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La droite et les bonnes nouvelles

23 février 2012

Dans mon dernier billet, Amartya Sen et l’indice de développement humain, j’ai évoqué brièvement le fait que des économistes québécois pas du tout à gauche, Luc Godbout, Marcelin Joanis et Nathalie de Marcellis-Warin, ont calculé que le Québec, s’il était considéré un pays, se classerait premier ou deuxième dans l’indice Vivre mieux parmi tous les pays de l’OCDE, comme on pourrait le voir si on lisait leur livre, Le Québec économique 2011. Un bilan de santé du Québec. L’article de La Presse qui a relaté cette nouvelle a résumé la chose ainsi :

«Si le Québec était un pays membre à part entière de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), son produit intérieur brut (PIB) par habitant (une mesure commode de sa richesse) se classerait au 20e rang, loin derrière la neuvième place du Canada.

Il se classerait premier ou deuxième, cependant, selon les critères de l’OCDE pour mesurer le bien-être de ses habitants.»

Quelle bonne nouvelle! Cela signifie clairement que le Québec utilise pleinement (enfin, de façon plus efficace que les autres!) ses richesses limitées pour les transformer en bien-être! Il peut ainsi s’approcher de l’objectif le plus important de l’activité économique, soit de procurer le plus de bien-être à sa population! Mieux, il le fait avec moins de richesses que 19 autres pays de l’OCDE, en consommant (mot qui vient du latin consumere, qui veut entre autres dire « détruire, anéantir », ce qui ne prouve rien, mais est bien amusant…) donc moins de ressources que les autres. D’aussi bonnes nouvelles ne peuvent bien sûr pas faire plaisir à la droite…

Première réaction

Je ne parlerai pas ici des réactions de nos extrêmes droitistes de service, les intéressés pouvant toujours aller les lire dans les commentaires du billet que Jean-François Lisée a consacré à ce sujet. Non, je parle des centre-droitistes, ceux qui accusent le Québec d’immobilisme, quand ce n’est pas de médiocrité…

Commençons par Alain Dubuc… Il écrivait pas plus tard que le 11 janvier dernier en prétendant que le Le party est fini, simplement en raison d’une seule mauvaise donnée sur la situation économique du Québec, donnée que j’avais mise en doute dès sa sortie :

«Ces données indiquent que l’économie québécoise n’était pas en teflon, et qu’après un bref moment de gloire, elle semblait vouloir retourner à sa relative médiocrité »

Maintenant que les données calculées et révélées par quelques-uns de ses amis lucides révèlent que cette «relative médiocrité» nous avait en fait mené aux plus hautes marches du podium du bien-être, que dit-il? Dans une chronique récente où il aborde ce résultat, L’argent, le bonheur et le succès, il avoue d’emblée que «une société riche n’est pas nécessairement une société heureuse ». Mais, n’ayez crainte, il retombe rapidement sur ses pieds!

«L’erreur que l’on fait souvent dans ce débat, c’est d’opposer ces deux réalités, richesse et bien-être, comme si c’étaient deux concepts antinomiques et qu’il fallait faire un choix entre les deux.»

Que ce soit antinomique ou pas, là n’est pas la question, mais bien de se demander ce qu’est la richesse et pourquoi il faut être riche. En effet, qu’importe être le plus riche en termes de PIB, si cette richesse ne sert qu’à flatter la vanité d’un 1 % qui se complaît à regarder de haut les 99 % de ses concitoyens et à profiter du malheur des 50 % les moins riches! Ne vaut-il pas mieux en avoir moins, mais assurer le bien-être du plus grand nombre possible? Il poursuit…

«En général, les pays à haute qualité de vie sont riches, le Québec étant en quelque sorte une anomalie.»

Vive les anomalies, dans ce cas! En fait, le Québec n’est pas du tout une anomalie. Les auteurs de The Spirit Level montrent éloquemment et clairement que, passé un certain niveau de «richesse», telle que mesurée par le PIB (à partir d’environ 25 000 $ ou 30 000 $ par habitant), le niveau du PIB ne joue plus aucun rôle significatif dans le bien-être ou le bonheur d’une société. À partir de ce niveau, c’est le niveau d’égalité d’une société qui devient le principal facteur contribuant au bien-être.

La deuxième «erreur » qu’il cite est de croire que les résultats du Québec ne dépendent que de son modèle, alors qu’il les obtiendrait surtout en raison de son appartenance au Canada. J’y reviendrai tantôt, le deuxième lascar que je citerai avançant sensiblement le même argument… Passons à la troisième et dernière «erreur» :

«Ensuite, notre performance en termes de bien-être repose en partie du vieux gagné.»

Ouf! J’aimerais bien lire un de ses textes où il a dit que le Québec faisait de bonnes choses! Lors de la révolution tranquille, peut-être? Les données utilisées sont pourtant récentes, venant d’années où il dénonçait sans faiblir l’immobilisme du Québec.

Deuxième réaction

Philippe Faucher, lui, a écrit sur le Bonheur à crédit au début de la semaine.

«La mesure du «vivre mieux» place le Québec en tête parce que nos programmes sociaux sont très généreux. Notre qualité de vie collective est le résultat de la distribution des revenus qu’autorisent les transferts et les programmes sociaux au profit des moins riches.»

Bravo! Nous sommes sur la même longueur d’onde, qui l’eut cru? Mais, là encore, ça ne durera pas…

«Trois facteurs y contribuent: une fiscalité asphyxiante, qui prévoit des exemptions et des remboursements pour les plus bas revenus, un endettement hellénique, des transferts fédéraux dont le programme de péréquation qui compensent, en partie, à l’avantage du Québec, le différentiel de revenus entre Provinces.»

Bon, je me disais bien. Les clichés habituels… La «fiscalité asphyxiante» qui est en fait le résultat de nombreuses années de… baisses d’impôt, comme le démontre cette étude de l’Institut de recherche en information socio-économique. Notons que les droitistes des États-Unis aussi se plaignent de leur «fiscalité asphyxiante»! Tout impôt qui est au dessus de zéro semble trop élevé pour eux!

L’endettement hellénique explique sûrement que le Québec puisse encore emprunter à des taux inférieurs à ceux de la plupart des pays du monde! Quant au programme de péréquation, il ne fait que compenser légèrement les conséquences de la maladie hollandaise due, justement, aux provinces productrices de pétrole, comme je l’ai expliqué dans ce billet (et bien d’autres!). Et, rappelons que l’objectif de la péréquation est de permettre à chaque province d’offrir des services semblables à leur population. Les meilleurs services publics du Québec ne peuvent donc pas venir de la péréquation, mais bien des impôts et taxes plus élevés que ses citoyens payent et de son efficacité à rendre ces services!

Finalement, plutôt que de se plaindre des «exemptions et des remboursements pour les plus bas revenus» qui contribuent (pas assez!) au bien-être des plus pauvres et sont parmi les facteurs les plus importants pour expliquer la bonne position du Québec dans l’indice Vivre mieux, il serait plus cohérent qu’il dénonce les dépenses fiscales qui visent les plus hauts revenus, comme la demie-imposition des gains en capitaux et le rehaussement annuel du plafond des RÉER qui ne servent nullement le bien-être général de la population!

«S’ajoutent les contributions fédérales de l’ordre de 17,2 milliards.»

Parlons-en de ces contributions que nous payons avec les taxes et impôts que nous envoyons au gouvernement fédéral! Trois «lucides», Jean-Pierre Aubry, Luc Godbout et Pierre Fortin, pas des gauchistes comme moi, dénonçaient justement le mode de répartition de ces contributions dans une lettre parue dans la Presse il y a environ deux semaines, Une répartition inéquitable. En effet, ces contributions sont réparties en fonction du nombre d’habitants, pas en fonction des besoins. Les trois auteurs expliquent fort pertinemment que les provinces avec une proportion plus élevée de personnes âgées, comme les provinces maritimes et, dans une moindre mesure, le Québec, devrait normalement recevoir une contribution plus élevée et les provinces qui ont une proportion plus faible devraient en recevoir une proportion plus faible! D’après leurs calculs, avec une distribution plus équitable, l’Alberta verrait sa contribution diminuée de 9 % et le Québec la sienne haussée de 2 % au moins! On comprend mieux que notre premier ministre albertain préfère une distribution basée sur la population que sur les besoins…

Et alors…

Et tout cela n’est pas le plus incohérent. Nos deux centre-droitistes reconnaissent du bout des lèvres que, oui, les données montrent que le Québec se débrouille bien (ça leur fait mal de le reconnaître…), même très bien (là, ça leur fait encore plus mal…). Mais, ils ajoutent du même souffle que, si le Québec veut conserver cette bonne performance et même l’améliorer, il doit laisser tomber ce qui a fait son succès et faire comme les pays qui se classent derrière lui! Alain Dubuc dit par exemple :

« Le Québec, dont la croissance est entravée par une faible productivité, dont l’État a moins de marge de manœuvre que dans les autres provinces, dont la démographie est déclinante, sera incapable de maintenir sa qualité de vie s’il ne se prend pas en main.»

Euh… C’est quoi se prendre en main? Arrêter de faire ce qui a fait son succès?

Pourtant, tous deux reconnaissent que c’est grâce à la qualité de nos services publics et à une meilleure répartition des revenus que le Québec a réussi à se démarquer et à offrir une meilleure qualité de vie à ses citoyens que partout ailleurs. Et ils voudraient qu’on cesse de faire ça pour garder le premier (ou deuxième) rang?

Je ne nie pas que le vieillissement de la population représente un défi important et le représentera encore plus au cours des prochaines années (quoique je vous réserve une surprise à ce sujet la semaine prochaine…). Cela dit, il serait logique de miser sur ce qui a fait notre force et non pas d’abandonner nos acquis pour adopter des recettes néolibérales comme le proposent les droitistes et centre-droitistes. Si on veut être cohérents, il faudrait au contraire tout faire pour offrir encore plus de services publics et viser une société encore plus égalitaire!

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10 commentaires leave one →
  1. Mathieu Lemée permalink
    23 février 2012 0 h 21 min

    Je fais partager cet excellent article.

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  2. 23 février 2012 5 h 27 min

    Merci!

    J'aime

  3. 23 février 2012 7 h 08 min

    Encore un excellent billet ! Bravo Darwin, et merci.

    Deux choses me sont passées par la tête en lisant ton billet :

    1) « Notons que les droitistes des États-Unis aussi se plaignent de leur «fiscalité asphyxiante»! Tout impôt qui est au dessus de zéro semble trop élevé pour eux! » Voilà qu’on apprenait hier que les démocrates ont décidé de jouer cette carte à leur tour en réduisant les impôts des entreprises…

    2) « Le Québec, dont la croissance est entravée par une faible productivité… » Productivité, voilà un terme qui est utilisé pour convaincre les travailleurs de passer plus de temps au boulot, pour justifier la stagnation des salaires ou la retraite à 67 ans. On ne parle presque jamais de la difficulté des entreprises à améliorer leurs mécanismes en investissant adéquatement dans les outils ou dans les méthodes de gestion. Qui est le plus grand responsable du manque de productivité ? L’employeur ou l’employé ?

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  4. 23 février 2012 7 h 23 min

    @ Lutopium

    «Encore un excellent billet ! Bravo Darwin, et merci.»

    Je joue un peu dans tes plate-bandes! ;-)

    «Productivité, voilà un terme qui est utilisé pour convaincre les travailleurs de passer plus de temps au boulot, pour justifier la stagnation des salaires ou la retraite à 67 ans.»

    Ce terme est en effet galvaudé. J’en avais d’ailleurs parlé il y a un certain temps…

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  5. 23 février 2012 7 h 57 min

    Mais n’importe quel droitiste l’aurait dit! Le Québec est le paradis du bien-être! C’est ce que se tuent à nous dire nos relquistes!!!

    Sans rire, ça bouleverse les idées toutes faites, ils réagissent comme si c’était un hasard, une erreur d’être arrivé là! Ça déconcerte trop nos imbéciles qui n’ont qu’en tête le Cheval de Troie, le Québec s’en vient comme la Grèce, c’est tout ce qu’ils ont en tête….

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  6. 23 février 2012 18 h 35 min

    @ Koval

    «Le Québec est le paradis du bien-être! »
    :lol:

    «le Québec s’en vient comme la Grèce»

    Pourtant, à écouter Don Drummond, ce serait l’Ontario qui ressemblerait le plus à la Grèce!

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  7. 24 février 2012 10 h 40 min

    En réalité ce que demande certains, c’est des facilités de faire de l’argent… sur le dos des autres… quitte a reprocher que a ces mêmes autres qui l’ont trop facile… à bien vivre!

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