Inégalités et austérité
La semaine dernière fut riche en parution de documents, études et textes portant sur les inégalités et les mesures d’austérité. J’ai pensé intéressant d’en faire le tour pour analyser les tendances qui y sont associées.
OCDE
Il y a eu tout d’abord la sortie d’un document (voir le résumé) de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) montrant que la crise a fait augmenter les inégalités marchandes dans la plupart des pays entre 2007 et 2010. Si les mesures étatiques (impôts et transferts) ont permis de les compenser entièrement, le rapport s’inquiète pour l’avenir compte tenu que les mesures d’austérité des trois dernières années ont grandement diminué l’impact de ces mesures en raison de la diminution des dépenses sociales. Comme le Devoir le rapportait, on peut craindre que les inégalités et la pauvreté aient augmenté depuis et qu’elles continueront à le faire, surtout chez les enfants et les jeunes.
FMI
Le lendemain, les médias, dont Le Devoir, rapportaient les grandes lignes d’un discours prononcé par Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI). Elle «s’est inquiétée de voir se creuser sans cesse un peu plus, depuis 25 ans, le fossé entre riches et pauvres dans la plupart des pays, du Nord comme du Sud». Elle aussi déplorait que bien des pays aient réduit «la générosité de l’aide sociale et fait baisser les taux d’imposition sur les revenus, notamment sur les tranches supérieures». Elle a, en conséquence, encouragé «les pays à renforcer leurs assises fiscales, notamment en réduisant le nombre d’exemptions d’impôt et en faisant la chasse à l’évasion fiscale» et à donner la priorité à «l’augmentation des dépenses sociales visant à réduire la pauvreté et l’exclusion».
Ce n’est pas la première fois que je mentionne le virage du FMI qui appuie beaucoup moins les mesures d’austérité que par le passé. Son économiste en chef a aussi avoué récemment avoir sous-évalué les effets négatifs de l’austérité. Si on peut trouver ce virage insuffisant, ce que je trouve aussi, on ne peut que reconnaître qu’il a tout de même à la longue un certain effet pour soulager la misère des victimes de l’austérité, ou, à tout le moins, pour ne pas empirer leur situation. Par exemple, ce virage du FMI n’est pas étranger avec la décision de la Commission européenne d’accorder deux ans de plus à la France et à l’Espagne pour ramener leur déficit à 3 % du PIB. C’est peu et insuffisant, mais ça va dans la bonne direction et ça remet en question le dogme de l’austérité.
Le Japon
Le Japon est le premier pays occidental à avoir tourné le dos à l’austérité, ayant adopté des mesures à la fois monétaires (rachats massifs d’actifs, dont des obligations d’État) et budgétaires (plan de relance). Résultat? Pendant que l’économie austère de l’Europe est en récession, le Japon a connu au cours du premier trimestre de 2013 sa plus forte croissance depuis des lunes. On ne sait pas encore si ce sursaut de l’économie japonaise se prolongera, mais ce succès ébranle déjà les convictions des austériens (partisans de l’austérité) européens. Encore une fois, ces réactions ne sont pas déterminantes, mais vont dans la bonne direction…
Jacques Parizeau
Au même moment, Le Devoir publiait deux lettres de Jacques Parizeau (voir la version intégrale de ces deux lettres) dénonçant l’austérité à la québécoise, soit l’obsession du gouvernement Marois d’atteindre le déficit zéro dès cette année. Encore là, cette intervention montrait clairement que l’obsession de l’austérité et du budget équilibré amène les gouvernements à prendre des décisions pour le moins douteuses sans lien avec le programme sur lequel ils se sont fait élire. Non seulement cette obsession pénalise injustement les plus démunis et attaque de nombreux programmes sociaux (faisant l’inverse de ce que le FMI recommande), mais elle est un accroc à la démocratie.
CD Howe et les taux d’intérêt
Si les documents, études et textes que j’ai présentés jusqu’ici vont essentiellement dans ce que je considère être la bonne direction, force est de constater que la crainte irrationnelle de l’inflation qu’on doit combattre avec des mesures d’austérité n’a pas été ébranlée et vit encore vigoureusement.
Toujours la semaine dernière, l’Institut CD Howe a publié une étude recommandant à la Banque du Canada de rehausser les taux d’intérêt dès maintenant par crainte que ces taux faibles ne fassent augmenter l’inflation. On peut en effet y lire à la page 2 :
«[traduction] Des taux d’intérêt aussi bas et une relance monétaire exceptionnelle, telles que l’assouplissement quantitatif aux États-Unis, sauf si on l’inverse à temps, vont conduire à une inflation généralisée, dont le Canada ne peut s’échapper que par le relèvement des taux d’intérêt»
J’ai dû me pincer une couple de fois avant de réaliser que je ne lisais pas un article de The Onion ou de l’Axe du mad… En effet, le dernier communiqué de Statistique Canada sur le sujet nous montre que l’inflation est actuellement à 0,4 % et que l’indice de référence de la Banque du Canada n’atteint que 1,1 %, tout au bas de la fourchette de sa cible (entre 1 % et 3 %). À ce niveau, la Banque du Canada devrait davantage craindre une déflation que la stagflation que l’étude du CD Howe mentionne même comme possible (page 10). Il n’y a non plus aucune crainte que l’inflation des autres pays se répande au Canada, puisque l’inflation est trop basse un peu partout sur Terre, et se situe aussi aux États-Unis au plancher de la cible de la Réserve fédérale (Fed) à 1,1 % (après que l’indice des prix à la consommation ait baissé de 0,4 % en avril!)
Pourtant l’auteur est bien conscient qu’un relèvement des taux d’intérêt ferait monter la valeur du dollar canadien, nuirait gravement aux entreprises manufacturières (quoiqu’il les dise en mesure de faire face à une telle hausse) et ferait augmenter le taux de chômage.
Il est vrai qu’un taux très bas a des désavantages, notamment pour les fonds de pension dont les placements rapportent moins, mais les craintes de surchauffe du marché immobilier que l’auteur mentionne apparaissent exagérées, d’autant plus que les dernières mesures du ministre Flaherty semble avoir nettement calmé la tendance à la hausse du prix des maisons (ce que l’auteur reconnaît à la page 11, tout en se demandant si la Banque du Canada et le ministre ont pris les bonnes mesures… dur à suivre, cet économiste!). Et il demeure curieux que, par crainte des conséquences d’une hausse des taux d’intérêt, l’auteur demande une hausse des taux d’intérêt!
En fait, quand on lit cette étude, on s’aperçoit que sa recommandation repose essentiellement sur une application mécanique de la règle de Taylor (voir pages 4 à 8). Mais qu’est-ce que la règle de Taylor?
- règle de Taylor
(Les lecteurs allergiques aux modèles mécaniques en économie peuvent sauter cette section… et ne retenir que la conclusion : cette règle est pour le moins douteuse et pas du tout adaptée à la situation canadienne)
La règle de Taylor prétend que le taux d’intérêt d’une banque nationale doit s’établir en fonction du taux d’inflation, de la cible d’inflation de la banque, du taux d’intérêt et de l’écart entre le PIB et le PIB potentiel. L’équation précise est ici. Et cela se fait sans tenir compte du taux de chômage! Mais, ce n’est pas le seul problème avec cette règle…
Dans ce billet, Brad DeLong montrait à la fin de 2009 que le calcul de la règle de Taylor pouvait à l’époque aussi bien donner -5 % que +0,5 % selon les évaluations et les séries utilisées pour calculer les coefficients entrant en jeu. Selon John Taylor lui-même, l’inventeur de la règle portant son nom (qui base ses calculs économétriques sur des données allant de 1987 à 1992, une série très courte pour ce genre de calcul), il aurait fallu dès 2009 (ou au début de 2010) rehausser les taux d’intérêts des États-Unis au moins jusqu’à 2,5 % (ils étaient et sont toujours à près de 0 %), c’est-à-dire au taux d’inflation (autour de 2 % à l’époque) plus son résultat (0,5), pour éviter toute inflation. Il recommandait d’ailleurs que la Fed les hausse rapidement, comme le CD Howe le fait maintenant. Or, trois ans et demi plus tard, on ne voit aucun signe d’inflation aux États-Unis, mais plutôt des signes faisant davantage craindre une déflation, et ce, malgré les nombreuses injections de liquidité par la Fed, injections qui sont supposées générer automatiquement de l’inflation, selon les mêmes théoriciens.
À l’opposé, les calculs des représentants de la Fed leur donnait un résultat de -5,0 %, résultat bien éloigné de celui de Taylor (+0,5 %). Selon ce calcul, le taux de la Fed aurait dû être abaissé à -3 0 % (-5 % + l’inflation à l’époque, soit 2 %). Comme cela est impossible (quoique certains y pensent…), la Fed l’a laissé le plus près de 0 possible. Plutôt que d’utiliser les données de 1987 à 1992 comme Taylor, ils avaient plutôt basé leurs calculs sur celles observées de 1987 à 2005! On voit donc que cette règle peut donner des résultats fort différents selon les époques.
L’auteur de l’étude de CD Howe, même s’il reconnaît que le comportement des taux canadiens est loin d’être linéaire (voir l’encadré de la page 6) a justement utilisé les coefficients de Taylor plutôt que d’utiliser un calcul basé sur les données canadiennes sur une longue période.
Même si l’auteur avait utilisé des données canadiennes réelles pour évaluer les coefficients de la règle de Taylor, je demeurerais dubitatif sur la pertinence de ce calcul mécanique qui ne tient pas compte des nombreux facteurs qui peuvent intervenir dans les conséquences d’un rehaussement des taux d’intérêt. Mais là, en utilisant les coefficients basés sur les données anciennes de Taylor aux États-Unis pour une courte de période (1987 à 1992, je le rappelle), je ne vois vraiment pas quel crédit on peut accorder à ce calcul.
- conclusion sur l’étude du CD Howe
Je n’ai aucune crainte que la Banque du Canada applique les recommandations de cette étude. Elle maintient d’ailleurs qu’elle compte garder son taux directeur bas au moins à moyen terme. En outre, Rudy Le Cours observait récemment que «La Banque du Canada ne fait plus allusion à une majoration à venir de son taux directeur. Le prochain gouverneur Stephen Poloz est de plus très sensible au tort causé par une monnaie surévaluée». Il serait donc plus qu’étonnant que cette étude ait le moindre impact. Il demeure tout de même ahurissant que la crainte de l’inflation même quand son taux est près de 1 % amène un économiste à favoriser une hausse du taux de chômage dans une économie déjà atone où le marché du travail semble au neutre (pas de croissance d’emploi depuis quelques mois).
Et alors…
Je trouve encourageant de voir que de plus en plus d’organismes et de personnalités joignent leur voix pour dénoncer les politiques d’austérités implantées en Europe et même au Québec. Par contre, l’étude de CD Howe nous montre que les austériens et autres économistes obnubilés par leur crainte de l’inflation sont encore bien présents et que nous aurions tort de penser qu’ils ont perdu toute emprise sur l’économie mondiale. En fait, ils sont encore bien en selle dans les centres de décision…
Du néolithique au biolithique
J’ai bien apprécié le dernier livre d’Hervé Kempf, Fin de l’Occident, naissance du monde. Il débute sur les chapeaux de roues, présentant dès le départ sa vision de l’évolution des inégalités depuis l’apparition de l’homme sur la Terre.
Ainsi, lorsque les humains inventent l’agriculture qui permet «l’accumulation de surplus alimentaires, la concentration des humains dans des villages et des villes, la diversification des types d’activité et un décuplement du nombre des humains», ce qu’on appelle la révolution néolithique, les différentes sociétés humaines, malgré des inégalités importantes à l’intérieur de chacune d’entre elles, ont un niveau de consommation matérielle et énergétique assez semblable. Et cela allait durer des millénaires.
La grande divergence
L’auteur donne de nombreux exemples au début de ce chapitre de civilisations qui avaient des niveaux de consommation semblables surtout en Europe et en Asie, mais aussi en Afrique du Nord. Ce que Kempf appelle la grande divergence, soit l’accroissement important des différences dans le niveau de consommation matérielle et énergétique entre les pays, a commencé juste après le Moyen Âge. Pourquoi sont-ce les Européens qui ont découvert l’Amérique et pas les Chinois qui avaient pourtant au XVème siècle une flotte bien plus impressionnante (entre autres celle de l’amiral Zheng He) que celle des Européens? L’auteur avance certaines hypothèses en lien avec la décision des autorités chinoises de cesser les explorations jugées trop coûteuses. Les Européens, de leur côté, ont accepté de financer ces expéditions surtout en raison de leur goût des épices. Quoi qu’il en soit, c’est la découverte de l’Amérique qui fut le point de départ de la grande divergence.
Plutôt que l’Inde, ils découvrirent l’Amérique et plutôt que des épices, ils en rapportèrent de l’or! Si cela a permis le début de la grande divergence de richesses entre l’Europe et le reste du monde, c’est lors de la révolution industrielle, surtout entre 1750 et 1850, que les écarts se sont vraiment creusés. Par exemple, alors que le revenu moyen en Inde n’a augmenté que de 10 % entre 1820 et 1950 et celui de la Chine de 17 %, «celui des pays européens bondissait de 400 %».
Non seulement la révolution industrielle a creusé la différence de richesse entre les nations, mais elle a entraîné une hausse phénoménale de la population. Alors qu’il a fallu près de deux mille ans pour multiplier la population par six entre l’an zéro et 1815, il n’en a fallu que 200 pour qu’elle se multiplie par sept! Cette hausse est bien sûr accompagnée d’une augmentation encore plus élevée du bétail et de la production agricole (même si encore un milliard de personnes sont sous-alimentées), sans parler de l’apparition des nouveaux biens de consommation comme l’automobile.
Tout cela, y compris l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse de la mortalité infantile, n’aurait pas été possible sans la découverte de sources d’énergie peu coûteuses. La consommation d’énergie a ainsi été multipliée par 40 entre 1700 et 2000.
La grande convergence
Depuis les années 1990, on assiste à autre un revirement majeur : la croissance des pays occidentaux faiblit tandis que celle des pays dits émergents la surpasse de façon spectaculaire. Par exemple, la part du PIB mondial des pays asiatiques (sauf le Japon) est passée de 15 % à 30 % entre 1950 et 2010. Par contre, si les inégalités entre les pays diminuent, elle ne cessent de croître à l’intérieur des pays, aussi bien riches qu’émergents ou pauvres, sauf peut-être en Amérique latine, où elles demeurent tout de même parmi les plus élevées du monde. Mais, cette croissance peut-elle se maintenir? Toutes les nations peuvent-elles atteindre le niveau de consommation des pays riches?
Le mur écologique
La première barrière à l’augmentation de la richesse demeure la disponibilité de l’énergie. Même si on trouve encore de nouvelles sources d’énergie fossile (la plus facile à utiliser) comme les sables bitumineux, le pétrole en haute mer et le gaz et le pétrole de schiste, le rendement de leur exploitation est bien plus faible que ne l’est celui du pétrole conventionnel. Par exemple, il en coûtait en énergie l’équivalent d’un baril de pétrole au début du XXème siècle pour en produire 100. Ce ratio est graduellement passé de 1 pour 35 en 1990, puis à 1 pour 12 en 2007 et il continue à augmenter (il ne serait que de 1 pour 3 pour les sables bitumineux). L’extraction des métaux exige aussi de plus en plus d’énergie pour un rendement décroissant. Et tout cela ne fera qu’aggraver les conséquences du réchauffement climatique, lui même diminuant les possibilités agricoles et ainsi de suite…
Une autre barrière est constituée du niveau de consommation que la Terre peut fournir à un nombre d’humains croissant (qui atteindra environ 9 milliards en 2050) «sans déclencher des désastres écologiques incontrôlables». Par exemple, pour que la hausse de la température soit de moins de 2 degrés Celsius, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre (GES) se limitent en moyenne à 2 tonnes et demie par humain et par année entre aujourd’hui et 2050. Or, cela représente le niveau d’émission actuel d’un habitant de l’Inde, la moitié du niveau d’émission moyen de tous les Terriens et sept fois moins que celui de l’habitant des États-Unis. Ce sont donc les pays riches qui doivent restreindre le plus le niveau de leurs émissions de GES si on veut éviter de foncer directement dans le mur écologique.
Les chemins de la mutation
Je saute ici deux chapitres pour pouvoir m’attarder davantage à celui-ci. Ce n’est pas que ces chapitres manquent d’intérêt, mais, comme ils abordent la crise et ses conséquences, sujet que j’ai abordé fréquemment, je préfère me concentrer sur ce chapitre qui aborde des pistes de solution, ce qu’on lit moins souvent.
Face au mur écologique, il s’agit de trouver des moyens de «réduire la consommation matérielle dans les sociétés riches sans diminuer leur bien-être». (…) il ne s’agit plus de répartir l’abondance, mais d’organiser la sobriété.»
En raison de l’emprise internationale du capitalisme face au contrôle uniquement national des luttes politiques, l’auteur craint que seul le désastre qui nous pend au bout du nez «ouvrira la porte d’une autre politique». Mais, que ce soit le cas ou non, il est important pour lui que les solutions à apporter soient disponibles à ce moment. La politique qu’il préconise «s’ordonne sur trois axes» :
- reprendre la maîtrise du secteur financier : s’assurer que ce secteur soit vraiment au service des peuples, notamment en redonnant aux pays et régions le contrôle de la création monétaire et en libérant le système monétaire de l’emprise du dollar
- réduire les inégalités : changer le modèle culturel de surconsommation et récupérer «la partie de la richesse que se sont appropriée les riches, afin d’améliorer le sort des plus pauvres et financer la réorientation de l’économie»
- écologiser l’économie : «modérer rapidement l’impact de l’activité économique sur la biosphère», en utilisant beaucoup moins d’énergie et de matériaux.
L’auteur présente ensuite d’autres objectifs à atteindre, tout en les associant aux trois axes développés plus tôt :
- abolir le chômage en s’assurant que chaque personne «trouve une occupation utile à la société».
- réhumaniser le travail agricole : il s’agit ici d’inverser le cycle actuel de production qui utilise «peu de travail, mais beaucoup d’énergie, d’eau, de pesticides et d’engrais chimiques», en soutenant l’agriculture vivrière, l’agroécologie, la valorisation des savoirs locaux, l’accès aux marchés locaux, etc. «Il s’agit de tourner la page de la révolution néolithique (…), d’accomplir la révolution industrielle pour nous engager dans l’ère biolithique, où l’espèce humaine prospérera en accord avec les autres espèces vivantes de la planète».
- créer des emplois plus sobres : l’emploi industriel sera toujours nécessaire, mais il faut le réorienter «en fonction de l’impact écologique et de l’utilité sociale». Cela veut dire en premier lieu de réduire la consommation de matière et d’énergie, dont les transports. Un tel objectif créera beaucoup d’emplois, d’autant plus qu’il faudra réparer et maintenir les infrastructures, restaurer les écosystèmes dégradés, recycler et récupérer bien davantage. «La réduction de la consommation matérielle sera par ailleurs compensée par un développement de services collectifs plus utiles au bien-être comme l’éducation, la santé, les soins aux personnes âgées». Cette réduction permettra aussi d’élargir la place laissée à la culture et de développer le partage et la baisse du temps de travail.
- rationner les biens matériels et développer les biens communs : il y aurait une moins grande variété de produits de consommation semblables et une réduction du nombre de nouveaux produits. Cela se réaliserait entre autres par l’interdiction de la publicité de produits nocifs et la tarification progressive des produits polluants. Il y aurait à l’opposé plus «de services de relations et de soins, (…) moins de biens, plus de liens». Il s’agit d’inverser le courant actuel qui marchandise les services collectifs (éducation universitaire, santé, services sociaux, etc.) pour les rendre au contraire plus accessibles.
- abandonner le PIB : j’ai déjà montré à quel point le PIB est un indicateur biaisé, qu’à partir d’un certain point, les niveaux d’inégalité plus faibles apportent plus de bien-être (ou de bonheur) que le niveau du PIB et que la productivité du travail est un concept trompeur qui, entre autres, ne tient pas du tout compte des dégâts environnementaux liés à sa croissance. Or, la croissance du PIB (et de la productivité) est l’objectif premier des promoteurs de la croissance infinie. Selon l’auteur, mettre un terme à cette course qui nous mène au mur, c’est aussi abandonner cet indicateur. L’auteur remplacerait cet indicateur par d’autres qui tiendraient davantage compte de l’énergie, des matières et des dégâts environnementaux (émission de GES, pollution, etc.) nécessaires à toute production.
L’auteur poursuit en souhaitant «remettre l’activité scientifique au service de l’intérêt général», transformer la culture actuelle axée sur la réussite monétaire et la consommation à outrance, et faire accepter par les citoyens des pays riches une plus grande égalité avec les pays pauvres.
Il conclut ensuite son livre en comparant les options possibles (surtout entre sa proposition et la poursuite de la quête impossible à la croissance infinie) et leurs conséquences. Il sait très bien que son programme ne se réalisera pas par magie et que les résistances à un tel changement sont gigantesques et qu’elles viendront entre autres des plus puissants…
Et alors…
Ce livre m’a intéressé à plus d’un plan. Tout d’abord, son survol de l’évolution des inégalités entre les peuples est limpide. Mais, son apport majeur est de proposer un programme qui permettrait d’éviter de frapper le mur écologique, quoique, l’auteur le dit lui-même, on risque fort de frapper le mur avant de se décider d’adopter un programme semblable.
Bien des parties de son programme peuvent nous sembler à première vue complètement utopiques. Il demande un tel changement de la culture actuelle qu’on peut penser qu’il est complètement détaché de la réalité. Pourtant… N’est-ce pas la route que nous suivons actuellement, celle de la croissance infinie dans un monde fini, avec un niveau de consommation de biens et d’énergie insoutenable, qui est irrationnelle?
Je suis bien conscient que pas grand monde, moi y compris, ne serai prêt à adopter un tel plan du jour au lendemain et avec le sourire. Par contre, on sait bien qu’on ne peut pas continuer comme actuellement, qu’il faut absolument modifier notre mode de vie. En plus, certaines parties de son plan me paraissent plus faibles (comme ceux pour modifier le système financier et pour rationner les biens de consommation), mais l’auteur a le mérite de proposer quelque chose qui se tient et qui peut susciter des débats.
Il faut bien comprendre que Kempf ne décrit pas un monde idéal, mais un monde qui permettrait notre survie sur cette Terre… Et, en adoptant ce programme davantage axé sur le développement de liens entre les humains que sur la consommation, on ne le trouverait peut-être pas si mauvais au bout du compte!
Par pseudovirtuose – En rédigeant ce billet sur le féminisme, j’avais d’abord pensé le titrer autrement que par une simple affirmation. Ensuite, je me suis remémoré les conseils rapportés par Darwin lors d’un précédent billet sur la réfutation des mythes; il vaut mieux énoncer les faits véridiques plutôt qu’en dénoncer les suppositions relatives erronées.
L’idée d’écrire sur le féminisme m’est venue en tête lors de la rédaction d’une autre de mes publications portant sur les citations de Margaret Thatcher, celle-ci désavouant assez clairement l’activisme féministe («C’est un poison!»).
Préambules
Habituellement, je considère comme étant fallacieuse l’utilisation des anecdotes. Cela est sans compter que certains de leurs colporteurs ont parfois tendance à commettre des généralisations hâtives en se basant sur ces dernières. Cependant, certaines valent parfois la peine d’être relevées et mentionnées, ne serait-ce que pour tâter le pouls d’une situation particulière sans pour autant tenter d’en déduire systématiquement des conclusions et certitudes hautement généralisables.
Ainsi, je compte présenter un certain nombre d’exemples propres à des démonstrations éloquentes laissant envisager une possibilité : plusieurs formes d’inégalité (sociales, salariales, hiérarchiques, etc.) entre les hommes et les femmes sont toujours présentes à travers l’ensemble de la société occidentale.
Sexisme décomplexé
Un nouveau concept d’émission de télévision a récemment soulevé la controverse en Europe :
«[toutes les citations sont des traductions libres] Des femmes s’y présentent vêtues d’une robe de chambre pour ensuite être jugées devant deux hommes, assis sur un plateau désert et éclairé d’une lumière vive. Les modèles retirent ensuite leurs robes pendant que l’animateur Thomas Blachman, également créateur du concept, et son invité évaluent leurs silhouettes.»
Selon Blachman, le corps de la femme «a soif des mots d’un homme» alors que les critiques parlent toutefois d’une «émission ignoble, encourageant l’usage de commentaires désobligeants à propos du corps de la femme, en plus d’être sexistes et humiliants». Le plus étonnant dans cette histoire est que l’émission est d’origine danoise! Le Danemark est pourtant régulièrement cité à titre de pays progressiste dont les politiques sociales ont contribué largement à l’avancée – bien qu’incomplète – du rôle des femmes au sein de la société et de l’économie danoises.
Citons également le cas de la National Rifle Association (NRA) aux États-Unis, célèbre et puissant lobby d’armes à feu. Celle-ci s’est récemment affiliée à une compagnie vendant des mannequins de tirs dont les prétentions (ironiques?) à l’anti-sexisme demeurent stupéfiantes :
«En plus de l’Ex Girlfriend Zombie, nous vendons 15 zombies hommes, 5 zombies animaux et 2 extraterrestres… discriminer les femmes en ne les représentant pas au sein de notre choix de produits serait tout simplement sexiste.»
Plusieurs remontrances mériteraient d’être formulées à l’égard de la vente d’un produit aussi haineux, violent, sexiste (oui!) et dégradant… mais les mots me manquent!
Pas de rondeurs!
Un des récents exemples les plus frappants de sexisme, combinant misogynie et stigmatisation de certains traits physiques, à la limite de l’eugénisme, fut l’exclusivité de certaines tailles de vêtements produites par la compagnie Abercrombie & Fitch :
«Le détaillant pour adolescent Abercrombie & Fitch n’offre pas de taille XL ou XXL dans ses départements de vêtements pour femmes parce qu’il ne souhaite pas voir de femmes en surpoids porter sa marque.»
À l’opposé de la majorité de leurs concurrents, la compagnie américaine se veut très sélective dans le choix de sa clientèle. D’ailleurs, son pdg a déjà déclaré en 2006 :
«Voilà pourquoi nous engageons de belles personnes dans nos magasins. Car les belles personnes attirent d’autres belles personnes et nous voulons cibler les personnes belles et branchées. Nous ne souhaitons pas vendre auprès de n’importe qui d’autre.»
Et il n’en démord toujours pas malgré le tollé provoqué par le récent rappel de ses propos. Or, est-il véritablement nécessaire de mentionner le rôle joué par le maintien de tels standards et critères de «beauté» dans la manifestation de troubles mentaux, notamment de l’anorexie? Le lien de causalité ne peut-être fermement établi mais son implication est hautement probable.
Et alors…
Il est possible d’attribuer la plupart de ces exemples à des cas isolés, j’en conviens. Cependant, je crains qu’ils ne forment davantage les symptômes d’une société où le patriarcat règne encore malgré tous les progrès effectués au cours du dernier siècle.
Afin de savoir si de telles inquiétudes sont véritablement fondées, je compte commencer une série de billets portant sur la discrimination positive au cours des prochaines semaines. Ainsi, j’aborderai plus en profondeur le cas des inégalités homme-femme, en me basant cette fois-ci sur des observations issues d’échantillons favorisant une meilleure généralisation empirique.
Pour l’instant, ce récit d’anecdotes m’amène à conclure une chose : plusieurs individus semblent militer activement en faveur du maintien – voir même de la revigoration – de conditions sociales sexistes, discriminatoires et dégradantes. Rien que leurs revendications rétrogrades démontrent la nécessité du discours féministe actuel.
La médaille d’or du passager clandestin
Ce blogue a abordé à quelques reprises la question du dilemme du prisonnier. Résumé brièvement, le dilemme du prisonnier est «une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où de fortes incitations peuvent convaincre un joueur rationnel de trahir l’autre lorsque le jeu n’est joué qu’une fois.». De façon plus large, on peut appliquer ce principe à des situations où il y a plus de deux «joueurs», soit quand les participants, qui peuvent être très nombreux, ont globalement intérêt à coopérer, mais où chaque individu est personnellement incité à ne pas le faire et à agir comme un passager clandestin.
Ce type de comportement est une des justifications de l’existence des États. Sans gouvernement, on n’aurait pas (ou peu) de routes, d’armée (bon, ce n’est pas un bon exemple…), de corps policier (…), de déneigement et de bien d’autres services publics, car, sans impôts ou taxes obligatoires, chaque individu serait incité à ne pas contribuer, pouvant profiter sans frais de ces services. Les autres voyant cela, ils seraient incités à cesser de «payer pour les autres» et nous n’aurions plus aucun service public… Nous serions donc tous des passagers clandestins… de rien!
Même avec la présence d’un gouvernement et de sanctions pour les resquilleurs, il y aura toujours des passagers clandestins qui essaieront de profiter de services ou de ressources au détriment des autres, que ce soit en pêchant plus que son quota, ou en demandant de ne pas payer de cotisations syndicales tout en profitant des conditions de travail et de la protection payées par les autres… Mais, grâce aux contrôles et à la réglementation, ils demeureront une faible minorité et feront bien moins de tort que si nous n’avions pas d’État.
Passagers clandestins internationaux
Si l’État peut intervenir pour éliminer une grande partie du resquillage des passagers clandestins, c’est pas mal plus difficile d’intervenir contre les passagers clandestins internationaux, car il n’y a pas de gouvernement international. Toute action internationale doit provenir d’accords volontaires. Or, ceux-ci sont d’autant plus difficiles à obtenir – et à faire respecter – que chacun peut facilement jouer au passager clandestin. Les négociations sur la diminution des émissions de gaz à effet de serre (GES), comme le protocole de Kyoto, représentent l’exemple par excellence de ces difficultés et du comportement de passager clandestin de nombreux pays, dont le Canada qui s’est d’ailleurs retiré de ce protocole unilatéralement.
La médaille d’or!
Face à cet acte odieux qui ne peut que rendre encore plus difficile la négociation de futurs accords encore plus ambitieux et réunissant plus de pays, comme on l’a vu lors de l’échec du sommet de Copenhague en 2009, j’ai pensé accorder la médaille d’or du passager clandestin au gouvernement conservateur pour l’ensemble de son oeuvre de destruction, notamment pour ses efforts soutenus pour faire dérayer toute entente sur l’environnement. Finalement, j’ai porté mon choix sur Joe Oliver, ministre canadien des Ressources naturelles, qui a su récemment se distinguer avec toute l’indistinction à laquelle on doit s’attendre d’un médaillé d’or.
En fait, il ne s’est pas contenté de poser un seul acte non méritoire pour se voir accorder cette médaille indigne, mais il a fait preuve d’une constance inégalée en la matière. J’ai bien sûr considéré sa croisade européenne, accompagnée de menaces de poursuites pour intimider les Européens dans leur démarche pour que le pétrole provenant des sables bitumineux se voit accorder le titre de «très polluant». Mais, bon, cela ne correspond pas assez aux critères qu’on doit évaluer pour un prix déshonorant le pire passager clandestin.
Par contre, même si cela semble à première vue plus anodin, deux de ses déclarations lui ont permis de se détacher du commun des resquilleurs. La première, «Je pense que les gens ne s’inquiètent pas autant qu’avant d’un réchauffement de 2 degrés», visait vraisemblablement à démontrer qu’il n’est pas si grave finalement d’être un passager clandestin… Un billet de Renaud Gignac, paru sur le blogue de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) explique bien l’inanité de cette déclaration.
La deuxième que j’ai retenue relève plutôt du raisonnement circulaire propre aux passagers clandestins professionnels. Et facteur aggravant, il s’est même servi d’un site gouvernemental pour lui donner plus de crédibilité (enfin, auprès de certains qui n’ont pas compris que ce gouvernement censure depuis des années les scientifiques à l’emploi de la population…).
«En 2010, les sables bitumineux ne contribuaient que pour 0,1 % aux émissions mondiales de GES, ce qui équivaut à moins de la moitié des émissions provenant des centrales au charbon en Illinois.»
Il s’agit pour moi de la quintessence des arguments du passager clandestin! On se compare à l’ensemble sans mentionner que si personne ne fait un effort, et surtout pas les pays ou régions qui produisent le plus de GES, rien ne changera. Même les 40 et quelques % des gaz à effet de serre émis par les Québécois provenant des transports n’équivalent pas à ce 0,1 %! Si cela ne change rien, pourquoi se priver? Par contre, l’autre pays qui observe ce comportement se demande lui aussi pourquoi se priver, puisque sa contribution ne diminuera pas plus le bilan d’émission de GES! Et que dire des individus? À quel pourcentage des émissions mondiales contribue le fait de conduire un Hummer plutôt que de se déplacer en bicyclette? Bof, moins que rien!
Par contre, si un pays comme le Canada montrait qu’il prend des dispositions pour diminuer la contribution des sables bitumineux de 0,1 % à 0,05 %, que le Québec diminuait celle de ses transports et que d’autres pays faisaient de même, les autres passagers clandestins risqueraient de trouver beaucoup plus inconfortable de rester clandestins et contribueraient à une baisse drôlement plus importante que 0,1 %! De toute façon, maintenant que nous avons atteint pour la première au niveau mondial le seuil de 400 particules par million (ppm) de CO2 dans l’air, seuil maximal «pour parvenir à limiter le réchauffement climatique entre 2°C et 2,4°C par rapport à l’ère préindustrielle», cela demeure notre seule chance!
Ni péquiste, ni égaré!
En sortant du dernier congrès de Québec solidaire, il y a déjà plus d’une semaine, j’ai pensé écrire un billet sur la fin de semaine que je venais d’y passer. J’aurais peut-être dû…
La décision de ce congrès qui a le plus retenu l’attention des médias fut celle de fermer la porte à toute alliance électorale avec les autres partis indépendantistes. Oui, c’est vrai, c’est bien la position qui a été adoptée par les déléguéEs. Mais, la plupart des médias ont oublié d’ajouter que cette résolution affirmait aussi que QS demeurait ouvert à toute association avec d’autres partis ou organismes pour participer à des campagnes sur des intérêts communs, dont bien sûr, l’indépendance.
«nous serons toujours ouverts à faire des actions communes et collaborations avec d’autres formations et à débattre avec des militantes et militants progressistes de tous les partis»
Si la réaction d’Option nationale fut dure et immédiate (et contenait des inexactitudes), celle du PQ n’est sortie que plusieurs jours plus tard, à l’occasion de son Conseil national.
Hors du PQ, point de salut!
Probablement secoué par la sortie de deux sondages, le premier de CROP et le deuxième de Léger marketing, le mettant loin de la première place (entre 8 et 13 points de pourcentage des libéraux, selon le sondage), le PQ semble incapable de se regarder dans le miroir pour expliquer cette dégringolade. Il ne serait responsable de rien de ce qui lui arrive, mais serait plutôt victime des méchants qui s’acharnent sur lui.
«En 1976, on dérangeait bien du monde et bien des intérêts. On s’est fait attaquer très durement. C’est la même chose en 2013: notre gouvernement, oui, il dérange bien du monde.»
Le problème, c’est qu’en 1976, le PQ dérangeait surtout le mondes affaires, tandis que maintenant, il dérange davantage les bénéficiaires de l’aide sociale et les organismes qui les représentent que les riches et les minières qui font reculer ce gouvernement quand ils se découvrent des «angoisses fiscales» ou «économiques» à chaque fois qu’on leur demande de faire leur juste part.
Plutôt que de s’interroger sur les raisons qui poussent tant de personnes à s’éloigner de son parti, Mme Marois préfère se draper dans son statut de victime et accuser Québec solidaire :
«Pour gouverner, il ne faut pas être sectaire.»
Être sectaire, pour la cheffe du PQ, c’est bien sûr quand Québec solidaire décide de rejeter toute alliance électorale, pas quand son parti adopte exactement la même position!
«Il ne faut pas se camper dans une idéologie rigide»
De fait, cela est éminemment néfaste. On a vu les conséquences en Europe de l’adoption de mesures idéologiques rigides d’austérité, maintenues même quand l’économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI) a avoué que ce type de politique engendre beaucoup plus de dégât que prévu et que l’étude que bien des partisans de l’austérité utilisaient pour justifier leurs politiques s’est révélée truffée d’erreurs! De même, l’ancien premier ministre et chef du PQ, Jacques Parizeau, a lui aussi dénoncé les politiques d’austérité du PQ, qualifiant l’intransigeance du PQ à vouloir atteindre le déficit zéro dès cette année d’obsession qui «empêche de réfléchir». Résultat? Le PQ est resté inflexible, s’en tenant rigidement à son idéologie…
Mais, ce n’est pas tout. Non contente d’ignorer la poutre qui lui cache la vue pour s’attaquer à la paille des autres partis, Mme Marois «a aussi suggéré, samedi, une voie bien particulière aux partis souverainistes rivaux qui lui font la vie dure: ils devraient se saborder.» Rien de moins!
Pour justifier cette déclaration pour le moins étonnante, elle rappelle que Pierre Bourgault avait justement sabordé «le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), en 1968, au nom de la cause». Non seulement cette stratégie n’a toujours pas porté ses fruits en 45 ans, mais le PQ n’a plus grand chose en commun avec le parti relativement progressiste que Bourgault a accepté de joindre. Et, ce parti, plutôt que de l’accueillir à bras ouvert, l’a plutôt ostracisé, quand il ne l’a pas simplement écarté. Mme Marois omet d’ailleurs de mentionner le fait que Bourgault a démissionné du PQ en 1981! Elle qui n’a pas su conserver ses troupes entières devrait avoir une petite gêne avant de suggérer à d’autres partis de se joindre au sien…
Et alors…
Avec ces déclarations, on ne peut que déplorer que le PQ n’ait jamais su accepter qu’il puisse ne pas être le seul porteur de la cause indépendantiste. Que des membres d’un parti puissent souhaiter que d’autres partis cessent d’exister, cela n’a rien d’étonnant, ni de scandaleux. J’ai d’ailleurs déjà entendu et lu des membres de QS souhaiter la fin du PQ. Je le déplore, mais on ne peut pas empêcher des partisans de s’échauffer de temps en temps…
Mais que la cheffe d’un parti déclare publiquement vouloir que ses adversaires politiques disparaissent pour lui laisser le chemin libre est non seulement un affront à la démocratie, mais un symptôme de la vision que trop de péquistes ont des personnes qui appuient QS et ON : des péquistes égarés qu’une bonne fessée (faut bien que je justifie l’image que j’ai choisie!) ramènerait au bercail! Et rappelons que la fessée ne fait heureusement plus partie de la culture québécoise!
Or, comme la plupart sinon la totalité des membres d’ON et de QS que je connais, je ne suis ni péquiste, ni égaré! Et, il est clair pour moi que, même si QS et même ON disparaissaient, jamais je ne voterais pour un parti comme le PQ qui incarne des valeurs si différentes des miennes! Et je suis loin d’être le seul!
L’autre fête!
Des gauchistes pacifistes à l’origine de la fête des mères! Merci à Sylvain Bérubé qui m’a appris quelque chose d’intéressant. Un excellent cadeau de fête des mères…
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Voilà le travail de Sylvain.
Voici un texte que j’ai offert à La Gazette de la Coalition (féministe de Sherbrooke) du 1er mai 2010, produite pour la fête des Travailleurs et des travailleuses.
Pour la fête des Mères, célébrons la paix
par Ruth Rosen, traduit et adapté par Sylvain Bérubé
Le dimanche 9 mai prochain, huit jours après la fête des Travailleurs et des Travailleuses, ce sera au tour des mères d’être célébrées partout au Québec. À priori, ces deux célébrations semblent avoir bien peu en commun: d’un côté, des revendications sociales sous forme de slogans et de pancartes lors de rassemblements de masse dans la rue; de l’autre, l’expression de bons sentiments sous forme de carte Hallmark et de bouquets de roses remis lors de rassemblements familials au restaurant. De plus, si d’aucuns considèrent la fête du 1er mai comme secondaire, la fête des mères est une véritable institution: nous avons beau être plusieurs à dénoncer l’hypercommercialité d’une telle journée, il demeure impensable d’ignorer sa mère en cette journée. Et quelle mère ne serait pas dévastée si ses ingrats de rejetons ne l’honorent pas au moins une journée dans l’année?
Cela dit, la fête des Mères n’a pas toujours été vécu ainsi. En fait, les femmes qui ont conçu la fête des Mères seraient déconcertées par les publicités omniprésentes qui nous traquent pour trouver «le cadeau parfait pour maman». Ils s’attendraient plutôt à voir les femmes marcher dans les rues au lieu de manger dans les restaurants avec leurs familles. C’est parce que la fête des Mères d’abord été une journée pour commémorer l’activisme des femmes, et non une célébration du dévouement d’une mère à sa famille.
L’histoire commence en 1858 où Anna Reeves Jarvis, une activiste du milieu communautaire, a organisé le «Mothers’ Works Days in West Virginia». Son but immédiat était d’améliorer l’hygiène et les conditions de vie dans les communautés appalachiennes. Pendant la Guerre Civile Américaine, Jarvis a galvanisé des femmes à prendre soins des blessés des deux côtés. Après, elle a organisé des assemblés pour persuader les hommes de mettre en veille leurs hostilités guerrières.
En 1872, Julia Ward Howe, auteur de «Battle Hymn of the Republic», a proposé le jour annuel «Mother’s Day for Peace». Active à enrayer la guerre, Howe a écrit: «Nos maris ne viendront pas chez nous en sentant le carnage… Nos fils ne nous seront pas enlevé pour désapprendre tous ce que nous avons pu leurs enseigner de la charité, de la pitié et de la patience. Nous, femmes de ce pays, serons tendres à l’endroit des mères des autres pays en ne permettant pas à nos fils d’être formés pour blesser les leurs».
Pendant les trente années à venir, les Américains ont célébré le «Mothers’ Day for Peace» le 2 juin.
Beaucoup de femmes de la classe moyenne au 19e siècle ont cru qu’elles avaient une responsabilité spéciale, en tant que mères réelles ou potentielles, d’entretenir les «blessés» [au sens large] de la société et de transformer l’Amérique en nation plus civilisée. Elles ont joué un rôle majeur dans le mouvement abolitionniste [suppression de l'esclavage]. Au cours des décennies suivantes, elles ont lancé des campagnes réussies contre le lynchage et la fraude envers les consommateurs, et elles ont milité pour l’amélioration des conditions de travail des femmes et la protection des enfants, l’obtention de services de santé publique et l’assistance sociale aux pauvres. Pour ces activistes, le lien entre la maternité et le combat pour la justice sociale et économique semblait naturel.
En 1913, le congrès américain a déclaré le deuxième dimanche en mai pour être la fête des Mères, et plusieurs pays les ont rapidement imité. À ce moment, l’accroissement de la consommation avait redéfini les femmes comme consommatrices pour leurs familles. Les politiciens et les hommes d’affaires embrassèrent ardemment l’idée de célébrer les sacrifices privés faits par différentes mères. Comme l’a exprimé clairement la revue Florists’ Review, le jounal commercial de l’industrie, «[la fête des Mères] est une journée qui pourrait être exploitée.»
L’industrie naissante de la publicité a rapidement enseigné aux citoyens comment honorer leurs mères – en achetant des fleurs. Outragé par les fleuristes qui vendaient des œillets pour le prix exorbitant de $1 la pièce, la fille d’Anna Jarvis a initié une campagne contre ceux que «minerait la fête des Mères par leur cupidité.» Mais sa lutte fut vaine. Quelques années plus tard, la Florists’ Review a triomphalement annoncé que c’était «Mlle Jarvis qui a été complètement écrasée.»
Depuis, la fête des Mères est devenue une industrie de plusieurs milliards de dollars.
Avec une peu d’imagination, nous pourrions rétablir la fête des Mères comme journée célébrant l’avènement politique des femmes dans la société. Durant les années 80, quelques groupes de paix se sont réunis aux emplacements d’essai nucléaires le jour de la fête des Mères pour protester contre la course aux armements. Aujourd’hui, notre plus grande menace n’est pas nos missiles, mais notre indifférence envers le bien-être humain et la santé de notre planète. Imaginez le jour de la fête des Mères rempli de voix exigeant la justice sociale et économique et un futur soutenable, plutôt que les discours cloutés avec des platitudes sirupeuses. Que la fête des Mères soit, d’une certaine façon, le prolongement de la fête des Travailleurs. Et ainsi retrouver l’esprit initial de cette journée.
Certains trouveront insultant de changer notre manière courante de célébrer le jour de la fête des Mères. Mais l’activisme public n’exclut pas des expressions privées de l’amour et de la gratitude, ni d’exprimer sa satisfaction durant toute l’année.
Les femmes du 19e siècle ont osé rêvé à une journée honorant l’activisme civil des femmes. Nous pouvons faire la même chose. Nous devrions honorer leur vision de l’activisme civique.
—
Ruth Rosen, féministe, est professeur d’histoire à University of California, Berkeley.
Sylvain Bérubé, féministe, est chargé de cours en mathématiques à l’Université de Sherbrooke et à l’Université Bishop’s, et est coordonnateur du journal communautaire Entrée Libre
Textes originaux:
http://www.zcommunications.org/znet/viewArticle/3864
http://www.slate.com/id/2217890/
Salaire minimum et salaire moyen
Comme à chaque hausse du salaire minimum, on a droit au retour du débat sur les conséquences d’une telle augmentation. Par exemple, on a pu apprécier l’excellente performance de Mélanie Gauvin, porte-parole du Front de défense des non-syndiqué(e)s, face à Norma Kozhaya, économiste en chef du Conseil du patronat à RDI économie. On a par contre dû subir encore une fois la cassette habituelle de Youri Chassin, économiste à l’Institut économique de Montréal.
Ayant déjà répondu à ces arguments dans deux billets, le premier il y a deux ans et le deuxième il y a à peine un peu plus de deux mois, je ne m’y attarderai pas, si ce n’est pour dire que certains ne comprendront jamais qu’on ne peut comparer les effets d’une hausse du salaire minimum lorsque plein de jeunes arrivent sur le marché du travail comme dans les années 1970 et lorsque que tous les employeurs qui embauchent à ce salaire se plaignent de manquer de main-d’œuvre. Dans ce dernier cas, les employeurs ne peuvent que bénéficier d’une telle hausse, car elle attirera plus de personnes sur le marché du travail. Mais, bon, je me répète…
Je voudrais plutôt par ce billet compléter l’information fournie par une parution récente (30 avril 2013) de l’Institut de la statistique du Québec sur l’évolution du salaire minimum depuis 1997. À la première page de ce court bulletin, on peut en effet voir un graphique illustrant cette évolution :
Ce graphique et les commentaires qui l’accompagnent laissent penser à une hausse notable du salaire minimum depuis 15 ans. On y parle d’une hausse «de presque 3,50$ durant la période». On ajoute «En dollars constants, le pouvoir d’achat des travailleurs et travailleuses au salaire minimum augmente de 10,7% entre 1997 et 2012., Wow, quelle joie! Par contre, on y est moins précis sur les comparaisons entre cette augmentation et celle du salaire moyen.
«Le taux de croissance moyen du salaire minimum de 1998 à 2007 a été de 1,8%, alors qu’il se fixait à 5,9% de 2008 à 2010. Il se chiffre en moyenne à 2,1% pour 2011-2012. À titre de comparaison, les taux de croissance de la rémunération horaire moyenne de l’ensemble des salariés au cours des mêmes périodes sont de 2,2%, 3,3% et 2,1%.»
Si vous êtes capable de conclure si le salaire minimum a plus ou moins augmenté que la rémunération horaire moyenne entre 1997 et 2012 à partir de ces deux phrases là, vous êtes forts! Est-ce qu’une différence négative de 0,4 point de pourcentage pendant 9 ans (2,2 – 1, 8 = 0,4) est équivalente à une différence positive de 2,6 points pendant 3 ans (5,9 – 3,3 = 2,6)? Étant faible, j’ai donc vérifié… Et voilà ce que ça donne :
Ce graphique présente la proportion du salaire minimum par rapport au salaire moyen entre 1997 et 2012 (désolé, mais 2013 n’étant pas terminé, je n’ai pas trouvé les données du salaire moyen pour 2013…). Joli non? Ce que ce graphique montre, c’est que les employés au salaire minimum ont vu leur salaire augmenter beaucoup moins que celui de l’ensemble des salariés entre 1998 et 2006 et que les hausses de 0,50 $ pendant trois ans entre 2007 et 2010 n’ont fait que rattraper les pertes de la décennie précédente. Résultat? En 2012, ce ratio atteignait 44,6 % du salaire moyen, alors qu’en 1997, il était de 44,4 %… Bref, la situation que tous les groupes sociaux déploraient en 1997 est la même aujourd’hui. Mais, pire, il a fallu que les moins bien salariés de la société vivent 11 ans sous ce niveau (de 1999 à 2009) pour enfin retrouver le niveau déjà insuffisant de 1997!
Et alors…
Alors, deux choses. Je déplore tout d’abord qu’un organisme gouvernemental comme l’Institut de la statistique du Québec fournisse un charabia tel sur la comparaison entre le salaire minimum et le salaire moyen que personne ne puisse le comprendre. Je déplore aussi que nos gouvernements plaignent les employeurs des restaurants, commerces de détail et autres milieux de travail qui n’offrent que le salaire minimum de leurs difficultés de recrutement, mais semblent insensibles à la précarité que vivent les employés qui acceptent d’y travailler.
Et, pendant ce temps, la profession dont on a fait venir le plus de travailleurs étrangers au Canada en 2012 est celle des «Serveurs/serveuses au comptoir, aides de cuisine et personnel assimilé», comme on peut le voir en cherchant (CTRL F) sur cette page avec les mots «tableau 7»… Et vous verrez que les trois professions suivantes n’offrent des salaires guère supérieurs au salaire minimum!
Ce qu’on ne ferait pas pour ne pas payer correctement les travailleurs et surtout travailleuses les moins bien rémunérées…



