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Littératie et numératie

19 novembre 2014

littératieC’est rendu un lieu commun, tout le monde sait et répète qu’il y a 49 % d’analphabètes fonctionnels au Québec. On utilise cette donnée aussi bien à droite qu’à gauche pour appuyer son discours. J’ai déjà tenté de nuancer le sens de ce type de donnée à deux reprises, la première fois en montrant la signification réelle des classements utilisés par l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes de 2003, la deuxième, en montrant que les données du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) de 2012 ne sont pas si noires qu’on le prétend, surtout du côté des plus jeunes. Je prends cette fois prétexte de la diffusion d’une étude de Statistique Canada parue il y a deux semaines, étude intitulée Les diplômés universitaires ayant des niveaux de compétence moindres en littératie et en numératie, pour confirmer l’adage «jamais deux sans trois»!

L’étude

Comme cette étude vise à analyser le niveau de compétence en littératie et en numératie des diplômés universitaires, elle n’a utilisé que les données des personnes âgées de 25 à 65 ans, alors que le PEICA en fournit pour la population âgée de 16 à 65 ans. Compte tenu de la limitation des données, cette étude s’est concentrée sur la proportion de personnes ayant des résultats de 2 et moins, sans considérer les résultats précis (0, 1, 2, 3, 4 et 5).

Le graphique qui suit montre la proportion de la population du Canada qui avait un niveau 2 ou moins selon le niveau de scolarité en littératie (barre bleue pâle), en numératie (barre bleue foncée) et à la fois en littératie et en numératie (barre rouge).

littératie1

En moyenne, 49 % (tiens donc…) des personnes âgées de 25 à 64 avaient un niveau 2 ou moins en littératie, 55 % en numératie (bizarre qu’on parle moins de ce résultat pire que celui en littératie, comme s’il était moins important) et 43 % dans les deux domaines. Les auteurs ne le mentionnent pas, mais cela signifie que 24 % des personnes ayant un niveau 3 ou plus en littératie avaient un niveau 2 ou moins en numératie (55 % – 43 % = 12 %; 12 %/51 % = 23,5 %) , mais que près de deux fois moins de personnes ayant un niveau 3 ou plus en numératie, soit 13 % (49 % – 43 % = 6 %; 6 %/45 % = 13,3 %), avaient un niveau 2 ou moins en littératie. Bref, les gens compétents en numératie sont moins souvent incompétents en littératie que les gens compétents en littératie sont incompétents en numératie…

Le graphique nous montre aussi sans surprise que la proportion de personnes âgées de 25 à 64 qui avaient un niveau 2 ou moins en littératie ou en numératie (ou dans ces deux domaines) diminue en fonction de leur niveau de scolarité. Mais, qui auraient pensé que, parmi les diplômés universitaires, 27 % seraient dans ce cas en littératie (ce qui est quand même beaucoup mieux que les 88 % qui avaient moins d’un diplôme d’études secondaires, DES), 32 % en numératie (91 % chez les personnes qui avaient moins d’un DES) et 22 % dans les deux domaines (85 %). Que voilà une information qui plaira aux droitistes qui prétendent qu’on donne des diplômes universitaires à rabais et aux gauchistes qui verraient là une conséquence de la marchandisation de l’éducation où l’entreprise universitaire satisfait son client qui revendique le diplôme qu’il a payé… Je ne prétends pas qu’ils ont tort ou raison, mais que tout cela n’est pas aussi simple.

D’une part, il faudrait savoir ce que signifie avoir un niveau 2 ou moins. Justement, l’étude en parle : «Il est important de souligner que les personnes dont les scores en littératie et en numératie se situent en dessous du niveau 3 ne sont pas nécessairement incapables d’effectuer des tâches à des niveaux plus élevés. Cela signifie plutôt qu’elles sont moins susceptibles de le faire». Est-ce à dire qu’ils ne seraient pas nécessairement des analphabètes, comme le prétendent nos commentateurs les plus éclairés, comme celui-ci qui parle de catastrophe nationale? D’autre part, il faudrait se demander quels sont les facteurs qui sont associés au personnes qui présentent de moins bons résultats.

Facteurs

Littératie2Le premier facteur que les auteurs de l’étude mentionnent est l’immigration. Le graphique ci-contre illustre bien l’importance de ce facteur. Il montre que les titulaires d’un diplôme universitaire immigrants âgés de 25 à 64 étaient en 2012 proportionnellement trois fois plus nombreux que les natifs du Canada à avoir un niveau 2 ou moins en littératie (45 % par rapport à 16 %), deux fois plus nombreux en numératie (46 % par rapport à 23 %) et trois fois plus nombreux dans les deux domaines (36 % et 12 %). Il faut noter que les tests à ce programme n’étaient offerts que dans les deux langues officielles du Canada.

Le tableau 1 de la page numérotée 5 de l’étude (la septième) montre les résultats selon un grand nombre d’autres facteurs, mais uniquement chez les titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada. Je vais ici mentionner les plus significatifs.

- selon le sexe

À ma grande surprise, les femmes ont été plus nombreuses que les hommes à avoir un niveau 2 ou moins en littératie (16,3 % par rapport à 13,6 %), quoique cet écart n’est pas jugé significativement différent par les auteurs, et beaucoup plus nombreuses en numératie (26,8 % et 16,8 %, écart cette fois significatif).

- selon l’âge

Cette fois sans surprise, les personnes âgées de 55 à 59 ans et de 60 à 65 ans étaient proportionnellement presque trois fois plus nombreuses que celles âgées de 35 à 39 ans à avoir un niveau 2 ou moins (23,8 % et 23,9 % par rapport à 8,6 %). L’écart entre les personnes de ces tranches d’âge, même si moins net, était aussi significatif en numératie (29,0 % et 29,3 % par rapport à 17,4 %).

- selon la langue

Les résultats dans les deux domaines étaient les meilleurs chez les anglophones, près de la moyenne chez les francophones et moins bons chez les allophones.

- selon la province

Les Québécois avaient des résultats significativement moins bons que la moyenne en littératie, mais pas significativement différents en numératie.

- domaines d’études

Les diplômés en Sciences humaines, langues et arts et surtout en Formation des enseignants et sciences de l’éducation avaient des résultats significativement moins bons dans les deux domaines. Ce constat, surtout chez nos futurs enseignants, est particulièrement troublant…

- autres facteurs

Les deux facteurs qui sont associés aux résultats les plus différents (mis à part l’immigration et l’âge) sont le niveau de scolarité des parents et encore plus le nombre de livres à la maison à l’âge de 16 ans.

Le niveau de compétence et le marché du travail

Selon qu’on tienne compte ou pas des facteurs mentionnés plus tôt (âge, sexe, langue, province, etc.), le taux d’emploi des titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada ayant un niveau 2 ou moins en littératie était de 10 ou de 4 points de pourcentage inférieur au taux d’emploi de ceux ayant un niveau de 3 et plus (différence jugée non significative dans ce deuxième cas). En numératie, l’écart est à peine inférieur (ce sont en grande majorité les mêmes personnes!), soit de 8 ou de 4 points de pourcentage inférieur (différence encore une fois jugée non significative dans ce deuxième cas).

De même, la probabilité d’occuper un emploi de professionnel ou de gestionnaire chez les titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada ayant un niveau 2 ou moins en littératie était de 8 points de pourcentage inférieur à la probabilité de ceux ayant un niveau de 3 et plus, peu importe qu’on tienne compte ou pas des facteurs mentionnés plus tôt. Mais, dans ce cas, l’impact est encore plus élevé (autour de 9,5 points de pourcentage) en numératie. Toutes ces différences sont considérées significatives.

Et alors…

Cette étude nous donne selon moi trois messages principaux. Tout d’abord, il est abusif d’associer des résultats inférieurs à 3 en littératie ou en numératie à une forme d’analphabétisme. Qu’on se le dise! Ensuite, le niveau de compétence est influencé par une foule de facteurs (lieu de naissance, âge, sexe, langue, scolarité des parents, présence de livres à la maison, etc.) autres que le niveau de scolarité. Finalement, le succès sur le marché du travail n’est pas uniquement associé au niveau de scolarité, mais aussi au niveau de compétence, ce qui nuance les calculs du supposé rendement d’un investissement dans les études supérieures.

J’espère que ce billet permettra de mieux nuancer les résultats des programmes internationaux de mesure des compétences, mais je ne me leurre pas sur l’impact de mes petits billets…

Les pays nordiques et la social-démocratie

17 novembre 2014

Social-démocratieJ’ai commencé à lire Social-démocratie 2.0: Le Québec comparé aux pays scandinaves, de Stéphane Paquin et Pier-Luc Lévesque avec un peu d’appréhension. J’avais en effet lu quelques articles sur ce livre (provenant notamment du Journal Métro, du Devoir et du blogue de Gérald Fillion) et ne savais pas trop si ce livre insisterait davantage sur la possibilité qu’un pays a d’avoir une croissance élevée tout en demeurant relativement égalitaire et en ayant une fiscalité importante, ou sur les supposés bienfaits d’une «nouvelle social-démocratie» plus axée sur la concurrence et sur la nécessité d’être «meilleur que les autres» (d’où le titre du livre avec son «2.0»).

Compte tenu que ce livre compte 16 auteurEs (voir la table des matières), on ne s’étonnera pas qu’on y trouve un peu de tout cela, certainEs insistant sur l’importance pour un État d’offrir des programmes sociaux complets et universels, d’autres misant davantage sur le virage vers la nouvelle social-démocratie implantée graduellement sous une forme ou une autre dans tous les pays nordiques au cours des années 1990, ou encore sur l’évolution du mode de financement de l’État vers plus de taxes à la consommation et moins d’impôt sur le revenu des particuliers et des entreprises.

Comme il est impossible de présenter tous les textes de ce livre dans un billet, je me concentrerai sur le premier, celui qui offre le portrait le plus complet de la question. C’est normal qu’il en soit ainsi, car il provient de deux auteurs dont la famille est originaire des pays nordiques et y ont vécu, Bo Rothstein et Sven Steinmo.

La social-démocratie en crise? Quelle crise?

La auteurs commencent leur texte en précisant son objectif : déterminer si la social-démocratie comme telle est responsable la baisse de l’appui aux partis qui la défendent en Europe. Pour ce, les auteurs ont comparé les performances des principaux modèles européens, soit la social-démocratie, la politique des pays européen de l’Est, celle des pays européens centraux et le libéralisme.

- caractéristiques principales

Pour effectuer cette comparaison, les auteurs définissent ce qui caractérise la social-démocratie :

  • offrir des droits, des services publics et des programmes de transferts universels à toute la population et non seulement à une population vulnérable ou minoritaire, comme le font les programmes et services offerts dans des pays comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, et le système de sécurité sociale des États-providences de la plupart des pays européens;
  • «limiter les effets négatifs de l’économie de marché sans la remplacer ou tenter de la contrôler» : ainsi, les pays qui adoptent ce modèle sont ouverts au libre-échange et à l’entreprise privée tout en constatant qu’ils doivent être encadrés avec une réglementation publique pour fonctionner adéquatement, tant sur le marché du travail (heures de travail, appui à la syndicalisation, santé et sécurité, régimes de pension, assurance-chômage, travail des enfants, etc.) qu’en matière de protection de l’environnement et d’hygiène publique, ou qu’au sujet du fonctionnement du système financier et de l’égalité des sexes et des communautés; en conséquence, la social-démocrate rejette le concept d’autoréglementation efficace des marchés;
  • tabler davantage sur les services publics que sur les transferts directs pour redistribuer la richesse (le taux de transferts directs sur le PIB est d’ailleurs moins élevé dans les pays sociaux-démocrates que dans les pays libéraux, tout en obtenant de meilleurs résultats sur les inégalités, mais le taux de dépenses en services publics sur le PIB y est beaucoup plus élevé);
  • mettre l’accent sur la solidarité sociale, tous et toutes ayant droit aux mêmes services, aux mêmes conditions, contrairement à l’approche que veut adopter le gouvernement actuel au Québec, par exemple, du côté des services de garde;
  • adopter des politiques sociales progressistes : droits des femmes, des travailleurs, des enfants, etc.

La fiscalité n’est pas nécessairement plus progressive dans les pays sociaux-démocrates que dans les pays libéraux. En effet, c’est entre autres l’ampleur du niveau de taxation et surtout la façon de dépenser qui les distinguent. Les auteurs mentionnent en plus :

  • le niveau élevé de dépenses sociales, pas seulement pour les pauvres et les personnes âgées, mais surtout pour les familles et les jeunes;
  • la dette et les déficits faibles;
  • les fortes dépenses en éducation et en soins de santé;
  • plus d’égalité sociale;
  • le haut niveau d’égalité des sexes;
  • le fort niveau de scolarité;
  • le niveau plus élevé de confiance interpersonnelle;
  • moins de corruption;
  • une meilleure santé;
  • un taux de croissance élevé.

- erreurs communes

Les auteurs observent que bien des commentateurs, même partisans de la social-démocratie, la comprennent mal :

  • en prétendant qu’elle coûte cher et qu’il faut faire un arbitrage (trade-off) entre la croissance et l’égalité : les niveaux de croissance élevés de ces pays montrent qu’il n’en est rien; en plus, sans services publics gratuits, la population devrait se les procurer auprès du secteur privé qui les offre en général à un prix bien plus élevé;
  • en l’associant à une forte bureaucratie, au paternalisme (d’où le «gouvernemaman» des droitistes…) et à la limitation des choix : encore là, il n’en est rien, le choix demeurant présent dans tous les réseaux financés par le secteur public, des services étant même parfois offerts par le secteur privé, mais sans possibilité de sélectionner les personnes qu’il dessert;
  • en prétendant que de lourdes dépenses publiques nuisent à la croissance : on l’a dit, c’est simplement faux; d’ailleurs, les pays pauvres dépensent proportionnellement beaucoup moins en services publics;
  • en avançant que le seul moyen de lutter contre les inégalités est d’imposer fortement les plus riches et d’augmenter les transferts aux pauvres : en fait, grâce aux dépenses publiques en services, les pauvres bénéficient de services qu’ils ne pourraient pas se procurer sans elles et qui les aident à sortir de la pauvreté; en plus, grâce à l’universalité, tous bénéficient de ces services, renforçant la solidarité et l’acceptation sociales;
  • en affirmant que la social-démocratie est menacée par la mondialisation : selon les auteurs, ce n’est pas le montant des taxes et impôts qui importent, mais la façon de les collecter et de dépenser cet argent; d’ailleurs, les pays sociaux-démocrates sont parmi ceux qui ont eu la meilleure performance depuis les débuts de la vague actuelle de mondialisation; en fait, les fortes dépenses de l’État en services publics ont plutôt protégé ces pays des pires conséquences des crises dues à la déréglementation, notamment des services financiers;
  • en observant que les électeurs des pays nordiques sociaux-démocrates ont tous élus des gouvernements de centre droit au cours des dernières années : en fait, aucun de ces gouvernements n’a osé s’attaquer aux institutions sociale-démocrates, n’agissant que dans certaines façons de rendre les services publics (plus de concurrence, par exemple).

- les défis

Cela dit, le modèle social-démocrate fait face à de nombreux défis. Selon les auteurs, le principal défi peut venir aussi bien de la droite que de la gauche, en s’attaquant au caractère universel des services. La réaction souvent vive des milieux nationalistes et d’extrême droite (dont les partis gagnent en popularité dans les quatre pays nordiques) face à l’immigration est un autre défi, car sans solidarité sociale, le modèle d’universalité de la social-démocratie est en danger. Pourtant, l’universalité des services publics est un facteur favorisant l’insertion et la solidarité bien plus qu’un facteur de division entre les communautés.

Les auteurs concluent en s’étonnant de certaines attaques contre la social-démocratie dans un contexte où c’est essentiellement le modèle néolibéral qui a, depuis quelques décennies, montré sa faiblesse et même ses tendances à provoquer des crises majeures, remettant en question «le fondamentalisme du marché et de la déréglementation» de même que la pertinence des politiques d’austérité (sans trop de succès, malheureusement…).

Les autres textes

Les autres de textes de ce livre sont à la fois variés et inégaux. Certains abordent des questions pointues (les relations patronales-syndicales, la gouvernance pétrolière, les systèmes de retraite, l’enseignement supérieur, la place des femmes en politique, la banalisation de l’extrême droite, etc.), tandis que d’autres tentent de voir quels aspects le Québec pourrait importer de ces modèles (fiscalité, lutte à la pauvreté, taxes à la consommation, etc.). J’ai trouvé en général ces derniers textes plus faibles, car ils tentaient de choisir les éléments du modèle social-démocrate qui correspondent à leur idéologie, sans réaliser qu’on ne peut pas développer un modèle qui fonctionne aussi bien en le privant de sa cohérence. Même si elle ne vise pas ce livre, une une lettre parue la semaine dernière dans La Presse dénonce justement le détournement de sens de certaines mesures adoptées en Suède par des gens qui se revendiquent du modèle suédois sans vraiment vouloir l’adopter en entier.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Je dois souligner que j’avais davantage apprécié le livre précédent que j’ai lu sur les pays nordiques, soit  Le bon sens à la scandinave – Politiques et inégalités sociales de santé, de Marie-France Raynault et Dominique Côté (comme le montre ce billet), même s’il n’examinait à fond que les politiques sur la santé.

Cela dit, malgré les faiblesses de ce livre, je ne regrette nullement les heures que je lui ai consacrées. D’une part, certains textes permettent d’avoir une vision plus complète du modèle social-démocrate nordique, alors que, trop souvent, certains commentateurs n’en retiennent que ce qui fait leur affaire. Le texte que j’ai présenté, par exemple, montre bien à quel point chaque élément qui forme ce modèle a sa place et est essentiel à la cohérence du système. D’autre part, d’autres textes permettent de connaître les spécificités des solutions retenues par chacun des pays, solutions qui, malgré leurs ressemblances, ont des caractéristiques bien particulières dans chacun de ces pays. Par exemple, si la plupart de ces pays misent davantage sur les taxes à la consommation qu’auparavant, le Danemark demeure probablement le pays dont la plus grande part des revenus provient des impôts sur le revenu des particuliers, et cela, sans conséquences négatives, contrairement à ce que veulent nous faire croire certaines personnes…

Est-ce à dire que le modèle scandinave est LE modèle à imiter? Ça, c’est une autre question qui mériterait au moins un billet à elle seule. Par contre, je n’ai aucune hésitation à affirmer que ce modèle n’est pas totalement différent de celui que nous avions jusqu’à il y a quelques années et qu’il me paraît nettement plus intéressant que celui vers lequel on se dirige de plus en plus…

La modulation des tarifs des services de garde

15 novembre 2014

gardeL’intention du gouvernement (toujours pas confirmée) de moduler les tarifs des services de garde à contribution réduite fait jaser pas mal ces temps-ci. Cette modulation, telle que Le Devoir l’a expliquée, (et comme Radio-Canada l’a prédentée dans l’image ci-contre) fonctionnerait ainsi, selon le revenu net des familles (le total des lignes 275 de la déclaration de revenus, j’imagine…) :

  • jusqu’à 75 000 $ : 8,00 $ par jour;
  • entre 75 000 $ et 100 000 $ : augmentation graduelle de 8,00 $ à 12,00 $;
  • entre 100 000 $ et 150 000 $ : augmentation graduelle de 12,00 $ à 15,00 $;
  • entre 150 000 $ et 200 000 $ : augmentation graduelle de 15,00 $ à 20,00 $.

Un des arguments les plus utilisés pour s’opposer à ce type de modulation (je laisse ici de côté les conséquences de la hausse de 7,00 $ à 7,30 $ puis à 8,00 $, même si elle n’est pas anodine) est de dire que les plus riches financent déjà davantage ces services que les plus pauvres par leurs impôts et ne devraient donc pas contribuer une autre fois. À deux mois d’intervalle, Gérald Fillion et Alain Dubuc ont chacun leur tour, calculé la participation actuelle des contribuables les plus riches au financement de ces services. Gérald Fillion l’a fait pour montrer que les frais sont en fait déjà modulés, donnant un argument à ceux qui s’opposent à la modulation, les contribuables gagnant 20 000 $ par année versant 29 $ par année pour financer ce service et ceux gagnant 150 000 $ y consacrant 788 $ (ou 3,03 $ par jour), soit 27 fois plus. J’ajouterais que les riches paient aussi plus de taxes, mais, oublions ça…

Alain Dubuc, avec une méthode similaire, obtient des résultats un peu différents, quoique du même ordre : les contribuables gagnant 100 000 $ et plus y consacrant en moyenne 557 $ par année, soit 2,23 $ par jour. Mais, alors que le premier évalue que 47 % du financement de ce service vient des impôts, soit 1,05 milliard $ sur un coût total de 2,24 milliards $, le deuxième estime que les impôts ne contribuent que pour 600 millions $ du total de 2,2 milliards $, même s’il dit que cela représente 40 % du total (pourtant 40 % de 2,2 milliards $ donne 880 millions $…). Mais passons, car le plus étrange, c’est que, selon lui, cet argument appuierait le fait de demander aux riches de payer des tarifs plus élevés, car il contribuent en fait très peu par leurs impôts…

Malheureusement, le gouvernement n’a pas dit combien il espérait retirer de sa modulation des frais. Mais, comme on sait que les tarifs actuels financent 13,5 % du coût total de 2,2 milliards $, soit 300 millions $, il serait étonnant que cette augmentation des tarifs rapporte plus de 100 millions $ (mon calcul arrive plus autour de 60 millions $, mais passons). Or, si on augmentait plutôt les impôts pour aller chercher ces 100 millions $, les calculs de M. Dubuc nous montrerait que cela ne coûterait que 0,37 $ par jour de plus aux personnes qui gagnent plus de 100 000 $. Bizarre, il n’a pas pensé à ça…

Mais, bon trêve de railleries, ce n’est pas seulement de ça dont je veux parler dans ce billet…

Qui sera touché?

Le gouvernement présente son modèle de modulation comme s’il ne visait que les plus riches du Québec. On a peut-être l’impression que 75 000 $ par année, c’est beaucoup, mais ce seuil ne s’applique pas ici à un revenu personnel, mais à un revenu familial! Or, selon le tableau cansim 202-0410 de Statistique Canada, le revenu total médian des familles québécoises biparentales avec enfant dont les deux parents ont un revenu d’emploi (s’il n’y en a qu’un dans une famille qui a des revenus, il est peu probable que cette famille utilise un service de garde) était en 2011 de 92 100 $. En actualisant ce montant pour 2014 (compte tenu de l’inflation calculée à l’aide du tableau cansim 326-0020 et du fait que le revenu net représente en moyenne 91,4 % du revenu total selon les statistiques fiscales des particuliers de 2011), j’ai obtenu un revenu net médian de 89 100 $ pour 2014. On voit bien que la famille biparentale type avec enfant gagne bien plus que la limite choisie par le gouvernement pour caractériser des familles «riches»! Cette mesure frapperait donc directement les familles de la classe moyenne.

J’ai aussi fait le même exercice avec les familles monoparentales (revenu net médian pour 2014 de 42 000 $) et ai calculé les proportions de ces familles (monoparentales et biparentales) avec les données recensement de 2011 (71,3 % des familles avec enfants étaient biparentales en 2011), puis ai réparti le revenu médian de ces familles en fonction de la répartition par quintile des familles composées d’au moins deux personnes du tableau cansim 202-0701 pour en arriver à la conclusion que 48,5 % des familles avec enfants seraient touchées par cette mesure sensée ne viser que les riches! Environ 89 % de ces familles seraient biparentales (60,5 % d’entre elles) et 11 % monoparentales (18,8 % d’entre elles). Compte tenu des hypothèses derrière ces calculs, disons qu’on peut avancer sans trop de risque de se tromper qu’environ la moitié des familles seraient touchées par cette mesure.

Et notons que cette mesure ne tient pas compte du nombre d’enfants que les familles confient à un service de garde. L’histoire de cette femme qui aura trois enfants qui fréquenteront un service de garde l’an prochain est particulièrement troublante.

Précisions sur les calculs

À la demande d’un commentateur, je précise dans cette partie les calculs que j’ai faits pour en arriver aux résultats mentionnés dans la partie précédente (à sauter si cela ne vous intéresse pas) :

  • selon le fichier cansim 201-0410, le revenu total médian des familles québécoises biparentales avec enfant dont les deux parents ont un revenu d’emploi était en 2011 de 92 100 $ et celui des familles monoparentales de 42 100 $ (comme on ne présente pas la donnée pour celles dont le parent a un revenu d’emploi, ce revenu est sûrement sous-estimé);
  • j’ai ensuite tenté d’actualiser ces revenus médians pour 2014 et au concept de revenu net; pour ce, j’ai appliqué le taux moyen de croissance de ce revenu médian au cours de la période, soit de 0,6 % par année entre 1976 et 2011 pour les familles biparentales avec enfant dont les deux parents ont un revenu d’emploi et de 1,6 % pour les familles monoparentales, puis ai appliqué le taux d’inflation entre 2011 et 2014, soit 4,2 %; cela m’a donné respectivement 97 700 $ et 46 100 $;
  • pour calculer le revenu net, j’ai appliqué le pourcentage moyen du revenu net sur le revenu total pour les contribuables en 2011 (91,4 %); après vérification, j’ai constaté que ce taux variait peu selon le revenu; cela m’a donné respectivement 89 120 $ et 42 010 $;
  • pour estimer la distribution de ces revenus, j’ai utilisé celle du revenu total par quintile de l’ensemble des familles économiques de deux personnes ou plus (je n’ai pas trouvé mieux) du fichier 202-0701 pour 2011;
  • j’ai aussi utilisé les données sur les limites supérieures du revenu total des quintiles de l’ensemble des familles économiques de deux personnes ou plus du fichier cansim 202-0405 : comme cela, j’avais en fait la distribution par décile;
  • ces données montrent que la limite supérieure du revenu total du premier décile représente 41,1 % du revenu moyen du troisième quintile (qui correspond ni plus ni moins au revenu médian), celle du deuxième 60,0 %, du troisième 70,9 %, du quatrième 84,8 %, du cinquième 100 % (par définition), du sixième 117,3 %, du septième 141,3 %, du huitième 168,1 % et du neuvième 252,8 %;
  • j’ai appliqué ces taux aux revenus nets médians des familles biparentales avec enfant dont les deux parents ont un revenu d’emploi et des familles monoparentales que j’ai plus tôt actualisés (89 120 $ et 42 010 $);
  • j’ai ensuite estimé la proportion des membres ces deux types de familles qui gagnaient plus de 75 000 $ en supposant que les revenus entre ces déciles augmentent de façon linéaire;
  • ce calcul estime que 60,5 % des familles biparentales avec enfant dont les deux parents ont un revenu d’emploi et 18,8 % des familles monoparentales ont un revenu d’emploi supérieur à 75 000 $;
  • j’ai ensuite calculé la proportion de familles monoparentales et biparentales au Québec à l’aide des données du recensement de 2011 (907 725 familles biparentales avec enfants et 365 510 familles monoparentales, soit respectivement 71,3 % et 28,7 %);
  • j’ai finalement calculé le pourcentage du total des familles gagnant au moins 75 000 $ : (71,3 % x 60,5 %) + (28,7 % x 18,8 %) = 48,5 %).

Il est bien certain que j’ai dû faire plusieurs hypothèses pour en arriver à cette conclusion :

  • que l’augmentation du revenu des familles entre 2011 et 2014 correspondrait à son augmentation passée;
  • que la proportion du revenu net sur le revenu total de ces familles correspond à la moyenne;
  • que le revenu des familles avec enfants se répartit comme celui de l’ensemble des familles de deux personnes et plus;
  • que ces hypothèses s’appliquent de la même façon aux familles dont les enfants fréquentent les services de garde qu’aux autres familles avec enfants.

Notons que ces hypothèses sont très conservatrices. Par exemple, il est probable (en fait, presque certain) que les revenus des familles biparentales dont les deux parents travaillent varient moins entre elles que les revenus de l’ensemble des familles formées de deux personnes et plus qui regroupent aussi des familles biparentales où au plus un parent travaille et les autres familles formées de deux personnes sans enfants, dont les personnes âgées. De même, les revenus des familles monoparentales dont le parent travaille sont sûrement plus élevés que ceux des autres familles monoparentales. En conséquence, la proportion de familles qui fréquentent les services de garde qui gagnent au moins 75 000 $ est sûrement un peu plus élevée que 48,5 %.

Et, le même calcul permet de constater que 34,0 % (ou plus) des familles avec enfants auraient un revenu net supérieur à 100 000 $ en 2014 (42,9 % des familles biparentales dont les deux parents travaillent et 11,7 % des familles monoparentales). Plus du tiers!

Et alors…

On peut se demander pourquoi ce gouvernement tient tellement à rompre avec l’universalité des services publics. Comme on a vu, il serait bien plus simple et pas si pénible de hausser légèrement les paliers d’imposition pour obtenir un revenu équivalent ou même supérieur à la somme recherchée par le gouvernement. Il est toujours étonnant d’entendre la droite (ou le centre-droit) justifier ses décisions par le fait que ce sont les plus riches (et en fait la classe moyenne) qui seront les seuls désavantagées par l’attaque contre l’universalité. On ne peut voir là qu’une autre manifestation de la «révolution culturelle» de Raymond Bachand, qui visait à diminuer l’impôt sur le revenu des particuliers et à le remplacer par des hausses de taxes et de tarifs (ce que ne manquera pas de recommander la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise présidée par Luc Godbout). C’est la même logique idéologique qui «justifiait» la hausse des droits de scolarité planifiée par le gouvernement Charest et qui fait en sorte que les tarifs d’électricité et de transports en commun (quoique, dans ce cas, on n’a même pas essayé de prétendre que cette hausse touchait les plus riches!) ont augmenté beaucoup plus que l’inflation au cours des dernières années.

Cette idéologie omet le principe à la base de l’universalité, soit la solidarité. Dans la social-démocratie tant vantée des pays nordiques (on le verra dans mon billet de lundi prochain), la base de l’entente sociale repose sur le principe que les riches payent davantage pour financer les services publics, mais que tous en ont un accès identique. L’idéologie libérale (en fait néolibérale) est en train de rompre cette entente. Ne voyons donc pas dans cette modulation des tarifs un événement anecdotique, c’est au contraire un autre pas vers la dissociation, la rupture du contrat de solidarité entre les membres de notre société. Et ça, c’est grave…

250 000 emplois!

12 novembre 2014

250000bQuand Statistique Canada a publié son communiqué sur les estimations les plus récentes de l’emploi selon les données de l’Enquête sur la population active (EPA) vendredi dernier, je ne pensais pas publier de billet sur le sujet. Par contre, en prenant connaissance des réactions sur la baisse de l’emploi que ces estimations montraient (baisses en un mois de 14 200 emplois, mais de 30 000 emplois à temps plein, et en un an de 29 700 emplois, mais de 98 600 à temps plein) et surtout sur la promesse libérale de créer 250 000 emplois en cinq ans, je me suis dit que ça valait la peine de faire le point, même cinq longs jours après les faits…

Je vais d’abord tenter de mettre en contexte ces baisses avant de revenir sur la promesse des libéraux.

Mise en contexte

Comme je le fais toujours dans mes billets sur l’emploi, je vais comparer son évolution selon deux sources de données, l’EPA, enquête qui comporte une marge d’erreur importante (de 30 000 emplois à 95 % ), et l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), dont les données sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur car issues d’un recensement de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec près de deux mois de retard sur les premières.

Comme l’EERH ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes (et de quelques autres secteurs de moindre importance), et que, en conséquence, les niveaux d’emplois de l’EERH et de l’EPA sont différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Emploi_10-2014

On peut voir à la ligne bleue que la baisse de 14 200 emplois en octobre selon les estimations de l’EPA ne fait en quelque sorte que ramener le niveau de son estimation à celui de la tendance de l’EERH. En effet, la tendance de l’emploi selon les données de l’EERH (ligne rouge) est presque plate depuis plus de deux ans (si ce n’est une baisse soudaine en juin 2013 en raison de la grève dans la construction). En effet, selon l’EERH, l’emploi (en données désaisonnalisées) n’aurait diminué que de 0,3 % entre juillet 2012 et août 2014, alors que les données de l’EPA, beaucoup plus éparses, montrent une hausse de 1,6 % entre ces deux mêmes mois!

Comme je l’ai mentionné dans un précédent billet, les données de l’emploi de l’EPA semblent sous-estimer l’emploi en 2012 (la ligne bleue était sous la rouge tout au long de cette année-là), alors qu’elles le surestiment dans la majorité des mois de 2013. Cela explique que l’emploi ait augmenté en moyenne de 1,2 % entre 2012 et 2013 selon les données de l’EPA, alors que celles de l’EERH (ai-je dit qu’elles sont plus fiables?) montraient une hausse de seulement 0,2 %, en fait uniquement due à la hausse réelle de l’emploi dans les six premiers mois de 2012.

Or, quand on parle de la baisse de quelque 30 000 emplois entre octobre 2013 et octobre 2014, on compare en fait une estimation qui semble cohérente avec les données de l’EERH (octobre 2014) avec une donnée qui était surestimée (octobre 2013), car bien au dessus du niveau de la donnée correspondante de l’EERH. Et, cela risque d’être encore pire le mois prochain, car la donnée de novembre 2013 est encore plus surestimée! Bref, tout indique que ces baisses d’emploi (sauf celles de l’emploi à temps plein) sont en fait des baisses d’estimations et que l’emploi fait ce qu’il fait depuis au moins deux ans, il stagne…

250 000 emplois

Réagissant à ces annonces de baisses de l’emploi et aux demandes d’un plan de relance par le PQ et la CAQ, le premier ministre a dans un premier temps «attribué les résultats mensuels décevants à différents facteurs, dont le vieillissement de la population». Euh… il ne savait pas quand il a promis la création de 250 000 emplois en cinq ans que la population vieillissait? Puis, après que le ministre des Finances, Carlos Leitão, ait affirmé que la création de 250 000 emplois «n’était pas une promesse», que «c’était une cible, un objectif», M. Couillard a tenu à assurer la population que la création de 250 000 emplois est vraiment «un engagement électoral» et que «le gouvernement tient à le remplir». Oubliant cette fois que la population vieillit, il a justifié cet engagement en disant «être «persuadé» de pouvoir remplir la promesse de son parti, en additionnant aux 40 000 emplois créés bon an mal an au Québec l’effet escompté des mesures mises en place depuis l’élection du mois d’avril et le budget du mois de juin». Mais, si la population vieillit, le Québec sera-t-il en mesure de bénéficier de «40 000 emplois créés bon an mal an au Québec»? Bien sûr que non!

C’est d’ailleurs ce que j’ai démontré dans un billet écrit juste après que le PLQ, le PQ et la CAQ aient sensiblement promis le même niveau de création d’emploi. J’ai montré que, en appliquant pour les années allant de 2014 à 2018 les taux de croissance prévus dans les scénarios de prévisions démographiques de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) à la population de chacune des 12 tranches d’âge pour lesquelles l’EPA fournit des données (15 à 19 ans, 20 à 24 ans, jusqu’à 65 à 69 ans et 70 ans et plus), il faudrait que le taux d’emploi des membres de chacune de ces 12 tranches d’âge augmente de 3,24 points de pourcentage (ou de 0,65 point par année) pour que la prévision du PLQ se réalise, alors que les taux d’emploi de six de ces 12 tranches d’âge atteignaient un sommet historique en 2013!

Emploi_10-2014(1)Et où en sommes-nous jusqu’à maintenant? Le tableau à droite présente l’évolution des taux d’emploi pour les membres des 12 tranches d’âge au cours des 10 premiers mois de 2013 et de 2014, ainsi que l’écart entre les deux en points de pourcentage. Même si le niveau d’emploi estimé est demeuré le même (hausse moyenne de 300 emplois, soit moins de 0,01 %…), le taux d’emploi global (des personnes âgées de 15 ans et plus), lui, a baissé de 0,5 point, comme on peut le voir à la dernière colonne de la première ligne du tableau. Ce taux n’a pourtant diminué que dans sept des 12 tranches d’âge (de moins d’un point dans quatre de ces sept baisses et de seulement 0,1 point dans deux cas) et a augmenté dans cinq tranches d’âge. En moyenne, les taux d’emploi n’ont diminué que de 0,14 point de pourcentage dans chacune des tranches d’âge. Si cette tendance se maintient au cours des deux derniers mois de 2014, cela voudra dire que ces taux d’emplois devront augmenter en moyenne de 3,4 points de pourcentage en quatre ans (une moyenne de 0,85 point par année) pour que la promesse des libéraux se réalise, et cela dans un contexte où la croissance de la consommation devrait être faible en raison du fort endettement des ménages (qui devront aussi assumer les hausses de tarifs d’électricité et probablement de frais de garde et autres), où les dépenses gouvernementales fédérales et provinciales devraient aussi augmenter moins que par le passé en raison des mesures d’austérité que nos gouvernements ont adoptées et où les entreprises et les gouvernements réduisent leurs investissements… Un léger espoir demeure du côté du solde commercial international, si le dollar canadien veut bien rester au niveau actuel ou, encore mieux, continuer à diminuer. Bref, le premier ministre devra brûler bien des lampions s’il espère vraiment que sa promesse se réalise!

Et alors…

Pour analyser correctement les données sur l’emploi, la comparaison entre les données des deux enquêtes majeures du domaine, l’EPA et l’EERH, est essentielle, mais il est aussi préférable de regarder le plus d’indicateurs possibles. Par exemple, le dernier rapport des opérations financières du gouvernement montre une croissance des revenus autonomes de 4,0 % d’avril à juillet 2014 par rapport aux mois correspondants de 2013, soit un peu plus que la croissance prévue de 3,6 %. Cela cadre mal avec une baisse de l’emploi, mais ne montre pas non plus une forte croissance, les prévisions du gouvernement ayant été bien prudentes. Avec des niveaux de 0 % et de 0,5 % aux deux premiers trimestres de 2014, et de zéro en juillet, la croissance du PIB cadre aussi avec une stagnation de l’emploi. J’ai aussi l’habitude de regarder les données de l’assurance-emploi, mais il est plus difficile de les interpréter depuis la réforme de 2013. Cela dit, le nombre de prestataires a très légèrement augmenté en août (de 0,4 % par rapport à août 2013), tandis que le nombre de demandes de prestations n’a augmenté que de 1,2 % entre août 2013 et août 2014, tout en diminuant de 3,1 % entre juillet et août 2014. Rien là non plus pour appuyer l’hypothèse d’une forte baisse de l’emploi…

Bref, la stagnation continue de stagner et ce n’est pas comme cela que le PLQ va voir sa promesse se réaliser!

La démocratie et les humanités

10 novembre 2014

nussbaum

Martha Nussbaum est une des rares (bon, pas si rares) philosophes que je n’ai pas de difficulté à lire et à comprendre. J’ai d’ailleurs déjà louangé ici son livre Capabilités, Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?, et pas seulement sur la qualité de son écriture. Alors, lorsque j’ai entendu parler dans un article récent du Devoir qu’elle avait auparavant (en 2010, traduit en 2011) écrit un livre portant sur l’importance de l’enseignement des humanités et des arts, sujet qui ne transpirait pas vraiment du titre français, Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle, choix étrange pour un livre qui s’intitulait en anglais Not for profit: why democracy needs the humanities (Même si cela n’apporte pas de profit, les humanités sont essentielles à la démocratie), je me suis précipité à la bibliothèque pour me procurer la seule copie disponible avant que quelqu’un ne me la subtilise!

Le contenu

Ce livre est trop bon (il n’y aura pas de suspens à la fin de ce billet…) pour le résumer simplement. Je vais donc, comme je le fais parfois, surtout citer les passages que j’ai trouvés les plus lumineux.

L’auteure explique dès le début de son livre ce qui l’a amenée à l’écrire. Elle souligne que, en plus de la crise économique mondiale, nous en vivons une autre «bien plus dévastatrice pour l’avenir d’un gouvernement démocratique : la crise mondiale de l’éducation. De profonds changements affectent ce que les sociétés démocratiques enseignent aux jeunes, et ces changements n’ont pas été suffisamment examinés. Avides de profit national, les États et leurs systèmes éducatifs bradent avec insouciance des atouts indispensables à la survie des démocraties. Si la tendance se prolonge, les États du monde entier produiront bientôt des générations de machines efficaces, mais non des citoyens complets capables de penser par eux-mêmes, de critiquer la tradition et de comprendre ce que signifient les souffrances et les succès d’autrui. L’avenir des démocraties mondiales est en jeu.»

Et les envolées de qualité se poursuivent…

«La recherche du profit incite de nombreux dirigeants [d'université] à penser que la science et la technologie sont d’une importance cruciale pour la santé future des pays. Il n’y a pas de raison de s’opposer à une bonne éducation scientifique et technique, et je ne veux pas suggérer que les États devraient cesser de vouloir progresser sur ce plan. Mais je redoute que d’autres capacités, tout aussi cruciales, des capacités essentielles pour la santé interne de toute démocratie et pour la création d’une culture mondiale décente, capable d’affronter de manière constructive les problèmes internationaux les plus pressant, ne se perdent dans le tourbillon de la compétition.

Ces capacités – la pensée critique ; la capacité à dépasser les intérêts locaux pour affronter les problèmes mondiaux en « citoyen du monde » ; enfin la capacité à imaginer avec empathie les difficultés d’autrui – dépendent de l’étude des humanités et des arts.»

…encore et encore! Là, je lui laisse encore plus de place :

«Je voudrais montrer que des capacités développées de pensée critique et de réflexion sont essentielles pour maintenir les démocraties vivantes et dynamiques. Dans un contexte aux prises avec une économie mondialisée et marqué par des interactions multipliées entre nations et entre groupes, la capacité de raisonner de manière juste sur un large ensemble de cultures, de groupes et de pays est essentielle. Elle seule permet aux démocraties d’affronter de manière responsable les problèmes que nous rencontrons actuellement en tant que membres d’un monde interdépendant. La capacité à imaginer l’expérience d’un autre, capacité que presque tous les êtres humains possèdent à quelque degré, doit être largement développée et affinée si nous voulons espérer maintenir des institutions décentes, malgré les nombreuses divisions qui marquent toute société moderne.

L’intérêt national de toute démocratie moderne exige une économie forte et une culture des affaires florissante. Mon argument principal consiste à montrer que cet intérêt économique a également besoin du soutien des arts et des humanités pour que soient promues une atmosphère de vigilance attentive et responsable et une culture d’innovation dynamique. Il n’y a donc pas à choisir entre une éducation tournée vers le profit et une éducation tournée vers une bonne citoyenneté. Une économie florissante exige ces talents mêmes qui soutiennent la citoyenneté : les défenseurs de ce que j’appelle l’« éducation tournée vers le profit » ou, pour le dire plus précisément, l’« éducation tournée vers la croissance économique » ont une conception appauvrie des moyens qui permettent d’atteindre leur but. Mais cet argument doit être subordonné à celui qui concerne la stabilité des institutions démocratiques : une économie forte est un moyen au service des fins humaines, non une fin en soi. La majorité d’entre nous ne choisirions pas de vivre dans une nation prospère qui ne serait plus démocratique. De plus, même s’il est évident qu’une culture des affaires solide exige que certains individus soient imaginatifs et critiques, elle n’exige pas nécessairement que tous les individus le soient. La participation démocratique formule des exigences plus larges, que mon argumentation vient appuyer.

Aucun système d’éducation n’est satisfaisant s’il ne profite qu’aux élites fortunées. Ouvrir l’accès à une éducation de qualité est une question urgente pour toute démocratie moderne. Un des grands mérites du rapport de la commission Spellings [sur la réforme de l'enseignement supérieur aux États-Unis] est d’avoir attiré l’attention sur cette question. C’est depuis longtemps une tare honteuse pour les États-Unis, pays riche, que l’accès à l’éducation primaire et secondaire de qualité et tout particulièrement au premier cycle universitaire soit si inégalement distribué entre leurs citoyens.»

Si je continue comme ça, je vais citer tout le livre : il le mériterait bien! Plus loin, elle aborde l’importance de développer l’empathie dès le plus jeune âge pour contrer les tendances narcissiques des bébés, tout en développant leur autonomie. Puis elle aborde une autre des raisons pour lesquelles l’enseignement des humanités est, selon elle, essentiel :

«L’une des raisons de donner à tous les étudiants de premier cycle un ensemble de cours de philosophie et de sciences humaines est la conviction que ces cours, tant par leur contenu que par leur pédagogie, conduiront les étudiants à penser et à argumenter par eux-mêmes, au lieu de s’en remettre à la tradition et à l’autorité.»

Après avoir présenté l’enseignement socratique et ses philosophes qui l’ont le plus marquée (Pestalozzi, Froebel, Mann, Dewey et Tagore), elle lance cet appel à la coopération…

«Plus que jamais, nous dépendons tous de personnes que nous n’avons jamais vues, lesquelles, en retour, dépendent de nous. Les problèmes que nous devons résoudre, qu’ils soient économiques, environnementaux, religieux ou politiques sont de dimension mondiale. On ne peut espérer les résoudre si les individus autrefois éloignés ne se rapprochent pas pour coopérer de façon nouvelle. Il suffit de penser à la question du réchauffement climatique, à l’établissement de règlements commerciaux décents, à la protection de l’environnement et des espèces animales, à l’avenir de l’énergie nucléaire et aux dangers des armes nucléaires, à la mobilité du travail et à l’établissement de critères de travail décents, à la protection des enfants contre trafic, sévices sexuels et travail forcé. (…) L’éducation devrait donc nous préparer à affronter avec efficacité de telles discussions, en nous concevant comme des «citoyens du monde», (…) plutôt que simplement comme des Américains, des Indiens ou des Européens.

Cependant, si les écoles et les universités de par le monde n’établissent pas de fondement solide pour la coopération internationale, les interactions humaines risquent d’être régies par les lois étroites de l’échange de marché, qui considère les vies humaines avant tout comme des instruments de profit. Les écoles et les universités ont donc une tâche urgente et importante : cultiver chez les élèves et les étudiants la capacité de se concevoir comme les membres d’une nation hétérogène (car toutes les nations modernes le sont) et d’un monde qui l’est plus encore, et promouvoir la compréhension de l’histoire et du caractère des différents groupes qui l’habitent.»

Dans la même lancée, elle donne un exemple plus qu’actuel et pertinent pour le Canada et le Québec :

«Notre monde regorge de stéréotypes culturels et religieux simplistes, telle l’équation facile entre islam et terrorisme.»

Et vlan dans les dents!

Elle insiste par la suite sur l’importance d’apprendre au moins une langue étrangère (ce qui n’est pas assez fréquent dans son pays, les États-Unis, et y entraîne un manque de considération pour les autres peuples), de s’intéresser aux autres cultures et religions, et d’incorporer aux programmes de l’éducation postsecondaire des cours d’histoire, d’économie, de philosophie (dont sur la justice), de droit, etc. Elle mentionne que cela est de plus en plus difficile, car «Les arts libéraux sont donc menacés à la fois de l’intérieur et de l’extérieur».

Normand Baillargeon disait sensiblement la même chose sur la marchandisation de l’éducation dans son livre Je ne suis pas une PME dont j’ai parlé dans un précédent billet. Cette observation est d’autant plus pertinente pour le Québec en ces temps où on remet justement en question la formation générale dans nos cégeps, comme cette lettre le soulignait récemment en manifestant les mêmes craintes que Mme Nussbaum.

«c’est une formation générale à la carte qui deviendra de plus en plus une formation d’appoint compartimentée et instrumentalisée pour répondre aux stricts besoins du marché du travail.»

Conclusion

Et, elle termine son livre ainsi :

«Les démocraties ont de grandes capacités rationnelles et imaginatives. Elles sont également sujettes à de sérieux défauts de raisonnement, à l’esprit de clocher, aux jugements hâtifs, au manque de rigueur, à l’égoïsme, à l’étroitesse d’esprit. Une éducation tournée uniquement vers le profit sur le marché mondial exacerbe ces défauts, produit des esprits avides et fermés, engendre une docilité nourrie de technique qui menace la vie même de la démocratie, et qui fait certainement obstacle à la création d’une culture mondiale décente.

Si le véritable choc des civilisations se passe, comme je le crois, à l’intérieur de l’âme individuelle, alors que l’avidité et le narcissisme luttent contre le respect et l’amour, toutes les sociétés modernes sont en train de perdre la bataille à vive allure: elles nourrissent les forces qui conduisent à la violence et à la déshumanisation, et échouent à nourrir celles qui conduisent les cultures à l’égalité et au respect. Si nous n’insistons pas sur l’importance cruciale des humanités et des arts, ceux-ci disparaîtront, parce qu’ils ne produisent pas d’argent. Mais ils offrent quelque chose de bien plus précieux : un monde où il vaut la peine de vivre, des individus capables de voir les autres êtres humains comme des personnes à part entière, avec des pensées et des émotions propres, qui méritent respect et sympathie, et des pays capables de dépasser la peur et la méfiance au profit du débat empathique et raisonnable.»

Que dire de plus?

Et alors…

J’ai quasiment le goût de sauter ma question rituelle, lire ou ne pas lire? En effet la réponse est tellement évidente que la question ne se pose même pas. Si je cherche bien fort quelques défauts à ce livre, j’en trouve deux. Tout d’abord, l’auteure se répète parfois. Mais, ces répétitions sont toujours justifiées, car de mêmes faits peuvent être associés à différentes démonstrations. Ensuite, un vrai défaut cette fois, les notes sont à la fin du livre…

Mais, tout cela n’est que vétilles face à un livre lumineux, bien écrit et aussi intéressant!

L’écofiscalité

8 novembre 2014

ÉcofiscalitéDepuis que Stéphane Dion s’est fait virer de bord avec son Tournant vert (j’en veux encore à Gilles Duceppe et à Jack Layton qui l’ont rejeté, pas pour sa timidité, mais pour des motifs partisans), le mot «taxe» associé à «environnement» est politiquement prohibé. Interdit aussi de parler d’écotaxes! Le mot à la mode est rendu «écofiscalité», quoique «fiscalité verte» ou «fiscalité environnementale» pourraient être acceptables… Bref, cachons cette taxe que nous ne saurions voir!

Si certains mots sont bannis, le concept doit-il l’être lui aussi? Il a soudain ressurgi récemment, notamment lors du dépôt d’un mémoire à la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise par l’Alliance pour une économie verte au Québec (SWITCH, pour les intimes anglophones… et francophones aussi, finalement!). Cette drôle de bébite regroupe des organismes plus habitués à se vilipender qu’à se réunir, comme la Fondation Suzuki et le Conseil du patronat, ou encore Équiterre et la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante… Je vais tenter ici de résumer leur mémoire tout en le commentant et en regardant si le concept d’écofiscalité peut être utile.

Le mémoire

Les auteurs du mémoire définissent ainsi l’écofiscalité :

«Le principe de l’écofiscalité repose fortement sur le principe du pollueur-payeur et sur une internalisation des coûts reliés aux externalités sociales et environnementales négatives auxquelles une valeur est attribuée. L’effet recherché par l’écofiscalité est de modifier les comportements des agents économiques par un rapport élasticité-prix, le long de la chaîne de valeur.»

Ils distinguent ensuite l’écofiscalité positive de la négative :

«La première s’applique aux biens et services ayant un effet vertueux sur l’environnement (exonérations, déductions, crédits d’impôt, abattements, etc.) et encourage la recherche d’innovations ou de solutions de remplacement, ainsi que des comportements environnementaux désirables.

La seconde, revalorise les prix des biens et services ayant un effet négatif sur l’environnement (taxes, redevances) en mettant un prix sur la pollution, de manière à pénaliser les comportements ou les productions polluantes, ce qui incitera également à la recherche d’innovations ou de solutions de rechange par les pollueurs.»

Si la définition de l’écofiscalité positive ne me pose pas de problème, celle de l’écofiscalité négative est un peu présomptueuse en prétendant être en mesure de mettre un prix sur la pollution (ou, encore plus étrange, en attribuant une valeur, oui, une valeur, «aux externalités sociales et environnementales négatives»), alors que, il est souvent préférable de tout faire pour l’éviter, les dégâts de la pollution étant trop souvent irréversibles et n’ayant ainsi pas de prix.

- les objectifs

Le mémoire présente trois objectifs que je vais tenter de résumer et d’analyser.

Objectif 1 – Mettre en place des mesures d’écofiscalité visant la réduction de notre consommation de pétrole et les [des?] émissions de GES dans les secteurs de l’aménagement du territoire et des transports.

Cet objectif est tout à fait louable. Les mesures recommandées pour l’atteindre le sont-elles autant? Elles consistent à «Internaliser les coûts de notre consommation de pétrole et des émissions de GES reliés à l’étalement urbain et au transport».

Je répète ici que l’idée d’internaliser, c’est-à-dire de prétendre qu’un marché peut vraiment mettre un coût à la pollution et à l’émission de gaz à effet de serre pour les rendre inoffensifs, me semble tout à fait illusoire. Par contre, on ne peut pas nier que le fait d’augmenter le prix de la consommation de pétrole et des émissions de GES peut entraîner la diminution de leurs niveaux. De ce coté, ces mesures peuvent apporter de bons effets, même si elles ne sont pas suffisantes.

Certains des exemples donnés dans le mémoire sont de fait pertinents. Les auteurs montrent que le système actuel de financement des transports, où le coût du transport routier est beaucoup moins élevé pour les villes que celui du transport en commun (dont elles assument les coûts de fonctionnement), les incite à favoriser la construction d’infrastructures routières pour faire augmenter leur impôt foncier en attirant de nouveaux résidents. «Une municipalité retirera donc un avantage à se développer autour d’un réseau autoroutier qui ne lui coûte rien, plutôt que d’investir dans le transport collectif.». En conséquence :

«Afin de répondre au défi de la réduction de notre consommation de pétrole et les émissions de GES dans les secteurs de l’aménagement du territoire et des transports, nous encourageons le gouvernement à procéder à une révision de la fiscalité municipale visant à internaliser les coûts reliés à l’étalement urbain et au transport; en rééquilibrer le partage entre leurs différents bénéficiaires (municipalités, navetteurs, commerces et promoteurs); et étudier à cette fin, mais non exclusivement, les opportunités que représentent les péages et les stationnements.»

Cette recommandation aurait sûrement des effets positifs importants. En annexe, le mémoire propose une série de mesures pour atteindre cet objectif. Elle valent la peine d’être lues (pages 27 et 28 du document).

Objectif 2 – Renforcer la position du Québec dans le marché du carbone en améliorant les conditions de succès de la mesure écofiscale qu’est le SPEDE [Système québécois de plafonnement et d’échange de droits d’émission].

Le Switch affirme d’emblée appuyer le SPEDE car il y voit «une opportunité à saisir pour stimuler l’innovation, générer de la richesse au Québec et lutter contre les changements climatiques». Or, le mémoire ne montre nullement comment cette mesure peut atteindre ses objectifs, surtout de «générer de la richesse au Québec», sans non plus définir ce qu’il entend par «richesse». Une hausse du PIB sans préciser à quoi serait due cette hausse?

Les auteurs recommandent trois modifications techniques au SPEDE (voir la page 23) :

  • outiller les entreprises;
  • développer des crédits purement québécois
  • voir au-delà de 2020.

Ces propositions ne sont pas mauvaises, surtout la dernière, mais ne peuvent avoir que des effets limitées. Elle ne permettent pas par exemple, d’interdire l’importation de pétrole sale des sables bitumineux, l’établissement d’usines ultra polluantes, comme la cimenterie de Port-DanielLes autres entreprises du marché du carbone n’auront d’autre choix que de s’adapter à l’arrivée de la cimenterie de Port-Daniel, prévient le ministre David Heurtel. » même si elle est le « le projet le plus polluant de l’histoire au Québec»), cimenterie qui bénéficie au contraire d’un «soutien de 450 millions $ en fonds publics», ou d’empêcher le développement de l’exploitation de pétrole et de gaz de schiste. Pour empêcher ce genre de projets, il faut oublier l’écofiscalité et miser sur la réglementation.

Là encore, on peut consulter des exemples de mesures pour atteindre cet objectif en annexe du mémoire, aux pages 28 et 29. Là, par contre, aucune ne m’a semblé bien emballante…

Objectif 3 – Mettre en place des mesures d’écofiscalité visant à faire des technologies propres une pierre angulaire de notre développement économique, notamment dans la gestion des matières résiduelles.

Je n’ai pas grand chose à dire sur cet objectif, sinon qu’il est positif. À la page 29, on insiste sur la nécessité de renforcer «l’industrie du recyclage et du reconditionnement» et de soutenir davantage «la réduction de l’empreinte environnementale et énergétique des bâtiments résidentiels, institutionnels, commerciaux et industriels, et encourager une application plus stricte des normes d’efficacité énergétique dans le Code du bâtiment», deux mesures que je trouve très positives.

Et alors…

Ce mémoire est loin d’être mauvais, mais contient des éléments contradictoires, reflet du partenariat un peu surnaturel de la Coalition qui l’a produit. Quand on y lit en plus qu’un organisme d’experts en écofiscalité devrait être fondé avec comme mandat «de réaliser l’inventaire et l’évaluation des mesures d’écofiscalité appropriées pour faciliter l’atteinte d’objectifs économiques, environnementaux et sociaux, tout en stimulant l’innovation et la compétitivité des entreprises, en tenant compte de leur contexte fiscal régional, continental et international», là, je décroche. La lutte contre la pollution, l’épuisement des ressources et les émissions de gaz à effet de serre est trop importante et fondamentale pour l’assujettir à des objectifs liés à la compétitivité de nos entreprises actuelles, pas adaptées à une économie moins destructrice de l’environnement. Je me méfie d’autant plus de ce genre d’organisme que le même genre d’alliance est en train de se mettre sur pied à l’échelle fédérale avec le lancement de «la Commission sur l’écofiscalité du Canada». Là encore, on retrouve des organismes pas habitués de collaborer, avec, par exemple, la Fondation David Suzuki (là aussi) et… Suncor Énergie! Et que dire de la tentative de TransCanada de financer une «chaire de recherche sur le Saint-Laurent axée sur l’étude du béluga», alors qu’elle travaille à construire un terminal pétrolier dans une de leurs aires de reproduction… L’époque semble être basée sur les alliances contre-nature!

La gauche est souvent réticente face à l’écofiscalité. On reproche notamment aux taxes environnementales d’être foncièrement régressives. Vrai, mais face à leurs effets positifs, on doit tenter de réduire ces effets régressifs tout en conservant leur rôle pour décourager les comportements destructeurs de l’environnement. À cet effet, je donne à SWITCH le crédit d’avoir pensé à compenser ces effets par «une redistribution des recettes par le biais de différents leviers».

Par ailleurs, il est certain qu’on doit demeurer vigilent face aux objectifs parfois contradictoires des deux alliances dont je viens de parler. Si on peut craindre que ces organismes récupèrent le concept de l’écofiscalité comme a été récupéré le concept de développement durable, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut reconnaître que l’écofiscalité est un outil, incomplet, certes, mais qui, si utilisé correctement et joint à des mesures réglementaires plus efficaces dans bien des cas, peut faire partie de l’arsenal à bâtir pour lutter contre la pollution, l’épuisement des ressources et les émissions de gaz à effet de serre.

Les revenus de travail des hommes et des femmes

6 novembre 2014

gains cumulatifsDans un billet datant d’environ un an, j’ai utilisé les données de l’enquête Relance du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie sur la situation d’emploi des personnes diplômées universitaires pour illustrer la différence de revenus entre les hommes et les femmes. L’exercice était intéressant, mais partiel. En effet, ces données ne compilent que les salaires (pas les revenus du travail autonome) et seulement ceux des personnes diplômées qui travaillent à temps plein. En plus, comme le taux de réponse n’est que de 61 % (taux qui varie en plus passablement selon le domaine d’études, de 55 % à 66 %, voir la page numérotée 49), on peut se demander si la situation des personnes qui n’ont pas répondu est la même que celles des personnes qui ont répondu. Finalement, les salaires sont ceux du début de la carrière de ces personnes et ne permettent pas de savoir si les écarts se maintiennent, augmentent ou diminuent avec le temps.

Gains cumulatifs

Statistique Canada a justement publié la semaine dernière une étude intitulée Gains cumulatifs des diplômés postsecondaires sur 20 ans : résultats selon le domaine d’études qui fournit beaucoup plus d’information et de données sur l’évolution des revenus d’emploi des diplôméEs. Ces données sont beaucoup plus complètes que celles de la Relance et aussi plus fiables, puisqu’elles reposent sur un échantillon vaste et probabiliste. Elles ne fournissent toutefois pas de données par province. On peut lire à la page numérotée 1 (la troisième) de l’étude les sources des données utilisées.

«Les gains d’emploi comprennent les salaires et traitements versés, ainsi que le revenu net d’un emploi autonome. L’analyse est fondée sur un échantillon de 15 166 titulaires d’un diplôme collégial et d’un baccalauréat qui étaient âgés de 26 à 35 ans en 1991. Les données concernant leur domaine d’études et leur niveau de scolarité ont été obtenues à partir de leurs réponses au questionnaire complet du Recensement de 1991; les données concernant leurs gains d’emploi au cours des 20 années subséquentes ont été tirées de leurs déclarations T1 [déclarations de revenus].»

Je ne reproduirai pas ici l’analyse de l’étude (comme elle ne compte que six pages, j’invite les personnes intéressées à la consulter) mais m’attarderai plutôt sur les écarts de revenus entre les hommes et les femmes, ce que, assez bizarrement, les auteurs de l’étude n’ont pas discuté, se concentrant plutôt sur l’analyse des différences de gains entre le niveau des diplômes (secondaire, collégial et universitaire) et les domaines d’étude.

gains cumulatifs1Le premier tableau que je présente ici montre les écarts des gains cumulés de 1991 à 2010 entre les hommes et les femmes selon le niveau du diplôme obtenu avant le mois de juin 1991 (mois de la semaine de référence du recensement de 1991). On peut voir que les écarts de gains entre les hommes et les femmes sont importants (de 56 % à 92 %), mais diminuent en fonction du niveau d’études. Cela n’est pas surprenant, car on sait que les femmes peu scolarisées sont proportionnellement beaucoup plus nombreuses que les hommes dans les industries où les salaires sont faibles (comme le commerce de détail et la restauration) et dans des emplois au salaire minimum. Par exemple, les femmes du Québec occupaient en 2013 environ 61 % des emplois au salaire minimum (59 % pour celles du Canada), alors qu’elle ne représentaient que 49,1 % des salariéEs (49,6 % au Canada).

En conséquence, les écarts entre les gains selon le niveau des diplômes est plus élevé chez les femmes que chez les hommes, comme on peut le voir aux trois dernières lignes du tableau. On notera aussi que les écarts de gains entre les titulaires d’un baccalauréat et ceux d’un diplôme collégial sont environ deux fois moins élevés que les écarts entre les titulaires d’un baccalauréat et ceux d’un DES, et cela, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Cette observation vient appuyer une remarque que j’ai faite à propos des calculs de Pierre Fortin pour évaluer l’avantage des études universitaires. J’ai en effet noté que «ce calcul est basé sur la différence entre le revenu moyen d’un finissant du diplôme d’études secondaires et celui d’un titulaire d’au moins un baccalauréat (y compris une maîtrise ou un doctorat); [or,] pour aller à l’université, il faut en général avoir un diplôme d’études collégiales (DEC) : c’est donc avec le revenu de ces diplômés qu’il faudrait comparer, mais l’avantage serait moins grand». Honnêtement, je ne pensais pas que cet écart (entre les gains d’un titulaire d’un DES et d’un titulaire d’un DEC) était aussi grand. Mais, bon, revenons au sujet de ce billet…

Évolution des revenus de travail

Le tableau qui suit montre l’évolution des écarts de revenu de travail entre les hommes et les femmes lors de la première et de la dernière année des données présentées dans cette étude.

gains cumulatifs2

Ce tableau présente à la fois les différences de revenus du travail par domaines d’études en 1991, peu de temps après l’obtention d’un diplôme universitaire ou collégial, et en 2010, bien après, et l’écart de ces revenus entre les hommes et les femmes.

Dans l’ensemble (voir les lignes «Tous les domaines d’études»), les écarts de revenus entre les hommes et les femmes étaient plus élevés chez les titulaires de diplômes collégiaux qu’universitaires, à la fois en 1991 et en 2010. Par contre, l’ampleur de ces écarts a diminué entre le début et la fin de la période, tout en demeurant important. On peut attribuer cette amélioration à de nombreux facteurs, dont une hausse de revenus de même ampleur, ce qui représente une hausse plus importante en pourcentage pour les femmes, car leurs revenus de départ sont plus faibles. Il est aussi fort possible que les femmes s’absentaient moins du marché du travail en 2010 pour avoir des enfants, alors qu’elles étaient âgées de 45 à 54 ans, qu’en 1991, alors qu’elles étaient âgées de 26 à 35 ans. Les données du tableau cansim 282-0002 nous montrent toutefois que la proportion d’entre elles qui travaillent à temps partiel est très semblable entre les femmes âgées de 25 à 34 ans et celles âgées de 45 à 54 ans. Ce facteur (la fréquence du temps partiel) ne joue donc aucun rôle dans cette amélioration.

Ce qui m’a le plus troublé dans ces résultats est que l’écart entre les revenus des hommes et des femmes chez les diplôméEs universitaires était en 1991 (49,1 %) et en 2010 (37,0 %) moins élevé que celui de l’ensemble de la période (voir le premier tableau, 56 %). Cela montre probablement que les femmes ont davantage quitté leur emploi pour avoir des enfants dans les années intermédiaires que dans la première et la dernière. Mais, le plus étrange est que ce phénomène ne s’observe pas chez les diplôméEs du collégial où l’écart est pour l’ensemble de la période (76,8 %) entre les écarts observés en 1991 (80,3 %) et en 2010 (61,4 %), ce à quoi je m’attendais davantage. Il faudrait avoir les données de chacune des années pour mieux comprendre ce phénomène étrange et, encore mieux, l’âge auquel les diplômées de chacun de ces deux niveaux ont le plus souvent des enfants (en supposant que c’est ce facteur qui explique le plus le bas niveau de revenu des femmes à certaines périodes).

Cette évolution est par ailleurs très différente selon le domaine d’études, comme le tableau l’illustre bien. En 1991, les plus gros écarts s’observaient chez les titulaires d’un diplôme collégial en beaux-arts et en sciences sociales (plus souvent en service de garde et moins en technique d’éducation spécialisée? L’étude ne le précise pas…) et en sciences sociales chez les titulaires d’un diplôme universitaire, tandis que, en 2010, elles s’observaient toujours en sciences sociales chez les titulaires d’un diplôme collégial, mais plus vraiment dans les beaux-arts, et en génie chez les titulaires d’un diplôme universitaire (les ingénieurs semblent obtenir davantage de promotions que les ingénieures), alors que l’écart en sciences sociales s’est réduit de façon significative (de 60 % à 44 %).

À l’inverse, en 1991, les plus petits écarts s’observaient chez les titulaires d’un diplôme collégial en sciences biologiques et en mathématiques et sciences physiques, et en beaux-arts chez les titulaires d’un diplôme universitaire (la situation étant aussi mauvaise pour les hommes que pour les femmes), tandis que, en 2010, elles s’observaient en premier lieu en santé et en sciences humaines chez les titulaires d’un diplôme collégial, mais dans l’enseignement chez les titulaires d’un diplôme universitaire (probablement grâce à leur convention collective) alors que les titulaires d’un baccalauréat en beaux-arts arrivaient cette fois au deuxième rang, avec toujours les revenus les plus faibles (et de beaucoup) de touTEs les diplôméEs.

Et alors…

Si preuve supplémentaire était nécessaire, ces données montrent très clairement les écarts énormes entre les revenus d’emploi des hommes et des femmes qui ont pourtant des formations semblables. On pourra dire que les femmes travaillent moins d’heures que les hommes, ce qui est vrai, mais, d’une part, cela n’explique pas l’ampleur des écarts et, d’autre part, cela n’explique pas plus pourquoi les femmes travaillent moins d’heures que les hommes. À cet effet, une note socio-économique récente de l’IRIS a probablement apporté une partie de réponse à cette question en montrant que les femmes consacrent en moyenne beaucoup plus d’heures que les hommes aux tâches dites domestiques. Non seulement cela ferait en sorte que les femmes travaillent moins d’heures que les hommes dans des professions similaires, mais expliquerait qu’elles bénéficient moins de promotions.

Quelles que soient les explications, cette étude de Statistique Canada ajoute une autre pierre à nos connaissances sur le sujet. Si elle ne fournit pas toutes les réponses, sa contribution est tout à fait appréciable.

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