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Le cerveau a-t-il un sexe?

2 février 2013

cerveau-sexeAttiré par une chronique de Louis Cornellier du Devoir, j’ai lu récemment le livre Cerveau, hormones et sexe, des différences en question. Il contient quatre textes intéressants sur la question des différences entre les hommes et des femmes. Ne voulant pas éventer tout le contenu de ce livre, je me contenterai de n’en présenter que le premier texte, Cerveau, sexe et préjugés de la neurobiologiste Catherine Vidal. C’est bien sûr celui que j’ai préféré, même si les trois autres favorisent également la réflexion sur le sujet.

L’inné et l’acquis

Ce texte vise à déboulonner de nombreux préjugés sur la supposée différence entre le cerveau des femmes et celui des hommes.

«Médias, magazines, ouvrages de vulgarisation prétendent que les femmes sont «naturellement» bavardes, sensibles et incapables de lire une carte routière, alors que les hommes sont nés bons en maths, bagarreurs et compétitifs.»

Déjà que ces affirmations sont grossières, mais, en plus, bien des milieux pseudo-scientifiques colportent que ces supposées caractéristiques sont dues à des «structures mentales immuables». Pourtant, les recherches récentes montrent que «le cerveau fabrique sans cesse des nouveaux circuits de neurones en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue». Compte tenu de cette plasticité cérébrale, on ne peut que conclure que «rien n’est à jamais figé, ni programmé à la naissance».

- la grosseur du cerveau

Au XIXème siècle, les médecins anatomistes étaient convaincus que l’intelligence était liée à la grosseur du cerveau. Il faut dire qu’ils n’avaient aucun doute sur la plus grande intelligence des hommes et associait n’importe quelle observation à leurs préjugés. On a pourtant découvert depuis que des «génies» comme Albert Einstein avaient un cerveau d’un poids égal à celui de la moyenne des femmes et que celui d’un écrivain comme Anatole France lui était bien inférieur! On a aussi réalisé que certaines personnes avec des cerveaux beaucoup plus gros que la moyenne ne montraient aucun avantage en la matière. «En matière de cerveau, ce n’est pas la quantité qui compte, mais bien la qualité des connexions entre les neurones».

- cerveau d’homme et cerveau de femmes

Il y a bien sûr une certaines différences entre le cerveau des hommes et celui des femmes. Par exemple, les fonctions associées à la reproduction diffèrent, mais pas celles liées aux fonctions cognitives.

On a longtemps insisté sur le fait que le corps calleux entre les deux hémisphères du cerveau est plus épais chez les femmes que chez les hommes, expliquant leurs plus grandes capacités «multitâches». Or, l’échantillon utilisé pour en arriver à cette conclusion ne portait que sur 20 cerveaux gardés dans le formol. Grâce à la technologie de l’imagerie par résonance magnétique (IRM), on a pu depuis comparer beaucoup plus de cerveaux (et de personnes vivantes!). On a finalement conclu que les différences observées (quand on en observait…) entre l’épaisseur du corps calleux des hommes et des femmes ne sont pas statistiquement significatives… Ce nouveau moyen de recherche a aussi permis d’invalider d’autres pseudo-différences entre les cerveaux des hommes et des femmes (et même entre ceux des homosexuels et des hétérosexuels) tirées d’études basées sur de petits échantillons.

- la plasticité cérébrale

Les recherches basées sur de plus gros échantillons grâce à L’IRM ont aussi permis de constater que «les différences entre les personnes d’un même sexe sont tellement importantes qu’elles dépassent les différences entre les deux sexes. Cette variabilité s’explique par la «plasticité» du cerveau».

En fait, les humains naissent avec un grand nombre de neurones, mais seulement 10 % des connexions (synapses) entre eux sont présents à la naissance. «Les 90 % restants vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l’éducation, de la culture, de la société». Et la différence entre ces 90 % d’un individu à l’autre provient surtout des expériences personnelles, par exemple de la pratique d’un instrument musical (motricité des mains et audition), la conduite d’un taxi (représentation de l’espace), l’étude des mathématiques (manipulation des nombres et représentation visuelle et spatiale), jonglage avec trois balles (vision et coordination des mouvements des bras et des mains), etc. On a aussi observé que ces différences disparaissent graduellement si l’entraînement (ou la pratique) cesse.

Même si ce n’est que vers deux ans et demi que l’enfant prend conscience de son sexe, il a déjà accumulé un grand nombre d’expériences (chambre, jouets, vêtements, etc.). En plus, la plupart des parents n’agissent pas de la même façon avec un petit garçon (plus d’interactions physiques) et avec une petite fille (plus de conversation). Tout cela, en plus des interactions extérieures à la famille, «va orienter les goûts, les aptitudes et contribuer à gorger les traits de personnalité en fonction des modèles du masculin et du féminin donnés par la société».

- aptitudes cognitives et identité sexuée

Il demeure que bien des études ont démontré que, en moyenne, «les femmes réussissent mieux dans les exercices de langage, tandis que les hommes sont meilleurs dans les tests d’orientation». L’auteure explique que ces différences n’apparaissent qu’à l’adolescence et qu’elles disparaissent avec l’apprentissage, ce qui montre qu’elles n’ont rien d’inné. Et elles reposent parfois sur des représentations d’eux-mêmes que se font les participants à des tests. Ainsi, quand on qualifie des tests de représentation spatiale d’exercices de géométrie, les gars ont de meilleurs résultats. Mais, cette différence disparaît complètement si le même test est présenté comme un exercice de dessin! De même, alors que les filles des États-Unis avaient de moins bons résultats en maths dans les années 1990 (et encore, seulement au secondaire), les résultats plus récents (2008) basés sur une enquête statistique menée auprès de 7 millions d’élèves âgés de 7 à 17 ans ne montrent plus de différence. Difficile de croire à une évolution génétique en moins de 20 ans! L’auteure attribue plutôt ce changement aux mesures prises pour promouvoir l’image des mathématiques et des sciences auprès des filles.

Elle appuie aussi son explication sur les différences dans les résultats de tests en mathématiques réalisés auprès de jeunes de 14 à 16 ans dans 69 pays. On a observé que l’écart entre les résultats des filles et des garçons favorisant ces derniers est élevé dans les pays où un index d’émancipation des femmes est faible (Turquie, Corée, Italie, etc.), moins élevé dans les pays plus égalitaires (Portugal, France, etc.), inexistant en Norvège et en Suède et inversé en Islande!

- hormones et cerveau

Les hormones sexuelles jouent bien sûr un rôle important dans les fonctions de reproduction. Chez les animaux non humains, ces hormones les amènent à s’accoupler aux moments propices à la reproduction. Or, ce comportement est absent chez les humains, où le choix du partenaire et le moment de l’accouplement ne dépendent nullement du cycle hormonal. Même le célèbre SPM (syndrome pré-menstruel) n’a jamais été observé lors d’études sur le sujet. De même, le lien que certains ont vu entre la masculinité des traders et la prise de risque n’a jamais pu être démontré.

Cette particularité des humains par rapport aux animaux non humains n’a rien d’ésotérique. Elle est due au développement exceptionnel chez l’humain du cortex cérébral, «siège des fonctions cognitives les plus élaborées». Sa taille une fois déplié (2 mètres carrés d’une épaisseur de 3 millimètres) est 10 fois plus grande que chez le singe. Or, c’est justement «l’extension de la surface du cortex cérébral qui a permis l’émergence du langage, de la pensée réflexive, de la conscience, de l’imagination, qui confèrent au sujet humain la liberté de choix dans ses actions et ses comportements».

«Chez nous, aucun instinct ne s’exprime à l’état brut. La faim, la soif ou le désir sexuel sont certes ancrés dans la biologie, mais leurs modes d’expression sont contrôlés par la culture et les normes sociales.»

Le discours du rôle des hormones sur le comportement des hommes et des femmes est donc éminemment simpliste et demeure bien loin de la réalité biologique. «Si, dans un groupe social, hommes et femmes tendent à adopter des comportements stéréotypés, la raison tient d’abord à une empreinte culturelle rendue possible grâce aux propriétés de plasticité du cerveau humain.» Changeons la nature de cette empreinte culturelle et les comportements stéréotypés changeront!

Conclusion de l’auteure

Malgré les avancées majeures des recherches en neurobiologie, notamment sur les capacités de plasticité du cerveau, «les thèses d’un déterminisme biologique des différences entre les sexes sont toujours bien vivaces».

La survivance de ces idées fausses n’est pas sans conséquences. Le discours sur la suppression de la mixité dans les écoles est entre autres basé sur les pseudo différences des stratégies d’apprentissage entre les garçons et les filles, ignorant l’absence d’études allant dans ce sens et celles qui concluent à l’opposé! Il néglige en plus d’autres études qui démontrent que «la ségrégation des sexes à l’école crée un environnement unisexe artificiel qui encourage les préjugés sexistes» et que la mixité incite à la coopération et «réduit les attitudes stéréotypées», comportements qui favoriseront entre autres effets positifs (solidarité, empathie, etc.) des relations harmonieuses entre les sexes à l’âge adulte.

Probablement en raison de son champ de spécialisation, l’auteure se questionne par la suite sur les intérêts des firmes pharmaceutiques à convaincre la population de différences inexistantes pour mettre en marché des médicaments «adaptés» au sexe. Par ailleurs, elle considère carrément que «la dérive vers l’utilisation abusive de la biologie pour expliquer les différences entre les sexes reste une véritable menace pour la démocratie». Elle termine son texte en parlant de la mise sur pied d’un réseau créé récemment entre autres pour diffuser des informations de qualité sur la question à la population.

Et alors…

Je dois avouer que j’ai déjà été influencé (si peu… ;-) ) par certaines informations biaisées dont parle l’auteure. Le plus difficile est toujours de tenter de départager les différences qui viennent de l’inné (finalement bien mineures) de celles qui viennent de l’acquis (en diminution constante dans les pays plus égalitaires). Je considère la démonstration de Catherine Vidal sur cet aspect de la question tout à fait cohérente et basée sur des découvertes et des faits pertinents.

Je termine ce billet avec une vidéo d’un peu plus de 10 minutes montrant une conférence de l’auteure qui explicite avec beaucoup d’exemples le contenu du texte que j’ai ici présenté.

14 Commentaires leave one →
  1. THE LIBERTARIAN BADASS permalien
    2 février 2013 23:54

    Un peu d’intelligence, ça fait du bien… Ça nous redonne parfois espoir dans le genre humain.

  2. 3 février 2013 00:42

    «Ça nous redonne parfois espoir dans le genre humain.»

    C’est pas l’autre, là, le masculiniste masqué ou peu importe, qui aurait dit ça! ;-)

  3. THE LIBERTARIAN BADASS permalien
    3 février 2013 00:48

    Ouaip, cet article arrive au bon mois… :lol:

  4. 3 février 2013 01:23

    Fiou, comme je l’ai écrit il y a quelque temps, j’ai bien fait de ne pas le publier avant!

  5. THE LIBERTARIAN BADASS permalien
    3 février 2013 10:23

    Wôôôôôô les moteurs! Tout ce que dit cet article est que la différence est culturelle et non innée, alors nous n’avons qu’à nous arranger pour que les synapses des madames se connectent comme il le faut! :twisted:

  6. 3 février 2013 10:29

    «nous n’avons qu’à nous arranger pour que les synapses des madames se connectent comme il le faut!»

    Et, comme il faut, c’est comment?

  7. THE LIBERTARIAN BADASS permalien
    3 février 2013 11:00

    Je ne sais pas le wiring diagram, car sinon je pourrais me câbler une love doll parfaite et lui donner vie…
    Tout ce que je sais, c’est que lors de l’oestrus elle devrait ressembler à cela! :)
    man she’s hot! :)

  8. 3 février 2013 11:07

    Tiens, ça faisait longtemps que tu ne nous avais pas mis de photos du genre!

  9. THE LIBERTARIAN BADASS permalien
    3 février 2013 11:12

    C’est parce qu’il y en a plus de nouvelles… Ce n’est plus vraiment in cette mode pour les m’moiselles.

  10. jack permalien
    3 février 2013 11:34

    Acquis ou inné, je ne le sais pas. Mais à 16 ans les aptitudes des deux sexes sont différentes.

    Selon PISA 2009 les filles performent mieux que les garçons en "compréhension de l’écrit" dans… 65 pays sur 65 (source: http://browse.oecdbookshop.org/oecd/pdfs/free/9810072e.pdf p61). J’appelle ça une corrélation forte entre le sexe et la performance.

    Par ailleurs le même document, en page 142 montre l’écart entre les sexes concernant la performance en "culture mathématique". Les garçons performent alors mieux que les filles dans 54 pays sur 65, les 9 pays où ce n’est pas le cas étant la Jordanie, le Kazakhstan, Shanghai, l’Indonésie, la Suède, la Bulgarie (différence non significative), le Qatar, le Kirghizistan, la Lituanie, Trinité-et-Tobago et l’Albanie (différence significative). Je considère cela comme une corrélation significative.

    Est-ce que cette différence n’apparaît qu’à l’adolescence et disparaît avec l’apprentissage, c’est possible.

    Mais aux États-Unis il semble y avoir une différence notable de performance entre les garçons et les filles au SAT test selon http://www.aei-ideas.org/2012/09/2012-sat-test-results-a-huge-gender-math-gap-persists-with-a-33-point-advantage-for-high-school-boys/ . Je comprends que cette information ne contredit pas l’énoncé selon lequel il n’y a pas de différence significative si on prend tous les jeunes de 7 à 17 ans car le SAT test n’est qu’un test qui correspondrait grossièrement qu’à un examen du ministère de cinquième secondaire si on voulait trouver un équivalent au Québec.

    Je crois que je devrai lire ce livre pour voir d’où viennent ses statistiques. J’aimerais bien voir de quelle façon madame Vidal démontre que les garçons sont aussi forts que les filles en "compréhension de l’écrit".

  11. 3 février 2013 12:10

    @THE LIBERTARIAN BADASS

    «Ce n’est plus vraiment in cette mode pour les m’moiselles.»

    C’est plate pour toi…

    @ Jack

    Le problème avec l’observation des différences actuelles dans les aptitudes est qu’elle ne permet pas de déterminer d’où elles viennent, de l’inné ou de l’acquis.

    Pour moi, ce n’est pas le bout sur lequel j’ai le plus de réserves. C’est plutôt celui sur les hormones où elle dit que notre cortex cérébral permet de contrôler les instincts comme la faim et le désir sexuel. Oui, il permet de les contrôler, je suis bien d’accord et elle fait bien d’en parler, mais totalement et en toutes circonstances? J’en doute. Elle n’est pas suffisamment claire sur cette question à mon goût. Je n’ai par contre pas les compétences nécessaires pour conclure là-dessus.

    «Je crois que je devrai lire ce livre pour voir d’où viennent ses statistiques.»

    Bonne idée!

    «Selon PISA 2009 les filles performent mieux que les garçons en « compréhension de l’écrit » dans… 65 pays sur 65»

    Le document sur le PISA 2000 (je n’ai rien vu de tel dans les rapport de 2003,2006 et 2009) tentait par des calculs de régression d’isoler le poids des facteurs qui peuvent expliquer les différences de résultats en lecture, en mathématiques et en sciences. On peut, par exemple, voir au tableau 2.9 de la page numérotée 72 de http://www.cmec.ca/Publications/Lists/Publications/Attachments/141/RapportCanada.FR.pdf que le sexe du participant n’a aucun rôle sur les résultat en français. Les meilleurs résultats des filles dépendraient des autres facteurs (plaisir de lire, temps consacré à la lecture, etc.). Par contre, même si elles avaient eu des résultats aussi bons que les garçons en mathématiques et en sciences, le fait qu’elles lisent plus et consacrent plus de temps aux devoirs (entre autres) aurait dû faire en sorte qu’elles aient de meilleurs résultats. C’est pourquoi le tableau mentionne une faible influence du sexe sur ces résultats. L’analyse de ces résultats est aux pages 33 et 34.

    Mais, cela ne contredit nullement l’auteure. Elle attribue ces différences à des facteurs culturels, donc à l’acquis. Elle montre que les résultats sont plus proches dans les pays où l’index d’émancipation des femmes est plus élevé. Elle donne aussi d’autres exemples que je trouve pertinents à ce sujet.

    Vaste sujet auquel je me suis attaqué avec ce billet!

  12. 26 mai 2013 21:53

    Une entrevue très récente avec Catherine Vidal. Extrait :

    «Grâce à la plasticité de son cerveau, l’Homo sapiens peut court-circuiter le déterminisme génétique et hormonal. L’être humain n’est pas une machine programmée par des gènes et des hormones. Il a un libre arbitre qui lui permet une liberté de choix dans ses actions et ses comportements.»

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