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Dialogue sur l’anarchie

21 juillet 2014

Panarchie_pèrear un curieux hasard (mais en est-ce un?), je semble être attiré ces temps-ci par les livres portant sur l’anarchie… Peu de temps après avoir commenté le livre de David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, je vais ici présenter L’anarchie expliquée à mon père, de Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri.

Le contenu

Ce livre est présenté comme une discussion en continu entre Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), et Thomas Déri, père du premier, et homme de lettres (il a notamment dirigé le Salon du livre de Montréal et cofondé une librairie). Comme ce livre est écrit en un seul chapitre (toute une conversation!) et que les sujets abordés changent au gré de la progression de la discussion, il est assez difficile de résumer ce livre ou de s’attarder sur un des éléments soulevés, comme je le fais souvent dans mes billets portant sur des livres. Je vais plutôt me contenter de citer brièvement un certain nombre des sujets abordés, brièveté qui ne rendra bien sûr pas les nuances apportés dans le livre.

- anarchie et démocratie : Le livre commence lorsque le père demande au fils de lui expliquer ce qu’est l’anarchie. Le fils lui explique alors l’évolution de la signification du mot «démocratie», signification qui a été dénaturée avec le temps. Comme je traiterai de ce sujet bientôt quand je présenterai un livre précédent de Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot (que j’aurais dû lire avant celui-ci, mais le hasard de mes réservations de livres en a décidé autrement…), je vais passer vite sur ce sujet. Disons seulement que le sens de ce mot a longtemps été honni, car la vraie démocratie donne «trop» de pouvoir au peuple au détriment des élites, avant qu’on ne lui accole un nouveau sens correspondant à la démocratie représentative que nous vivons actuellement, forme de démocratie bien peu démocratique. L’anarchisme, qui fonctionne avec un mode de démocratie directe basée idéalement sur le consensus (voir le billet sur le livre de Graeber dont j’ai parlé plus tôt qui élabore sur la prise de décision par consensus), a donc en partie reçu sa réputation associée au chaos parce que, après avoir dénaturé le sens du mot «démocratie», on a cessé d’y associer le chaos pour plutôt l’accoler à l’anarchie…

- anarchie et anarchisme : Le fils, à la demande du père, distingue ensuite l’anarchie, l’expérience de vie sans chefs et autorité, de l’anarchisme, la philosophie ou l’idéologie des anarchistes.

- l’anarchie et l’entraide : La révolte contre les autorités n’exclut nullement l’entraide et la coopération, comme trop de gens le laissent penser, alors qu’elles sont au contraire au centre du fonctionnement des anars.

- anarchie et violence : Les médias et les pouvoirs sont bien habiles à associer l’anarchie à la violence, mais il demeure que celle-ci est bien plus présente dans d’autres idéologies.

- l’histoire de l’anarchisme : Le fils aborde l’histoire de l’anarchisme dans de nombreuses régions du monde.

- les différentes formes d’anarchisme : Si tous les anarchistes s’opposent à l’autorité, qu’elle soit étatique, capitaliste, religieuse, patriarcale, raciale ou même parentale, certains concentrent leurs actions sur des enjeux spécifiques. Malgré certaines démarcations un peu arbitraires, le fils parle entre autres (et principalement) de l’anarcho-communisme, de l’anarcho-syndicalisme, de l’insurructionnalisme, de l’anarchisme individualiste, de l’anarcha-féminisme et de l’anarcho-écologisme.

- l’influence des idées anarchistes : Même si l’anarchie a peu de possibilités de s’imposer, le fils pense qu’il est important de continuer à lutter et à présenter les idées des anarchistes. Par exemple, ces idées, portées aussi par d’autres, il est vrai, ont grandement contribué à améliorer le sort des travailleurs, des femmes, des LGTB et de biens d’autres communautés opprimées. Il reste bien du chemin à faire, mais l’avancement est indéniable. Il faut continuer. Je dois dire que je pense exactement la même chose de mon engagement dans Québec solidaire : il ne prendra probablement pas le pouvoir de mon vivant, mais ses interventions permettent de mettre sur la place publique des enjeux qui n’y seraient pas sans lui.

En plus de ces sujets, le livre aborde aussi :

  • la vision anarchiste de l’éducation des enfants;
  • la relation parfois ambiguë des anarchistes avec l’État (si tous les anarchistes vilipendent l’État et ses œuvres, certains, sans appuyer l’État providence, résistent à son démantèlement) et avec la démocratie représentative (la plupart prônent l’abstention aux élections, même si d’autres se sont déjà présentés à des élections et si certains ont occupé des postes de ministres);
  • la place accordée à la révolution;
  • les positions anarchistes à propos de la guerre (pacifistes en principe, certains ont quand même participé à des conflits armés);
  • la police (symbole du pouvoir et du monopole de la violence «légitime» de l’État, et plus que symbole du harcèlement des anarchistes) et les solutions à son abolition;
  • l’anarchisme et la religion (en principe incompatibles…);
  • les relations hommes-femmes;
  • l’embourgeoisement des syndicats;
  • l’anarchisme et le communisme;
  • l’anarchisme et le nationalisme.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Étrangement, alors que le mode d’écriture choisi par les auteurs, soit une conversation qui évolue sur plein de sujets dans un seul chapitre, laisse penser que sa structure puisse être défaillante (un défaut que je pardonne difficilement), ce n’est finalement pas du tout le cas. Je m’en suis encore plus rendu compte en rédigeant ce billet, ce livre est très bien structuré. Il enchaîne les sujets de façon logique, épuisant chaque sujet graduellement en les abordant sur tous leurs angles.

Avec le titre, je craignais l’opposition entre un père ignorant du sujet abordé, rempli d’appréhensions et de préjugés, et un fils militant et savant. Il n’en est rien. Ce père, sans connaître à fond le sujet abordé, est une personne ouverte, lettrée, empreinte de curiosité intellectuelle. Il relance bien son fils, le recentre sur le sujet lorsque celui-ci s’égare et est au bout du compte bien plus qu’un faire-valoir. Je pense d’ailleurs que le titre de mon billet représente mieux ce livre que celui que les auteurs (l’éditeur?) ont choisi.

Et surtout, ce livre est agréable à lire, informe bien sur l’anarchisme dans un langage accessible et fait le tour du sujet, en autant qu’on accepte qu’il s’agit d’un livre de vulgarisation. En tout cas, j’en connais plus sur le sujet qu’avant de le lire! Bref, oui, si on ne connaît pas trop bien l’anarchisme, il faut le lire. Des livres que j’ai lus sur le sujet, c’est sûrement un de ceux que je recommanderais en premier!

Assurance-emploi, les gagnants et les perdants

19 juillet 2014

 

La décision de la Cour suprême du Canada de juger valide la loi fédérale adoptée en 2010 qui prévoyait «la  fermeture rétroactive du Compte d’assurance-emploi et la création d’un nouveau fonds, sans y effectuer le transfert des sommes accumulées de 1996 à 2008 qui s’élevaient alors à 57 milliards $» a été à juste titre dénoncée par tous les mouvements progressistes du pays, que ce soit par les syndicats, des partis politiques ou les groupes qui représentent les chômeurs. Josée Boileau du Devoir parle d’un vol tandis que Ianik Marcil considère la loi adoptée en 2010 «purement immorale».

Je suis bien sûr en parfait accord avec ces dénonciations et ces analyses. Toutefois, mis à part de dire que les perdants sont les travailleurs ou les chômeurs (ainsi que les employeurs), je n’ai jamais lu d’analyse fouillée sur les gagnants et les perdants de cette loi.

Les perdants

Les perdants des 57 milliards $ pris dans la caisse d’assurance-emploi sont en général présentés en deux groupes : les travailleurs et entreprises qui ont cotisé 57 milliards $ de trop et les chômeurs. Pour moi, la question ne se pose pas, car les taux de cotisation n’ont pas augmenté au cours de la période où ces surplus se sont accumulés, ce sont les prestations qui ont diminué comme le montre clairement la vidéo et surtout la documentation (dont j’ai parlé dans ce billet) préparées par l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), le plus gros syndicat représentant les fonctionnaires fédéraux.

D’une part, le ratio entre le nombre de prestataires et le nombre de chômeurs est passé au Canada de 83 % en 1990 (période de récession, c’est vrai) à 42 % en 1998 (voir ce graphique), baisse qui s’explique surtout par trois changements :

  • hausse du nombre de semaines (ou d’heures maintenant) exigées pour recevoir des prestations;
  • forte augmentation des pénalités (jusqu’à l’exclusion complète) des personnes qui quittent un emploi volontairement ou sont congédiées pour inconduite (sans qu’aucune circonstance atténuante ne soit prise en compte);
  • diminution du nombre de semaines de prestations auxquelles les chômeurs ont droit.

En plus, le taux de remplacement du revenu a diminué de 66 % en 1971 (75 % dans certains cas) à 60 % en 1978, puis à 57 % en 1993 et à 55 % en 1994. En 1996, année du début des surplus en question, les critères d’admissibilité ont été établis en fonction d’heures travaillées et non de semaines, ce qui a fait diminuer énormément l’accessibilité au programme, surtout chez les femmes et les jeunes.

Bref, il est clair que les premières victimes de l’accumulation des surplus de 57 milliards $ ne furent pas les travailleurs et les entreprises, mais bien les chômeurs. Et, c’est triste à dire, mais même si la Cour suprême avait donné raison aux syndicats, cela n’aurait pas été eux qui auraient bénéficié du transfert des 57 milliards $ à la caisse d’assurance-emploi… Le gouvernement aurait pu aussi bien écouler graduellement cette somme en diminuant les cotisations des travailleurs et des employeurs, voire seulement celles des employeurs (par exemple en diminuant le niveau de leur contribution de 1,4 fois celles des travailleurs à la parité…).

Mais, on oublie souvent que les gouvernements provinciaux ont aussi perdu beaucoup avec ces réformes. Non seulement la baisse des prestations a-t-elle fait diminuer les impôts sur le revenu et les taxes à la consommation perçus par les provinces, mais elle a aussi fait augmenter le nombre de prestataires de l’aide sociale, quoique cette hausse soit moins importante qu’on ne le pense en général (dans ce graphique tiré de ce billet, on voit par exemple que la proportion de bénéficiaires de l’assistance sociale a à peine augmenté lors de la dernière récession), car les conditions d’accès à l’aide sociale sont très restrictives (pas trop d’épargne, pas de conjoint avec un revenu, entre autres). Mais, il demeure que ces effets, ajoutés à la baisse des transferts fédéraux à l’époque, ont contribué à fragiliser encore plus les finances publiques des provinces.

Les gagnants

Si on oublie parfois certains perdants, on ne parle carrément jamais des gagnants ou du coût d’opportunité. Si le gouvernement fédéral n’avait pas bénéficié de ces 57 milliards $ pour financer ses dépenses ou faire diminuer la dette, il aurait dû soit laisser augmenter la dette (ce qui aurait été presque impossible politiquement à l’époque) soit trouver cette somme ailleurs. Dans le premier cas, tous les contribuables (particuliers et entreprises) devraient aujourd’hui payer davantage pour un service de la dette (intérêts) plus élevé et dans le deuxième, les contribuables auraient dû payer davantage au cours de ces années!

En fait, en concentrant ces revenus excédentaires de 57 milliards $ sur les chômeurs, le gouvernement a évité aux autres contribuables d’y contribuer. Et qui a le plus épargné ainsi? Les personnes et entreprises qui ont des revenus sur lesquels on ne paie pas de cotisations d’assurance-emploi! Par exemple, le gouvernement aurait pu soit augmenter l’impôt sur le revenu des particuliers ou sur les entreprises, ou encore les taxes à la consommation (je simplifie…), ou ne pas les diminuer!

Le tableau qui suit montre la répartition par rapport au revenu de différents moyens de financer le gouvernement. Les données de ce tableau sont tirées des «Statistiques sur le revenu» des particuliers du Québec déclarés au gouvernement fédéral en 2011. J’ai dû prendre les données fédérales, car celles du Québec n’en fournissent pas sur les cotisations à l’assurance-emploi.

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Les deux premières colonnes de données montrent la répartition de l’ensemble des contribuables selon leur nombre et selon leurs revenus. La quatrième (Cotisations) montre que le financement par les cotisations est beaucoup moins régressif qu’on ne le penserait, car les plus pauvres en paient moins que leur part (8,0 % alors qu’ils gagnent 10,3 % des revenus et sont 38 % des contribuables), mais pas vraiment progressif, car les plus riches en paient beaucoup moins (8,0 %) que leur par des revenus (21,5 %). Mais, je montre cela pour la forme, car, de toutes façons, ce mode de financement est sans contredit un vol immoral.

La cinquième colonne montre que les baisses dans les prestations d’assurance-emploi sont vraiment régressives (notons que les données de cette colonne comprennent d’autres prestations non précisées, mais pas celles de l’aide sociale, ni pour accident de travail). D’une part, il est clair que les plus pauvres en touchent plus que leur part de revenus (80 % va aux personnes qui gagnent moins de 50 000 $ alors qu’elles ne gagnent que 44,1 % des revenus), d’autre part, les personnes qui n’en ont pas touché en raison des compressions sont sûrement encore plus pauvres, car, n’en ayant pas touché, elles ne sont pas comprises dans ces données!

La troisième colonne montre que le revenu des travailleurs autonomes, qui sont parmi les gagnants du financement par le détournement des surplus de la caisse d’assurance-emploi, est beaucoup plus concentré chez les plus riches (qui gagnent plus de la moitié de ces revenus même s’ils ne représentent que 4,5 % des contribuables et gagnent 21,5 % des revenus) que la rumeur publique ne le véhicule… Notons qu’une forte partie des médecins, autres professionnels et propriétaires d’entreprises font partie des travailleurs autonomes. Cela dit, il est vrai que les plus pauvres gagnent la même proportion de revenus provenant d’un travail autonome (10,2 %) que de toute autre source de revenu (10,3 %, tout revenus compris), y compris les transferts. Bref, la rumeur publique sur la pauvreté des travailleurs autonomes a un certain fondement…

Même si je ne les ai pas inclus dans le tableau, les revenus de dividendes et de gains en capital ne sont pas non plus cotisables à l’assurance-emploi. Or, les plus riches en gagnent une proportion gigantesque. On avait d’ailleurs appris dans ce billet que les 4,8 % des contribuables gagnant plus de 100 000 $ selon leur déclaration de revenu provincial accaparaient 72,1 % des gains en capital et 63,6 % des dividendes. D’autres grands gagnants qui ont profité de la misère des perdants…

Et alors…

J’ai écrit ce billet simplement pour montrer que, si on parle fréquemment des perdants du détournement de 57 milliards $ de la caisse de l’assurance-emploi, on ne parle jamais des gagnants, et, oh surprise, ce sont les plus riches de la société… Cela dit, même si ce n’était pas le cas, ce détournement demeurerait un vol et serait toujours immoral, mais il s’adonne qu’en plus, quel hasard, ce sont les plus riches qui y ont gagné le plus. Vous devez en être surpris…

 

L’OCDE et le torticolis

17 juillet 2014

ocde_torticolisAu cours des dernières années, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) m’a surpris à de nombreuses reprises. J’ai d’ailleurs souligné depuis deux ans le caractère relativement progressiste de plusieurs de ses prises de position et recommandations, notamment à propos :

À ma connaissance (et selon Google actualité), les médias québécois n’ont pas parlé de l’étude que je vais présenter dans ce billet. J’en ai pris connaissance grâce à un statut Facebook de Nicolas Zorn (et de Gabriel Monette par après) portant sur un article du Guardian, article dur pour cette étude, mais pas assez à mon goût!

L’étude

Cette étude, intitulée en français Un nouveau virage à prendre : les grands enjeux des 50 prochaines années, est assez déconcertante. Elle est essentiellement classique, mais tente maladroitement d’insérer quelques éléments plus progressistes.

Elle est classique, car son scénario pour les 50 prochaines années ne fait que maintenir les tendances actuelles et est, selon sa version anglaise (plus longue), basée sur un modèle d’équilibre général calculable, le genre de modèle que j’ai descendu en flamme dans ce billet portant sur la préférence de Luc Godbout pour les taxes à la consommation au détriment des impôts sur le revenu. Elle se veut aussi progressiste en parlant du problème des inégalités de revenus et des contraintes environnementales, mais sans que ces facteurs ne modifient ses prévisions. En fait, dans la version anglaise, les auteurs précisent clairement que ces facteurs ne font pas partie de leur scénario de base, car celui-ci repose sur l’hypothèse que les principaux effets du réchauffement climatique auront lieu après 2060, même s’ils parlent plus loin, comme on le verra, d’effets importants qui auraient lieu bien avant (c’est probablement déjà commencé!) et qu’ils prévoient que les émissions de gaz à effet de serre doubleront entre 2010 et 2060! Rappelons que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) considère que, pour maintenir la hausse des températures à 2 degrés entre son niveau de 1990 et 2100 (ce qui occasionnerait déjà des impacts importants), il faudrait «réduire d’ici 2050 de 40 à 70% les émissions mondiales de GES». Eux les font doubler sans inclure de conséquences dans leur scénario! Comprenne qui le pourra…

Le scénario de l’étude prévoit en outre une baisse de la croissance économique mondiale (de 3,6 % par année au cours de la décennie actuelle à 2,4 % au cours de celle des années 2050 à 2060), baisse due essentiellement au vieillissement de la population des pays industrialisés. Ce taux semble bien faible, mais il ferait plus que quadrupler le PIB mondial (hausse de 350 %) entre 2010 et 2060! Les auteurs ont-ils déjà entendu parler de l’épuisement des ressources, des problèmes de production alimentaire, des pénuries d’eau potable et de l’acidification des océans, pour ne mentionner que quelques-unes des contraintes à la croissance infinie qu’ils semblent trouver possible?

En plus, comme la croissance serait plus forte dans les pays en développement et émergents (on prévoit même que le PIB par habitant de la Chine rejoindra celui des États-Unis en fin de période!), les auteurs s’attendent à une diminution de l’immigration des pays pauvres vers les pays riches, car leur population pourra bénéficier d’un niveau de vie s’approchant du leur. J’en suis resté bouche bée… Comment les auteurs peuvent-ils s’inquiéter du réchauffement climatique et ne prévoir aucune migration environnementale (en fait, ils en parlent, mais comme un «risque» non intégré au scénario…)?

Et le commerce international continuerait de croître plus vite que le PIB (qui ferait plus que quadrupler, je le rappelle) malgré l’épuisement graduel des réserves de pétrole… Je cite (page numérotée 4) : «Le ratio exportations/PIB augmentera en moyenne de 60 % entre 2010 et 2060, et des économies relativement fermées (et de taille importante) comme les États-Unis et le Japon seront aussi ouvertes en 2060 que l’est le Royaume-Uni aujourd’hui». Comment cela se passera-t-il? (page 5) «les structures de production des économies émergentes ressembleront de plus en plus à celles des pays de l’OCDE». Mais, comment cela pourrait-il se faire avec les besoins énergétiques et d’autres ressources que cela exigerait? On ne le dit pas. Les modèles d’équilibre général n’ont aucun besoin de la réalité pour prévoir n’importe quoi!

Et, ce n’est pas tout… «la part des États-Unis dans les exportations mondiales d’énergie pourrait tripler d’ici 2060, tandis que sa part dans les exportations agricoles pourrait passer de 18 % à 25 %». Où les États-Unis prendront-ils cette énergie? D’accord, le pétrole de schiste permettra aux États-Unis de s’autosuffir d’ici 2030 à cet égard, mais comme la production d’un gisement de pétrole de schiste a une durée de vie plus courte que celle d’un gisement de pétrole conventionnel et comme les États-Unis procèdent à un forage intensif de ce pétrole, il est loin d’être prudent de prévoir une hausse de la production d’ici 2060 qui garantirait non seulement leur autosuffisance, mais qui en plus permettrait qu’ils en exportent (ce qui est d’ailleurs interdit actuellement, sauf vers quelques pays, dont le Canada). Et, les auteurs n’ont-ils pas entendu parler des conséquences du réchauffement climatique sur les sécheresses dans les états agricoles des États-Unis : «Vagues de chaleur, inondations et ouragans plus fréquents dans les régions du Nord-Est, sécheresses et pénuries d’eau dans le Sud-Est, baisse des rendements agricoles dans les Grandes Plaines»? Bon, ils parlent d’environnement, et même de ses «risques», mais, comme mentionné plus tôt, n’en ont pas tenu compte dans leur modèle…

Ne reculant devant aucune difficulté, cette étude prévoit aussi :

  • une polarisation des emplois et donc un accroissement des inégalités de revenus (sans réaction des populations qui accepteront cette injustice calmement…);
  • que «les atteintes à l’environnement devraient continuer de s’accumuler dans l’hypothèse de politiques inchangées» (mais, si elles changeaient, leur scénario s’effondrerait, tandis que si elles ne changeaient pas, leur scénario n’aurait aucun sens…);
  • que «Si les politiques de réduction des émissions polluantes restent inchangées ou inefficaces, les conséquences économiques de plus en plus lourdes de la dégradation de l’environnement due entre autres au changement climatique devraient entraver la croissance avant même 2060» (idem);
  • que «D’ici 2060, les émissions de gaz à effet de serre auront doublé par rapport à 2010 et les atteintes à l’environnement causées par exemple par la baisse de la productivité agricole et l’élévation du niveau des océans pourraient avoir fait reculer le PIB de 1.5 % à l’échelle mondiale et de plus de 5 % en Asie du Sud et du Sud-Est» (re idem); en plus, «Ces estimations ne prennent pas en compte la montée en flèche des coûts de santé et des pertes de productivité imputables à la pollution locale dans nombre de pays. Les risques d’événements climatiques catastrophiques seront plus élevés, et l’augmentation de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère jusqu’en 2060 causera de nouveaux dommages à l’environnement» (l’ai-je dit? Idem!);
  • que l’accès au crédit serait rendu plus facile et le système financier plus stable (qu’il est beau le monde des modèles d’équilibre général!)…

Elle recommande dans ce contexte :

  • que la réglementation du marché du travail soit «assouplie»;
  • que l’âge donnant droit à la pension de retraite soit fortement augmenté; pire la version complète définit la population en âge de travailler comme étant celle âgée de 15 à 74 ans!
  • qu’il faudra établir un arbitrage («trade-off», dans la version anglaise) entre l’équité et la croissance face à la hausse des inégalités, ignorant les conclusions d’une récente étude du FMI (dont j’ai parlé dans ce billet) qui associe au contraire une croissance plus forte et plus longue à une plus grande égalité; mais, comme ce n’est pas ce que la théorie derrière les modèles d’équilibre général postule, les auteurs préfèrent la théorie à la réalité;
  • pour garantir une plus grande égalité des chances et favoriser une baisse des inégalités, qu’il faudra augmenter la participation des jeunes aux études supérieures, mais aussi hausser les droits de scolarité (euh…) pour tenir compte de la fragilité des finances publiques;
  • point plus positif, que les États coopèrent mieux entre eux, tant pour lutter contre le réchauffement climatique (tout en prévoyant le doublement des émissions de gaz à effet de serre, je le rappelle) que pour éviter la concurrence fiscale qui, au bout du compte nuit à tous (comme je le dis depuis longtemps…).

Bon, il y en a d’autres, dont l’augmentation des taxes à la consommation, la baisse des impôts (pas étonnant, les auteurs utilisent le même modèle que Luc Godbout), et la hausse des taxes sur la richesse (ça, ça me va!), mais j’arrête là…

Et alors…

En plus des contradictions que j’ai soulignées, des incohérences du scénario utilisé et de la décision douteuse de baser un scénario sur un modèle théorique qui a été maintes fois démoli (ce modèle est d’ailleurs une des idées zombies dénoncées par John Quiggin dans son livre Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure…), les auteurs mentionnent au début de leur étude qu’elle «ne doit pas être considérée comme une prévision, mais seulement comme une description des nouveaux défis que ces tendances pourraient générer, tant au niveau national qu’international, si elles devaient se poursuivre».

Ouf, ce ne sont pas des prévisions, seulement un scénario de maintien de tendances, mais on ne se gêne pas pour fournir des prévisions à deux chiffres significatifs (même si ce ne sont pas des prévisions), on fait varier ces non-prévisions par pays et on écrit le tout sans conditionnel! Et, bien sûr, on ne dit mot de ce «détail» dans son communiqué de presse, pour être bien certain que les journaux ne tiennent pas compte de cette réserve méthodologique! Et on se permet sur cette base qu’on sait plus que fragile de conseiller de hausser les droits de scolarité, d’assouplir les lois du travail (les employeurs seraient plus portés à embaucher des travailleurs moins bien protégés, peut-on lire à la page 44 de la version anglaise), d’augmenter l’âge du versement des prestations de retraite et de favoriser une plus grande libéralisation du commerce international (je n’avais pas tout dit!).

J’ai senti tout au long de la lecture des deux versions que j’ai lues un malaise palpable. On dirait que les auteurs ont appliqué leur modèle d’équilibre général comme de gentils économistes bien formés à l’école classico-mathématique et qu’ils ont réalisé que leurs résultats n’avaient aucun sens. Ils ont alors tenté de les rendre un peu plus réalistes en glissant quelques réserves sur les inégalités (bien peu) et sur les contraintes environnementales (beaucoup plus, mais pas assez). Dans mon cas, tout ce qu’ils ont réussi à faire au bout du compte, c’est à me donner le torticolis à force de les regarder virer d’un bord et de l’autre!

Le projet de la démocratie

14 juillet 2014

démocracie_GraeberJ’ai déjà écrit deux billets sur des textes de David Graeber. Dans le premier, je manifestais ma déception devant les nombreux raccourcis qu’il a pris dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire, tout en soulignant certains points positifs. Dans le deuxième, portant sur un texte provocateur sur les emplois inutiles (ce qu’il appelait les Bullshit Jobs…), je déplorais encore une fois son manque de nuance, tout en reconnaissant qu’il avait mis le doigt sur une question importante, malheureusement abordée de façon malhabile.

Ces expériences mitigées ne m’ont pas découragé. C’est quand même avec des attentes limitées que j’ai commencé à lire Comme si nous étions déjà libres, titre qui n’a rien à voir avec celui de la version originale du livre et qui est beaucoup mieux adapté au contenu du livre, soit The Democraty Project : A History, a Crisis, a Movement (Le projet de la démocratie : une histoire, une crise, un mouvement).

Le contenu

- Occupy Wall Street (OWS)

La première partie du livre porte sur l’implication de David Greaber dans l’aventure de Occupy Wall Street dont il fut un des instigateurs (fait que j’ignorais). Il y raconte les premières rencontres de planification, les contributions nombreuses d’autres personnes et organisations (parfois positives, parfois négatives, notamment lors de tentatives de récupération), les confusions, le choix des lieux, les succès, les infiltrations, la répression, les tactiques policières (et comment y faire face) et les tentatives de déstabilisation des autorités. Cette histoire est absolument passionnante! Voir de l’intérieur les aléas d’un événement historique dont on a entendu parler que de l’extérieur, avec les interprétations souvent idéologiques des journalistes et autres commentateurs, est tout simplement captivant.

- les suites à OWS

Greaber analyse par la suite les facteurs qui ont permis la réussite de OWS. Il aborde dans cette partie :

  • la couverture journalistique beaucoup plus positive que lors de mouvements de contestation pourtant semblables (comme lors des manifestation altermondialistes à Seattle, Québec ou ailleurs, où les militants étaient constamment associés à des «casseurs»);
  • la popularité du mouvement qui s’est étendu à la fois géographiquement (dans plus de 400 villes) et socialement (chez les étudiants, les travailleurs jeunes et plus vieux, certains intellectuels, etc.);
  • la pertinence du thème retenu (Nous sommes les 99 %) dans un contexte d’augmentation des inégalités, thème qui touche des citoyens de toutes les classes sociales (sauf une…);
  • le refus du mouvement Occupy de formuler des revendications spécifiques;
  • et bien d’autres facteurs impossibles à tous résumer ici.

Le reste du livre porte sur les diverses formes de démocratie, la vision fort disparate que diverses organisations en ont, le fonctionnement de la démocratie directe, la place de l’anarchisme dans la démocratie et différentes façons d’implanter le changement nécessaire à un fonctionnement véritablement démocratique de la société. À propos de l’imprécision des propositions présentées pour implanter un tel système et des reproches souvent entendus à cet égard, Graeber fait cette remarque intéressante :

«Depuis quand le changement social s’est-il produit selon un plan détaillé? Ce serait comme affirmer qu’un cercle étroit de visionnaires florentins a conçu à la Renaissance cette chose appelée «capitalisme», qu’il en a élaboré tous les détails, jusqu’au fonctionnement de la bourse et des usines, puis qu’il a mis en œuvre un programme pour le concrétiser. En fait, l’idée est si absurde qu’il y a lieu de se demander comment on en est venu à s’imaginer que le changement puisse se produire ainsi.»

Plutôt que d’effleurer chacun de ces sujets, je me concentrerai ici sur une partie spécifique du livre qui traite d’un sujet bien populaire (et bien galvaudé!) au Québec, le consensus.

- le consensus

On associe (trop) souvent la démocratie au seul vote majoritaire. Si ce type de consultation est parfois nécessaire, Graeber lui préfère la plupart du temps la recherche de consensus. Il ne lui donne pas le sens d’unanimité, comme trop de personnes le perçoivent, mais avance plutôt que «L’essence du processus consensuel est simplement de permettre que chacun ait droit à un poids égal dans les décisions et que personne ne puisse être tenu de respecter des décisions auxquelles il s’oppose». Pour atteindre cet objectif, Graeber propose quatre principes :

  • quiconque considère avoir quelque chose d’important à dire sur une question doit pouvoir s’attendre à ce que son point de vue soit pris en considération;
  • quiconque émet de fortes réserves ou objections doit pouvoir s’attendre à ce qu’elles soient prises en considération et qu’elles soient abordées dans la version finale de la proposition;
  • quiconque sent qu’une proposition contrevient à un principe fondamental partagé par le groupe devrait pouvoir y apposer son veto (que l’auteur appelle aussi «blocage»);
  • personne ne devrait être forcé d’accepter une décision à laquelle il n’a pas consenti.

Ces principes répondent aux objections les plus importantes qu’on peut avoir au fonctionnement de la démocratie directe. Par exemple, le troisième principe élimine le danger de la dictature de la majorité. Il permet par exemple de bloquer toute décision compromettant les droits des minorités. Graeber ne serait peut-être pas d’accord avec moi, mais ce principe est pour moi le pendant des chartes des droits. En plus, ces principes permettent de ne pas seulement chercher une majorité, mais bien de débattre et de tenir compte de l’intensité et de la pertinence des accords et désaccords sur les sujets abordés.

Malgré la clarté de ces principes, leur application n’est pas des plus faciles. Graeber mentionne d’ailleurs que l’application de ces principes peut prendre différentes formes selon les désirs des participants, le type de groupe (syndicat, association étudiante, groupe de citoyens, etc.) et sa taille. Le vote n’est pas exclu, notamment pour traiter des questions d’organisation (heure et lieu des assemblées, par exemple), que ce soit comme vote indicatif (que l’auteur, ou le traducteur, appelle une «prise de température») ou décisionnel.

L’auteur présente ensuite de nombreux exemples d’application, insiste sur l’importance de l’adhésion des membres d’un groupe aux principes adoptés et met en garde contre les abus de procédures (utilisations injustifiée du blocage, par exemple). Dans un grand groupe, un bloc peut par exemple être renversé avec une majorité accrue, aux deux tiers ou même à 90 %, si le groupe en décide ainsi. On peut aussi prévoir des exclusions du groupe des personnes qui n’en partagent pas les valeurs (cas d’infiltration ou autres).

Graeber termine cette section du livre en répondant à certaines questions d’application, entre autres sur les moyens à prendre pour qu’une petite clique ne prenne pas le contrôle d’un groupe (par exemple en alternant l’animation et l’organisation des réunions), éviter les abus de procédure, encourager la créativité, rendre les assemblées amusantes, déléguer des fonctions, etc.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Comme mentionné plus tôt, je n’avais pas de grandes attentes pour ce livre. En plus, il est bizarrement structuré, passant souvent d’un sujet à l’autre dans une même page. Pourtant, j’ai bien aimé. Tout d’abord, les sujets présentés m’ont grandement intéressé. Je saisis entre autres beaucoup mieux le fonctionnement des assemblées en démocratie directe, ses limites et surtout ses possibilités. Ensuite, Graeber est un bon conteur, ce qui rend ce livre très agréable à lire. Oh, j’ai bien grincé des dents quelques fois en raison de la présentation douteuse de certaines données, mais comme ce livre ne porte pas comme tel sur ces données, ça ne m’a finalement pas dérangé tant que ça.

Alors, oui, ce livre vaut la peine d’être lu!

Une image sur l’inflation

12 juillet 2014

désinformation_inflationL’image qui accompagne ce billet circule depuis un bon bout de temps sur Internet. J’ai dû la voir apparaître des dizaines de fois sur mon fil de nouvelles Facebook. Elle est accompagnée d’un message disant qu’il est impossible de vivre avec le salaire minimum. Elle laisse penser que si ce salaire est insuffisant, c’est en premier lieu en raison de l’inflation.

Inflation

- démagogie

Cette image et son message m’indisposent pour plusieurs raisons, même si je suis bien d’accord que le salaire minimum n’est pas assez élevé pour vivre dignement avec ce seul revenu. Tout d’abord, elle est démagogique. En effet, j’ai de forts doutes qu’on pouvait remplir un gros panier d’épicerie avec 20,00 $ en 1998, mais, de toute façon, il est carrément mensonger de montrer qu’on pouvait en 2013 à peine acheter un quart ou un cinquième de ce qu’on pouvait acheter en 1998 avec ce même montant. Le ficher cansim 326-0020 nous montre en effet que le prix des aliments achetés au magasin a augmenté de 47 % entre 1998 et 2013, pas de 300 % ou 400 %! Soyons clair, j’ai moi-même écrit un billet pour dénoncer le fait que les prix augmentent plus vite dans les produits les plus consommés par les plus pauvres (notamment les aliments et le transport en commun), mais ils n’ont quand même pas quintuplé en 15 ans! La réalité est déjà assez déplorable sans en ajouter…

Évidemment, cette image est liée à la situation aux États-Unis, pas au Québec. Mais, cela ne change pas grand chose, car le taux d’inflation y est similaire (hausse de 43 % des prix entre 1998 et 2013).

- mauvaise cible

En accusant l’inflation d’être responsable du fait que le salaire minimum ne suffit pas pour vivre dignement, on oublie que le principal responsable de cette situation n’est pas l’inflation, mais l’insuffisance du salaire minimum! Mais, encore pire, ce type d’accusation endosse un mythe véhiculé par la droite depuis les années 1980 pour justifier ses politiques de lutte à l’inflation, entre autres responsables des récessions du début des années 1980 et 1990 et des politiques d’austérité de la Banque centrale européenne (BCE), soit que toute inflation est nuisible à l’économie et désavantage plus les pauvres que les riches. C’est pourtant l’inverse! Sinon, pourquoi la droite financée par les riches accorderaient tant d’importance à la lutte à l’inflation? Pourquoi le mandat de la BCE est-il de contrôler l’inflation et pas du tout de contrer le chômage?

Non seulement la lutte à l’inflation fait augmenter le chômage, mais une inflation élevée nuit en premier lieu aux personnes qui vivent des intérêts sur leur richesse, donc aux plus riches, comme Paul Krugman l’a bien expliqué dans son livre Sortez nous de cette crise…maintenant! dont j’ai parlé dans ce billet. Il est d’ailleurs revenu sur cette question dans deux billets de son blogue cette semaine, disant dans l’un d’eux : «[traduction] il faut se demander à qui profite une faible inflation ou la déflation, et des taux d’intérêt plus élevés. Et la réponse, au fond, c’est les vieux hommes riches». Il est en plus revenu sur le sujet dans sa dernière chronique, Who Wants a Depression? (Qui veut une dépression?). Il y précise entre autres que :

«[traduction] Le revenu d’intérêt moyen aux États-Unis était en 2012 de plus de 3000 $, mais la médiane n’était que de 255 $. Les très grands perdants de la baisse des taux d’intérêt bas sont vraiment riches – même pas le 1 %, mais le 0,1 % ou même 0,01 %. En 2007, avant la crise, le membre moyen du 0,01 % a reçu 3 millions $ (en dollars de 2012) en revenus d’intérêts. En 2011, ce revenu moyen était tombé à 1,3 million $ – une perte équivalente à près de 9 pour cent du revenu du groupe entre 2007 et 2011.»

Selon lui, cela explique en bonne partie les pressions pour faire augmenter les taux d’intérêts et faire diminuer l’inflation…

Et alors…

Même s’il est clair qu’une inflation plus élevée (mais pas trop!) bénéficie aux plus pauvres et nuit aux plus riches, bien des gauchistes perpétuent le message toxique de la droite que l’inflation, même peu élevée, est dommageable. Et ça, c’est mal!

Le commerce international de marchandises

10 juillet 2014

imports-exportsJe dis souvent de la série cansim de Statistique Canada contient des trésors qu’on découvre souvent à petite dose… Par contre, elle m’a joué des tours avec ses données incompatibles sur le commerce international… Mais, il y a une solution de rechange qui m’a été gentiment signalée par Renaud Gignac et Ianik Marcil, la Banque de données des statistiques officielles sur le Québec (BDSO). C’est donc grâce à ces données que j’ai pu reprendre ce billet…

Solde commercial

Le graphique qui suit montre l’évolution du solde commercial international de marchandises (ligne bleue avec l’échelle de gauche, tiré des données sur le commerce international de la BDSO) ainsi que celle de la valeur du dollar canadien par rapport au dollar des États-Unis (ligne rouge avec l’échelle de droite, selon les données de la Banque du Canada).

imports-exports1

On peut constater que le Québec a connu un surplus commercial de 1993 à 2004, quand la valeur du dollar canadien était inférieur à 0,80 $ des États-Unis et qu’il n’a connu que des déficits lorsque la valeur du dollar canadien était supérieur à cette somme. En fait la relation entre la valeur du dollar canadien par rapport au dollar des États-Unis et le solde commercial de marchandises est tellement forte que le coefficient de corrélation entre ces deux facteurs atteint -0,94, ce qui est énorme. Attention, cela ne veut pas dire que la valeur du dollar canadien est le seul facteur qui explique l’évolution du solde commercial international de marchandises. Pensons par exemple à la forte augmentation de la concurrence des pays à bas salaires (surtout de la Chine qui a joint l’Organisation mondiale du commerce à la fin de 2001). De même, la baisse de la valeur du dollar canadien en 2012 et 2013 n’a pas fait diminuer ce déficit commercial. Par contre, les données des cinq premiers mois de 2014 montrent une baisse de ce déficit par rapport aux mêmes mois de 2013 avec un dollar encore plus bas (0,94 $ au moment d’écrire ce texte)… D’ailleurs, la hausse étonnante du PIB du Québec au cours du premier trimestre de 2014 (0,6 %, soit l’équivalent de 2,4 % sur une base annuelle) «provient principalement d’une amélioration du solde du commerce extérieur, tandis que les dépenses des ménages stagnent et que l’investissement en capital fixe est en baisse un deuxième trimestre consécutif», selon l’Institut de la statistique du Québec (voir page 7).

Bref, ces données confirment ce que je dis depuis des années, que le Québec paie très cher son appartenance à un état pétrolier qui voit la valeur de sa monnaie varier au gré du prix du baril de pétrole

Gains et pertes

Le tableau qui suit montre l’évolution du solde total commercial international de marchandises total (première ligne) et celui des principaux types de marchandises exportés et importés par le Québec entre ses surplus (2001) et déficit (2013) les plus élevés des 25 dernières années (et probablement de tous les temps).

imports-exports2

La colonne «2013» nous permet de constater que le solde négatif de 17,7 milliards $ du pétrole et de l’essence représente 77,6 % du déficit total de 22,8 milliards $ cette année-là. Si on ajoute le déficit de 8,9 milliards $ du solde des «Voitures particulières» et des «Camions légers, fourgonnettes et VUS», on s’aperçoit que ces quatre catégories de dépenses sont déficitaires de 26,6 milliards $ et que, sans ces déficits, le solde commercial international de marchandises du Québec aurait été positif cette année-là de 3,8 milliards$! Cela nous permet de constater à quel point notre amour du transport individuel est coûteux pour le Québec (en plus de l’être pour la qualité de son environnement).

La colonne «Écart» nous montre que les trois catégories de produits qui ont le plus contribué à la détérioration de notre déficit (12,5 milliards $ sur près de 31 milliards $, soit plus de 40 % de celui-ci) sont aussi associés au transport individuel. Le tableau nous montre aussi que le surplus commercial d’un des fleurons historiques de l’industrie québécoise, le secteur du papier journal, a vu fondre son surplus commercial de près de 65 %, passant de plus de 4 milliards $ en 2001 à moins de 1,5 milliard $ en 2013. Même notre industrie phare, celle des aéronefs, a vu son surplus diminuer de 30 %, contribuant à plus de 2 milliards $ de la baisse. Non indiqué dans le tableau, il est bon de souligner que le secteur du bois d’oeuvre a aussi perdu des plumes, son surplus passant de 1,8 milliard $ à guère plus de 760 millions $, en raison du contentieux sur le bois d’œuvre entre le Canada et les États-Unis (entre 2001 et 2006, principalement), puis de l’effondrement de l’industrie de la construction aux États-Unis à compter de 2008. 

Les seules consolations notables se situent du côté du secteur des Minerais et concentrés de fer, dont le solde a augmenté 1,3 milliards $ (quoique l’exportation de matière première non transformée n’est pas vraiment une bonne nouvelle), et de l’Aluminium et alliages d’aluminium sous forme brute qui profite amplement des tarifs d’électricité que nous octroyons gentiment à cette industrie. Bref, même les consolations ont un goût amer…

Et alors…

Les données présentées dans ce billet permettent de constater à quel point la politique pétrolière canadienne (appuyée par les gouvernements péquistes et libéraux), en plus de détruire l’environnement et de permettre l’émission de quantités phénoménales de gaz à effet de serre, nuit à l’économie du Québec. Sans un changement de politique (et de politiciens!), il ne faut pas espérer que cette situation change de façon significative à l’avenir. Mais, justement, il y aura une élection fédérale l’an prochain… profitons-en!

Pour un changement de notre mode de vie

7 juillet 2014

mongeau0Comme bien souvent, c’est une chronique (cadenassée) du Devoir qui m’a fait connaître le livre que je présente dans ce billet, soit S’indigner, oui, mais agir de Serge Mongeau. Souvent présenté comme le «père de la simplicité volontaire au Québec», Serge Mongeau est un militant de la décroissance conviviale et un membre actif de Québec solidaire pour lequel il fut candidat en 2008, mais surtout une personne qui essaie de vivre en harmonie avec ses idées et ses valeurs.

Le livre

Avec seulement 91 pages, ce livre se lit rapidement. Après une introduction dans laquelle l’auteur précise que ce livre s’adresse directement à la gauche québécoise et vise à en convaincre les membres de vivre en fonction de leurs valeurs, la première partie du livre est consacrée à la description de la situation actuelle. Il y parle entres des réalités suivantes :

  • épuisement des ressources naturelles (et pas seulement du pétrole);
  • bouleversements climatiques;
  • présence toujours trop importante de la grande pauvreté à l’échelle mondiale;
  • acidification des océans;
  • raréfaction de l’eau douce;
  • diminution de la biodiversité.

Et, pendant ce temps, peu est fait pour corriger la situation. Pire, on continue à utiliser les ressources sans se soucier de leur épuisement et on émet toujours plus de gaz à effet de serre (GES) que ce soit par l’industrie ou par l’augmentation constante du parc automobile et de la taille de ses véhicules. Pourtant, il est possible de faire face à cette situation si on accepte de modifier de façon majeure notre mode de vie. Il propose ensuite des moyens concrets pour justement atteindre cet objectif.

Il montre ensuite que nous sommes matraqués à cœur de jour par des messages qui tentent de nous convaincre que le mode de vie actuel est le meilleur, voire le seul possible. Il n’est donc pas facile de sortir de la société de consommation. Pourtant, cette société accapare la plus grande partie de notre temps et nous empêche de mieux vivre, de faire ce que nous disons préférer : plus de temps pour nous, nos proches et nos activités sociales.

mongeauLa deuxième partie présente une série d’actions qui peuvent être mises en œuvre pour modifier en profondeur notre mode de vie.

- manger autrement

Pour éviter que les pénuries qui s’observent déjà s’aggravent, il faut changer notre approche face à l’alimentation : changer de modèle agricole, cesser le gaspillage et manger moins de viande. Ces moyens permettrait de rendre réellement durable notre modèle agricole, de nourrir tout le monde et de faire diminuer les importantes émissions de GES de ce secteur. L’auteur propose d’ailleurs des moyens bien concrets pour atteindre cet objectif.

- abandonner l’automobile

L’automobile n’est pas qu’une des sources les plus importantes de GES, mais elle est aussi et surtout l’élément probablement le plus représentatif du modèle de vie occidental. Le fait de valoriser autant ce moyen de transport individuel est à la base de l’utilisation du territoire (que ce soit en ville, en banlieue ou en campagne), influence négativement le vivre-ensemble (notamment en exacerbant l’individualisme) et est un des facteurs les plus importants qui nous force à consacrer autant d’heures de notre vie active au travail (et à nous y rendre!). Bref, on s’aliène pour prétendre être plus libre…

- utiliser le moins possible l’avion

L’avion est un des moyens de transport qui émet le plus de GES. Pourtant, il est rendu totalement banalisé. Même les écologistes n’hésitent pas à prendre l’avion par affaire (ce que Mongeau accepte, s’il est impossible de ne pas remplacer ce voyage par une vidéoconférence ou un autre moyen du genre, de même qu’il appuie les voyages par avion qui permettent aux jeunes de mieux connaître d’autres sociétés) ou pour leurs loisirs. Dans ce dernier cas, Mongeau nous invite tous et toutes à réfléchir avant d’acheter des billets d’avion.

Il émet du même coup de grands doutes au sujet des événements supposément «carboneutres» qui compenseraient les dégâts environnementaux causés par les vols commerciaux. Plus souvent qu’autrement, il est possible de réaliser ces projets (planter des arbres, développer des sources d’énergies vertes, etc.) sans nécessairement polluer auparavant! D’autres fois, il s’agit carrément d’imposture (comme la déclaration que les jeux de Sotchi étaient carboneutres…).

«Que voilà une belle invention pour faire taire sa conscience et remettre à la semaine des quatre jeudis les décisions qu’il faudrait prendre aujourd’hui!»

- cesser de regarder la télévision

Même si elle n’est pas une activité qui émet beaucoup de GES, l’écoute de la télévision est un des vecteurs principaux de la propagation des «valeurs» à la base de la société de consommation. Elle incite à l’inactivité et empêche souvent les activités sociales. Si on y tient pour regarder par exemple de bons documentaires (j’ajouterais des matchs sportifs…) ou des émissions pour les enfants (un enfant qui ne la regarde pas du tout risque de se sentir exclu), Mongeau recommande de les regarder en groupe pour pouvoir échanger par la suite et ajouter un composant social à cette activité.

- les autres chapitres

Dans les derniers chapitres, l’auteur met en garde contre le crédit, pourfend le salariat (pour mieux promouvoir le partage équitable du travail) et fait l’éloge des actions collectives et de l’engagement politique (à QS, notamment). Puis, il conclut en nous demandant quelles sont les caractéristiques d’une société idéale, pour lui axée sur la «véritable nature humaine», donc valorisant notre besoin de relations, de coopération et «de temps pour rêver, jouer, s’aimer».

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Même si on peut avoir des réserves sur certains aspects de ses propositions, elles demeurent vouées à retrouver le fondement de l’être humain, de le libérer des chaînes du système actuel et de rendre sa présence sur terre viable à long terme. Ne serait-ce que pour ça, et pour mieux connaître cette personne hors du commun, il ne faut pas hésiter à consacrer à ce livre le peu de temps que nécessite cette lecture.

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