricité aux États-Unis a fondu en raison l’exploitation des gaz de schiste dans ce pays! M. Dubuc n’a-t-il pas dit plus haut que les surplus d’Hydro sont vendus à prix bas «par exemple pour les exportations»? Il ne devait plus s’en rappeler quatre paragraphes plus tard… Et, même si c’était le cas (que l’électricité québécoise soit la moins chère du continent, même si on doit accorder des tarifs spéciaux aux entreprises pour les attirer et même diminuer ces tarifs de 20 % par la suite…), comment comparer des marchés comme celui du Québec avec celui de Calgary où jamais l’électricité du Québec ne pourra se rendre? Si le pétrole peut voyager en bateau, par train ou dans des pipelines, ce n’est pas le cas de l’électricité! Désolé, mais on ne pourra jamais en exporter en Europe non plus!

«Comment défendre cela [que l’électricité soit «subventionnée»)? Parce que l’électricité de nos vieux barrages est peu coûteuse? C’est un argument qu’aucun pays avancé n’utilise. Il n’y a pas de rabais sur le pétrole en Norvège. Parce qu’une richesse collective dont dispose un pays doit se traduire en bénéfice collectif. Par exemple un fonds souverain, des provisions pour la dette, un fonds de développement.»

Si Hydro était une entreprise privée, ce à quoi M. Dubuc associe Hydro en parlant de clients plutôt que de citoyens, il serait un monopole et ses prix seraient fixés en fonction d’un niveau «raisonnable» de profit, ce qui est d’ailleurs la raison d’être de la Régie de l’énergie. Bref, il ne pourrait pas augmenter ses prix uniquement pour améliorer le rendement des placements de ses actionnaires comme M. Dubuc voudrait qu’Hydro le fasse pour financer son actionnaire unique, le gouvernement du Québec! Et, utiliser une mesure environnementale comme la décision de la Norvège de garder le prix du pétrole élevé même dans son pays pour justifier un prix élevé d’une source d’énergie propre comme l’électricité de source surtout hydro-électrique, il faut le faire!

Le déplacement de la consommation

«Une réduction des tarifs à la consommation n’aurait pas un tel effet. Elle donnerait une petite marge de manœuvre aux citoyens, mais au plan économique, cela ne ferait que déplacer la consommation: un peu moins pour la facture d’Hydro, un peu plus d’achats ailleurs.»

Ce n’est pas faux… de façon globale! Il laisse de côté le fait que ce serait les consommateurs (et citoyens) les plus pauvres qui profiteraient le plus de cette baisse et que les achats supplémentaires amélioreraient leur bien-être. Mais, il y a pire en termes de raisonnement. Quand il recommande une hausse des tarifs, il n’utilise pas la conséquence de son argument, soit qu’une hausse des tarifs d’électricité signifierait moins d’achats ailleurs et donc une baisse de bien-être et d’emploi dans les secteurs qui seraient touchés par cette baisse d’achats!

Et alors…

Ce genre de chronique m’horripile au plus haut point. Au-delà des valeurs bien différentes des miennes que M. Dubuc affiche (ça, ça ne me dérange pas), c’est l’incohérence continuelle de ce genre de chroniqueurs qui n’utilisent que les conséquences des faits qui cadrent avec leur idéologie en laissant de côté celles des mêmes faits qui iraient à leur encontre qui me font grincer des dents… et écrire ce genre de billet!

Les pyramides de la richesse

23 octobre 2014

crédit_suisseQuand j’ai entendu parler pour la première fois des inégalités de richesse à l’échelle mondiale (et non pas à l’intérieur de chaque pays), ce ne fut pas en lisant des études de Thomas Piketty, de l’OCDE ou du FMI, mais en lisant des textes qui citaient… le Crédit suisse, une entreprise financière, et de la Suisse, en plus! Un article du Devoir (et quelques-uns d’autres médias) de la semaine dernière a justement porté sur la version la plus récente de l’étude Richesse globale (le Global Wealth Report 2014) de la banque Crédit Suisse. Tous ces articles ont mis l’accent sur l’augmentation de 8,3 % de la richesse globale des ménages, mais, moi, ce n’est pas ce qui a retenu mon attention…

La première pyramide de la richesse

Le graphique qui suit illustre éloquemment la distribution des richesses sur notre planète.

crédit_suisse1

On peut y voir que :

  • les 0,7 % les plus riches, qui détiennent au moins l’équivalent de 1 million $ des États-Unis, possèdent 44 % des richesses;
  • les 8,6 % les plus riches, qui détiennent au moins 100 000 $, possèdent 85 % des richesses;
  • les 70 % les moins riches, qui détiennent moins de 10 000 $, possèdent moins de 3 % des richesses…

On peut (et on doit!) bien sûr questionner la méthode utilisée (un terrain en Inde «vaut» beaucoup moins qu’un terrain identique aux États-Unis, par exemple), déplorer que la notion de richesse utilisée est uniquement centrée sur la valeur monétaire, et s’interroger sur la validité et la comparabilité des données présentées dans ce rapport (voir la méthodologie à la page 43, qui n’explique pas grand chose, surtout sur l’estimation de la richesse non financière). Cela dit, peu importe ces questions, l’inégalité révélée par ces estimations demeure titanesque.

Une tarte qui n’est pas de la…

Le graphique qui suit montre la distribution des millionnaires (les 0,7 % les plus riches) par pays.

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Sans surprise, plus de 40 % de ces millionnaires habitent les États-Unis. Ce graphique étant assez éloquent par lui même, je n’ai pas grand chose à ajouter…

La pyramide de la richesse suprême

Finalement, la pyramide qui suit présente la distribution des richesses parmi les 0,7 % les plus riches.

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Cette nouvelle pyramide nous montre que la distribution des richesses est aussi inégale parmi les 0,7 % les plus riches que pour l’ensemble de la population. Ainsi, seulement 0,4 % des 0,7 % des plus riches (ou 0,0027 % de l’ensemble de la population) détiennent au moins 50 millions $. Pas assez précis? Le rapport ajoute que seulement 3,3 % des 0,0027 % de l’ensemble de la population (soit 0,000091 % du total, ou 4300 personnes) possèdent plus de 500 millions $. Notons que 49 % des 0,0027 % de l’ensemble de la population habiteraient les États-Unis. On ne précise toutefois pas la provenance des 0,000091 % les plus, plus riches!

Ici, les sources sont encore plus fragiles, se basant sur les classements de revues du genre Forbes. Mais, ne boudons pas notre malaise…

Et alors…

Que puis-je ajouter? Indécent, choquant, immoral, obscène, répugnant, les synonymes ne manquent pas. Mais, ce qui est encore plus indécent, choquant, immoral, obscène et répugnant, c’est que nos gouvernements (et la population) ne semblent pas plus pressés que ça de lutter contre ce scandale, cette honte, cette infamie, cette turpitude…

La route de la servitude

20 octobre 2014

servitudeDans un débat sur la droite, une personne avec qui j’échangeais a mentionné le livre qui influence le plus la droite libertarienne aux États-Unis, soit Atlas Shrugged de Ayn Rand (La grève, en français). J’ai aussitôt rétorqué que jamais je ne serais capable de lire ce roman qui fait l’apologie de l’égoïsme, et que, si jamais je me laissais convaincre par un livre influençant la droite libertarienne, je préférerais de loin lire La route de la servitude de Friedrich Hayek, économiste autrichien sur lequel j’ai déjà consacré un billet (en fait, à ses citations). Juste après, Ianik Marcil m’a fortement encouragé à lire ce livre, essentiel selon lui, et pas seulement pour bien comprendre la droite. Ce que je fis…

Introduction

Même si je savais par la rédaction du billet précédent que Hayek était obsédé par le totalitarisme, ce qu’on peut comprendre par sa jeunesse, la proximité de la Deuxième Guerre mondiale (ce livre est sorti en 1946) et la montée du stalinisme, je ne pensais pas qu’il l’était autant. En effet, Hayek a en fait écrit ce livre parce qu’il considérait que l’Angleterre était sur les traces du nazisme allemand en raison de la présence grandissante de politiques socialistes, comme en Allemagne 15 ans auparavant. Avec une telle prémisse, je craignais que ce livre soit totalement décroché de la réalité…

Les premiers chapitres

Pourtant, Hayek présente des valeurs pas toujours si différentes des miennes. Quand il a écrit rêver d’un monde «où l’homme peut au moins essayer de modeler son destin, où il a l’occasion de connaître plusieurs genres de vie et de choisir entre eux», j’y ai vu bien des points commun avec l’approche des capabilités d’Amartya Sen et de Martha Nussbaum! Disons que la ressemblance s’arrête à l’objectif, car les moyens pour l’atteindre ne sont pas du tout les mêmes. Quand il dénonce l’appui au laisser-faire des classiques (il écrit que «Rien, n’a sans doute tant nui à la cause libérale que l’insistance butée de certains libéraux sur certains principes massifs, comme avant tout la règle du laissez-faire»), je ne peux encore une fois qu’applaudir! On doit se rappeler que, s’il a enseigné à l’Université de Chicago les «pensées sociales», il a été refusé au très néoclassique département d’économie de cette université. Dans la même envolée, il ajoute qu’il est loin de rejeter l’intervention de l’État pour contrôler le fonctionnement des marchés :

«Pour un grand nombre de tâches essentielles, telles que la manipulation du système monétaire, ou le contrôle et la prévention des monopoles, pour un nombre plus grand encore de tâches à peine moins importantes dans d’autres domaines, les gouvernements possédaient d’énormes pouvoirs, en bien comme en mal. Il y avait toute raison d’espérer qu’en comprenant mieux les problèmes nous deviendrions quelque jour capables d’utiliser ces pou­voirs efficacement.»

Dans un chapitre qui suit, il précise justement ce qui nous différencie le plus, soit notre vision de la liberté. Pour la gauche, la liberté commence par l’égalité des chances, même si l’atteinte de cette égalité peut limiter celle des autres citoyens (très peu selon moi, et sans commune mesure avec celle qu’elle permet à la majorité de la population, énormément selon lui). Pour lui, ce concept de la liberté est plus une question de pouvoir où l’État utilise la coercition pour atteindre ses objectifs, ce qui constitue pour lui la route de la servitude. Il poursuit sa démonstration en associant l’hitlérisme au stalinisme (ce avec quoi je n’ai aucun problème, pas plus qu’en avait Camus dans L’homme révolté), puis le fascisme au socialisme. Cette thèse, une des plus importantes de ce livre, m’apparaît surréaliste… Notons ici que Hayek n’attribue aucun rôle au traité de Versailles dans la montée du nazisme en Allemagne, traité qui obligeait l’Allemagne à effectuer des remboursements énormes à la France et à la Belgique pour compenser les dommages de la Première Guerre mondiale. Ces remboursements furent pourtant une des causes principales de la période d’hyperinflation en Allemagne en 1923 et 1924, événement qui a porté les Allemands à se replier sur eux-mêmes, a donné un nouvel élan à leur nationalisme et les a incité à vouloir se venger. C’était d’ailleurs un développement que Keynes craignait dans son livre Les Conséquences économiques de la paix. Et, il ne parle pas plus de l’effet de la Grande Dépression. Mais, passons…

Il faut préciser que, pour Hayek, «le mot socialisme signifie abolition de l’entreprise privée, de la propriété privée des moyens de production et création d’un système d’«économie planifiée» où le chef d’entreprise travaillant pour un profit est remplacé par un organisme planificateur central.» et que planification (ou le planisme, comme il le dit) signifie «la direction centralisée de toute l’activité économique conformément à un plan unique, exposant comment les ressources de la société doivent être consciemment dirigées pour atteindre d’une manière déterminée un but déterminé » et non pas une planification générale par objectifs, ce que Hayek accepte et juge même parfois justifié. Avec une telle conception du socialisme, on peut mieux comprendre ses objections!

Par ailleurs, il est plus nuancé que bien des néolibéraux et mêmes que bien des libertariens sur le rôle de la concurrence, car il appuie une certaine intervention étatique : «L’usage efficace de la concurrence en tant que principe d’organisation sociale exclut certains types d’intervention coercitive dans la vie économique mais il en admet certains autres qui peuvent parfois l’aider considérablement, et exige même certains genres d’action gouvernementale.». Je dois avouer que j’ai été surpris de cette ouverture que je ne retrouve pas souvent chez les libertariens qui citent pourtant La route de la servitude à tour de bras! Par exemple, il donne à l’État un rôle dans, notamment :

  • les mesures de contrôle de la production;
  • l’interdiction de l’utilisation de produits toxiques;
  • la réglementation des sources de pollution et de la production agricole;
  • la limitation des heures de travail;
  • l’obligation d’offrir des installations sanitaires;
  • l’information sur la qualité des produits;
  • le contrôle les monopoles;
  • l’offre de services sociaux (il dit même plus loin «Chaque fois que la communauté peut agir pour atténuer les conséquences des catastrophes contre lesquelles l’individu est impuissant, elle doit le faire»);
  • l’investissement dans les infrastructures (dont routières).

En fait, son combat n’est pas en premier lieu de dénigrer l’action gouvernementale, mais de protéger la concurrence, source de la liberté individuelle. C’est là la limite qu’il impose aux interventions gouvernementales.

Le planisme

Hayek consacre ensuite plusieurs chapitres à s’attaquer au planisme. Je ne ferai que survoler cette partie du livre, car il y défonce selon moi des portes ouvertes. J’ignore si ce type de socialisme planificateur était aussi populaire à son époque qu’il le prétend (je ne connais aucun des auteurs qu’il cite pour illustrer ce type de socialisme), mais, je sais qu’il est quasiment disparu de nos jours. Il présente la concurrence comme la seule alternative au socialisme planificateur, et en vient même à opposer le collectivisme à l’humanitarisme, pratiqué selon lui que par les individualistes!

J’ai souvent été étonné par la structure de son livre. Il avance souvent des idées manichéennes, puis nuance par la suite. Il dit par exemple que «Dans le système de concurrence libre, basée nécessairement sur la propriété privée et l’héritage (peut-être pas forcément sur l’héritage), les chances ne sont évidemment pas égales». L’exclusion de l’héritage comme caractéristique de la concurrence libre m’a agréablement surpris, mais, malheureusement, il n’a pas élaboré sur cette question importante. Cela m’a bien sûr fait penser aux PKP de ce monde, dont les chances ne sont, de fait, pas du tout égales à celles des 99 %! Tout aussi surprenant, il ajoute ne pas être contre le fait «d’imposer certaines règles générales d’équité afin d’éviter de trop grandes inégalités et d’assurer une rémunération légitime du travail» Mais, là encore, il n’élabore pas… Accepterait-il aujourd’hui un salaire minimum de 15,00 $ et acceptait-il le taux marginal d’imposition supérieur à 90 % au Royaume-Uni à son époque (voir la «Figure 3» de la page numérotée 7 de ce document)? On ne sait pas… mais on peut en douter!

D’autres aspects de sa défense de la concurrence

En bon défenseur de la concurrence, Hayek s’oppose à toute forme de gestion de l’offre, aux syndicats, aux associations professionnelles et au contrôle de salaires; il voit ça comme un conflit entre l’indépendance et la sécurité, tout en reconnaissant (une autre nuance après une envolée intransigeante) qu’«Un certain degré de sécurité est indispensable à la sauvegarde de la liberté, parce que la plupart des gens ne consentent pas à supporter les risques qu’elle comporte.» Mais il se reprend vite en limitant les types d’intervention possibles (sans en nommer) : «Mais, pour assurer le succès de ces tentatives sans supprimer la liberté individuelle, il faudrait réaliser la sécurité sans exercer de pression sur le marché, en laissant libre jeu à la concurrence».

Après toutes ces nuances, il revient avec des affirmations sans appel. Par exemple, contredisant les socialistes sur la tendance inéluctable du capitalisme à créer des oligopoles et des monopoles, il prétend que les monopoles sont plutôt dus à la haine de la concurrence par la gauche et les syndicats! Les syndicats aimeraient les monopoles car ils peuvent se négocier des meilleurs salaires dans ce type d’entreprises. Disons que cette démonstration ne m’a pas convaincu! Que les syndicats tentent d’aller chercher une meilleure part aux travailleurs dans les profits injustifiés des monopoles, je veux bien, mais qu’ils les encouragent? Ouf…

Croyant que le planisme et le collectivisme qu’il percevait en hausse en Angleterre mènerait à une baisse du niveau de vie (entre autres parce que les hommes travaillant dans l’industrie de la guerre ne trouveraient plus d’emplois aussi bien payés), il lance que «Il y a une chose que la démocratie moderne ne supportera pas sans se désagréger : c’est la nécessité d’un abaissement du standard de vie en temps de paix ou même une stagnation prolongée des conditions économiques». Pourtant, il a écrit ce livre au début d’une période de croissance et de baisse des inégalités jamais vue depuis, les Trente Glorieuses. Il appelle plutôt au retour des valeurs anglaises du XIXème siècle, «l’indépendance et la confiance de soi, l’initiative individuelle et le sens des responsabilité, la confiance justifiée dans les actes de volonté libre, le respect du prochain et la tolérance envers les hommes et les mœurs étranges, enfin une saine méfiance du pouvoir et de l’autorité». Ah que c’est beau, le passé… Ce traditionalisme ancré sur un passé idéalisé me fait penser à un célèbre chroniqueur québécois…

Le gouvernement supra-national

Ce qui m’a le plus étonné dans ce livre, c’est l’appui de Hayek à une structure gouvernementale supra-nationale, regroupant dans un premier temps les pays industrialisés, mais ouvrant à long terme la porte aux autres pays. Cette forme de gouvernement mondial serait basé sur le fédéralisme. Elle ne se verrait accorder que des pouvoirs liés à des enjeux internationaux. Il n’est pas très précis sur la définition de ces enjeux, sinon ceux liés à la paix (enjeu primordial au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale), mais, dans le contexte actuel, on pourrait penser à la limitation des émissions de GES, à l’existence des paradis fiscaux, et, pourquoi pas, à la limitation de la concurrence fiscale, au dumping, et aux autres domaines faisant objet d’ententes internationales. Je mise personnellement davantage sur la coopération, qui serait de toute façon nécessaire pour l’établissement d’une telle structure et pour s’assurer du respect des ententes.

Il termine son livre en faisant l’apologie des petits pays dans lesquels la démocratie fonctionne, selon lui, beaucoup mieux. S’il était encore de ce monde, serait-il pour l’indépendance de l’Écosse et, pourquoi pas, du Québec?

Et alors…

Ce livre est déstabilisant, ne serait-ce que par ses transitions entre des affirmations sans appel et les nuances qu’il apporte ensuite. J’ai surtout sursauté par sa recommandation de donner quelques mandats à un gouvernement supra-national, voir mondial, ce qui va totalement à l’encontre de la vision des libertariens.

La vision de Hayek sur l’évolution politique et économique de l’Angleterre ne s’est jamais réalisée. Par exemple, le ratio de la dette de la Grande Bretagne sur son PIB est passée de plus de 250 % au sortir de la Deuxième Guerre mondiale à environ 50 % dans les années 1970 (voir ce graphique tiré d’un billet de Paul Krugman), et les inégalités y ont plongé. En effet, la part des revenus du 1 % le plus riche est passée de 22 % en 1910 à 13 % en 1945 et à 6 % dans les années 1970 (voir ce graphique de Thomas Piketty) sans que ce pays ne passe même proche de devenir totalitaire et sans qu’il revienne aux valeurs du XIXème siècle!

Alors, lire ou ne pas lire? Même si je trouve que ce livre a mal vieilli, il en vaut la peine. Il a mal vieilli, car son obsession du totalitarisme apparaît aujourd’hui complètement paranoïaque. L’opposition systématique qu’il fait entre l’individualisme et le socialisme planifié, malgré les nuances qu’il ajoute de temps en temps, néglige complètement un ensemble de systèmes intermédiaires, comme la social-démocratie des pays nordiques. Entre le planisme et le tout à la concurrence, et entre l’individualisme et le collectivisme, il y a notamment la coopération, que ce soit à l’intérieur d’un pays ou entre les pays.

Il en vaut la peine, car il nous montre un penseur beaucoup plus complexe et nuancé, et beaucoup moins néolibéral ou libertarien que ceux qui s’en revendiquent ne le laissent voir. Ne serait-ce que pour cela, je ne regrette nullement les quelques heures que j’ai consacrées à ce livre!

Les muselés

18 octobre 2014

muselésAu cours des derniers mois, j’ai publié deux billets portant sur l’attitude du gouvernement fédéral en matière scientifique. Dans le premier, j’ai montré les compressions de ce gouvernement dans les dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale et dans le personnel scientifique et technique, en spécifiant les ministères, agences et organismes les plus touchés. Dans le deuxième, je présentais un livre consacré aux conséquences de ces compressions. Malheureusement, même s’il était intéressant, j’ai trouvé ce livre incomplet, car, comme je l’écrivais, «il se concentre sur les initiatives de ce gouvernement dans le secteur de l’environnement (et de la pêche, mais ces secteurs sont intimement liés), effleurant à peine les autres domaines».

Quand le Devoir a publié un article (cadenassé pour les personnes qui ne sont pas abonnées…) la semaine dernière sur une nouvelle étude effectuée par Evidence for Democracy, organisme qui, selon son site Internet, prône l’utilisation transparente de la science et de la preuve (des faits?) dans les politiques publiques et les décisions du gouvernement, je me suis bien sûr précipité pour la lire! Cette étude, intitulée Can Scientists Speak? (Est-ce que les scientifiques peuvent parler?), comporte toutefois des limites. Elle est en fait une revue des politiques de communication à l’intention des scientifiques d’une quinzaine de ministères, agences et organismes fédéraux (ce n’est pas complet, mais satisfaisant de ce côté). Comme les auteurs le disent eux-mêmes, rien ne garantit que les pratiques correspondent vraiment à ces politiques, que ce soit positivement (ce qui serait étonnant) ou négativement (ce qui est plus probable, car l’imposition de règles restrictives en matière de communication a tendance à entraîner des comportements d’autocensure).

Principaux constats

Malgré ces réserves, l’étude est loin d’être sans intérêt. Les auteurs ont évalué les politiques des organismes fédéraux selon 14 critères regroupés en cinq grandes catégories :

  1. information accessible (sur un site Internet), à jour, claire et cohérente;
  2. transparence (communication ouverte entre le public et les employés) et rapidité (tant pour les demandes d’entrevues que pour la publication de communiqués de presse);
  3. protection contre l’ingérence politique (pas besoin d’approbation du personnel politique ou de spécialistes des relations publiques, textes scientifiques rédigés et vérifiés par du personnel scientifique, etc.);
  4. protection du droit des scientifiques à s’exprimer librement sur le sujet de leur recherche, tout en évitant de critiquer le gouvernement et en mentionnant que ces opinions ne sont pas nécessairement celles de l’organisme qui les embauche;
  5. protection des divulgateurs.

Je vais maintenant résumer les résultats selon ces 5 critères.

1. Les organismes fédéraux analysés présentent tous de l’information sur leur site Web. Par contre, tout n’y est pas, notamment leur politique de communication! Les auteurs accordent une note satisfaisante à la moitié des organismes, une note carrément mauvaise à trois d’entre eux et uniquement une bonne, soit au ministère de la Défense…

2. Officiellement, quatre organismes ont une note parfaite en matière de transparence, la moitié une note satisfaisante et trois une note mauvaise. Cela dit, les auteurs sont loin d’être convaincus que ces évaluations se maintiendraient dans la pratique! Ils donnent des exemples qui montreraient que l’accès direct aux scientifiques serait en fait beaucoup plus restreint que les politiques le prétendent.

3. Les notes sur l’absence d’ingérence politique vont de mauvaises à horribles pour tous les organismes, sauf pour la Défense nationale! Pour obtenir une réponse d’un scientifique, on doit fournir les questions à l’avance et les réponses doivent être approuvées avant d’être transmises, sauf à la Défense nationale. Pire, aucune politique ne prévoit que les scientifiques puissent consulter et corriger les réponses avant qu’elles ne soient transmises.

4. Les notes sur la libre expression des scientifiques (tout en tenant compte de leur devoir de réserve de ne pas critiquer le gouvernement et de ne pas engager l’opinion de l’organisme qui les embauche) sont les pires de l’exercice : elles vont aussi de mauvaises à horribles pour tous les organismes, mais sans exception, cette fois!

5. Sur la protection des divulgateurs, les notes sont en majorité parfaites, et au pire satisfaisantes. Cela est dû à la présence de clauses sur leur protection dans tous ces organismes, ce qui est normal, car cette clause découle d’une loi. Par contre, c’est sûrement un des cas où la différence entre la politique et la pratique est la plus grande, car, comme nous en informait cet autre article du Devoir :

«Le gouvernement conservateur ne respecte pas sa propre loi sur la protection des divulgateurs, qui l’oblige à faire le point sur la situation tous les cinq ans.

Il semble pourtant y avoir urgence d’agir, alors que le commissariat à l’intégrité n’a réglé que dix cas en sept ans. Et que ceux qui dénoncent des malversations au sein de l’appareil gouvernemental semblent plus vulnérables que jamais. Fonctionnaires mis à pied, rétrogradés, mis à l’écart, intimidés : sept ans après la promesse des conservateurs de protéger les dénonciateurs, la situation semble avoir évolué pour le pire.»

Au bout du compte, même sans tenir compte du fait que la réalité est moins rose que le contenu des politiques ici évaluées, les auteurs constatent que le total des notes qu’elles ont attribuées, qui résultent de la même méthode que celle qui est appliquée aux États-Unis, donnent pour tous les organismes des cotes inférieures à celles obtenues dans ce pays. Même en se comparant avec les plus faibles, on ne peut pas se consoler…

Et alors…

Cette étude ajoute une autre brique à nos connaissances sur la situation de nos scientifiques sous le régime conservateur. On n’y trouve toutefois pas de liste de projets, activités et recherches abandonnées ou réduites dans chacun de ces organismes, absence que je déplorais dans un précédent billet sur le sujet.

Par un hasard qui fait bien les choses, on m’a informé cette semaine (merci à Marie Brodeur Gélinas!) de l’existence d’un site qui, se basant sur différentes sources (principalement des médias), regroupe ce genre d’information sur les projets, activités et recherches abandonnés ou réduits non seulement à l’intérieur des organismes fédéraux, mais aussi par des organismes de la société civile qui ont vu leur financement diminuer ou même être éliminé. On y trouve aussi des témoignages de personnes qui ont été touchées par ces coupures ou qui ont été muselées. N’oubliez pas de cliquer sur les boutons « >Plus » pour accéder à la liste complète des cas recensés dans quatre catégories présentées. Malheureusement, la mise à jour des textes en français date d’environ deux ans, alors que les textes en anglais contiennent des mentions très récentes…

Même là, ce n’est pas complet, car bien de ces recherches abandonnées n’ont pas été annoncées. Cela dit, si le texte sur Statistique Canada élabore surtout sur les conséquences de l’abandon du formulaire long du recensement (sujet fondamental), il mentionne aussi bien d’autres enquêtes qui ont été soit abandonnées, soit grandement réduites (cette information n’est toutefois mentionnée que dans le texte en anglais…) :

  • l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR) (j’en avais parlé ici);
  • l’Enquête nationale sur la santé de la population (ENSP);
  • l’Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ);
  • l’Enquête sur le milieu de travail et les employés (EMTE);
  • l’Enquête sur les dépenses des ménages (EDM);
  • l’Enquête sur la commercialisation de la propriété intellectuelle dans le secteur de l’enseignement supérieur (ECPISES);
  • l’Enquête sur la gestion de la propriété intellectuelle (EGPI);
  • l’Enquête annuelle sur les industries de services (il y en a plusieurs, certaines encore actives, d’autres pas);
  • l’Enquête sur la sécurité financière (ESF).

Si on clique sur les liens de ces enquêtes, on verra qu’un grand nombre d’entre elles sont de fait inactives. Certaines ont été remplacées par d’autres enquêtes moins approfondies, d’autres pas du tout. Bref, l’attaque contre la connaissance est générale… Et, il y en a d’autres qui ne sont pas listées, comme l’Enquête auprès des jeunes en transition (EJET), aussi inactive. Et combien dont on n’a pas encore entendu parler?

Plus on en sait sur cette question, plus on déprime…

La langue d’enseignement au primaire et au secondaire

16 octobre 2014

Indicateurs linguistiquesC’est en cherchant tout autre chose sur le site Internet du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) que j’ai trouvé un document récent (publié en août dernier) intitulé Indicateurs linguistiques, secteur de l’éducation, édition 2013.

Faits saillants

Ce document nous fournit des données sur la fréquentation globale des écoles du secteur des jeunes à l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, ainsi que selon la langue d’enseignement, la langue maternelle et la langue d’usage, pour le Québec et pour l’Île de Montréal. On y fait au départ certains constats généraux :

  • le nombre total d’élèves au Québec a diminué de 39 % entre 1971-1972 et 2012-2013, passant de 1 635 039 à 995 260;
  • cette baisse fut de près de 36 % du côté de l’enseignement en français et de 60 % pour l’enseignement en anglais;
  • le nombre total d’élèves dans l’Île de Montréal a diminué de 46 % au cours de la même période, passant de 426 091 à 231 293;
  • cette baisse fut de près de 33 % du côté de l’enseignement en français et de 67 % pour l’enseignement en anglais.

La baisse globale de fréquentation (39 %) n’est pas surprenante puisque la population âgée de 4 à 16 ans, qui correspond à peu de chose près à celle qui fréquente des écoles à l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, a aussi diminué de 37 % entre 1971 et 2012, selon le fichier cansim 051-0001 de Statistique Canada. Par contre, cela vaut la peine de regarder de plus près les grandes différences de diminution entre l’enseignement en français et celui en anglais

Fréquentation selon la langue maternelle

Le graphique qui suit montre l’évolution du pourcentage des jeunes qui fréquentent l’école française du secteur des jeunes à l’éducation préscolaire, primaire et secondaire, selon la langue maternelle.

Indicateurs linguistiques1

Le graphique nous montre, sans surprise, que la presque totalité des jeunes de langue maternelle française a fréquenté de 1971-1972 à 2012-2013 l’école française (ligne bleue, entre 97,3 % et 98,9 %, selon les années, sans tendance notable). La proportion d’anglophones (ligne rouge) qui fréquentent l’école française a plus que triplée entre 1976 (en fait 1976-1977) et 2012 (en fait 2012-2013), soit de 8,2 % à 26,4 %. L’ampleur de cette hausse peut étonner, mais elle reflète le fait que, depuis l’adoption de la Charte de la langue française (Loi 101) en 1977, seuls les enfants dont les parents, un frère ou une sœur ont fréquenté l’école anglaise au Canada (y compris au Québec, bien sûr) et quelques autres exceptions, ont le droit de la fréquenter à leur tour. Les enfants d’anglophones qui arrivent au Québec d’un autre pays doivent donc presque tous fréquenter l’école française.

Finalement, la hausse la plus spectaculaire de fréquentation de l’école française entre 1971 et 2012 s’est observée chez les allophones, la proportion d’entre eux qui la fréquente passant de 14,6 % à 87,5 %. Cette hausse fut très rapide entre 1976 et 1993, et plus faible par la suite, ce qui est aussi une conséquence des règles de la Charte de la langue française.

Mobilité linguistique

Le document du MELS fournit aussi des données sur la mobilité linguistique, c’est-à-dire sur les élèves qui utilisent davantage une autre langue à la maison que leur langue maternelle. Si ces transferts sont proportionnellement peu nombreux chez les élèves francophones et anglophones, quoique la proportion d’élèves anglophones parlant français à la maison soit passée de 2,2 % en 1983-1984 à 5,1 % en 2012-2013, alors que la proportion d’élèves francophones qui parlaient anglais à la maison est demeurée inférieure à 1 % au cours de cette période, leur évolution chez les allophones montre un tout autre portrait, comme on peut le voir dans le graphique suivant :

Indicateurs linguistiques2

La ligne rouge nous montre que la proportion d’élèves allophones qui parlent anglais à la maison a presque diminué de moitié entre 1983-1984 et 2012-2013, passant de 21,5 % à 11.1 %. À l’inverse, la proportion d’élèves allophones qui parlent français à la maison (ligne bleue) a quadruplé, de 5,7 % en 1983-1984 à 22,8 % en 2012-2013. On peut donc penser que les dispositions de la Charte de la langue française n’influencent pas seulement la langue d’enseignement, mais ont probablement aussi un effet sur la langue parlée à la maison. La ligne jaune indique que ce n’est pas seulement la nature des transferts qui a été modifiée, mais aussi leur ampleur. Alors que ces transferts touchaient 27,2% des élèves allophones en 1983-1984, ils n’étaient observés que par 24,4 % d’entre eux en 1991-1992, proportion qui a atteint 33,9 % de ces élèves en 2012-2013.

Dit autrement, alors que seulement 21,0 % des transferts linguistiques des élèves allophones se faisaient vers le français en 1983-1984, cette proportion atteignait 67,3 % en 2012-2013. On peut toujours se demander si cette proportion est suffisante dans le contexte actuel, mais il demeure que c’est tout un revirement!

Et alors…

Je crois que personne ne sera surpris de l’impact de la Charte de la langue française sur la fréquentation de l’école française par les allophones. Par contre, je suis personnellement étonné de l’impact de la Charte sur la langue parlée à la maison.

Face à ce succès, certains voudraient qu’on étende l’application de la Loi 101 au cégep, voire à l’université J’ai déjà abordé cette question dans un billet datant de plus de trois ans. J’y présentais entre autres une étude du Conseil de la langue française qui montrait que «le pourcentage d’allophones fréquentant les cégeps français est en constante hausse depuis 1998 et que cette hausse s’est accélérée récemment». Cette étude ayant subi certaines critiques et commençant à dater (les données les plus récentes étaient de 2009), j’ai bien hâte qu’on ait accès à des données plus à jour!

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