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Citations de L’Homme révolté d’Albert Camus

29 septembre 2014

camus_homme_revoltéJe devais avoir 14 ou 15 ans quand j’ai lu pour la première fois L’étranger et La peste d’Albert Camus. J’ai lu bien d’autres de ses livres par la suite, mais, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais eu l’occasion de lire L’homme révolté. Il s’agit pourtant d’une de ses œuvres majeures, qui a, entres autres, consacré sa rupture avec Jean-Paul Sartre et bien d’autres existentialistes.

Citations

Compte tenu de mes lacunes en philosophie, je me contenterai ici de présenter les citations qui m’ont le plus marqué dans ce livre. J’ai en effet eu beaucoup de difficulté à suivre de nombreux raisonnements philosophiques de Camus.

Les parties du livre qui m’ont le plus attiré (notamment parce que je les ai comprises!) sont celles portant sur le totalitarisme, aussi bien hitlérien que stalinien.

- sur les promesses non tenues du marxisme

Ici, Camus montre que le processus d’accumulation de capital propre au capitalisme ne s’efface pas nécessairement après une révolution, qu’elle soit bourgeoise ou socialiste.

«Économiquement, le capitalisme est oppresseur par le phénomène de l’accumulation. Il opprime par ce qu’il est, il accumule pour accroître ce qu’il est, exploite d’autant plus et, à mesure, accumule encore. Marx n’imaginait pas de fin à ce cercle infernal, que la révolution. À ce moment, l’accumulation ne serait nécessaire que dans une faible mesure, pour garantir les œuvres sociales. Mais la révolution s’industrialise à son tour et s’aperçoit alors que l’accumulation tient à la technique même, et non au capitalisme, que la machine enfin appelle la machine. Toute collectivité en lutte a besoin d’accumuler au lieu de distribuer ses revenus. Elle accumule pour s’accroître et accroître sa puissance. Bourgeoise ou socialiste, elle renvoie la justice à plus tard, au profit de la seule puissance. Mais la puissance s’oppose à d’autres puissances. Elle s’équipe, elle s’arme, parce que les autres s’arment et s’équipent. Elle ne cesse pas d’accumuler et ne cessera jamais qu’à partir du jour, peut-être, où elle régnera seule sur le monde. Pour cela, d’ailleurs, il lui faut passer par la guerre. Jusqu’à ce jour, le prolétaire ne reçoit qu’à peine ce qu’il lui faut pour sa subsistance. La révolution s’oblige à construire, à grands frais d’hommes, l’intermédiaire industriel et capitaliste que son propre système exigeait. La rente est remplacée par la peine de l’homme. L’esclavage est alors généralisé, les portes du ciel restent fermées. Telle est la loi économique d’un monde qui vit du culte de la production, et la réalité est encore plus sanglante que la loi. La révolution, dans l’impasse où l’ont engagée ses ennemis bourgeois et ses partisans nihilistes, est l’esclavage. A moins de changer de principes et de voie, elle n’a pas d’autre issue que les révoltes serviles, écrasées dans le sang, ou le hideux espoir du suicide atomique. La volonté de puissance, la lutte nihiliste pour la domination et le pouvoir, ont fait mieux que balayer l’utopie marxiste. Celle-ci est devenue à son tour un fait historique destiné à être utilisé comme les autres. Elle, qui voulait dominer l’histoire, s’y est perdue ; asservir tous les moyens, a été réduite à l’état de moyen et cyniquement manœuvrée pour la plus banale et la plus sanglante des fins. Le développement ininterrompu de la production n’a pas ruiné le régime capitaliste au profit de la révolution. Il a ruiné également la société bourgeoise et la société révolutionnaire au profit d’une idole qui a le mufle de la puissance.»

Pas étonnant qu’il ne se soit pas fait que des amis avec des envolées du genre!

- la révolution soviétique et l’État sans fin

Dans cette deuxième longue citation, Camus montre que le passage supposément temporaire par un État fort (pour ne pas dire totalitaire) risquait au contraire de durer indéfiniment.

«Avec cette machine ou cette massue (l’État), nous écraserons toute exploitation, et lorsque sur terre il n’y aura plus de possibilités d’exploitation, plus de gens possédant des terres et des fabriques, plus de gens se gavant au nez des affamés, lorsque de pareilles choses seront impossibles, alors, seulement, nous mettrons cette machine au rancart. Alors il n’y aura ni État, ni exploitation.». [citation de Lénine] Aussi longtemps qu’il y aura sur terre, et non plus dans une société donnée, un opprimé ou un propriétaire, aussi longtemps l’État se maintiendra donc. Il sera aussi longtemps obligé de s’accroître pour vaincre une à une les injustices, les gouvernements de l’injustice, les nations obstinément bourgeoises, les peuples aveuglés sur leurs propres intérêts. Et quand, sur la terre enfin soumise et purgée d’adversaires, la dernière iniquité aura été noyée dans le sang des justes et des injustes, alors l’État, parvenu à la limite de toutes les puissances, idole monstrueuse couvrant le monde entier, se résorbera sagement dans la cité silencieuse de la justice. Sous la pression, pourtant prévisible, des impérialismes adverses naît, en réalité, avec Lénine, l’impérialisme de la justice. Mais l’impérialisme, même de la justice, n’a d’autre fin que la défaite, ou l’empire du monde. Jusque-là, il n’a d’autre moyen que l’injustice. Dès lors, la doctrine s’identifie définitivement à la prophétie. Pour une justice lointaine, elle légitime l’injustice pendant tout le temps de l’histoire, elle devient cette mystification que Lénine détestait plus que tout au monde. Elle fait accepter l’injustice, le crime et le mensonge par la promesse du miracle. Encore plus de production et encore plus de pouvoir, le travail ininterrompu, la douleur incessante, la guerre permanente, et un moment viendra où le servage généralisé dans l’Empire total se changera merveilleusement en son contraire : le loisir libre dans une république universelle. La mystification pseudo-révolutionnaire a maintenant sa formule : il faut tuer toute liberté pour conquérir l’Empire et l’Empire un jour sera la liberté. Le chemin de l’unité passe alors par la totalité.»

Encore là, il ne s’est pas fait beaucoup d’amis auprès des communistes français qui défendaient la révolution soviétique! Et, il précise un peu plus loin, au sujet des totalitarismes hitlérien et stalinien, pour bien illustrer leur hypocrisie :

«L’empire est en même temps guerre, obscurantisme et tyrannie, affirmant désespérément qu’il sera fraternité, vérité et liberté»

- sur le révisionnisme soviétique

Ici, Camus ne se laisse pas berner par la propagande soviétique :

«La cohérence profonde que Marx, homme de culture, avait maintenue entre les civilisations, risquait de déborder sa thèse et de mettre au jour une continuité naturelle, plus large que l’économique. Peu à peu, le communisme russe a été amené à couper les ponts, à introduire une solution de continuité dans le devenir. La négation des génies hérétiques (et ils le sont presque tous), des apports de la civilisation, de l’art, dans la mesure, infinie, où il échappe à l’histoire, le renoncement aux traditions vivantes, ont retranché peu à peu le marxisme contemporain dans des limites de plus en plus étroites. Il ne lui a pas suffi de nier ou de taire ce qui, dans l’histoire du monde, est inassimilable par la doctrine, ni de rejeter les acquisitions de la science moderne. Il lui a fallu encore refaire l’histoire, même la plus proche, la mieux connue, et, par exemple, l’histoire du parti et de la révolution. D’année en année, de mois en mois parfois, la Pravda se corrige elle-même, les éditions retouchées de l’histoire officielle se succèdent, Lénine est censuré, Marx n’est pas édité. À ce degré, la comparaison avec l’obscurantisme religieux n’est même plus juste. L’Église n’est jamais allée jusqu’à décider successivement que la manifestation divine se faisait en deux, puis en quatre, ou en trois, puis encore en deux personnes. L’accélération propre à notre temps atteint aussi la fabrication de la vérité qui, à ce rythme, devient pur fantôme. Comme dans le conte populaire, où les métiers d’une ville entière tissaient du vide pour habiller le roi, des milliers d’hommes, dont c’est l’étrange métier, refont tous les jours une vaine histoire, détruite le soir même, en attendant que la voix tranquille d’un enfant proclame soudain que le roi est nu. Cette petite voix de la révolte dira alors ce que tout le monde peut déjà voir : qu’une révolution condamnée, pour durer, à nier sa vocation universelle, ou à se renoncer pour être universelle, vit sur des principes faux.»

- trois dernières citations

J’aurais pu citer bien d’autres paragraphes, mais je vais terminer avec trois citations plus courtes et peut-être encore plus lapidaires… La première montre le peu de respect de l’État totalitaire soviétique envers ses citoyens :

«Le système concentrationnaire russe a réalisé, en effet, le passage dialectique du gouvernement des personnes à l’administration des choses, mais en confondant la personne et la chose. »

Encore sur l’hypocrisie soviétique :

« Qu’elle est donc misérable, s’écriait Marx, cette société qui ne connaît de meilleur moyen de défense que le bourreau ! » Mais le bourreau n’était pas encore le bourreau philosophe et ne prétendait pas, du moins, à la philanthropie universelle.»

Finalement, sur la répression soviétique :

«Dans l’univers religieux, (…) le vrai jugement est remis à plus tard ; il n’est pas nécessaire que le crime soit puni sans délai, l’innocence consacrée. Dans le nouvel univers, au contraire, le jugement prononcé par l’histoire doit l’être immédiatement, car la culpabilité coïncide avec l’échec et le châtiment. L’histoire a jugé Boukharine parce qu’elle l’a fait mourir. Elle proclame l’innocence de Staline : il est au sommet de la puissance. Tito est en instance de procès, comme le fut Trotsky, dont la culpabilité ne devint claire pour les philosophes du crime historique qu’au moment où le marteau du meurtrier s’abattit sur lui.»

Et alors…

Malgré ces citations et analyses percutantes, j’ai trouvé la lecture de ce livre très ardue. Je n’ose même pas résumer la thèse centrale du livre qui aborde notamment la révolte, le nihilisme et la mort, de peur d’être totalement dans le champ. Je peux au moins dire que j’ai trouvé cette thèse assez déprimante, même si ce livre se termine avec un certain espoir. Il faut dire que, ce livre ayant été écrit en 1951, juste après l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale et vers la fin du règne de Staline (et au cœur de celui de Franco), il était difficile d’être optimiste…

Alors, lire ou ne pas lire? Ça dépend. C’est le genre de classique que je trouve essentiel de lire, même si sa lecture demande beaucoup d’effort (pour moi!). Il est certain que les lecteurs qui connaissent mieux les codes philosophiques n’auront pas cette impression…

P.S. Il est possible de se procurer gratuitement ce livre sur Internet, notamment sur le site des classiques de l’Université du Québec à Chicoutimi.

Les organismes de bienfaisance et l’impôt

27 septembre 2014

charitéJe viens de réaliser que cela fait plus d’un an que je n’ai pas écrit de billet sur les organismes de charité. Avant ce trou inexplicable, j’en avais écrits huit en trois ans! Pourtant, ça me démangeait de revenir sur ce sujet depuis les premiers échos que nous avons entendus à propos des enquêtes de l’Agence du revenu du Canada (ARC) sur des organismes qui, ô scandale, ont comme objectif de prévenir la pauvreté, comme Oxfam, ou encore sur des organismes environnementaux, mais surtout pas sur des organismes qui appuient l’idéologie du gouvernement comme l’Institut économique de Montréal (IÉDM) ou l’Institut Fraser.

Ça me démangeait, mais je me retenais. Pourquoi? Parce que, comme je l’ai expliqué dans ces nombreux billets, j’ai toujours eu des réticences envers les crédits d’impôt pour bienfaisance. Ne voilà-t-il pas que, par un hasard qui fait bien les choses, que j’ai pris connaissance récemment d’une chronique de Andrew Coyne paru dans le National Post, intitulé Problem with charities isn’t their politics, it’s their generous tax credit (Le problème avec les organismes de bienfaisance n’est pas qu’ils fassent ou non de la politique, mais c’est leur généreux crédit d’impôt).

L’article d’Andrew Coyne

Au début de sa chronique, Coyne émet des doutes sur l’aspect partisan des enquêtes de l’ARC, affirmant connaître au moins trois organismes de droite aussi sur enquête (organismes qu’il ne nomme pas). Mais, peu importe. Il reconnaît que le critère qu’applique l’ARC dans ses enquêtes, soit que les organismes ne consacrent pas plus de 10 % de leurs dépenses à des causes politiques, est inapplicable. Quelle que soit la cause que défend un organisme, elle aura presque toujours une dimension politique. C’est de façon manifeste le cas de tout organisme environnemental, comme de tout institut de recherche en matière socio-économique. Même les organismes de santé ou d’éducation font des pressions politiques pour que le gouvernement dépense plus dans leur domaine. Et c’est normal, c’est leur raison d’être! Si un organisme qui lutte contre la pauvreté ne milite pas pour faire baisser la pauvreté, il ne fera simplement pas son travail!

Le problème de ces organismes est que leur privilège de pouvoir remettre à leurs donateurs des reçus qui serviront à faire diminuer leurs impôts risque de les forcer à mal faire leur travail pour se conformer aux règles de l’ARC. En outre, toute définition de la «charité» ou de la «bienfaisance» comporte sa part d’arbitraire au mieux, et est plus probablement carrément biaisée.

La seule solution que voit Coyne (lui-même membre de deux conseils d’administration d’organismes de bienfaisance, tient-il à préciser) est de cesser d’appliquer des critères inapplicables et de simplement cesser de donner des crédits d’impôt pour dons à des organismes supposément de bienfaisance. Cela ne veut pas dire que les gens cesseront de donner, mais qu’ils cesseront de le faire aux frais de l’État, soit de nous tous (dans ce billet, j’ai montré que ce crédit a coûté 200 millions $ au Québec en 2013, et que, en 2011, la moitié de cette somme a bénéficié aux 5 % les plus riches et le tiers au 0,6 % le plus riche). Il conclut d’ailleurs en disant «Pourquoi les millionnaires devraient être indemnisés pour renoncer à quelque chose dont ils n’ont pas vraiment besoin?».

Réaction de Imagine

Imagine, un lobby des organismes de bienfaisance (qui en est lui-même un!) n’a pas aimé, on l’imagine! Cet organisme a donc cru bon de répliquer au brûlot de Coyne. Ce texte est d’une pauvreté inattendue pour un organisme qui représente des organismes dont un certain nombre luttent justement contre la pauvreté! Son argumentaire est essentiellement comptable : le gouvernement en aurait pour son argent, car en plus de faire de bonnes choses, les dépenses des organismes de bienfaisance entraînent plein de retombées économiques… Le gouvernement jetterait par terre les 400 millions $ que lui coûtent ces dépenses fiscales (200 pour le provincial, donc environ 200 pour le fédéral, et ce, uniquement pour le Québec, probablement plus, car on estime à 2,2 milliards $ ce coût pour le Canada en 2013) qu’il y aurait des retombées économiques. Cela ne veut pas dire qu’il doit le faire! Imagine, comme tout bon lobby, conclut en demandant que les crédits d’impôts soient plus généreux.

Et si ce n’était que ça…

Je dois ici répéter des choses que j’ai mentionnées dans mes billets précédents. Par exemple, qui sait que 40 % des dons faits en 2010 au Canada (l’enquête la plus récente) et 46 % en 2007 sont allés à des organismes religieux? Bon, ce n’était le cas «que» de 20 % des dons faits au Québec, mais, ne pourrait-on pas proposer d’annuler les crédits d’impôts pour ces dons avant de stigmatiser le port du voile si on avait vraiment l’intention d’avoir une société laïque au Québec? Bizarre, même si ces dons aux organismes religieux sont de loin les plus importants, Imagine ne fait que mentionner le soulagement apporté par les religions sur le même pied que l’encouragement à la pratique du sport amateur (2 % des dons!) dans son texte qui vante le «bon retour sur investissement» des dons de bienfaisance! Et je ne parle des pasteurs qui font des affaires (beaucoup d’affaires…) avec le privilège qu’ont les églises d’émettre des reçus d’impôt!

Et si ça n’était que ça…

Dans ce billet, je montrais (grâce à Brigitte Alepin) l’influence abusive d’organismes supposément de bienfaisance comme la Fondation Chagnon qui, à l’aide de l’argent de l’État, décident une grande partie des politiques gouvernementales et entraînent même le réalignement des objectifs d’organismes communautaires! Et, ce n’est pas différent aux États-Unis, où, comme on l’explique clairement dans cet article, les dons de «charité» contribuent carrément à accentuer les inégalités (cet article mériterait un billet à lui seul!)! Pas de problème, ces organismes ne cherchent pas à prévenir la pauvreté!

Et je ne parle pas des organismes qui «dépensent moins sur leur raison d’être que dans l’administration, les salaires et les activités politiques». Et ce ne serait pas si rare… Si le travail de ces organismes est essentiel, pourquoi ne pas plutôt les subventionner? Ils perdraient moins d’énergie à chercher de l’argent de façon inefficace et pourraient davantage concentrer leurs activités sur leur mission! Avec l’économie d’au moins 400 millions $ par année des dépenses fiscales pour les crédits d’impôt pour dons de bienfaisance (sans compter les salaires des employés de l’ARC qui enquêtent sur le respect des règles…), il y aurait moyen de même mieux les financer selon des objectifs établis démocratiquement, et non pas par les membres de conseils d’administration d’organismes privés!

Et alors…

Alors, en avons-nous vraiment pour notre argent? Celui de nos dons et celui des crédits d’impôt? Et, question fondamentale, donnerions-nous moins sans reçu d’impôt? Sûrement, mais à quel point? Les bénévoles de la guignolée des médias ne donnent aucun reçu d’impôt, et pourtant les dons affluent! Je donne personnellement entre autres à l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS) (et vous invite à le faire) qui n’est pas considéré comme un organisme de bienfaisance, même si je trouve qu’il fait beaucoup plus de bien que l’Institut Fraser, l’IÉDM et l’Institut CD Howe. Mais, mon opinion est aussi biaisée que le sont les critères de l’ARC!

L’effet des politiques familiales sur la fécondité

25 septembre 2014

féconditéJ’ai terminé mon billet sur les nouvelles prévisions démographiques de l’Institut de la statistique du Québec avec un clin-d’œil à l’actualité en écrivant «Comment savoir si les hypothèses du scénario plus récent se maintiendraient si, par exemple, les avantages du Régime québécois d’assurance parentale étaient diminués?».

Cela a amené Nomadesse à aborder la difficile question des effets des politiques familiales sur la fécondité. Elle m’a entre autres proposé de lire une étude sur la question. Cette étude de Sophie Mathieu (malheureusement réservée aux abonnés de ce site), intitulée Entre l’effet tempo et l’effet quantum : une analyse de l’effet des politiques familiales sur la fécondité dans les pays avancés, parue aux pages 255 à 276 du numéro 1 du volume 45 de la revue Sociologie et sociétés, mérite sans contredit le détour. Je vais donc en présenter dans ce billet certains éléments. Comme d’habitude, je précise que ce billet ne peut pas rendre toutes les nuances de cette étude et en dénature donc le contenu…

Les effets tempo et quantum

L’auteure distingue d’entrée de jeu deux types d’effets aux politiques familiales. Le premier, l’effet tempo, entraîne un devancement des intentions d’avoir un enfant. Parfois, ce devancement peut aussi faire augmenter le nombre de naissances, mais c’est loin d’être automatique. L’effet quantum, de son côté, est carrément associé à une hausse du nombre de naissances.

Il n’est pas toujours évident d’isoler ces deux effets et surtout de démontrer qu’une mesure spécifique cause directement un changement dans les naissances, que cet effet soit de type tempo ou quantum. L’auteure s’attarde ensuite à trois types d’effets qui peuvent influencer la fécondité :

  • la «défamiliarisation» des soins se fait «en transférant une partie des coûts économiques et sociaux liés à la naissance d’un enfant à l’extérieur de la famille»; on pense ici par exemple aux services de garde (transfert de coût social) et aux congés parentaux (transfert de coûts monétaires);
  • le devancement des intentions qui n’a souvent qu’un effet temporaire, surtout quand les parents craignent que les mesures adoptées «ne soient offertes que pour un temps limité»; les programmes de «bébé-bonus», comme celui implanté au Québec de 1988 à 1997 (on offrait «500 dollars à la naissance du premier enfant, 1000$ pour le deuxième et 8000 dollars pour le troisième enfant») ont souvent un effet temporaire;
  • d’autres mesures (ou absence de mesures) peuvent influencer négativement la fécondité; par exemple, «la difficulté pour les femmes de concilier le travail et la famille aurait un impact négatif» en Allemagne, en Italie et en Espagne.

En plus des effets sur la fécondité, les politiques familiales peuvent aussi en avoir sur la qualité de vie des familles, principalement sur celles des femmes. Ce n’est pas rien!

Les politiques familiales

Sophie Mathieu fait ensuite le tour des politiques familiales en présentant leurs effets, tempo, quantum ou autres. Elle parle entre autres :

  • des allocations familiales (en moyenne, elles ont un faible effet sur la fécondité, mais plus fort que les programmes de «bébé-bonus»);
  • des congés parentaux (les études sont contradictoires sur ses effets);
  • des services de garde (effet positif sur la fécondité, mais pas toujours);
  • des programmes encourageant la conciliation travail-famille (idem).

Effets variables

La partie qui m’a le plus intéressé est celle où elle montre que des mesures semblables peuvent avoir des effets bien différents selon les institutions en place, la culture des populations et les régimes politiques. Je ne présenterai pas la typologie de l’auteure qui isole les effets des politiques familiales par types de pays, l’important pour moi étant le constat. D’un pays à l’autre, une politique sera plus ou moins populaire et aura des effets différents tant sur la fécondité que sur la qualité de vie des parents, notamment des femmes. Par exemple, dans un pays pourtant émancipé comme l’Allemagne, les services de garde influencent peu le comportement familial, la culture du pays favorisant que ce soit les mères qui s’occupent des enfants d’âge préscolaire à la maison. Pas étonnant que la fécondité des femmes de ce pays soit une des plus basses des pays industrialisés!

Cela dit, un des éléments qui favorise le plus la fécondité dans presque tous les pays est la participation des pères aux tâches domestiques. Alors, les politiques qui l’encouragent, comme les congés parentaux destinés aux pères, ont en général (même sur ça, on ne peut pas généraliser…) de bons résultats. Mais, encore là, des pays qui ont peu de politiques familiales, comme les États-Unis, ont des taux de fécondité plus élevés que la moyenne. Peut-être seraient-ils encore plus élevés s’ils en avaient des comparables à ceux des pays nordiques, mais on ne peut pas le savoir! Chose certaine, la qualité de vie des femmes de ce pays serait améliorée!

La causalité

«le sens de la causalité entre les politiques et les situations sociales est souvent difficile à évaluer.»

Par exemple, l’auteure mentionne la difficulté de déterminer si c’est la présence de politiques familiales qui causent une plus forte fécondité ou si ce n’est pas cette fécondité qui porte des sociétés d’exiger plus de politiques de ce genre. Il est aussi possible que certaines mesures ne fonctionnent qu’à partir d’un certain niveau. Par exemple, une somme trop chiche pour les congés parentaux pourrait n’avoir aucun effet, alors qu’une somme plus élevée, pas nécessairement de beaucoup, aurait un impact important. La rehausser encore pourrait n’avoir plus aucun effet. Mais, encore là, il est impossible de mesurer ces effets de façon précise, car trop de facteurs jouent un rôle de façon concomitante.

Dans sa conclusion, l’auteure avance que, finalement, ce sont les mesures, les cultures, les institutions et les régimes politiques qui favorisent le plus le transfert du «fardeau des tâches liées à la reproduction» de la mère à la société ou aux autres membres de la famille, notamment aux pères, qui ont les effets les plus souvent positifs sur la fécondité. Ce ne sont donc pas seulement les mesures qui permettent la défamiliarisation des coûts monétaires et sociaux qu’on doit favoriser, mais aussi celles qui encouragent la dématernisation des tâches domestiques, notamment les services de garde et les congés de paternité.

Et alors…

Ce genre d’étude peut sembler décevant. En effet, aucune mesure ne semble garantir le résultat souhaité. Dans mon cas, j’apprécie au contraire ce type d’analyse où aucune solution universelle ne ressort, mais où on nuance les effets des mesures présentées en fonction d’une foule d’autres facteurs, notamment institutionnels, politiques ou culturels. C’est ça, la vraie vie!

Ce dont cette étude ne parle pas, c’est de la pertinence d’encourager une plus grande fécondité des femmes. Ce n’est pas un reproche, car ce n’était pas son objet. Moi, je me le demande. Avec la raréfaction des ressources, doit-on vraiment encourager une plus forte fécondité? On pourrait aussi bien favoriser davantage l’immigration qui permet de mieux répartir les humains aux endroits où ils peuvent vivre décemment. L’impact est peut-être mineur, mais non négligeable. Et il augmente moins le fardeau sur l’environnement associé à cette qualité de vie. Cela ne veut pas dire que je suis contre le fait d’avoir des enfants (j’en ai deux et ne le regrette pas!), mais qu’on peut aider les personnes qui en veulent sans faire de la hausse de la fécondité un objectif politique incontournable.

Cela dit, j’appuie sans réserves les programmes sociaux présentés dans cette étude. Qu’ils aient ou non des effets sur la fécondité, ils permettent d’équilibrer les tâches entre les hommes et les femmes, et entre les familles et le reste de la société. Cela est beaucoup et me satisfait entièrement!

L’empire du libre-échange

22 septembre 2014

empire_libre-échangeL’empire du libre-échange de Claude Vaillancourt, président de ATTAC-Québec (Association québécoise pour la Taxation des Transactions financières pour l’Action Citoyenne), était pour moi une lecture obligée. J’ai en effet abordé à de nombreuses reprises les conséquences des ententes de libre-échange et ne pouvait rater ce livre qui traite de cette question en profondeur.

Contenu

Malgré sa taille, ce petit livre de 160 pages est relativement complet. Il aborde tour à tour :

  • les aspects théoriques du concept de libre-échange, en montrant que ces théories reposent peu ou pas sur des données empiriques;
  • le secret entourant les ententes de libre-échange qui empêche tout débat démocratique;
  • le concept de «tout est sur la table» qui fait en sorte que les ententes ne précisent pas tous les biens et services qu’elles couvrent, mais seulement ceux qu’elles excluent; cela implique que les biens et services actuellement inexistants seront automatiquement assujettis à l’entente sans discussion;
  • le concept de «non discrimination» qui met sur le même pied un petit producteur de produits bios avec une entreprise agricole industrielle, concept qui institutionnalise les inégalités et ridiculise la concurrence;
  • l’élimination des frontières… pour les entreprises et les capitaux, mais pas pour les humains (sauf exceptions);
  • l’absence d’évaluation sérieuse des conséquences des ententes de libre-échange;
  • la complexité du langage juridique des ententes qui les rendent encore plus opaques (même quand on peut enfin lire leurs textes); cela aide les promoteurs de ces ententes, dont les politiciens, à n’en révéler que les effets positifs (accès à un marché de 500 habitants), tout en taisant les effets négatifs (ce marché de 500 habitants compte bien plus de grosses entreprises face auxquelles nos petites entreprises risquent de tout perdre);
  • le fait que les grandes entreprises sont les grandes gagnantes de ces ententes, obtenant plein d’avantages (dont celui de poursuivre les gouvernements si elles considèrent que leurs décisions démocratiques leur font perdre des possibilités de faire des profits) et n’y recevant aucune obligation;
  • l’utilisation des paradis fiscaux par les entreprises, non seulement pour des objectifs d’évitement fiscal (ce qui est déjà mal), mais aussi pour pouvoir poursuivre le gouvernement de leur pays d’origine si ses décisions ne leur plaisent pas;
  • l’historique des ententes de libre-échange et des institutions qui les encadrent;
  • le contenu de certaines des ententes les plus marquantes et le fonctionnement d’institutions dans ce domaine : l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AÉCG) et l’Accord de partenariat transpacifique (PTP);
  • une forme de libre-échange qui serait acceptable.

Il serait bien sûr illusoire de vouloir présenter les propos de l’auteur sur tous ces sujets. Disons seulement que ses descriptions sont claires, bien vulgarisées, et que ses analyses sont brillantes, posées et éclairantes. Je me concentrerai dans le reste de ce billet sur deux des sujets qu’il a abordés dans son livre.

La Charte de La Havane

Je dois avouer à ma grande honte que je n’avais jamais entendu parler de cette charte (ou que je l’ai oubliée…). Après la création de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (mieux connu sous son acronyme anglais, le GATT), accord insatisfaisant pour les parties car il ne touchait essentiellement que les tarifs douaniers, les pays ont continué à négocier une entente plus importante qui baliserait le commerce international et qui serait encadrée par un organisme international, l’Organisation internationale du commerce (OIC) qui aurait été affiliée directement à l’ONU (alors que le GATT ne l’était pas, pas plus que ne l’est l’OMC). L’OIC aurait mis en application la Charte de La Havane qui avait été approuvée en 1948. Malheureusement, cette entente fut rejetée par le congrès des États-Unis, sous le prétexte que l’OIC aurait été affiliée à l’ONU, donc aux décisions de la Cour internationale de justice, organisme dont les États-Unis ont toujours refusé de reconnaître les décisions en matière de commerce et d’économe.

Cette charte, signée par une cinquantaine de pays (ce qui est plus du double des 23 pays qui ont adhéré au GATT lors de son adoption), était très différente des accords dont parle l’auteur dans son livre. Il résume bien ses caractéristiques les plus intéressantes :

  • elle est lisible;
  • elle ne se limite pas à son rôle sur le commerce, mais aborde aussi ses impacts sur l’emploi, donc sur «les répercussions des échanges commerciaux sur la vie des gens»; ainsi, «la croissance et le profit des investisseurs ne sont pas l’unique priorité du commerce, et le travail est considéré comme une donnée essentielle»;
  • le document parle davantage de collaboration que de concurrence : «Les États membres sont vu comme des partenaires avec lesquels on peut construire un monde meilleur, et non des adversaires qu’il faut vaincre»;
  • la Charte prévoit de véritables échanges de biens et services entre les États, tentant d’éviter qu’un pays déverse ses produits à un autre, prenne avantage de sa situation; elle prévoit à cet effet des mesures correctrices;
  • le règlement des conflits fait appel, lui aussi, à la coopération;
  • elle prévoyait des mesures particulières en matière de culture, notamment pour protéger les cinématographies nationales;
  • aucune mesure n’accordait le pouvoir à une entreprise privée de poursuivre un État pour ses décisions : les litiges devaient se régler entre les États en conflit.

Mais, comme cette Charte n’a jamais été mise en application, il a fallu se reposer sur le GATT qui a évolué en fonction des diktats du néolibéralisme qui s’est graduellement imposé.

Le commerce international des altermondialistes

Si les altermondialistes s’opposent fortement à la mondialisation néolibérale, ils «ne remettent pas en question la nécessité des échanges commerciaux entre les pays». Ceux-ci doivent simplement viser le bien-être des peuples plutôt que les profits des grandes entreprises. Dans ce sens, la Charte de La Havane demeure un des piliers sur lequel devrait reposer la réforme du commerce international, notamment en «privilégiant la collaboration et le plein emploi». De façon plus précise, l’auteur énonce une série de conditions à respecter pour atteindre cet objectif :

  • le commerce international doit cesser d’être un priorité en soi, mais devenir un moyen d’améliorer la condition de tous les peuples; dans ce sens, la prospérité d’un pays exportateur ne doit pas se faire aux dépens du malheur des autres, comme c’est le cas en Europe, où le succès de l’Allemagne «se réalise au détriment de partenaires comme la Grèce, l’Espagne et l’Italie»;
  • au Canada, on doit aussi déplorer que le «succès» de l’Alberta se fasse au détriment du Québec et de l’Ontario et, à long terme, de tous les peuples qui subiront les effets du réchauffement climatique (ça, c’est de moi, pas de l’auteur, mais il serait d’accord!);
  • «les droits de la personne et la protection de l’environnement doivent être les véritables priorités»;
  • «les accords doivent être négociés de façon transparente»;
  • il faut éliminer les «dispositions sur la protection des investissements étrangers des accords de libre-échange», dispositions qui étouffent la démocratie (pour ça, il faut espérer que les Européens s’y opposent…);
  • «il faut que les investisseurs assument le risque d’investir dans un pays étranger»; j’ajouterai que le risque est la seule justification morale du profit (et encore!); cela veut dire qu’un pays doit demeurer libre de «nationaliser un secteur de l’économie, d’exproprier une compagnie dans l’intérêt collectif, d’adopter des lois qui protègent la population, sans risquer une poursuite»;
  • les services publics doivent être exclus des ententes, car ce sont… des services publics;
  • les marchés publics (achats des organismes publics) doivent aussi être exclus, car ils servent d’outil de développement de l’économie locale;
  • dans le domaine de l’agriculture, la priorité doit être accordée à la souveraineté alimentaire;
  • établir une discrimination positive dans les ententes entre les pays riches et pauvres.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Lire! Comme je l’ai mentionné au début de ce billet, ce livre est peut-être petit, mais il aborde tous les éléments vraiment pertinents au sujet abordé. Nullement extrémistes (un modéré comme Joseph Stiglitz n’en dit pas moins, notamment en écrivant que «nous avons un régime commercial géré qui donne la priorité aux intérêts des entreprises et un processus de négociation qui n’est ni démocratique ni transparent.»), les propos de l’auteur sont au contraire bien appuyés par les faits et ses analyses. En plus, j’ai appris une couple de trucs que je ne connaissais pas, ce qui fut au-delà de mes attentes!

La résistance au changement

20 septembre 2014

changementD’aussi loin que je me souvienne depuis que je suis sur le marché du travail, on m’a accusé de résister aux changements. En lisant cette affirmation récente de Philippe Couillard sur sa réforme des régimes de retraite des employés municipaux, «Le changement est toujours difficile, pour beaucoup de personnes, le changement serait parfait si rien ne changeait», je me suis dit que le changement et ses changements dans la façon de parler de changements méritaient une place dans mes «expressions qui me tapent sur les nerfs»!

Mais, qu’est-ce qu’un changement? Quand l’opposition a demandé des changements importants aux changements souhaités par M. Couillard («Ce n’est pas que des changements cosmétiques qui satisferont la grande majorité des personnes qui sont venues en commission parlementaire. Il faut y aller de grands changements»), là, M. Couillard a cru bon d’avertir qu’«il n’y aura pas de modifications majeures au projet de loi actuel». Si on considère qu’une modification est une sorte de changement, on ne peut que conclure que M. Couillard trouve qu’une modification «est toujours difficile» et que pour lui, une modification serait parfaite si rien n’était modifié!

Mais, ce n’est pas tout! Quelque jours plus tard, il reprochait aux «structures dans le secteur public» de vouloir «ralentir les changements» . Quel crime de lèse-majesté! Lui qui veut ralentir les modifications reproche aux victimes de ses changements de vouloir ralentir ses changements!

Moïse et la gestion des changements

Les sophismes de notre premier ministre m’ont rappelé un texte qui m’avait fait rire comme un bon lorsque je l’ai lu, au début des années 1990, alors que je travaillais pour une centrale syndicale. On comparait le processus du changement dans l’organisation du travail à l’Exode d’Israël hors d’Égypte, rien de moins!

On y disait que la résistance au changement organisationnel était semblable à la résistance des Hébreux de traverser le désert. Puis, on associait le passage de la mer Rouge au sentiment des nostalgiques de l’ancienne organisation qui réalisent qu’il n’y aura plus de retour possible. Bon, je résume. À ma grande surprise, j’ai trouvé un texte qui utilise encore cette analogie (même si un peu différemment)! Et j’y ai appris que cette «méthode» date de 1989, ce qui veut dire que le texte que j’ai lu au début des années 1990 était relativement récent. Il est plus étonnant qu’on en parle encore, les gourous de la gestion étant portés à inventer des nouvelles méthodes variant peu des anciennes pour attirer de nouveaux clients (ou les mêmes!)…

Ce qui me faisait rigoler, c’est que les auteurs insistaient sur les écueils (la traversée du désert, par exemple), mais omettaient un léger détail… Les Hébreux étaient des esclaves en Égypte et Moïse leur demandait de quitter cette situation si enviable pour, ouache, se rendre à la Terre promise! Est-ce qu’on s’entend pour dire que les changements auxquels les gestionnaires reprochent à leurs employés de résister ressemblent plus à des «rationalisations» (autre expression qui me tape sur les nerfs dont j’ai déjà parlé avec son petit frère, l’optimisation…), à des obligations de faire plus avec moins ou à des compressions sauvages qu’à un passage de l’esclavage à la Terre promise? Et, même sans Terre promise à l’horizon, il est inévitable que ces changements nous fassent croiser en route des déserts…

Mais non, de nos jours, le changement est présenté comme intrinsèquement bon sans avoir à le démontrer, alors qu’il s’agit souvent de lubies de gestion qui ne feront que coûter cher en coûts de transitions sans rien vraiment améliorer, ni pour la qualité de travail, ni pour la satisfaction du travail bien accompli… Et il faudrait les accepter sans rien dire!

Et alors…

Dans le cas que j’ai présenté au début de ce billet, on demande à des employés de renoncer rétroactivement à des contrats que l’employeur a signé en connaissance de cause. Disons que la Terre promise ressemble ici plus à la politique de la terre brûlée! Et le premier ministre les accuse de résister au vol qu’il veut légaliser!

En fait, avant d’accepter un changement, il faut toujours se demander qu’elle est la nature du changement. Si on me démontre qu’on se dirige vers la Terre promise, je ne résisterai pas (mais poserai quand même des questions!). Mais si on veut me voler ou nuire à la qualité de vie à mon travail, je vais résister! Et pire, je vais même manifester pour résister au changement qui consiste à voler mes concitoyens!

Prévisions démographiques et vieillissement

18 septembre 2014

Prévisions_démographiquesL’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a publié la semaine dernière son nouveau scénario de prévisions démographiques. La Presse et Le Devoir se sont contentés de diffuser un article de la Presse canadienne sur le sujet, sans plus s’attarder sur les conséquences des changements pourtant importants qu’il contient par rapport aux deux scénarios précédents de l’ISQ.

Il y a plus de deux ans, j’avais débuté un billet avec une citation d’un livre de Luc Godbout, Pierre Fortin, Matthieu Arseneau et Suzie St-Cerny, Oser choisir maintenant, citation que je reproduis ici :

«Au Québec, d’ici 2031, le nombre d’aînés augmentera de plus d’un ­million alors que le bassin de travailleurs potentiels diminuera de 500 000. Ce n’est pas de la météo, ce sont les données de l’Institut de la statistique du Québec»

Je montrais que les baisses prévues par le scénario de 2003 s’étaient drôlement atténuées avec le scénario de 2009 et que les données les plus récentes semblaient montrer qu’elles seraient encore moins importantes que prévues en 2009. La parution d’un nouveau scénario par l’ISQ permet de voir ce qu’il en est maintenant.

Scénarios

Il est certain que des prévisions démographiques sont plus solides que des prévisions météorologiques, mais, contrairement à ce que disaient les auteurs de Oser choisir maintenant, ce ne sont pas des données, mais des prévisions. Et ces prévisions, comme toutes prévisions, sont basées sur des hypothèses.

Prévisions_démographiques1Le tableau ci contre indique justement les principales hypothèses des scénarios de référence (ou moyen) des prévisions de l’ISQ de 2003 (page 8), 2009 (page 20) et 2014. La première ligne présente les hypothèses sur l’indice synthétique de fécondité. On peut voir que cet indice augmente d’un scénario à l’autre. Notons toutefois que cette augmentation n’a qu’un faible impact sur les affirmations de nos auteurs, car ces enfants seront très peu nombreux à faire partie du «bassin de travailleurs potentiels» en 2031 et aucun ne fera partie des «aînés».

Les deux lignes suivantes sont plus importantes, surtout sur le «bassin de travailleurs potentiels». En effet, les gens qui migrent font en grande majorité (près de 65 % ont entre 25 et 54 ans, voir la page 9) partie de ce bassin. Et, c’est là qu’on observe les différences les plus importantes entre les trois scénarios. Si on additionne ces deux lignes, on constatera que le solde des migrations internationale et interprovinciale est passé de 19 000 dans le scénario de 2003 à 30 000 dans celui de 2009 et enfin à 36 500 dans le plus récent, près de deux fois plus que dans le premier.

Conséquences

Le graphique qui suit montre l’effet de ces trois scénarios sur l’évolution de la population totale du Québec. Les données des scénarios de 2003 et 2009 ne sont plus sur le site Internet de l’ISQ, mais proviennent de fichiers que j’avais enregistrés à l’époque. Malheureusement, je n’avais conservé du scénario de 2003 que les données régionales qui ne couvent pas toute la période de prévision. J’ai pu obtenir la donnée de fin de période (2051) dans le document analytique qui, lui, est toujours sur Internet. Notons que j’ai utilisé les données réelles (le fichier Excel intitulé «Population du Québec, par année d’âge et sexe, 2001-2013» sur cette page) pour les années 2001 à 2005 dans le scénario de 2009 et pour les années 2001 à 2010 pour le scénario de 2014.

Prévisions_démographiques2

Ce graphique montre que des différences finalement pas si énormes dans des scénarios démographiques peuvent avoir des effets étonnants. Ainsi, alors que le scénario de 2003 prévoyait une baisse de la population entre 2031 et 2051, les deux scénarios plus récents indiquent plutôt que la population du Québec devrait continuer à augmenter jusqu’à la fin de leur période de prévision. Ainsi, selon le dernier scénario, la population du Québec atteindrait 9,84 millions en 2051, soit 25,6 % de plus que la prévision de 2003 (7,83 millions). C’est quand même énorme comme changement entre deux prévisions distancées de seulement 11 ans!

Le graphique suivant est plus directement lié à l’affirmation des auteurs de Oser choisir maintenant que «d’ici 2031, (…) le bassin de travailleurs potentiels diminuera de 500 000».

Prévisions_démographiques3

On voit en effet que la forte baisse prévue dans la population âgée de 20 à 64 ans (appelée «population d’âge actif») dans le scénario de 2003 entre 2013 et 2031 a été grandement réduite à chacun des scénarios suivants. En fait, pour obtenir une baisse de 500 000, il fallait comparer leur nombre en 2031 avec celui du sommet du scénario de 2013. Dans le scénario de 2009, cette baisse était 55 % plus basse (soit de 220 000) et, dans celui de 2014, elle n’atteint guère plus que le quart des 500 000 prévus dans le scénario de 2014, soit un peu plus de 130 000. En plus, au lieu de diminuer encore de 5,7 % entre 2031 et 2051, comme le prévoyait le scénario de 2003, cette population devrait augmenter de 4,9 % selon le scénario sorti la semaine dernière. Notons que les prévisions démographiques de Statistique Canada, parues hier, donnent des résultats très semblables, mais seulement jusqu’en 2038.

Par contre, comme les scénarios n’ont peu d’impact sur l’évolution de la population âgée de 65 ans et plus, il est toujours exact que cette population augmentera de 1 000 000 entre 2011 et 2031. Par contre, comme la population plus jeune augmenterait davantage, ils représenterait 27,5 % de la population en 2051 plutôt que 30 % comme le scénario de 2003 le prévoyait (voir page 24).

Et alors…

On voit que, toutes solides qu’elles soient, des prévisions démographiques peuvent changer grandement selon les hypothèses retenues. Je dois toutefois conclure comme je l’avais fait dans mon billet de février 2012. Même si la baisse de la population âgée de 20 à 64 ans sera bien moins importante qu’on ne le prévoyait 11 ans plus tôt, il demeure que sa proportion dans la population totale devrait passer de 62,0 % cette année à 53,8 % en 2031, une baisse énorme de plus de 13 %, et que celle des personnes âgées de 65 ans et plus absorbera l’essentiel de cette baisse passant de 17,1 % à 25,2 % de la population. Quant aux 0-19 ans, leur proportion demeurera stable, au lieu de diminuer de 2,5 points de pourcentage, ce qui est quand même un signe encourageant pour les années suivantes.

Bref, on n’évitera pas les principaux effets du vieillissement de la population, mais ils devraient être beaucoup moins accentués qu’on ne le craignait quand Luc Godbout, Pierre Fortin, Matthieu Arseneau et Suzie St-Cerny ont écrit leur livre sans assez d’humilité et de nuances. Cela dit, des prévisions ne sont que des prévisions. Comment savoir si les hypothèses du scénario plus récent se maintiendraient si, par exemple, les avantages du Régime québécois d’assurance parentale étaient diminués?

Créer et partager la prospérité

15 septembre 2014

bellemareJ’ai tergiversé un bon moment avant de lire Créer et partager la prospéritéSortir l’économie canadienne de l’impasse de Diane Bellemare. J’ai entendu parler de cette économiste dans les années 1980 alors qu’elle a écrit avec Lise Poulin-Simon quelques livres sur le plein emploi. Après avoir enseigné une vingtaine d’années l’économie à l’Université du Québec à Montréal, elle a dirigé la Société québécoise de développement de la main-d’œuvre (SQDM), l’ancêtre d’Emploi Québec. Son association avec le Conseil du patronat du Québec en 2003 et, encore plus sa candidature au sein de l’Action démocratique du Québec (ADQ) lors des élections de 2003 m’ont rendu perplexe. Après s’être présentée à deux autres reprises pour l’ADQ en 2008, elle fut nommée au Sénat par Stephen Harper en septembre 2012, même si elle s’était opposée ouvertement à la réforme de l’assurance-emploi quelque mois plus tôt. Face à ce qui m’apparaissait comme un revirement politique assez radical, je me demandais à quoi pourrait ressembler son dernier livre, ce qu’elle entendait pas la «prospérité» et de quelle impasse elle pouvait bien parler… Mais, bon, je me suis quand même laissé tenté!

Premiers chapitres

- préface

Le début du livre n’a fait qu’appuyer mon scepticisme. En effet, dans une préface fade, Claude Castonguay adopte sans nuance le discours du gouvernement conservateur sur la coexistence au Canada d’un fort chômage et d’une pénurie de travailleurs qualifiés, même si le directeur parlementaire du budget (et bien d’autres, dont moi) a contredit brillamment cette affirmation.

- avant-propos et introduction

L’avant-propos de l’auteure est de meilleure tenue. Il m’a renversé! Elle s’y dit institutionnaliste et keynésienne, ce qui est quasiment à l’opposé de l’école économique appuyée par l’ADQ et le parti conservateur! Sa vision de l’économie et du travail me semble un peu limitée, car elle ne parle presque pas du rôle fondamental de l’économie non marchande, ou non comptabilisée, comme le travail domestique et le bénévolat, si ce n’est pour le mettre en opposition avec le travail rémunéré. Cela dit, elle y avance certaines idées, notamment le fait que le travail n’est pas une marchandise, mais bien une institution sociale, qui m’ont donné le goût de poursuivre ma lecture…

Son introduction présente les principaux points qu’elle abordera dans son livre, en les mettant dans le contexte de la crise actuelle. Elle aborde tellement de sujets qu’il me sera ici impossible de tous les présenter et les commenter. Je m’attarderai aux points que j’ai jugés les plus importants et les plus originaux. Notons que la préface, l’avant-propos et l’introduction sont disponibles gratuitement sur Internet.

- la rémunération sociale

La rémunération sociale est «la portion du revenu national attribuée aux individus et aux familles à travers les activités de marché [moins les impôts et les cotisations sociales, comme les cotisations à l'assurance emploi et au RRQ] mais aussi à travers les transferts de revenus [assurance-emploi, indemnités d'accidents de travail, pensions de la RRQ, sécurité de la vieillesse, aide sociale, etc.], la fiscalité et les services public de santé et d’éducation».

Ce concept est intéressant, car il ne comprend pas seulement des éléments monétaires, mais aussi la valeur des services publics. Par contre, l’auteure a choisi de ne pas développer sur ce qui me semblait le plus intéressant et le plus original dans ce concept, soit l’équivalent de rémunération reçu par les individus et les familles à travers les services publics. En passant, je crois que ce concept devrait aussi inclure l’ensemble des services publics, pas seulement l’éducation (dans laquelle elle inclut les services de garde) et la santé, mais tous les autres : infrastructures et entretien des transports, financement du transport en commun, aqueduc, police, protection des incendies, bibliothèques et autres services culturels, protection de l’environnement, etc. En effet, tous ces services contribuent au bien-être de la population, sans que les usagers doivent les payer à leur prix complets.

Elle divise la rémunération sociale en deux composants majeurs, la rémunération privée disponible (activités de marché moins impôts et cotisations sociales) et la rémunération publique (transferts et valeur des services de santé et d’éducation). Elle estime à leur coût la valeur monétaire de la rémunération publique provenant des secteurs de la santé et de l’éducation. Il est difficile de procéder autrement, mais cela a comme conséquence d’accorder une rémunération sociale plus élevée aux territoires où ces services coûtent plus cher. Par exemple, la hausse de la rémunération des médecins fait augmenter la valeur des services de santé, même s’ils ne sont pas plus complets et ne contribuent pas plus au bien-être. Il n’y a pas de solution magique à ce problème, mais, pour en trouver une, il faudrait au moins en parler!

- l’émergence de la rémunération sociale

Ce chapitre fait l’historique de l’apparition des transferts qui font partie de la rémunération publique (et sociale, par le fait même), surtout au Canada. Ce chapitre m’a vraiment passionné. Il présente l’évolution du partage de risque (santé, revenu, etc.). Celui-ci se faisait au début par la famille et par la charité pour les personnes qui n’avaient pas de famille ou si celle-ci ne pouvait pas aider. Ensuite, certaines sociétés d’assurance sont intervenues, mais en n’assurant que les personnes ayant le moins de risque, ou dans le cadre de contrats collectifs dans les entreprises. Comme cela ne réglait pas les principaux problèmes, l’État a pris le relais, programme par programme. Cela a grandement amélioré la situation, même si, comme ces programmes ont été adoptées un par un, à la pièce (notamment en raison des partages de compétences entre le gouvernement fédéral et les provinces), le tout manque de cohésion. Notons ici que j’ai résumé à outrance (même une partie des chapitres suivants) et que cela ne rend pas justice à la présentation de l’auteure.

Les autres chapitres

Dans les chapitres suivants, l’auteure :

  • va plus loin dans l’analyse de l’apparition des programmes de transferts et montre leur importance;
  • revient sur la question des pénuries (avec quelques contradictions);
  • analyse la précarisation de la rémunération (notamment sur les contrats à durée déterminée);
  • déplore la hausse des inégalités de rémunération;
  • examine en détail les programmes de rémunération à la retraite (comme moi, elle considère l’indexation à l’inflation insuffisante pour maintenir le niveau de vie des personnes âgées) et appuie entre autres la proposition d’augmenter la couverture des programmes publics comme la RRQ, ajoutant que «Les entreprises n’ont pas rempli la mission que la société canadienne leur a confiée, car les salariés ne participent pas tous à un régime de retraite complémentaire» (étonnant pour une ex-vice-présidente du Conseil du patronat!);
  • commente la question de l’équité intergénérationnelle (avec entre autres cette observation pleine de sagesse : «En somme, les transferts entre les générations sont multiples et vouloir en faire un bilan comptable partiel ou même exhaustif est une entreprise oiseuse»);
  • revoit en détail le programme d’assurance-emploi (sujet sur lequel j’aurais pu écrire un billet complet; disons simplement que j’appuie certaines de ses observations, mais en rejette d’autres) et recommande que son administration soit transférée aux provinces, plus près des besoins et des caractéristiques des chômeurs de leur territoire;
  • plaide pour une amélioration importante de la formation continue;
  • veut réduire les inégalités de revenus, entre autres en rendant les cotisations sociales moins régressives, par exemple en augmentant les plafonds de cotisation (la démonstration est un peu compliquée, mais très juste);
  • présente son programme pour atteindre le plein emploi : il s’agit du point culminant du livre, mais son programme est impossible à résumer; disons seulement qu’elle dénonce les politiques qui visent la croissance du PIB et appuie plutôt celles qui visent la hausse de l’emploi (le PIB suivra bien!).

Le seul moyen que j’ai trouvé pour résumer sa position sur le plein emploi est de citer ce long paragraphe :

«Au Canada, certains éléments du système de rémunération doivent être réformés pour relever les défis économiques de l’heure comme l’adaptation constante des individus et des entreprises aux nouvelles réalités. Si le changement fait peur, on s’y opposera. Le changement et l’adaptation doivent être facilités par des incitatifs collectifs et individuels appropriés. À cette fin, la rémunération sociale doit mieux protéger le maintien du niveau de vie en période de changement et d’adaptation. L’assurance-emploi doit être repensée et l’on doit mettre davantage l’accent sur la formation continue et le développement des compétences. La sécurité du revenu à la retraite doit inciter toutes les générations à travailler à améliorer les conditions de vie. La rémunération sociale doit atténuer les inégalités croissantes de revenus, notamment par des cotisations plus progressives. Les gouvernements doivent travailler de concert à l’établissement de politiques d’emploi visant le plein emploi, condition sine qua non au bon fonctionnement de l’économie, du système de rémunération et (sic) à la promotion de la justice sociale. Le système de rémunération et les politiques d’emploi constituent en effet une combinaison gagnante pour assurer une prospérité partagée, car ils encouragent l’autonomie individuelle ainsi que la mobilité sociale et professionnelle, ingrédients fondamentaux d’une fibre sociale et économique solide.»

Ouf, voilà. Cette citation me fascine, regroupant certains éléments assez classiques en économie sur les incitations (mises en œuvre dans les pays nordiques, il faut le souligner) et un fort souci de justice et de lutte aux inégalités. C’est dans ce sens que je trouve cette citation très typique de ce livre. Son ton très technique et dénué d’émotions est aussi représentatif de ce livre.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre couvre en effet en détail un grand nombre de sujets liés à l’emploi et aux programmes sociaux qu’on trouve rarement regroupés dans un seul livre. Je ne partage pas toutes ses positions, mais reconnaît sans peine qu’elles suscitent réflexion et débats. C’est beaucoup!

Reste le mystère de l’association de l’auteure avec l’ADQ, le Conseil du patronat et le parti conservateur. Mais, cela, je ne pense pas pouvoir l’éclaicir!

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