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Diafoirus ou Guillotin

5 juillet 2014

Par Richard Lépine

diafoirus ou GuillotinCertaines mauvaises langues prétendent que l’actuel gouvernement en est un de médecins étant donné la présence au Conseil des ministres de trois poids lourds issus de cette profession. Mais au lendemain du premier budget on aurait pu penser qu’un autre groupe de professionnels de la santé, vétérinaires ceux-là, s’était immiscé dans le groupe select des Diafoirus, étant donné la médecine de cheval que le ministre Leitao et son grand argentier du Trésor ont commencé à administrer aux finances comme aux services publics.

En effet, comme dans Le Malade Imaginaire de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, ces sommités de la chose économique dissimulent sous un jargon incompréhensible leur abyssale incompétence à soigner le malade. Leurs gestes (leur pantomime) et leurs pantalonnades visant à faire peur au monde seraient risibles s’ils ne dissimulaient des buts aussi peu avouables.
Aveuglés par les dogmes de la religion néolibérale qu’ils professent, ces doctes personnages du burlesque politicien prétendent connaître et imposer les potions miraculeuses et incontournables qui permettraient de rétablir l’équilibre des finances publiques qu’eux et leurs amis d’un passé récent ont fortement mis à mal.

Le cocktail universel qu’ils proposent consiste à passer à la déchiqueteuse de l’austérité rebaptisée rigueur, pour la forme, l’ensemble des programmes sociaux qui permettent une meilleure redistribution de la richesse et de tarifer toujours plus les services à la population. Il n’est que de regarder comment se déroule la machinerie sans cœur de l’étude des crédits (preuves du charcutage en cours) pour s’en persuader.

Contre vents et marées, contre les avis des plus grands experts internationaux et malgré les avertissements d’économistes indépendants et de renom, concernant la dangerosité de leur médecine qui s’apparente à de la saignée sociale, ces personnages éminents s’acharnent à tenter d’achever le malade. On pourrait qualifier leur méthode d’acharnement thérapeutique à l’envers.
À l’image des doctes Diafoirus père et fils, ils prescrivent le clystère et la saignée pour satisfaire les fantasmes hypocondriaques de leur clientèle fortunée sans tenir aucun compte des conséquences directes et les dommages collatéraux qu’ils peuvent causer à l’édifice social de même qu’au monde ordinaire qui l’habite. Si tu es le patient (le peuple crédule) soit tu saignes à en mourir, soit tu chies jusqu’au même résultat.

La dot ici visée (souhaitée, un genou en terre et un pied sur la gorge du peuple) est une cote petit + ou moins gros + accordée par les augures (les entreprises de notation) qui sont, pour l’essentiel, les agences d’escorte des entreprises financières, celles-là même qui ont grassement profité, au cours des dernières décennies, des déréglementations gouvernementales tout azimut et de leurs libéralités fiscales.

Un job avec cela? Les portes tournantes ce n’est pas juste décoratif ni une image littéraire. On en a pour preuve le champion toutes catégories des allers et retours privé-public qui a aujourd’hui les deux mains sur le volant de l’ambulance.

diafoirus ou Guillotin1Tout cela, ce n’est que le réchauffement avant la course aux coupures. Le prochain budget sera plus « intense » mais toujours dans la lignée. Il Ne fait pas bon, par les temps qui courent, de n’avoir qu’une mémoire de poisson rouge. Il faut se souvenir des budgets de la révolution tarifaire à la Bachand, ensuite mimés par Marceau à la sauce de son prédécesseur, en gardant à l’esprit le premier Leitao précurseur avoué de celui de l’authentique guillotine.

Tiens, tiens, celui qui a inventé cet instrument dit sans douleur était aussi docteur, le docteur Guillotin, qui a réussi à diminuer, avec un réel souci d’humanité, l’espérance de vie de ses patients. T’as même plus le temps d’avoir froid dans le dos… la vie va trop vite.

 

Dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale

2 juillet 2014

dépenses_sc-techJ’ai déjà mentionné à quel point la diffusion gratuite des tableaux cansim de Statistique Canada permet d’accéder à des données fiables sur toutes sortes de sujets. Dans ce billet, je présenterai, comme son titre l’indique, des données sur l’évolution des dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale. On sait à quel point le gouvernement fédéral actuel se fie peu et se méfie même des données scientifiques et des analyses de son personnel scientifique. Ce billet permettra de quantifier à quel point et dans quels domaines ce mépris des données scientifiques se manifeste.

Les dépenses

Les données sur les dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale offerts par Statistique Canada (voir les 14 fichiers mentionnés dans son communiqué récent sur leur mise à jour) sont présentées en dollars courants et en dollars constants (mais avec une année de moins). Cela dit, ils ne tiennent pas compte de l’accroissement de la population et du PIB. Je trouve donc plus pertinent de présenter ces données en proportion du PIB. Le graphique qui suit a donc été construit à l’aide des tableaux cansim 358-0143 pour les dépenses et 380-0064 pour le PIB en dollars courants.

dépenses_sc-tech1

Ce graphique nous permet de constater que la proportion des dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale en fonction du PIB a varié entre 0,52 % et 0,73 % du PIB au cours de la période illustrée, soit de 1998-1999 à 2014-2015 (les données pour cette dernière année correspondent aux «intentions» de dépenses). Elle a connu un bond au tournant du siècle, puis une baisse graduelle suivie par un autre bond en 2009-2010 pour atteindre son sommet, avant de diminuer de 29 % entre cette année et 2014-2015. On se rappellera que le gouvernement majoritaire conservateur est justement arrivé au pouvoir au début de l’année financière suivante (2 mai 2011)…

Les nombreux fichiers offerts permettent de chercher à savoir si cette baisse fut plus ou moins accentuée selon le type de dépenses. En fait, la baisse fut très semblable selon bien des caractéristiques. Elle fut, à ma surprise, presque aussi forte pour les dépenses externes (28 %) que du côté des dépenses internes (31 %), des dépenses en sciences sociales et humaines (31 %) ou de celles en sciences naturelles et génie (29 %).

Il y a bien sûr eu des différences entre les ministères, mais moins que je ne l’aurais cru. Par exemple, la proportion de ces dépenses par rapport au PIB a diminué à un taux semblable à la moyenne (29 %) dans le domaine de l’environnement (30 %). Les plus gros écarts avec cette moyenne furent observés dans les ministères et organismes suivants :

  • hausse de 8 % à l’Agence spatiale canadienne, seul domaine ayant connu une hausse;
  • baisse de seulement 5 % à la Fondation canadienne pour l’innovation;
  • baisse de plus de 70 % à Industrie Canada (ce serait intéressant de fouiller davantage cette baisse étonnante);
  • baisse de 44 % à Santé Canada;
  • baisse de 42 % à Ressources naturelles Canada (encore là, ce serait intéressant de savoir ce qui a été abaissé);
  • baisse de 36 % à Statistique Canada (baisse qui m’étonne moins, mais que j’aurais pensée encore plus forte par rapport à la moyenne).

Le personnel

Comme il n’est pas évident de présenter l’évolution du personnel scientifique en fonction du PIB ou de la population (quoique, j’aurais pu…), je devrai me contenter de montrer les données brutes, qui diminueront forcément moins que la proportion des dépenses sur le PIB entre 2009-2010 et 2014-2015. Le graphique qui suit, tiré du tableau cansim 358-0147, illustre l’évolution de l’emploi dans trois catégories de personnel disponibles de 1993-1994 à 2014-2015.

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Si le personnel de l’administration fédérale affecté aux sciences et à la technologie a globalement diminué de 10 % entre 2009-2010 et 2014-2015 (après avoir augmenté de 32 % entre 1998-1999 et 2009-2010, période où la recherche et la science semblaient plus importantes), le graphique montre que le nombre d’emplois a évolué de façon très différente selon la catégorie de personnel. Tout d’abord, le nombre de techniciens (ligne bleue) n’a augmenté que légèrement entre 1993-1994 et 2009-2010 (moins de 1 % par année), avant de diminuer de 21 % en cinq ans pour se retrouver en 2014-2015 à un niveau 11 % plus bas qu’en 1993-1994! Puis, l’«autre personnel», formé sûrement en bonne partie du personnel administratif (ligne jaune), n’a jamais connu autre chose que des baisses d’emploi, d’environ 1 % par année entre 1993-1994 et 2009-2010, mais beaucoup plus fortes récemment, soit de 26 % en cinq ans. Le personnel scientifique et professionnel (ligne rouge), de son côté, qui, mis à part une légère baisse au milieu des années 1990, n’avait connu que des hausses entre 1993-1994 et 2009-2010 (de 2,4 % par année en moyenne), a aussi augmenté en 2010-2011 (de 14 %!) et en 2011-2012 (de moins de 1 %) avant de subir une baisse de tout de même 7 % entre 2011-2012 et 2014-2015. Le fait que le nombre de scientifiques et professionnels ait davantage tardé avant de diminuer par rapport aux autres catégories de personnel peut à première vue laisser penser que les conséquences des fortes baisses de dépenses au cours de cette période pourraient être amoindries, mais, cette baisse demeure très significative, surtout en regard des hausses précédentes qui illustraient bien l’importance croissante de leurs fonctions dans une société moderne.

On ne s’étonnera pas que les ministères et organismes les plus touchés par ces diminutions de personnel soient les mêmes que celles qui ont le plus subi les baisses de dépenses. Je soulignerai tout de même que la baisse la plus forte au cours des cinq dernières années, baisse de 24 %, a touché Statistique Canada. Voilà qui augure mal pour la disponibilité de données fiables à l’avenir…

Et alors…

Je dois avouer que, sur le coup, j’ai été surpris de constater que les diminutions de dépenses et de personnel des dernières années ne soient pas davantage concentrés dans des secteurs comme l’environnement ou les sciences sociales. Par contre, quand on sait que l’idéologie du gouvernement actuel le porte à diminuer les dépenses un peu partout, la baisse étant davantage l’objectif que ce qui est abaissé, il est moins étonnant de constater ce résultat. Par principe, l’État doit rapetisser, peu importe ses fonctions. Et, ne tentons même pas de soulever le fait qu’il est illogique, incohérent et contradictoire de prétendre que l’avenir de l’économie repose sur la hausse de la productivité et sur l’innovation tout en diminuant fortement les dépenses gouvernementales en recherche. L’idéologie n’a cure de la logique…

Maintenant que ce premier objectif est atteint, les prochaines compressions seront-elles du même type, bref aveugles et généralisées? Rien n’est moins sûr. Il ne serait pas étonnant que ce gouvernement choisisse davantage ses victimes à l’avenir, et pas pour le mieux. Si on lui en donne l’occasion…

Questions et réponses sur l’économie

30 juin 2014

75_FillionComme mentionné précédemment dans un autre billet, je ne suis habituellement pas friand des livres d’économie qui présentent des concepts en une ou deux pages. À moins de connaître les sujets abordés, je ne crois pas que les quelques mots qu’on peut lire sur chacun d’eux peuvent vraiment permettre de les comprendre convenablement. Et si on les connaît déjà, il est inutile de les lire! J’ai quand même lu le livre Vos questions sur l’économie : 75 questions – 75 réponses de Gérald Fillion et François Delorme, notamment parce que j’aime bien l’émission RDI économie animée par Gérald Fillion et parce que je voulais pouvoir dire ce que j’en pense!

Dur départ… ou départ qui fait dur!

Le premier chapitre contient sept questions et réponses… et au moins quatre erreurs de faits ou d’appréciation!

À la page 18, dans le tout premier texte du livre, on lit que «votre dette de crédit à la consommation ne devrait pas dépasser 15 % ou 20 % de votre revenu mensuel brut, et (…) le total de votre dette (y compris l’hypothèque) ne devrait pas dépasser 35 % ou 40 % de votre revenu mensuel brut». Cela voudrait dire qu’un ménage qui gagne 120 000 $ par année ne devrait pas avoir une hypothèque de plus de… 4 000 $! Il est clair que les auteurs voulaient dire que les paiements liés à ces dettes ne doivent pas dépasser ce montant! Que ce soit une erreur d’inattention (probablement) ou de fond, ça part mal!

À la page 25, on lit que l’hyperinflation en Allemagne en 1923 fut la conséquence du déficit de l’État dû à la Première Guerre mondiale et du financement des dépenses publiques. Pourquoi alors ne s’est-elle manifestée que cinq ans après la fin de cette guerre? En fait, cette hyperinflation était plutôt la conséquence d’une série de facteurs dont le principal fut les paiements de remboursement exigés par les pays vainqueurs en fonction du traité de Versailles (comme Keynes l’avait craint). Bon, on peut dire que les auteurs ont tourné les coins ronds pour mieux vulgariser, mais je n’ai pu que grincer des dents en lisant qu’ils considèrent que le financement des dépenses publiques fut un des deux facteurs les plus importants pouvant mener à l’hyperinflation et que les obligations de paiements dictés par le traité de Versailles n’en furent pas un.

À la page 26, on prétend que le taux de chômage ne tient pas compte du travail souterrain; or, on n’en sait rien! Comment savoir ce que répondent les personnes qui travaillent au noir au questionnaire de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada, surtout celles qui touchent des prestations d’assurance-emploi tout en travaillant au noir? Je le répète, on ne peut pas le savoir. Je trouve en plus tout à fait inopportun de parler de ce sujet dans un petit texte de deux pages sur le taux de chômage, comme si cela pouvait être un des principaux facteurs faisant en sorte que cet indicateur est imparfait. Par exemple, n’aurait-il pas été plus important de distinguer les chômeurs des prestataires de l’assurance-emploi ou de préciser que la proportion des chômeurs qui n’ont pas travaillé depuis plus d’an an est en forte hausse, tant au Canada qu’au Québec?

Presque toute la page suivante porte sur les «chercheurs découragés», laissant entendre qu’ils sont relativement nombreux (l’exemple donné fait baisser le taux de chômage de plus de deux points de pourcentage en raison du retrait du chômage des personnes qui cessent de chercher des emplois parce qu’elles sont convaincues de ne pas pouvoir en trouver); or, le fichier cansim 282-0085 nous montre que, si on considérait les chercheurs découragés, le taux de chômage augmenterait de seulement 0,1 ou 0,2 point de pourcentage selon les mois. S’il ne s’agit pas d’une erreur comme telle, c’est sans aucun doute une mauvaise appréciation et un signe de la méconnaissance de l’importance de ce phénomène (et des sources qui permettent de le savoir!).

La suite

Les chapitres suivants contiennent moins d’erreurs aussi flagrantes, mais effleurent à peine les sujets abordés, ce qui est le propre de ce genre de livre. Les textes sont très descriptifs et n’abordent presque jamais les conséquences politiques et sociales des sujets traités. Par exemple, on explique la mécanique des instruments de retraite, comme les régimes enregistrés d’épargne-retraite (RÉER) et les comptes d’épargne libre d’impôt (CÉLI), sans même dire un seul mot sur leurs effets sur les inégalités ou sur les personnes qui profitent le plus de ces dépenses fiscales. Désolé, mais l’économie n’est pas une technique, mais est profondément politique.

Si la plupart des textes ne développent pas suffisamment les sujets abordés, d’autres donnent parfois une importance démesurée à des phénomènes (comme on l’a vu au sujet des «chercheurs découragés») ou à des théories qui n’en méritent pas tant. Ainsi, un texte complet porte sur l’approche fumeuse de Gary Becker (dont j’ai parlée un peu dans ce billet) qui prétend qu’on prend plein de décisions, comme de se marier ou d’avoir des enfants, uniquement pour des raisons économiques. Bon, ce texte en est un qui se veut humoristique, mais son contenu est présenté comme si les thèses de Becker avait un grande importance et n’avaient jamais été réfutées. On lit par exemple que l’économie nous enseigne qu’on se marie aussi «pour partager le risque lorsque la date de notre mort est incertaine», car le mariage est une forme d’assurance grâce aux transferts de revenus qu’il permet (testament, polices d’assurances, etc.). Or, l’économie n’enseigne rien de tel. Il n’y a que Becker et ses admirateurs qui assimilent l’être humain à un homos œconomicus qui n’agit qu’en fonction de ses avantages égoïstes, alors que ce type de comportement n’existe pas dans la réalité. Que ces facteurs «rationnels» jouent un certain rôle dans nos décisions (plus pour certains, moins ou pas du tout pour d’autres), je veux bien, mais prétendre comme les auteurs le font un peu plus loin que son revenu est le premier facteur qui influence notre choix de partenaire et que «c’est l’amour qui vient tout compliquer», même sous le couvert d’un humour douteux, je trouve ça déplorable.

La suite du livre aborde beaucoup (trop) de sujets liés à la finance, notamment à la bourse, encore là avec peu de critique sociale (un peu, quand même). La série de textes sur les finances publiques (dette, propriétaires de la dette, agences de notation, etc.) est de meilleure tenue, décrivant même le fonds consolidé, sujet rarement expliqué. J’aurais aimé que les auteurs donnent plus d’exemples sur les finances des organismes non budgétaires (dont le manque de transparence a été maintes fois critiqué, notamment par le vérificateur général du Québec), mais c’est déjà bien d’en avoir parlé.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Compte tenu de mes nombreuses critiques, on pourrait penser que la réponse coule de source. Je dois toutefois concéder que j’ai été ici plutôt sévère. J’ai davantage insisté sur les erreurs, les manques et les raccourcis que sur les bons points qu’on trouve tout de même dans de nombreux textes (comme ceux sur le Supplément de revenu garanti et les régimes de retraite à prestations ou cotisations déterminées). Mais, il demeure que ce livre m’a déçu. Comment peut-on, dans un livre qui vise à expliquer les rouages essentiels de l’économie, accorder si peu d’importance aux inégalités et à l’environnement (on en glisse quelques mots, mais vraiment pas assez et surtout pas de façon assez critique), ou aux choix entre les politiques d’austérité, de croissance, ou de décroissance, quand ces questions sont au cœur des enjeux actuels? Comment ne pas parler des différentes écoles théoriques qui ont tellement d’influence dans le développement des politiques économiques? Et je n’ai pas parlé du fait que, comme trop souvent, les notes explicatives sont à la fin du livre…

Bref, lisez-le si ça vous tente, mais n’ayez pas trop d’attentes!

Inégalités : la réalité est encore pire!

28 juin 2014
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Je sais, ça fait un peu cliché, mais la recherche d’image est parfois bien chronophage…

Michael Wolfson (tiens, je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur il y a deux semaines, et j’en parle maintenant dans deux billets consécutifs!), Mike Veall (le Piketty canadien, qui a produit des études semblables à celle de Piketty et Saez sur les inégalités au Canada) et Neil Brooks ont publié plus tôt ce mois-ci une étude fort intéressante sur les inégalités de revenus, étude intitulée Piercing the Veil – Private Corporations and the Income of the Affluent (Lever le voile – Les sociétés privées et le revenu des riches). À ma connaissance (et selon Google), aucun média francophone n’en a parlé, alors que cette étude a été couverte par de nombreux médias anglophones (CBC, Globe and Mail, Huffington, Toronto Star, etc.). Personnellement, j’en ai entendu parler par un statut Facebook non sollicité de PressProgress qui contenait même un lien direct vers l’étude (bravo, trop peu de médias le font!).

L’étude

La plupart des études sur la concentration des revenus chez le 1 % le plus riche reposent sur les données tirées des déclarations de revenus. Or, malgré les fortes inégalités que ces données permettent de constater, elles ne peuvent à elles seules fournir un portrait complet de la situation. L’étude de nos trois compères se concentre sur une technique fiscale lourde de conséquence, soit la possibilité pour les «sociétés privées sous contrôle canadien» (SPCC), soit les sociétés qui appartiennent à des actionnaires privés canadiens, ce qui exclut par définition les sociétés dont les actions se transigent à la Bourse, de retenir une partie de leurs revenus (ou profits) plutôt que de les verser sur le champ aux actionnaires, pour retarder le moment du paiement des impôts. Le principe est de se verser ces sommes retenues à un moment où son taux marginal d’imposition sera plus bas, par exemple à la retraite. Dans le fond, cette méthode équivaut à bénéficier d’un plafond plus élevé à un régime enregistré d’épargne-retraite, car elle permet, comme le fait un REER, à différer le versement de ses impôts.

Mais, ce qui intéresse ici les auteurs, ce n’est pas de calculer le coût pour l’État de cette mesure (ou les avantages retirés par les personnes qui l’utilisent), mais de calculer l’effet de la rétention de ces sommes dans les entreprises sur le calcul des inégalités et de la part des revenus gagnés par le 1 % le plus riche. En effet, comme ces sommes gagnées une année donnée ne seront comptabilisés dans les déclarations de revenus que plusieurs années plus tard (au moins, les revenus déposés dans un REER sont inclus dans les déclarations de revenus l’année même de leur dépôt), leur rétention dans les SPCC fait diminuer artificiellement les revenus réellement gagnés une année donnée par leurs actionnaires.

Je ne m’étendrai pas sur la méthode utilisée par les auteurs pour parvenir à leurs résultats, si ce n’est de dire qu’ils ont réussi à coupler deux sources de données différentes pour associer les sommes retenues dans les SPCC (en fait l’augmentation des sommes retenues lors de l’année étudiée) aux numéros d’assurance-sociale des actionnaires possédant au moins 10 % des actions de ces sociétés. Les auteurs mentionnent que les sommes retenues appartenant aux actionnaires qui possèdent au moins 10 % des actions de ces sociétés représentaient en 2010 environ 99,4 % de ces sommes retenues (47,8 milliards $ sur 48,1 milliards $). La perte des données due au manque d’information sur les actionnaires possédant moins de 10 % des actions des SPCC est donc négligeable.

On ne s’étonnera pas d’apprendre que les actionnaires qui possèdent au moins 10 % des actions de ces sociétés sont fortement concentrés chez les 1 % les plus riches, encore plus chez les 0,1 % et, on s’en doute, encore plus chez les 0,01 % les plus riches. En effet, alors que les membres des neufs premiers déciles (90 % des contribuables) possédant au moins 10 % des actions d’une SPCC ne bénéficient presque pas des sommes retenues dans leurs SPCC (en fait, les membres du décile inférieur, les 10 % les plus pauvres, accusent même des pertes à cet égard, voir le graphique 12 à la page 13), les membres du 10 % le plus riche possèdent en moyenne une valeur approchant 20 000 $ de ces sommes retenues, ceux du 1 % une valeur moyenne de 100 000 $, valeur qui atteint 600 000 $ chez les 0,1 % et enfin plus de 3 millions $ chez les 0,01 % (dont, selon les années, de 65 à 80 % des membres possèdent 10 % ou plus des actions d’au moins une SPCC).

Le tableau qui suit (tiré de la page 23) montre l’impact qu’aurait eu en 2011 l’inclusion des sommes retenues dans les SPCC aux revenus de leurs actionnaires.

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La première série de données («mean income» ou revenu moyen) nous montre à la première ligne la moyenne des revenus déclarés (ATI = after tax income ou revenus après impôt) des dix déciles (et des 1 %, 0,1 % et 0,01 % les plus riches), à la deuxième les revenus qui aurait été déclaré en tenant compte des sommes retenues de façon directe dans des SPCC et à la troisième les revenus en tenant compte des sommes retenues de façon directe et indirecte (à l’aide, par exemple de fiducies de revenus). On remarquera que le revenu moyen baisse chez les membres du premier décile, qui, comme je l’ai mentionné, subissent des pertes dans leurs SPCC. L’impact est minime dans les revenus des membres des huit déciles suivants et devient fortement positif dans le décile supérieur (décile 10) et encore plus chez les 5 %, 1 %, 0,1 % et 0,01 % les plus riches, l’enrichissement culminant dans ce dernier groupe par une augmentation de 71 % des revenus (ou de 3,3 millions $, comme mentionné auparavant).

La deuxième série de données («income shares» ou part des revenus) montre le pourcentage des revenus totaux accaparés par chaque décile et par les regroupements de riches. Ainsi, alors que le calcul «traditionnel» attribue 10,0 % des revenus totaux au 1 % le plus riche, cette part passe à 13,3 % en tenant compte des sommes retenues dans leurs SPCC, une augmentation de 33 %, alors que la part des revenus recueillis par les neuf déciles inférieurs diminue. La part détenue par les 0,01 % passe de 1,3 % des revenus totaux (une part déjà 130 fois plus élevée que leur importance relative) à 2,1 %, une augmentation de plus de 60 % les menant à une proportion 210 fois plus élevée que la moyenne…

Les auteurs précisent que, même si ces résultats sont déjà spectaculaires, ils ne tiennent pas compte de quelques autres caractéristiques des distorsions dues à l’actionnariat des SPCC. En effet, comme je l’ai mentionné brièvement dans le billet que j’ai écrit sur les conséquences fiscales de l’autorisation donnée par le gouvernement aux membres des ordres professionnels de s’incorporer, les auteurs mentionnent que les possibilités que donnent les SPCC de fractionner les revenus d’une seule personne aux membres de sa famille (en leur versant une partie des dividendes plutôt qu’à eux-mêmes. pour que ces revenus soient imposés à un palier de revenu inférieur) vient aussi fausser la mesure des inégalités. Les auteurs espèrent se pencher sur cette question, mais je ne vois pas comment ils pourront trouver des données sur cet aspect… Peut-être me surprendront-ils une autre fois!

Et alors…

Cette étude nous montre que chaque série de données utilisée pour calculer les inégalités comporte des forces et des faiblesses. J’ai personnellement été étonné de l’ampleur de la distorsion causée par la règle fiscale décrite par les auteurs (la possibilité de laisser ses revenus dans une SPCC). On peut bien sûr s’inquiéter de voir jusqu’où irait la concentration des revenus des plus riches si on tenait compte de toutes les autres possibilités offertes aux plus riches de détourner leurs revenus, dont le fractionnement des revenus et, facteur potentiellement encore plus important, l’évitement et l’évasion fiscaux…

Piketty ne fait pas fausse route!

25 juin 2014

 

piketty_FraserHerbert Grubel, un «senior fellow» de l’Institut Fraser, s’est servi de la popularité du livre Le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty pour ressortir les constats d’une étude de son organisme datant de 2012 dans une lettre plaisamment publiée il y a une semaine par La Presse. Quand je l’ai lue, cela ne m’intéressait pas d’en parler, mais comme elle a suscité bien des commentaires pas toujours pertinents (ce n’est pas parce qu’une étude vient de l’Institut Fraser qu’elle est nécessairement mauvaise, même si c’est souvent le cas) dans les réseaux sociaux et que je me suis fait demander ce que j’en pensais, je me la suis tapée…

L’étude

L’étude à l’origine des données mentionnées par M. Grubel est intitulée Measuring Income Mobility in Canada (Mesurer la mobilité du revenu au Canada). Elle aborde la mobilité de revenu au cours d’une vie (intragénérationelle), et non pas de celle d’une génération à l’autre (intergénérationnelle), comme j’en avais parlé dans ce billet et dans celui-ci. Je ne présenterai pas ici cette étude en entier, mais seulement sa deuxième partie, celle retenue dans les commentaires de M. Grubel. Le premier commentaire auquel je réagirai est celui-ci :

«sur 100 travailleurs qui appartenaient au quintile de revenu inférieur en 1990, 87 avaient progressé dans l’échelle des revenus 19 ans plus tard, et 21 d’entre eux se trouvaient dans le premier quintile. La mobilité des revenus va aussi dans l’autre sens. Ainsi, 36 Canadiens sur 100 qui appartenaient au quintile de revenu le plus élevé en 1990 avaient régressé dans l’échelle des revenus en 2009.»

- les données

Avant de parler des résultats d’une étude, il est toujours préférable de savoir d’où proviennent les données qu’elle utilise et de bien saisir leur sens. Alors, j’ai commencé à lire cette étude par la fin, où on trouve les informations sur les données utilisées dans la deuxième partie de l’étude (voir les pages numérotées 35 et 36, les 47 et 48èmes du document). En voici un résumé, parfois commenté :

  • la source première est la base de données administratives longitudinales (DAL) de Statistique Canada, un échantillon de 20 % des informations contenues dans les déclarations de revenus des Canadiens de 1982 à 2009 (à l’époque, cette étude, je le répète, date de 2012);
  • le sous-échantillon utilisé par les auteurs est formé des personnes qui étaient âgés de 20 à 45 ans en 1990 (y compris les étudiants à temps plein), qui avaient donc de 39 à 64 ans en 2009, qui ont déposé des déclarations en 1990, 2000 et 2009, et qui ont déclaré au moins 1000 $ de revenu de salaires au cours des trois années retenues;
  • les déclarants de moins de 20 ans sont exclus parce qu’ils sont souvent étudiants à temps plein (mais on conserve ceux âgés de 20 ans et plus, car trop difficiles à identifier) et qu’on ne s’attend pas à ce que leur revenu varie beaucoup durant leurs études (mais après 10 ou 19 ans?);
  • les déclarants qui seraient âgés de 65 ans et plus en fin de période (donc de 46 ans et plus lors de l’année de départ) sont aussi exclus parce que les auteurs considèrent que, étant en forte proportion à la retraite, ils ont peu de possibilités de connaître une mobilité de revenu (à la hausse non, mais à la baisse, sans aucun doute; leur exclusion fait en sorte d’obtenir plus de mobilité à la hausse et moins à la baisse, comme on le verra; cette exclusion fait aussi en sorte que les personnes gagnant sûrement les salaires les plus élevés en 1990 sont exclus du sous-échantillon, soit ceux âgés de 46 à 55 ans);
  • les revenus d’emploi provenant d’un travail autonome sont exclus (parce que trop volatiles, selon les auteurs), de même que les revenus provenant de toutes les autres sources : dividendes, intérêts, gains en capital, transferts gouvernementaux, etc. L’explication est ici encore moins convaincante; si on peut comprendre l’exclusion des transferts gouvernementaux non compris dans les revenus de marché, objet de cette étude, celle des autres revenus ne sert qu’à minimiser le revenu des plus riches, car ces autres revenus sont très concentrés chez les contribuables qui ont les revenus les plus élevés et ont une importance relative de plus en plus importante (la part des salaires et traitements dans le PIB canadien est passée de 48,3 % à 45,0 % au cours de la période étudiée, selon le fichier cansim 384-0037);
  • avec ces critères, le sous-échantillon retenu ne contient plus que 27,5 % de l’échantillon de départ (les DAL), soit 1,08 millions de personnes sur les 3,9 millions de la base de données (cela montre déjà que l’affirmation de M. Grubel comme quoi « 100 travailleurs qui appartenaient au quintile de revenu inférieur en 1990» est inexacte, car le sous-échantillon retenu n’étudie pas la situation de tous les travailleurs, mais de seulement 27,5 % d’entre eux);
  • les revenus de ces 1,08 millions de personnes sont ensuite associés à cinq quintiles représentant chacun 20 % de la population, quintiles contenant les revenus classés par ordre croissant; par contre, l’appartenance aux cinq quintiles n’est pas établi en fonction des salaires des membres du sous-échantillon (1,08 million de personnes), mais en fonction du revenu de salaire de l’échantillon de départ (3,9 millions) : comme l’échantillon retenu est formé des personnes qui étaient âgés de 20 à 45 ans en 1990, il est plus concentré dans les quintiles les plus pauvres et moins dans les quintiles les plus élevés (on gagne en moyenne plus à 50-55 ans qu’à 20!); malheureusement, les auteurs ne fournissent aucune précision sur le pourcentage des membres du sous-échantillon dans les cinq quintiles de départ, ni sur la composition par âge de ces cinq quintiles, information pourtant essentielle pour bien comprendre le sens de ces mouvements; en plus, cette façon de construire les quintiles surestime la mobilité à la hausse et sous-estime celle à la baisse.

Je m’excuse de cette longue description de la méthode adoptée, mais elle est essentielle pour bien comprendre le sens des résultats.

- les résultats sur la mobilité

La partie gauche du tableau qui suit montre le résultat de la mobilité des membres du sous-échantillon des personnes âgées de 20 à 45 ans en 1990 (ayant déclaré au cours des trois périodes au moins 1000 $ de salaires) et âgées de 30 à 55 ans en 2000 (en grande partie l’âge où on a les salaires les plus élevés), tandis que la partie droite du tableau montre le résultat correspondant de la mobilité de ces personnes en 2009, alors qu’elles étaient âgées de 39 à 64 ans en 2009 (un bon nombre, ceux âgés de 55 à 64 ans, avaient donc atteint l’âge où son salaire commence habituellement à diminuer).

piketty_Fraser1

La citation de M. Grubel («sur 100 travailleurs qui appartenaient au quintile de revenu inférieur en 1990, 87 avaient progressé dans l’échelle des revenus 19 ans plus tard, et 21 d’entre eux se trouvaient dans le premier quintile.») est tirée du tableau de droite. En effet, on peut voir que seulement 13 % des membres du sous-échantillon (et non de tous les travailleurs, comme il le dit erronément) faisait encore partie du premier quintile, donc que 87 % appartenaient à un quintile plus élevé, dont 21 % au quintile supérieur.

Il est toutefois intéressant de regarder aussi les données du tableau de gauche. Il nous permet de constater que la grande majorité des changements de quintiles se sont déroulés au cours des 10 premières années. En effet, les totaux (que j’ai ajoutés, car les auteurs ne les avaient pas mentionnés) des cinq colonnes sont très semblables dans les deux parties du tableau, alors qu’ils ont changé énormément entre 1990 et 2000. Ils étaient en effet tous à 100 en 1990 (par définition, 100 % des membres du sous-échantillon originant du premier quintile faisait partie de ce quintile, 100 % de ceux du deuxième appartenaient au deuxième, etc.) et variaient de 36 à 154 en 2000 et de 42 à 160 en 2009.

Il est aussi remarquable de constater que le total de ceux qui faisaient partie du premier quintile en 2000 n’était plus que de 36 %, une baisse de 64 points de pourcentage, mais avait augmenté de 36 % à 42 % de 2000 à 2009! En fait, il avait encore diminué chez ceux qui faisaient au départ partie des deux premiers quintiles (de 17 % à 13 % et de 10 % à 9 %), mais il avait augmenté chez ceux qui faisaient au départ partie des trois derniers quintiles, légèrement chez ceux originant du troisième quintile (de 5 % à 7 %), mais considérablement chez ceux originant du quatrième quintile (de 2 % à 6 %) et encore plus chez ceux au début membres du cinquième quintile (de 1 % à 7 %).

Cela peut sembler étrange, mais il faut comprendre que les membres du premier quintile («Bottom 20%», dans les tableaux), et probablement aussi de ceux du deuxième quintile, étaient sûrement plus jeunes que la moyenne de ce sous-échantillon (on déclare moins de revenus à 20 ans qu’à 45 ans, surtout si on est un étudiant à temps plein!), alors que les membres du quintile supérieur («Top 20%», dans les tableaux), et probablement aussi ceux du quatrième quintile, étaient à l’inverse sûrement nettement plus âgés. Si cette hypothèse (quasi certitude…) est exacte, il est normal que la situation des jeunes qui avaient 20 à 24 ans en 1990 et avaient de faibles salaires se soit grandement améliorée entre ce moment et celui où ils avaient de 30 à 35 ans en 2000 et qu’elle ait continué à s’améliorer entre le moment où ils avaient de 30 à 34 ans en 2000 et celui où ils avaient de 39 à 43 ans en 2009.

À l’inverse, on ne s’étonnera pas trop que la situation des personnes qui avaient de 40 ans à 45 ans (ayant une probabilité plus forte de se retrouver au départ dans les quatrième et cinquième quintiles que les membres plus jeunes de ce sous-échantillon) en 1990 se soit au moins maintenue jusqu’en 2000, alors qu’ils étaient âgées de 50 à 55 ans. Par contre, en 2009, ils avaient entre 59 et 64 ans, âge où nos salaires ont tendance à diminuer (ou même à disparaître, mais ceux dont ce fut le cas ne font pas partie du sous-échantillon, car ils n’ont pas déclaré au moins 1000 $ de salaire en 2009), ce qui expliquerait bien la forte hausse de ceux qui faisaient dorénavant partie des deux premiers quintiles et la baisse importante de la proportion de ceux qui étaient restés membres de deux quintiles les plus élevés.

Autre conclusion à tirer de ces deux tableaux (observation faite aussi par un ancien statisticien en chef adjoint de Statistique Canada, Michael Wolfson, dans cette lettre), le fait que les totaux soient inférieurs à 100 % dans les deux premières colonnes (ceux qui font partie de ces quintiles en fin de période) montre qu’ils ont été remplacés par des personnes qui ne font pas partie du sous-échantillon (et, en partie, même pas de l’échantillon total du départ, comme des jeunes et des immigrants qui ne remplissaient pas de déclaration de revenus en 1990). À l’inverse, le fait que les totaux soient bien supérieurs à 100 % dans les deux dernières colonnes montre que les membres du sous-échantillon ont remplacé des personnes qui n’en faisaient pas partie, mais faisaient partie des 72,5 % des membres de l’échantillon complet qui ont été exclus (dont sûrement un bon nombre de personnes qui étaient âgés de 46 à 55 ans en 1990). La conception de l’étude fait donc en sorte que le portrait qu’elle dégage n’aborde qu’une faible partie de la dynamique étudiée et qu’il montre plus de mobilité croissante que décroissante.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur ces tableaux, mais je me contenterai d’ajouter que, dans les deux tableaux, les personnes qui faisaient partie des quintiles plus élevés au départ sont bien plus présents dans ces deux quintiles à la fin des périodes que les personnes qui étaient membres des quintiles plus bas au départ, même si les différences d’âge devraient désavantager les membres qui étaient dans les quintiles plus élevés au départ (ayant sûrement une plus forte proportion de membres âgés de 55 à 64 ans en 2009). Par exemple, la présence dans le quintile le plus élevé en 2009 était trois fois plus forte chez ceux qui faisaient partie de ce quintile au départ (64 %) que celle de ceux qui étaient membres des trois premiers quintiles en 1990 (21 %, 19 % et 20 % respectivement). On voit donc que la mobilité des salaires, aussi élevée que ne la prétendent les auteurs et M. Grubel, ne parvient pas à effacer les écarts observés au départ, loin de là.

- les résultats sur les revenus

Plus loin dans sa lettre, M. Grubel ajoute :

«Les familles canadiennes dont le revenu corrigé de l’inflation se situait dans le quintile inférieur en 1990 ont vu leur revenu progresser de 280% en 19 ans. Sur la même période, le revenu des familles appartenant au premier quintile [en fait le cinquième] en 1990 n’a progressé que de 112%, et le revenu des trois autres quintiles a augmenté de 153%.»

piketty_Fraser2Je n’ai pas trouvé ces données dans l’étude (il n’y a pas de données par famille, puisqu’il s’agit de données individuelles), mais celles qui y sont montrées révèlent des écarts bien plus élevés qu’il ne le dit, comme on peut le voir dans le tableau ci-contre! Les membres du quintile inférieur en 1990 auraient connu une hausse de salaires de 635 % et ceux qui faisaient partie du quintile supérieur de seulement 23 %. Notre commentateur omet toutefois de préciser qu’une hausse de 635 % d’un montant très faible ne suffit pas pour rattraper celui qui n’a bénéficié que d’une faible hausse de 23 % sur un montant déjà élevé, et que le salaire moyen de ces derniers (94 900 $) était en fin de période encore plus de deux fois plus élevé que celui des premiers (44 100 $)! Ce constat va aussi dans le sens de ce que je disais plus tôt, soit que la mobilité des salaires ne parvient pas à effacer les écarts observés au départ, loin de là!

Et alors…

Je ne reviendrai pas sur le fait que la construction du sous-échantillon (27,5 % de l’échantillon total, seuls les salaires considérés, etc.) limite et teinte les conclusions qu’on peut tirer des résultats de cette étude. Par contre, je tiens à affirmer fortement que ce genre d’étude est utile, si elle est bien faite et si on n’en tire pas des conclusions qui n’ont rien à voir avec ses résultats.

Une bonne étude sur la mobilité intragénérationnelle, devrait comparer dans le temps l’évolution des revenus de marché (et non pas seulement des salaires) ou des revenus totaux (avec les transferts) entre des âges précis, en commençant par exemple de 20 à 24 ans et en comparant l’évolution à différents âges (30-35, 40-45, etc.). Là, on pourrait voir si la mobilité intragénérationnelle s’est améliorée ou pas. Les auteurs disent aussi qu’ils auraient aimés faire une étude de ce genre (mais seulement avec les salaires), mais soulignent qu’elle coûterait trop cher, les compilations de Statistique Canada (qui ne remet jamais sa base de données comme telle) étant de fait très onéreuses.

Là où M. Grubel et ce résumé de l’étude en français dérapent complètement, c’est quand lui prétend que cette étude contredit les conclusions du livre de Thomas Piketty («Thomas Piketty se trompe lorsqu’il conclut que les riches s’enrichissent et que les pauvres s’appauvrissent» ), et lorsque le résumé déclare que «La conclusion que les revenus des Canadiens ont stagné et que les inégalités augmentent est on ne peut plus loin de la réalité». D’une part, ce n’est pas ce que Piketty démontre (j’ai cherché et n’ai pas trouvé d’affirmation du genre de sa part). Il dit que les écarts entre les gens qui sont pauvres et ceux qui sont riches se sont accentués, surtout depuis 1980. Et l’étude de l’Institut Fraser, contrairement à ce qu’on peut lire dans le résumé, ne contredit nullement cette observation. D’ailleurs, elle conclut que leurs résultats sont complémentaires à ceux sur l’accroissement des inégalités et qu’ils sont essentiels pour bien comprendre la dynamique de la pauvreté et des inégalités. Je suis tout à fait d’accord avec cela.

Lorsqu’on dit que le nombre de personnes gagnant plus de 250 000 $ augmente d’une année à l’autre, il est bon de savoir que ce ne sont pas nécessairement les mêmes personnes! Par exemple, un exploitant agricole qui vend sa ferme gagnera souvent plus de 250 000 $ cette année-là (et si c’est son seul revenu et la vend au plus 750 000 $, il ne paiera pas d’impôt!), mais ce sera la seule fois dans sa vie! Les palmarès des gros revenus qui nous disent que les 100 plus hauts revenus ont augmenté de disons 20 % en un an ne disent pas que ce ne sont pas nécessairement les même personnes. Ces 100 personnes ont en fait connu une augmentation de revenus plus élevée que 20 %, mais certains qui ne sont plus dans cette liste ont en fait connu une baisse de revenus. Bref, un changement dans un stock ne dit rien des mouvements (ou des flux) qui expliquent ce changement.

L’étude de l’Institut Fraser nous montre un certain nombre de flux (27,5 % d’entre eux), surtout les flux croissants, mais pas beaucoup les flux décroissants (comme ceux des personnes qui arrivent à 65 ans et plus), ni les flux entrants (enfants et immigrants qui rédigent leurs première déclaration de revenus, entre autres). Ce type d’information est pour moi intéressant (même si ça pourrait l’être plus!) et, de fait, essentiel à la compréhension du phénomène de l’accroissement des inégalités. Mais cela ne change rien au fait que les écarts entre les stocks des revenus des pauvres et des revenus des riches augmentent, ce que montre Piketty (entre autres). Ce n’est pas parce que certains pauvres s’enrichissent que l’écart entre les revenus des pauvres et des riches de nos jours n’est pas plus élevé que l’écart entre les deux qu’on observait il y a trente ans! Et il l’est!

 

Miser sur l’égalité

23 juin 2014

MISER_égalitéMiser sur l’égalité – L’argent, le pouvoir, le bien-être et la liberté, compilation de textes sous la direction d’Alain Noël et Miriam Fahmy, est un livre paru dans le cadre du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales de l’Institut du Nouveau Monde (INM).

Comme toute compilation, ce livre regroupe des textes fort différents les uns des autres. Je dois toutefois mentionner la qualité de l’encadrement des deux personnes qui ont dirigé ce recueil. En effet, les textes se complètent bien, se répètent très peu et sont présentés dans un ordre qui rend la lecture plaisante. La question des inégalités y est abordée sous tous ses angles, tant de façon descriptive (données sur le phénomène, évolution de la pauvreté, etc.), qu’en analysant ses conséquences sociales et en suggérant les mesures les plus efficaces pour y faire face (dont celles associées au système nordique dont j’ai parlé récemment).

Comme il est impossible de faire le tour de tous les sujets abordés, je me contenterai ici de remettre en question une analyse que j’ai trouvée un peu faible et de présenter le texte qui a le plus attiré mon attention.

Lutte à la pauvreté

Dans un texte, excellent au demeurant, sur la difficulté de lutter contre la pauvreté, l’auteure, Bea Cantillon, professeure et sociologue belge flamande, affirme que les «dépenses sociales ne sont absolument pas synonymes de redistribution sociale». Elle base cette affirmation sur des données publiées dans un livre datant de 1982, The strategy of equality: redistribution and the social services (La stratégie de l’égalité : redistribution et services sociaux) de Julian Le Grand.

Ces données montrent que le quintile le plus pauvre ne reçoit que 22 % des dépenses publiques et le quintile supérieur 17 %. L’auteure semble trouver que cela ne permet pas une redistribution importante, en tout cas beaucoup moins que celle due aux transferts en argent. S’il est vrai que les transferts sont proportionnellement plus concentrées chez les ménages plus pauvres, elle sous-estime l’impact des dépenses sociales.

Supposons en effet que les dépenses publiques représentent en moyenne une contribution de 10 000 $. La part des membres du quintile le plus pauvre serait de 11 000 $ et celle du quintile le plus riche de 8 500 $. Sur un revenu de 10 000 $, cela doublerait les biens et services reçus par les membres du quintile le plus pauvre et n’augmenterait que de 8,5 % ceux reçus par les membres du quintile le plus riche sur un revenu de 100 000 $. En plus, comme les membres du quintile le plus riche contribuent davantage au financement de l’État, il s’agit au bout du compte d’une redistribution très importante.

D’ailleurs, une étude de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) datant de 2011 (voir ce billet) évaluait que les services publics font baisser le coefficient de Gini de 20 % et concluait que «au total, l’effet redistributeur des services publics sur les inégalités et la pauvreté est plus grand que celui des transferts aux particuliers!». Notons en plus que certains des services publics potentiellement les plus progressifs n’ont pu être analysés en raison d’un manque de données.

Une étude plus récente de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) concluait de façon semblable (voir ce billet). Elle observait aussi une distribution assez semblable des avantages des services publics aux ménages des cinq quintiles. Toutefois, en considérant le fait que les ménages du premier quintile sont beaucoup plus petits que ceux du cinquième, elle estimait que les personnes membres du premier quintile reçoivent en fait le double de la valeur des services publics reçus par les membres du quintile le plus riche. Cela vient encore accentuer l’effet redistributif de ces services.

Et cela ne tient pas compte des effets indirects de ces services. Ainsi, le taux de faible revenu des femmes cheffes d’une famille monoparentale est passé de 53 % à 31 % ou de 55 % à 17 %, selon la mesure de faible revenu qu’on utilise (il y en a trois, mais une dont les données ne remontent qu’à 2002), entre 1997, juste avant l’implantation des services de garde à contribution réduite, et 2011 au Québec, selon le tableau cansim 202-0804 de Statistique Canada. Ce taux a aussi baissé pour l’ensemble du Canada, mais nettement moins (de 48 % à 37 % et de 48 % à 21 %). La baisse plus forte au Québec semble donc s’expliquer en bonne partie par l’implantation des services de garde à contribution réduite.

En plus, les effets de ces programmes par quintile de revenu peuvent être trompeurs. En améliorant le sort des personnes, les services publics peuvent faire en sorte qu’ils ne soient plus dans les quintiles les plus pauvres. On conclura alors que les services publics aident moins les personnes pauvres, car ils sont rendus moins pauvres! Par exemple, les femmes à la tête d’une famille monoparentales qui sont sorties du faible revenu parce qu’elles ont bénéficié des services de garde à contribution réduite ne sont justement plus à faible revenu! On pourrait conclure que ces services n’aident pas les femmes à la tête d’une famille monoparentales les plus pauvres parce que celles qui en bénéficient ne sont plus parmi les plus pauvres! Il en serait de même d’une personne qui quitterait le faible revenu après un retour aux études.

Bref, même si son texte est très intéressant, Mme Cantillon ne semble pas avoir interprété correctement les données qu’elle utilise dans cette partie de son texte.

La distribution non matérielle

Au début du livre, Miriam Fahmy et Michel Venne de l’INM expliquent que l’idée du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales (et donc de ce livre) vient en partie de la lecture du livre The spirit Level de Richard G. Wilkinson and Kate Pickett (L’égalité, c’est mieux, en français). Le texte de Henry Milner (La distribution non matérielle : l’angle mort de la lutte aux inégalités) tout en saluant la pertinence de ce livre, fournit la meilleure analyse que j’ai lue sur ses faiblesses méthodologiques.

De nombreux lecteurs, dont moi, étaient en effet perplexes devant certaines corrélations présentées dans The spirit Level. D’une part, certaines observations semblaient étranges. Par exemple, il n’y a que dans les données de ce livre que j’ai vu le Japon être considéré un des pays les plus égalitaires au monde. Milner explique que ce résultat étrange est dû au fait que les auteurs ont utilisé comme indicateur des inégalités le ratio des revenus entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres, indicateur bien moins révélateur que le coefficient de Gini qui montre le Japon moins égalitaire que la moyenne des pays riches. Enfin, un mystère qui est résolu!

D’autre part, l’auteur montre que bien des corrélations observées par Wilkinson et Pickett dépendent en fait des excellents résultats des seuls pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande et Danemark). En effet, si on les enlève, les liens, par exemple entre une faible inégalité et le statut des femmes, ou avec le niveau de confiance d’une société, l’obésité et la maternité précoce, disparaissent totalement.

Milner croit donc que les bons indicateurs sociaux (faible criminalité, moins de grossesses chez les adolescentes, meilleure participation aux études, faible mortalité infantile, etc.) ne sont pas causées par faible niveau d’inégalité, mais que les bons indicateurs sociaux et les faibles niveaux d’inégalité sont tous les deux les conséquences d’un autre facteur commun aux pays nordiques, facteur qui y est plus présent qu’ailleurs. Ce facteur serait les institutions que ces pays se sont données (ce qui correspond aux conclusions du livre dont j’ai parlé dans un récent billet). Il cite entre autres :

  • la forte présence syndicale et une bonne coopération entre les syndicats et les entreprises;
  • les mécanismes de participation démocratique décentralisée;
  • la présence prolongée au pouvoir de gouvernements socio-démocrates;
  • un scrutin proportionnel;
  • un bon système scolaire;
  • un grand nombre de services publics universels de qualité (garde, santé, pensions, etc.);
  • l’accent mis sur la distribution non matérielle (il rejoint là les propos que j’ai tenus dans la partie précédente de ce billet…).

Par exemple, comment ne pas faire de lien causal entre une bonne éducation sexuelle et de faibles taux de maternité précoce ou entre la transmission d’informations complètes sur l’alimentation et de plus faibles taux d’obésité? L’auteur conclut à ce sujet, après avoir rejeté brillamment certaines des explications de Wilkinson et Pickett :

«le rôle des politiques et des institutions est nécessaire pour expliquer la relation statistique, y compris dans les domaines connexes à l’expertise épidémiologique des auteurs tels la mortalité infantile.»

Milner ne prétend pas que les institutions expliquent tout. Il avance par contre qu’il est certain que l’omission de ce facteur fausse le portrait global. Et je ne peux que lui donner raison.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Ce livre aborde, comme mentionné auparavant, l’ensemble des questions relatives aux inégalités. Bon, les textes sont parfois… inégaux! Cela est inévitable dans un livre qui regroupe des textes d’une douzaine d’auteurs. Mais, dans l’ensemble, chacun d’entre eux apporte une brique à l’édifice et certains des murs complets! Le seul point qui m’a indisposé (encore…) est la malencontreuse décision de mettre les notes à la fin du livre. Quand les éditeurs apprendront-ils que cela nuit énormément au plaisir de la lecture?

Alors, oui, ce livre vaut la peine d’être lu. Personnellement, ayant tant lu sur la question, je fus ravi d’y apprendre quelques aspects de la question que je ne connaissais pas. Bravo à l’INM, aux deux directeurs de la publication et aux auteurs!

Une vidéo sur l’assurance-emploi

21 juin 2014

vidéo_AEL’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC), le syndicat qui représente le plus grand nombre de fonctionnaires fédéraux, a publié cette cette semaine une vidéo (voir au bas de ce billet) et des fiches d’information (ça, c’est moins connu…) sur la diminution de la proportion de chômeurs qui sont couverts par le programme d’assurance-emploi, le tout regroupé dans le site Non aux coupes.

Il est impossible de résumer un tel sujet en deux minutes et demie. Inévitablement, on doit tourner les coins ronds. Je vais donc faire le tour des propos contenus dans cette vidéo pour voir si les coins sont bien tournés! Je commenterai ensuite brièvement le contenu des fiches d’information.

La vidéo

- moins de 40 % des chômeurs ont touché des prestations d’assurance-emploi :

En fait, ces 40 % sont le ratio (ou la proportion) entre le nombre moyen de prestataires de l’assurance-emploi selon les données administratives de Service Canada et le nombre vidéo_AE1de chômeurs selon l’Enquête sur la population active (EPA), et non le pourcentage de chômeurs qui touchent des prestations comme le prétend le narrateur de la vidéo. On peut en effet être chômeur sans être prestataire, mais aussi être prestataire sans être chômeur. En fait, en 2012, comme on peut le voir grâce au graphique reproduit à droite, seulement 338 900 chômeurs sur 1 310 000 en touchaient, soit à peine 26 %, beaucoup moins qu’on ne le dit dans la vidéo! Par contre, comme il y avait 509 000 personnes qui touchaient des prestations, on peut conclure que 170 100 prestataires de l’assurance-emploi n’était pas des chômeurs. Ils pouvaient être, comme je l’ai expliqué dans ce billet, soit des personnes qui «qui ont touché à la fois des prestations et un revenu d’emploi au cours d’une semaine donnée», soit des prestataires qui ont répondu à l’EPA qu’ils ne cherchaient pas d’emploi… Cela dit, on ne peut bien sûr pas présenter toutes ces nuances dans une vidéo. Il s’agit donc d’un péché véniel…

- ça, c’est du jamais vu en 40 ans :

Vrai!

- graphique sur l’évolution des chômeurs avec prestations :

Mis à part la nuance apportée plus haut (c’est l’évolution du ratio prestataires/chômeurs, et non pas du pourcentage de chômeurs qui touchent des prestations), ce graphique est impeccable! D’ailleurs, ce même graphique qui est fourni dans la documentation donne le bon titre.

- il y a eu les réformes des années 1990 :

Rien à redire! C’est de loin le facteur le plus important dans la baisse du ratio prestataires/chômeurs au cours des 25 dernières années. De même, les trois changements décrits par après (augmentation de la période requise pour obtenir des prestations, durée des prestations réduite et exclusion pour départs volontaires et congédiements pour inconduite) sont exacts, le troisième étant celui qui a eu l’impact le plus important.

- hausse du temps partiel, du travail à contrat et du nombre de chômeurs sans emploi depuis plus d’un an :

Vrai! Le dernier facteur (nombre de chômeurs sans emploi depuis plus d’un an) est celui qui explique le plus la baisse de 2009 à 2012 du ratio prestataires/chômeurs, comme je l’avais montré l’an dernier.

- rôle de la réforme de 2013 sur la baisse du ratio prestataires/chômeurs :

Il est difficile de ne pas arriver à cette conclusion, car rien d’autre ne peut expliquer cette baisse de 2013, puisque le nombre de chômeurs sans emploi depuis plus d’un an n’a pas augmenté entre 2012 et 2013. Il est tout aussi difficile de préciser avec certitude les aspects de cette réforme qui peuvent avoir entraîné cette baisse, comme le dit bien la vidéo (un autre point positif pour elle!). Personnellement, je pense que cette baisse s’explique par l’augmentation du nombre de personnes qui décident volontairement de ne pas présenter de demande d’assurance-emploi pour ne pas se faire harceler. Mais, il faudra attendre le rapport de contrôle et d’évaluation de l’assurance-emploi qui couvrira l’année 2013 pour voir si cette hypothèse est la bonne. Dans ce sens, il était préférable que la vidéo ne suggère pas de raisons, même pas la mienne, car elle est impossible à prouver!

- il n’y a pas un sous de fonds public là-dedans :

Vrai!

- si on additionne le nombre de chômeurs sans prestation en 2012 et en 2013, cela donne     1 700 000 personnes, presque la population de l’Île de Montréal :

C’est l’affirmation qui m’a fait le plus grincer des dents… D’une part, la moyenne de 850 000 chômeurs sans prestations en 2012 et 2013 (en fait plutôt 1 310 000 moins 338 900, soit 971 100 selon le graphique ci-haut) est une moyenne! Comme la durée du chômage fut dans ces années autour de 20 semaines (selon le fichier cansim 282-0048), on peut dire que le nombre de chômeurs sans prestation a pu atteindre environ 2,5 millions de personnes cette année-là (971 100/20 x 52 = 2 524 860), donc 5 millions sur deux ans… Mais avant de penser que la population complète du Canada aura été touchée en 14 ans (en comptant les enfants et les personnes âgées…), il faut réaliser qu’une bonne partie de ces personnes (proportion impossible à établir) peuvent être les mêmes d’une année à l’autre, et même connaître plus d’une période du genre au cours d’une même année… Je ne cherche pas à minimiser le problème (je l’ai au contraire accentué!), mais, même si cela fait une belle ligne à la fin de la vidéo, cette comparaison demeure démagogique!

Je ne dirai jamais assez qu’on ne doit pas confondre des flux (nombre de chômeurs qui, au cours d’une période, aussi courte soit-elle, n’ont pas touché de prestations) avec des stocks (la moyenne annuelle du nombre de chômeurs qui n’ont pas touché de prestations)…

Les fiches d’information

Je trouve dommage que, lorsqu’on regarde une vidéo du genre (qu’on apprécie souvent uniquement parce qu’elle correspond à nos perceptions), on ne se donne pas la peine de consulter les fiches d’information qui l’accompagne (quand il y en a!). Or, cette vidéo est complétée par deux séries de fiches d’information : une sur le contenu de la vidéo, et une autre sur la réforme de l’assurance-emploi qui est entrée en vigueur au début de 2013. Or, il y a beaucoup plus d’information dans ces fiches que dans la vidéo, et son contenu est presque irréprochable (avec des source fiables pour chaque affirmation)! On y précise même la distinction que j’ai faite entre le ratio prestataires/chômeurs et la proportion réelle de chômeurs touchant des prestations (différence illustrée clairement dans ce graphique).

En fait, cette documentation est tellement bonne que je n’y ai trouvé qu’une petite imprécision, imprécision qui amoindrit même le discours des auteurs! En effet, on indique dans ce tableau que les exclusions (période au cours de laquelle on ne reçoit pas de prestations) en raison de congédiement pour inconduite ou pour départ volontaire étaient en 1989 de six semaines. Il s’agissait en fait de la durée maximale de l’exclusion, réservée pour les cas où il n’y avait aucune circonstance atténuante. La loi prévoyait en fait une durée d’exclusion de une à six semaines. Bref, si le dossier de l’assurance-emploi vous intéresse, lisez ces fiches sans hésiter, cela ne demande pas vraiment beaucoup de temps et elles contiennent une foule de renseignements pertinents.

Et alors…

J’ai peut-être l’air sévère dans mes critiques, mais je sais bien qu’il est impossible de présenter clairement un sujet aussi complexe que celui-là en 150 secondes. Dans ce contexte, il faut souligner que les petits reproches que j’ai faits à cette vidéo sont bien mineurs, car ils ne travestissent nullement l’objet de la vidéo : oui, les changements à la loi et au marché du travail ont fait en sorte que la proportion de chômeurs qui touchent des prestations d’assurance-emploi a fondu en flèche. Au lieu d’adapter ce programme aux nouvelles réalités du marché du travail, le législateur a plutôt modifié la loi pour que ces nouvelles réalités fassent réduire la couverture de ce programme.

Dans cette optique, cette vidéo est une des bonnes que j’ai vues…

 

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