Les milliardaires
J’ai assisté il y a quelque semaines à une présentation du livre Les milliardaires – Comment les ultra-riches nuisent à l’économie par Linda McQuaig (voir à partir de la 35ème minute environ). Étant resté sur ma faim, je croyais que ce livre, qu’elle a écrit avec Neil Brooks, ne m’apporterait pas grand chose. J’avais tort.
Les riches et les crises de 1929 et de 2007
Ce livre présente entre autres une des meilleures analyses que j’ai lues sur le rôle des ultra-riches dans les crises de 1929 et de 2007. Ceux-ci ont en effet su profiter de leur argent et de leur pouvoir politique pour se débarrasser de la réglementation qui les empêchait de faire ce qu’ils voulaient. Que ce soit le lobby des John D. Rockefeller et J. Pierpont Morgan auprès du président des États-Unis William Howard Taft avant la crise de 1929 ou celui des JP Morgan (même nom que le précédent, mais dorénavant une personne morale plutôt immorale) et autres Goldman Sachs avant celle de 2007, ceux-ci ont réussi à affaiblir considérablement la réglementation des marchés financiers, ouvrant la porte aux abus et à l’avidité de ce secteur et, par voie de conséquence, aux crises qui en ont découlé.
La description du processus qui explique que les inégalités ont aussi eu un rôle majeur dans ces crises est aussi digne de mention :
«(…) un degré élevé d’inégalités crée une dynamique favorable à l’instabilité financière. L’affaiblissement du pouvoir d’achat de la majorité des citoyens suscite une raréfaction des opportunités d’investissement dans l’économie réelle, canalisant les fonds vers un secteur financier dont les opérateurs deviennent de plus en plus riches et puissants. (…) En revanche, une répartition plus égale des revenus (comme celle qui avait cours dans l’après-guerre) suscite une forte demande de biens et services, attirant les capitaux dans l’économie réelle.»
En quoi Bill Gates ne mérite pas sa fortune
Ce chapitre mériterait un billet à lui seul, tant il aborde de questions de fond. Mais, résumons… Bill Gates n’est pas seulement l’homme le plus riche au monde, il est un des plus admirés. On lui attribue la présence généralisée dans nos foyers de l’appareil que j’utilise pour écrire ce billet, contribution hors du commun, et il est reconnu comme un philanthrope tant dans le domaine des arts que dans l’appui aux pauvres. Et pourtant…
En fait, la fortune de Bill Gates est le résultat de la conjonction de nombreux facteurs, notamment de la contribution de la société à sa formation, de sa naissance dans un milieu aisé qui lui a permis de fréquenter une des seules écoles dotées d’ordinateurs pour ses élèves, de la chance d’avoir fait un stage avec une société informatique et même d’une mésentente entre IBM et le dirigeant (Gary Kildall) de la société qui avait développé un système d’exploitation bien meilleur que celui acheté et amélioré par Gates (et inspiré du CP/M de Kildall)…
En plus, Bill Gates a profité de toutes les découvertes qui ont permis le développement de l’ordinateur personnel. Les auteurs mentionnent entre autres :
- Joseph-Marie Jacquard, inventeur d’un métier à tisser semi-automatique fonctionnant avec des cartes perforées… en 1801!
- Charles Babbage, inventeur d’une machine à calculer utilisant des cartes à perforer inspirés de Jacquard en 1834; il a aussi énoncé le principe de l’ordinateur
- Herman Hollerith, concepteur d’une machine à statistiques à cartes perforées permettant de compiler les résultats des recensements (1887)
- J’en saute quelques-uns pour en arriver à Douglas Carl Englebart qui a inventé la souris et en a déposé le brevet en 1967, brevet vendu quelques années plus tard à Apple pour 40 000 $.
Bien des avancées antérieures et subséquentes ont été réalisées par des équipes anonymes travaillant pour le gouvernement américain, notamment pour le ministère de la défense. Les auteurs remarquent que l’inventeur solitaire est en fait une légende. Tout chercheur bénéficie de l’ensemble des connaissances et des techniques élaborées souvent bien avant sa naissance. Par contre, de nos jours, on ne reconnaît plus ces contributions et on accorde toute la mise au seul détenteur du dernier brevet pertinent (principe du «winner takes all» ou du gagnant qui rafle la mise)… Pourtant, l’ensemble des connaissances passées n’appartiennent à personne et appartiennent à tous. Ne serait-il pas normal que tous en bénéficient et que les gains liés à l’apport du dernier détenteur de brevet soient en conséquence mieux partagés?
Si on tient compte en plus de toutes les embûches que Gates et Microsoft ont mis dans les jambes de leurs concurrents, ils ont probablement fait reculer le moment où l’ordinateur a pu devenir aussi répandu et l’ont rendu moins performant et plus cher… Il est alors difficile de conclure que Bill Gates «mérite» sa fortune! Et même s’il n’avait pas profité indûment des inventions des autres, les auteurs ne voient pas en quoi un être humain «mériterait» une telle fortune qui lui sert bien peu et qui prive le reste de la société de ces ressources qui leur seraient aussi précieuses… Sans la société, personne ne pourrait être riche. Les auteurs concluent qu’un «Bill Gates reclus tout nu sur une île déserte n’aurait pu faire grand chose de plus que de chercher à ne pas attraper froid».
D’autres milliardaires encore moins méritants
Si on peut questionner le mérite de la fortune acquise par Bill Gates, qui a tout de même contribué à l’avancement de la société (quoique…), le verdict est plus évident dans le cas des financiers qui ont acquis leur richesse en nuisant carrément à la société. Les auteurs donnent l’exemple de John Paulson qui a incité Goldman Sachs à émettre encore plus de papiers commerciaux toxiques pour ensuite prendre des assurances au cas où la valeur monétaire de ces papiers diminuerait. Comme cette valeur s’est en fait effondrée, il a pu encaisser 3,7 milliards $ de gains en 2007! Alors, non seulement n’a-t-il pas contribué à l’avancement de la société, mais il a accentué l’impact de la crise et l’ampleur des sommes que les contribuables ont dû verser pour sauver le système financier. Bref, il s’agit d’un des parasites les plus dommageables à la société, d’un destructeur de richesse!
Les autres chapitres
Je ne suis quand même pas pour résumer et commenter chaque chapitre! Les suivants abordent pourtant d’autres questions intéressantes :
- l’évolution du droit de propriété;
- l’effet de la rémunération et des impôts élevés sur la motivation à travailler (au mieux, nulle!);
- les paradis fiscaux;
- l’impact des riches et des inégalités sur la santé, tant physique que mentale (j’ai particulièrement aimé la partie qui parle du stress, intimement lié à l’estime de soi et au statut social);
- le détournement de la démocratie par les riches;
- l’inégalité des chances à la naissance et la mobilité sociale.
Dans ce dernier chapitre, j’ai retenu une réplique brillante aux droitistes qui comparent la progressivité du système fiscal des pays scandinaves et de l’Europe du Nord avec celle observée au Canada (ou au Québec). Il est en effet vrai que le système fiscal scandinave est moins progressif que le nôtre, notamment en raison de la plus grande importance des taxes à la consommation et des cotisations sociales (taxes sur les salaires). Par contre, les inégalités du revenu marchand y sont moindres et les services publics qu’on y trouve sont beaucoup plus étendus. Or ces services permettent par leur existence même une baisse des inégalités, comme je l’avais expliqué dans ce billet, en démontrant entres autres que «l’effet redistributeur des services publics sur les inégalités et la pauvreté est plus grand que celui des transferts aux particuliers». Les auteurs concluent donc à cet effet :
«Précisons cependant que ces pays [pays scandinaves et de l'Europe du Nord] sont beaucoup plus égalitaires que le monde anglo-saxon, car le revenu y est nettement mieux réparti dans l’ensemble de la population. Si les pays anglo-saxons ont besoin d’une fiscalité plus progressive, c’est entres autres parce que le revenu y est très concentré au sommet, faisant des riches une source de financement plus importante pour l’État.»
Ils ajoutent qu’une plus grande progressivité du système fiscal est aussi nécessaire dans les pays anglo-saxons pour réduire davantage les inégalités plus grandes de la répartition des revenus avant impôt.
Et alors…
Je n’irai pas jusqu’à prétendre que tout était nouveau pour moi dans ce livre. J’ai en effet beaucoup lu sur la question et analysé de nombreuses données s’y rapportant. Cela dit, j’ai une connaissance plus globale (ou macro) de la question, tandis que ce livre fourmille d’exemples qui illustrent de façon concrète les données ou observations plus globales. De ce côté, ce livre m’a permis, tout comme le livre de Ziegler l’avait fait sur la question de l’alimentation, d’avoir une vision encore plus concrète du rôle des milliardaires dans l’accroissement des inégalités et dans l’adoption de politiques qui vont à l’encontre des intérêts et des besoins de la majorité.
Pour terminer, je m’en voudrais de passer sous silence l’excellente préface d’Alain Deneault, qui résume d’ailleurs en peu de mots l’imposture du sophisme le plus en vogue sur la contribution des riches à la société : «les riches et ultras-riches ne génèrent pas de richesse, mais l’accaparent».
Le bas prix fait loi
Plusieurs événements récents sont venus illustrer les conséquences de la recherche du bas prix… à tout prix! L’exemple le plus frappant et le plus désolant est sans contredit l’effondrement du Rana Plaza au Bengladesh. Cette catastrophe est une conséquence directe de la politique de bas prix des entreprises occidentales qui incitent (pour ne pas dire obligent) les fabricants des pays pauvres à rogner sur les salaires, à faire travailler leurs employés (parfois des enfants) des heures interminables et, on l’a vu, à négliger complètement les mesures de sécurité les plus élémentaires.
«Syndicats, fabricants et gouvernement bangladais s’entendent sur une chose: l’hypocrisie des multinationales, qui s’indignent des conditions de travail, tout en exigeant toujours des prix plus bas.»
Si cette conséquence épouvantable des bas prix est maintenant relativement connue (mais pas assez…), ils en entraînent bien d’autres, certes moins dramatiques, mais tout de même dignes de mention.
Le signal de prix
Je me souviens d’un échange que j’ai eu il y a quelques années avec un libertarien (pas sur ce blogue, avec quelqu’un qui n’y a jamais commenté) qui prétendait que le signal de prix était suffisant pour bien faire fonctionner un marché. Je lui ai soulevé qu’un prix sans information ne veut strictement rien dire. Je parlais des caractéristiques d’un produit, de ses ingrédients, de sa durabilité, etc. C’est seulement en pleine connaissance de ces éléments qu’une personne peut choisir d’acheter ou de ne pas acheter un produit, et de choisir un produit plutôt qu’un autre. Sinon, elle risque d’acheter n’importe quoi…
En fait, je savais bien qu’il est impossible de connaître toutes ces caractéristiques, même s’il est préférable de s’y approcher. Et l’État peut dans ce sens contribuer au meilleur fonctionnement d’un marché, en obligeant par exemple les producteurs à afficher les ingrédients d’un produit alimentaire, en fixant des normes de production, en contrôlant les produits, etc. Et je ne connaissais pas à l’époque les travaux d’Akerlof et Stiglitz sur l’asymétrie d’information (le fait que le vendeur et l’acheteur ne possèdent pas la même information, le vendeur en connaissant beaucoup plus, comme dans l’exemple du vendeur de chars usagés…).
Mais, j’omettais plein d’autres éléments d’information qui peuvent aider à faire un choix éclairé dans tout achat, et sous-estimais le rôle que l’État peut jouer pour nous fournir cette information et pour rendre le prix moins bas, mais plus juste.
Les bas prix et la sécurité alimentaire
C’est à la lecture de la chronique de David Desjardins dans Le Devoir de samedi dernier que j’ai eu l’idée de ce billet. Il y soulevait un autre aspect des conséquences du prix le plus bas.
«(…) tant que la population sera obsédée par le plus bas prix, on n’en sortira pas. Il faudra toujours financer la production pour qu’elle soit concurrentielle avec celle de l’étranger qui bazarde ses stocks. Et les velléités de sécurité alimentaire, de diversité biologique et autres demeureront l’affaire de la marge.»
De fait, un signal de prix et même une liste d’ingrédients ne disent rien sur le coût réel d’un produit alimentaire, pas plus sur les subventions qui ont permis sa production à ce prix que sur ses conséquences environnementales, tant sur la pollution que sa production génère que sur les conséquences qu’elle a sur la diversité biologique. Cela justifierait tout à fait l’étiquetage, voire de l’interdiction des organismes génétiquement modifiés (OGM) et d’autres produits nocifs, ou, à tout le moins, l’introduction de taxes basées sur l’impact environnemental de la production, du transport et de la mise au rebut de tous les produits (analyse du cycle de vie).
Les bas prix et l’évitement fiscal
Sommes-nous conscients que si les entreprises transnationales peuvent se permettre de nous offrir des produits à des prix aussi bas, c’est en partie parce qu’elles ne paient pas leur juste part pour le fonctionnement de nos sociétés? Cela leur permet aussi, bien sûr, de payer des salaires faramineux à leurs dirigeants et de gâter leurs actionnaires. Chacune de ces raisons est suffisante pour s’attaquer aux manœuvres d’évitement fiscal de ces entreprises!
La question de l’évitement fiscal (sans parler de l’évasion et de la fraude fiscales…), aussi bien des riches que des entreprises, est de plus en plus présente dans les médias. Il est temps! Il est bien certain que si les États s’entendaient pour cesser de se concurrencer fiscalement, ce problème se règlerait facilement. On peut toujours rêver… Mais, ce n’est pas parce qu’un État ne peut pas s’entendre avec les autres qu’il ne peut rien faire.
Éric Desrosiers, dans une autre chronique du Devoir, a lui aussi souligné la difficulté qu’ont les États de s’entendre sur des mesures conjointes pour contrer l’évitement fiscal des entreprises («Les pays européens se sont réunis autour de la question, la semaine dernière, sans parvenir à une entente»), mais a tout de même mentionné certaines solutions :
«Selon certains experts, il faudrait que toutes les compagnies remplissent chaque année un seul et même rapport d’activité à partir duquel les gouvernements pourraient déterminer où se déroule la véritable activité économique et la taxer ensuite comme bon il leur semblera. Selon d’autres, les gouvernements devraient renoncer jusqu’à l’idée de taxer quelque chose qui est devenu aussi fluide que les profits et baser plutôt leurs calculs sur des facteurs moins mobiles, comme leurs propres consommateurs et la valeur des biens et services qu’ils achètent aux compagnies en question.»
Selon moi, la première proposition ne permet pas une intervention efficace sans un accord international pour s’entendre ne serait-ce que sur les critères à appliquer pour déterminer «où se déroule la véritable activité économique». On revient donc à la case départ. En plus, ce serait les entreprises elles-mêmes qui produiraient les rapports d’activité, pouvant ainsi dire ce qu’elles veulent… La deuxième, par contre, est plus prometteuse. Si les entreprises peuvent déplacer leurs profits, taxons davantage leurs produits! S’ils veulent les vendre, il devront bien les laisser sur les tablettes! Cette proposition me fait d’ailleurs penser à ce que propose Robert Reich dans un de ses récents billets (merci à Gabriel Monette de m’avoir fait connaître ce blogue!).
«[traduction] Après tout, le capital global dépend des consommateurs, et l’accès aux grands marchés de consommation tels que les États-Unis et l’Union européenne est essentiel si le capital global veut obtenir un bon rendement. Pourquoi Apple devrait avoir accès aux consommateurs américains, par exemple, si Apple refuse de payer sa juste part d’impôts pour financer l’infrastructure et l’éducation dont les Américains ont besoin pour améliorer leur niveau de vie? Les Américains pourraient acheter de l’un des concurrents d’Apple à la place.»
Il va donc encore plus loin que les «experts» d’Éric Desrosiers. Non seulement les États pourraient taxer les produits des entreprises qui ne paient pas leur juste part, mais ils pourraient restreindre et même interdire leur accès à leur marché! Cela montre que, des solutions, il y en a, si on en veut vraiment!
Les bas prix et le contrôle politique des entreprises transnationales
Dans son billet suivant, Reich en rajoute. Il dénonce le pouvoir politique des entreprises qui, en finançant les campagnes des partis politiques, décident quasiment de leur niveau de taxation, de la réglementation qui les encadre et même des subventions qu’elles reçoivent (s’il était paru, je mettrais un lien sur mon billet de lundi prochain qui donnera des exemples concrets de la puissance du pouvoir politique des entreprises…). Puis, il fait le lien entre ces avantages et les prix.
«[traduction] Les avantages [du pouvoir des entreprises] pour les consommateurs peuvent parfois dépasser leurs coûts [car cela fait baisser les prix]. Mais, comme nous l’avons douloureusement appris au fil des ans (effondrement de Wall Street, le déversement de pétrole de BP dans le Golfe, les blessures et décès des consommateurs de produits dangereux, les blessures et décès des travailleurs en raison de conditions de travail dangereuses, le réchauffement climatique provoqué par les émissions de dioxyde de carbone, et, oui, la manipulation des lois fiscales – dois-je continuer – les coûts sociaux peuvent aussi dépasser les avantages pour les consommateurs.»
Les coûts sociaux, voilà bien un autre élément qui n’est pas inclus dans les bas prix. Ces coûts peuvent être faibles, mais parfois mener à faire des compromis sur l’hygiène et devoir rappeler des tonnes de viande contaminée, ou encore passer outre les règles les plus élémentaires de sécurité et déboucher sur des catastrophes comme au Bengladesh… Bref, sait-on vraiment à quel point les bas prix nous coûtent cher
Et alors…
Je voulais par ce billet montrer dans un premier temps que l’établissement d’un prix peut cacher bien des fantômes. Je ne les ai bien sûr pas tous identifiés, n’ayant par exemple pas vraiment parlé du secteur des services, du salaire et des conditions trop souvent inacceptables des aides familiales à domicile et de bien des employés (surtout employées) au salaire minimum, des conséquences de la sous-traitance à bas prix et j’en passe.
Mais, dans un deuxième temps, je voulais surtout montrer qu’il est possible de réagir à ces situations, qu’on pourrait très bien incorporer des taxes pour améliorer le signal de prix ou tout simplement interdire les produits (biens et services) qui sont trop dommageables pour la société ou qui proviennent d’entreprises qui ne cherchent qu’à se défiler de leurs obligations! Alors, pourquoi ne le faisons-nous pas?
Optimisation
Le nombre d’expressions qui me tapent sur les nerfs ne cesse de croître. Est-ce dû au changement de caractère dû au vieillissement ou à l’absence d’imagination de nos politiciens et gestionnaires? J’aborderai aujourd’hui l’utilisation croissante d’un mot qui ne veut pas dire grand chose au bout du compte, mais qui semble si songé…
Au cours des dernières années, nos politiciens et gestionnaires n’ont cessé de chercher (et malheureusement de trouver) de nouveaux mots ou concepts pour rendre acceptable l’inacceptable et lui donner un vernis de bonne gouvernance… Pendant des années, on nous a fait croire que «rationalisation» est un synonyme de «licenciements». En utilisant le mot-clé «rationalisation» sur le site du journal Les Affaires, je suis par exemple tombé sur quatre articles portant sur des licenciements, suppressions d’emplois ou réductions de personnel. Il est est de même pour le licenciement de 300 employés chez Rogers et le programme de réduction du personnel-cadre chez Rio Tinto Alcan.
Pourtant, «rationalisation», même dans la sphère économique, signifie «Organisation d’une activité économique selon des principes rationnels afin d’obtenir le maximum de rendement avec un minimum de coût». On peut donc être rationnel aussi bien en augmentant le personnel qu’en le réduisant si cela améliore le rendement. Mais, si jamais vous trouvez l’utilisation du mot «rationalisation» pour qualifier l’embauche plus que rationnelle de plus de personnel par une entreprise ou un organisme public qui veut être en mesure de satisfaire une demande accrue de biens ou de services, faites-le moi savoir, car je n’ai jamais lu ça!
Mais, les beaux jours des «rationalisations» sont peut-être comptés, car on parle maintenant de plus en plus de l’optimisation exactement dans le même sens. Encore une fois, il s’agit d’un abus de langage, car ce mot signifie la recherche d’un optimum qui lui même est défini comme l’«État le plus favorable, le meilleur possible d’une chose en fonction des conditions données». Encore une fois, il n’est nullement automatique qu’on doive effectuer des compressions pour atteindre un optimum en fonction de conditions données.
À la Commission scolaire de Montréal (CSDM)
Dans un article paru vendredi dernier, on a appris que «le nombre d’heures allouées aux enseignants-ressources, qui travaillent avec les élèves en difficulté, sera amputé de moitié. Les classes seront remplies au maximum. Alors qu’on comptait trois petits groupes totalisant 70 élèves en quatrième secondaire, il y en aura seulement deux, de 35 élèves chacun, l’automne prochain».
Et que rétorque le porte-parole de la CSDM?
«Chaque direction doit faire son travail pour resserrer les guides et optimiser les ressources.»
Op-ti-mi-ser! Est-ce vraiment la solution optimale? Est-ce vraiment l’état le plus favorable, le meilleur possible d’une chose en fonction des conditions données? Les conditions données étant bien sûr les compressions du gouvernement Marois. Pour moi, ni la solution, ni les conditions données ne sont optimales. Ah oui, quelle est le premier critère sur lequel fonder une décision selon la Loi sur l’instruction publique?
«Toute décision du conseil d’établissement doit être prise dans le meilleur intérêt des élèves.» article 64
Est-ce qu’augmenter le nombre d’élèves par classe et diminuer les ressources pour les élèves en difficulté est vraiment la décision qui assure le meilleur intérêt des élèves, même dans ces «conditions données»?
Au gouvernement fédéral
Le gouvernement fédéral a aussi décidé de parler d’optimisation pour justifier ses compressions. Dans le dernier budget fédéral, on peut trouver 10 fois les termes «optimiser» et «optimisation». Mon favori est à la page 267, où on peut lire que le gouvernement fédéral veut «Optimiser les possibilités de synergies internationales». Rien de moins! Mais en quoi consiste cette «optimisation»?
«Dans le budget de 2007, le gouvernement a jeté les bases de son programme d’efficacité de l’aide, qui a été mis en œuvre par la suite avec succès par l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Le programme favorise l’efficience, la responsabilisation et le ciblage, en particulier au chapitre de la présentation de résultats et de la transparence, de façon à optimiser l’impact des fonds publics»
Ouf, on a en face de nous des vrais experts dans l’utilisation abusive des termes! «Efficacité», «efficience», «responsabilisation», «ciblage», «transparence», «optimiser» et «impact des fonds publics» dans le même paragraphe! Et ça ne tient même pas compte des «synergies internationales» qu’on peut lire dans le titre! Ça doit être tout un plan!
En fait, traduit en langage clair, il s’agit de couper le budget de l’ACDI et de réserver une part croissante du budget qui reste aux sociétés minières :
«L’année dernière, quelques jours avant que le ministre Flaherty annonce dans son budget des coupes d’environ 380 millions de dollars sur trois ans à l’ACDI, l’agence sabrait environ 65 % du budget de l’organisation Développement et Paix. Au même moment, trois compagnies minières canadiennes recevaient du financement de l’ACDI.»
Cet article rappelle aussi que le ministre de la Coopération internationale, Julian Fantino avait un peu avant conseillé que «les Haïtiens se prennent en main plutôt que d’espérer plus d’argent du Canada».
Pour ce gouvernement, il semble que ce soit bien plus optimal d’aider les sociétés minières que les Haïtiens dans la misère en matière de développement international…
Et alors…
Dire que je voulais écrire un billet plus léger en cette période presque estivale (qui se fait attendre au moment où j’écris ces lignes, avec quelques centimètres de neige en Estrie…). Disons que j’ai quand même tenté d’optimiser l’impact de ce billet en rationalisant!
Une idée de l’université
Le livre Une idée de l’université Propositions d’un professeur militant de Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, s’ouvre avec un retour sur le conflit de 2012 entre le mouvement étudiant élargi et le gouvernement. Ces événements lui ont donné l’idée d’analyser ces événements avec le regard du philosophe qu’il est.
L’égalité des chances et John Rawls
Ce chapitre vise à établir les conditions à satisfaire pour qu’une société puisse véritablement offrir à tous l’égalité des chances de se réaliser. Il se base en grande partie sur les travaux de John Rawls, un des plus grands philosophes de la justice, pour présenter ces conditions.
- l’égalité formelle : les personnes dotées des mêmes talents doivent avoir les mêmes possibilités
- l’égalité de traitement : offrir par exemple des écoles de même qualité à tous, peu importe leur origine socio-économique
- le seuil minimal : cette qualité (d’éducation, de soins de santé, etc.) doit atteindre un certain niveau, qui ne peut pas être médiocre
- les politiques contre la discrimination : combattre les préjugés de tout ordre, socio-économiques, raciaux, etc.
- l’évaluation au mérite : le mérite doit être un critère prépondérant pour l’accès aux études et à toutes les carrières
- les interventions ciblées auprès des plus démunis : comme bien d’autres facteurs, dont le milieu de vie et l’alimentation, peuvent influencer le développement d’une personne, on doit offrir plus de services aux plus démunis pour compenser leur déficit de départ de ce côté.
Seymour ajoute que, même si on ne peut peut-être pas offrir tous les services nécessaires à une égalité complète des chances, on peut y tendre. On peut entre autres lutter contre les inégalités pour diminuer leur ampleur. Par exemple, l’ajout de paliers d’imposition a le double effet de diminuer les inégalités et d’augmenter les moyens de l’État pour qu’il puisse intervenir auprès des plus démunis.
Il démolit par la suite la prétention de penseurs américains qui considèrent qu’après le secondaire, les avantages des enfants des riches qui ont les moyens de payer pour des cours privés et de les envoyer à l’université bénéficient à toute la société (encore l’idée zombie du ruissellement…).
L’égalité des chances et l’université
Pour l’auteur (et Rawls), l’accès à l’université ne devrait être déterminé que par les aptitudes et les connaissances (l’auteur utilise parfois le mot «mérite» qui m’irrite…) des personnes, jamais par leur statut socioéconomique. Cela est une condition nécessaire à l’égalité des chances, ne serait-ce que pour garantir celle d’occuper des emplois qui exigent une scolarité universitaire, mais aussi pour celle d’avoir accès à la culture et aux connaissances qu’on y acquiert.
Il poursuit en précisant que les revendications du mouvement étudiant débordaient la question de l’accessibilité, portant aussi sur le type d’université que nous voulons : uniquement axée sur les besoins des clients étudiants et des entreprises, ou visant aussi le bien commun et la propagation de la culture. L’auteur penche sans hésitation sur ce deuxième rôle.
L’université comme entreprise
Dans ce chapitre, l’auteur donne beaucoup d’éléments montrant que l’université se transforme graduellement en une entreprise privée.
- les gestionnaires sont de plus en plus souvent recrutés parmi des personnes qui n’ont pas d’expérience dans les universités et ils demandent des salaires (et des primes de départ) se comparant toujours plus à ceux versés dans l’entreprise privée;
- la collégialité du milieu a fait place à une gouvernance plus axée sur des administrateurs venant du milieu des affaires;
- les étudiants sont de plus en plus considérés comme des clients, ce qui entraîne une course à la clientèle, notamment par l’ouverture de «succursales» (Longueuil, Lévis, Laval, etc.), une augmentation importante des budgets de publicité et des objectifs de «production» de diplômés (avec plus de laxisme dans l’attribution des notes pour ne pas déplaire au client), et l’assimilation de la formation universitaire à un investissement rentable, d’où l’application, par la hausse des droits de scolarité, du principe de l’utilisateur-payeur;
- les pavillons vendent des commandites au milieu des affaires et octroient toujours plus de doctorats honoris causa à des personnalités qui en sont issues;
- la recherche se concentre davantage sur des domaines déterminés par les besoins des entreprises;
- les universités investissent toujours plus dans des projets immobiliers;
- les programmes doivent s’autofinancer.
Bref, «l’université se conçoit de moins en moins comme un service public servant l’intérêt collectif et le bien commun».
La hausse et l’accessibilité
Après avoir présenté les expériences de droits plus élevés au Canada et aux États-Unis, l’auteur résume les positions des partisans de la hausse des droits de scolarité qui nient que celle-ci puisse avoir un rôle sur l’accessibilité, même s’ils prétendent qu’une baisse de ces droits attirerait plus d’étudiants… Cherchons l’erreur! Seymour propose plutôt une série de solutions de rechange : hausse des impôts, recouvrement des impôts perdus dans les paradis fiscaux, hausse des redevances minières (tiens donc!), etc.
Sous-financement ou mauvais financement?
Divers intervenants, se basant sur l’évolution du ratio professeurs/étudiants, évaluent qu’il manque environ 1000 professeurs dans les universités du Québec. Mais est-ce vraiment dû à leur sous-financement? La démonstration des recteurs ne repose que sur une comparaison avec les universités du reste du Canada, ne tenant pas du tout compte, entre autres, que les salaires payés au Québec, tant pour les professeurs que pour les autres employés des universités, sont bien moins élevés au Québec.
L’auteur poursuit en étudiant (même s’il est professeur…) le changement de discours des recteurs, se plaignant naguère de la baisse des transferts fédéraux et jugeant tout d’un coup que le problème de financement venait en fait de l’insuffisance de la contribution des étudiants. Il explique ce revirement en montrant qu’une partie des transferts fédéraux pour le financement du budget de fonctionnement des universités a été transformée en financement de la recherche (de plus en plus axée sur les besoins des entreprises). Il conclut que les recteurs veulent gagner sur les deux tableaux : continuer à recevoir les sommes plus élevées en recherche et transférer le manque à gagner des frais de fonctionnement aux étudiants par une hausse des droits de scolarité.
Les universités sont-elles bien gérées?
Après avoir constaté un transfert du financement vers la recherche, Seymour se demande si les universités sont bien gérées, toujours en regard de sa vision basée sur les principes de Rawls. Il cherche donc à savoir si les dépenses sont hiérarchisées en fonction du rôle essentiel de l’université.
Il montre tout d’abord que les recteurs et autres administrateurs ont reçu des hausses de salaires telles que la moitié du déficit de l’Université de Montréal en 2007-2008 (10,5 millions $ sur 21 millions $) provenait du budget de l’administration et du soutien, 40 % du service de la dette et seulement 10 % du budget de fonctionnement.
Mais, il demeure que ce sont les dépenses d’immobilisation qui lui apparaissent les moins bien gérées. Le cas de l’Îlot Voyageur a été amplement discuté (rappelons que cette saga a coûté 380 millions $ au gouvernement, donc à nous tous…), mais c’est loin d’être une exception. L’auteur mentionne la construction de succursales sur le territoire des autres universités et s’étend longuement sur les intentions de l’Université de Montréal de s’installer à la gare de triage d’Outremont, négligeant bien d’autres solutions moins coûteuses, entre autres la rénovation du 1420, boulevard du Mont-Royal, dont l’achat-revente aura coûté au moins 20 millions $ à l’Université de Montréal (si elle aboutit). Et j’en passe…
Bref, comme une grande partie des dépenses immobilières sont financées à même le budget de fonctionnement des universités (l’auteur mentionne à cet effet que 45 % des revenus du fonds d’immobilisation de l’Université de Montréal provenaient du fonds de fonctionnement en 2006-2007), il reste évidemment moins de sous pour les dépenses vitales d’une université, manque à gagner qu’on veut refiler aux étudiants…
Repenser la gouvernance
Dans ce chapitre, l’auteur dénonce le mode de gouvernance proposé par le précédent gouvernement par un projet de loi qui est mort avec sa défaite. Il explique qu’il s’inspirait grandement de la gouvernance de l’Université de Montréal, avec une majorité de postes réservés à des «membres de la communauté» provenant surtout du secteur privé, dont du monde des affaires. Il explique que ce mode de gouvernance n’a pas empêché, bien au contraire, les dérives immobilières mentionnées plus tôt, ni l’explosion des salaires des cadres (ne respectant même pas la loi, dans certains cas). Il prône plutôt le retour à la collégialité dans la prise de décision, avec une participation majoritaire des professeurs, des chargés de cours et des étudiants.
La loi et l’ordre contre «la rue» et le désorde
Ce chapitre aborde la position du gouvernement Charest contre le mouvement étudiant, tant par sa condamnation des «carrés rouges» (symbolisant selon lui la violence et l’intimidation) que par l’adoption de la loi 12. Ces événements étant bien connus (j’espère!) je ne retiendrai que cette citation que j’ai bien aimée :
«Le ras-le-bol de la population n’était pas une contestation de l’autorité. C’était plutôt une contestation de l’autoritarisme. La rue, faut-il le rappeler, c’est le peuple!»
Et alors…
Même si je m’attendais à ce que ce livre aborde davantage le concept de l’université et moins le retour sur les événements de l’an passé, je ne peux pas dire qu’il m’a déçu (quoique un peu…). J’ai entre autres mieux compris les questions sur le financement des universités, notamment le rôle prépondérant du changement d’orientation des transferts fédéraux sur le déséquilibre des budgets des universités, surtout l’accroissement de l’importance accordée à la recherche axée sur les besoins des entreprises. Cela dit, j’aurais aimé que ce livre élabore davantage sur l’idée de l’université…
Supplément : une vidéo où Michel Seymour présente son livre.
La discrimination positive à l’embauche, également surnommée action positive, fait partie de ces politiques dont les mises en application semblent générer beaucoup de frustration chez certains. Par exemple, on accuse régulièrement les politiques d’action positive de remplacer un mal par un autre ou de troquer l’embauche selon la compétence par l’embauche selon le sexe ou autre critère social ou ethnique.
En fait, les politiques de discrimination positive font souvent l’objet d’une large part d’incompréhension. J’espère parvenir à démystifier le sujet avec cette série de billets où j’aborderai en premier lieu le concept général et les buts recherchés de la discrimination positive. Par la suite, le second billet portera sur l’histoire de ces mesures égalitaires et de l’efficacité de la réglementation propre à l’action positive. Finalement, le troisième opus sera consacré à la législation favorisant l’équité et l’accès à l’emploi au Québec et au Canada ainsi qu’en Europe.
Définition
Selon l’Office québécois de la langue française, l’action positive est ainsi caractérisée :
«Ensemble cohérent de mesures prises pour éliminer la discrimination subie par un groupe de personnes et remédier aux inégalités de fait en leur accordant temporairement certains avantages préférentiels, notamment en matière de recrutement.»
L’organisme spécifie également que «les femmes, les minorités visibles et les personnes handicapées» sont souvent les principaux groupes ciblés par l’action positive. De plus, l’Office stipule que les termes discrimination positive et discrimination à rebours n’ont pas été retenus à titre d’expressions valides pour désigner ce type de politique égalitaire au sein du monde des relations professionnelles. En effet, l’utilisation du mot discrimination est habituellement faite de manière péjorative; de plus, «la discrimination est contraire à l’égalité, qu’elle soit positive ou négative.» La plupart du temps, la mise en œuvre de l’action positive se limite à la fonction publique et au monde politique. Cependant, certains États, tel que la France, imposent des quotas à l’embauche pour les entreprises privées.
Concept et justification
Afin d’approfondir l’explication et la justification de ces politiques inclusives, je souhaite faire appel à un exemple fictif concernant la place des femmes en milieu de travail. Postulons d’abord une proposition : hormis quelques rares exceptions, il n’y a aucune différence significative du côté des compétences entre les membres d’un groupe formé uniquement d’hommes choisis aléatoirement au sein d’une population donnée et les membres d’un autre groupe formé uniquement de femmes également choisies au hasard à travers l’ensemble de la même population.
Notons par ailleurs que ce présupposé s’avère actuellement bien réel au Canada étant donné la scolarisation accrue des femmes canadiennes en 2009 et ce, comparativement à la situation de 1990. Entre ces deux années, parmi les femmes âgées entre 25 et 54 ans, la proportion ayant obtenu un diplôme universitaire a augmenté d’environ 105 % (de 13,7 % à 28,1 %). Chez les hommes du même âge et au cours de la même période, l’augmentation de la proportion ayant obtenu un diplôme universitaire a plutôt été d’environ 47 % (de 17,1 % à 25,1 %). Même si ces chiffres ne sont aucunement révélateurs du type de spécialisation propre aux diplômes décernés, ils suggèrent néanmoins un important rattrapage entre la scolarisation – et donc du niveau de compétences générales – des hommes et celles des femmes au Canada.
Revenons maintenant à mon exemple fictif. Sur le marché de l’emploi d’un domaine de travail quelconque, 45 % des personnes activement à la recherche d’un emploi sont des femmes. Cependant, elles ne représentent que 35 % des personnes qui sont actuellement embauchées précisément en lien avec ce type de métier. De plus, seul 20 % des personnes y occupant un poste de haute direction sont aussi des femmes. Le constat est clair, il y a sous-représentativité des femmes et l’argument de la compétence ne peut être évoqué dans ce cas-ci à titre de justification de cette même sous-représentativité (voir mon postulat énoncé plus haut).
Il n’y a donc qu’une seule explication possible : il y a distorsion entre le marché de l’emploi et l’accès réel à l’emploi. Plusieurs inégalités historiques ou mentalités bien ancrées peuvent en être la cause. Bref, les femmes sur ce marché de l’emploi font face à la vraie discrimination, la négative. En effet, si la sélection est véritablement «aveugle au sexe» et que le postulat de la compétence également distribuée est fondé, les probabilités nous enseignent alors qu’il est quasiment impossible que la proportion de femmes présentes en tant que salariées dans ce domaine d’emploi diffère trop largement de la proportion de femmes à la recherche d’une profession au sein du même domaine car à l’instar des méthodes d’échantillonnage en statistiques, avec une sélection réellement aléatoire entre les sexes, «chaque membre d’une population a une chance égale d’être inclus à l’intérieur de l’échantillon» et cela devrait se refléter au sein des proportions des membres embauchés de chaque sexe. Autrement, l’égalité des chances n’est pas respectée.
Cet aspect de la discrimination positive est souvent le moins bien saisi et son incompréhension semble être ce qui génère autant de frustration chez ses opposants. Or, parfois, les critiques à l’endroit des mesures de traitement préférentiel peuvent être bien fondées, à l’instar de celles dénonçant le renforcement de la différenciation sexuelle par l’État. Toutefois, l’action positive demeure l’unique solution face à des inégalités férocement enracinées et bien que ses détracteurs soulèvent facilement les effets secondaires néfastes de cette dernière, ils sont habituellement incapables d’offrir toute autre forme de solution de remplacement exceptée bien évidemment une bonne grosse dose de pensée magique :
«(…) dans la théorie néoclassique, la discrimination n’existe pas. L’argumentation [de Gary Becker] est simple : s’il y avait discrimination et que certaines entreprises dans la société ne la pratiquaient pas, elles allaient embaucher les membres du groupe de victimes de la discrimination, puisque leurs salaires seraient inférieurs. Ce mécanisme ferait remonter leurs salaires jusqu’à effacer toute différence entre groupes ethniques.»
Les visées
L’action positive à l’embauche permet tout d’abord de résorber les effets néfastes de la présence de discrimination négative ou arbitraire sur le marché de l’emploi. Elle vise ainsi à rétablir l’égalité des chances en garantissant la représentativité de l’ensemble des minorités visibles ou des groupes historiquement défavorisés au sein des postes décernés. Dans ce contexte, on peut parler d’une politique contre-discriminatoire ou de rattrapage entre groupes inégaux.
Un second volet peut toutefois être évoqué à titre de but recherché par une mise en pratique des traitements préférentiels. Mentionnons que les mesures de politique inclusive sont habituellement éphémères car une application temporaire suffit à briser certaines mentalités et inégalités historiques rendant dès lors ces mêmes mesures superflues. Les membres de certains milieux de travail, encore possiblement réfractaires à l’arrivée de travailleurs issus d’une minorité sexuelle ou sociale, peuvent voir leurs préjugés tomber lorsque confrontés et mis directement en contact avec ces mêmes travailleurs minoritaires. Bref, il peut également s’agir de politique de refonte des mentalités et assimilationniste.
Et alors…
En somme, l’action positive requiert la présence d’inégalités temporaires à l’embauche pour tendre vers l’égalité à long terme. Il est naïf de considérer une simple égalité de droits comme étant suffisante pour garantir l’égalité des chances et un traitement véritablement équitable. Lors de ma précédente explication, j’ai postulé la distribution équitable des compétences entre les hommes et les femmes pour en arriver à la conclusion que seule la discrimination arbitraire pouvait expliquer la sous-représentativité des femmes au sein d’un quelconque milieu de travail. Or, il est possible qu’une partie des opposants à la discrimination positive rejettent ce postulat et soient persuadés qu’il existe des différences biologiques sexuelles entre les cerveaux masculins et féminins, justement en lien avec lesdites questions de compétence. Pourtant, les faits ne correspondent pas à ces croyances…
Étant donné l’aspect plutôt abstrait – ne serait-ce qu’en raison de mon exemple fictif – de ce billet-ci, les prochains billets porteront davantage sur des exemples réels propres à la réalité de plusieurs régions et pays de l’Occident.
Inégalités et austérité
La semaine dernière fut riche en parution de documents, études et textes portant sur les inégalités et les mesures d’austérité. J’ai pensé intéressant d’en faire le tour pour analyser les tendances qui y sont associées.
OCDE
Il y a eu tout d’abord la sortie d’un document (voir le résumé) de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) montrant que la crise a fait augmenter les inégalités marchandes dans la plupart des pays entre 2007 et 2010. Si les mesures étatiques (impôts et transferts) ont permis de les compenser entièrement, le rapport s’inquiète pour l’avenir compte tenu que les mesures d’austérité des trois dernières années ont grandement diminué l’impact de ces mesures en raison de la diminution des dépenses sociales. Comme le Devoir le rapportait, on peut craindre que les inégalités et la pauvreté aient augmenté depuis et qu’elles continueront à le faire, surtout chez les enfants et les jeunes.
FMI
Le lendemain, les médias, dont Le Devoir, rapportaient les grandes lignes d’un discours prononcé par Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI). Elle «s’est inquiétée de voir se creuser sans cesse un peu plus, depuis 25 ans, le fossé entre riches et pauvres dans la plupart des pays, du Nord comme du Sud». Elle aussi déplorait que bien des pays aient réduit «la générosité de l’aide sociale et fait baisser les taux d’imposition sur les revenus, notamment sur les tranches supérieures». Elle a, en conséquence, encouragé «les pays à renforcer leurs assises fiscales, notamment en réduisant le nombre d’exemptions d’impôt et en faisant la chasse à l’évasion fiscale» et à donner la priorité à «l’augmentation des dépenses sociales visant à réduire la pauvreté et l’exclusion».
Ce n’est pas la première fois que je mentionne le virage du FMI qui appuie beaucoup moins les mesures d’austérité que par le passé. Son économiste en chef a aussi avoué récemment avoir sous-évalué les effets négatifs de l’austérité. Si on peut trouver ce virage insuffisant, ce que je trouve aussi, on ne peut que reconnaître qu’il a tout de même à la longue un certain effet pour soulager la misère des victimes de l’austérité, ou, à tout le moins, pour ne pas empirer leur situation. Par exemple, ce virage du FMI n’est pas étranger avec la décision de la Commission européenne d’accorder deux ans de plus à la France et à l’Espagne pour ramener leur déficit à 3 % du PIB. C’est peu et insuffisant, mais ça va dans la bonne direction et ça remet en question le dogme de l’austérité.
Le Japon
Le Japon est le premier pays occidental à avoir tourné le dos à l’austérité, ayant adopté des mesures à la fois monétaires (rachats massifs d’actifs, dont des obligations d’État) et budgétaires (plan de relance). Résultat? Pendant que l’économie austère de l’Europe est en récession, le Japon a connu au cours du premier trimestre de 2013 sa plus forte croissance depuis des lunes. On ne sait pas encore si ce sursaut de l’économie japonaise se prolongera, mais ce succès ébranle déjà les convictions des austériens (partisans de l’austérité) européens. Encore une fois, ces réactions ne sont pas déterminantes, mais vont dans la bonne direction…
Jacques Parizeau
Au même moment, Le Devoir publiait deux lettres de Jacques Parizeau (voir la version intégrale de ces deux lettres) dénonçant l’austérité à la québécoise, soit l’obsession du gouvernement Marois d’atteindre le déficit zéro dès cette année. Encore là, cette intervention montrait clairement que l’obsession de l’austérité et du budget équilibré amène les gouvernements à prendre des décisions pour le moins douteuses sans lien avec le programme sur lequel ils se sont fait élire. Non seulement cette obsession pénalise injustement les plus démunis et attaque de nombreux programmes sociaux (faisant l’inverse de ce que le FMI recommande), mais elle est un accroc à la démocratie.
CD Howe et les taux d’intérêt
Si les documents, études et textes que j’ai présentés jusqu’ici vont essentiellement dans ce que je considère être la bonne direction, force est de constater que la crainte irrationnelle de l’inflation qu’on doit combattre avec des mesures d’austérité n’a pas été ébranlée et vit encore vigoureusement.
Toujours la semaine dernière, l’Institut CD Howe a publié une étude recommandant à la Banque du Canada de rehausser les taux d’intérêt dès maintenant par crainte que ces taux faibles ne fassent augmenter l’inflation. On peut en effet y lire à la page 2 :
«[traduction] Des taux d’intérêt aussi bas et une relance monétaire exceptionnelle, telles que l’assouplissement quantitatif aux États-Unis, sauf si on l’inverse à temps, vont conduire à une inflation généralisée, dont le Canada ne peut s’échapper que par le relèvement des taux d’intérêt»
J’ai dû me pincer une couple de fois avant de réaliser que je ne lisais pas un article de The Onion ou de l’Axe du mad… En effet, le dernier communiqué de Statistique Canada sur le sujet nous montre que l’inflation est actuellement à 0,4 % et que l’indice de référence de la Banque du Canada n’atteint que 1,1 %, tout au bas de la fourchette de sa cible (entre 1 % et 3 %). À ce niveau, la Banque du Canada devrait davantage craindre une déflation que la stagflation que l’étude du CD Howe mentionne même comme possible (page 10). Il n’y a non plus aucune crainte que l’inflation des autres pays se répande au Canada, puisque l’inflation est trop basse un peu partout sur Terre, et se situe aussi aux États-Unis au plancher de la cible de la Réserve fédérale (Fed) à 1,1 % (après que l’indice des prix à la consommation ait baissé de 0,4 % en avril!)
Pourtant l’auteur est bien conscient qu’un relèvement des taux d’intérêt ferait monter la valeur du dollar canadien, nuirait gravement aux entreprises manufacturières (quoiqu’il les dise en mesure de faire face à une telle hausse) et ferait augmenter le taux de chômage.
Il est vrai qu’un taux très bas a des désavantages, notamment pour les fonds de pension dont les placements rapportent moins, mais les craintes de surchauffe du marché immobilier que l’auteur mentionne apparaissent exagérées, d’autant plus que les dernières mesures du ministre Flaherty semble avoir nettement calmé la tendance à la hausse du prix des maisons (ce que l’auteur reconnaît à la page 11, tout en se demandant si la Banque du Canada et le ministre ont pris les bonnes mesures… dur à suivre, cet économiste!). Et il demeure curieux que, par crainte des conséquences d’une hausse des taux d’intérêt, l’auteur demande une hausse des taux d’intérêt!
En fait, quand on lit cette étude, on s’aperçoit que sa recommandation repose essentiellement sur une application mécanique de la règle de Taylor (voir pages 4 à 8). Mais qu’est-ce que la règle de Taylor?
- règle de Taylor
(Les lecteurs allergiques aux modèles mécaniques en économie peuvent sauter cette section… et ne retenir que la conclusion : cette règle est pour le moins douteuse et pas du tout adaptée à la situation canadienne)
La règle de Taylor prétend que le taux d’intérêt d’une banque nationale doit s’établir en fonction du taux d’inflation, de la cible d’inflation de la banque, du taux d’intérêt et de l’écart entre le PIB et le PIB potentiel. L’équation précise est ici. Et cela se fait sans tenir compte du taux de chômage! Mais, ce n’est pas le seul problème avec cette règle…
Dans ce billet, Brad DeLong montrait à la fin de 2009 que le calcul de la règle de Taylor pouvait à l’époque aussi bien donner -5 % que +0,5 % selon les évaluations et les séries utilisées pour calculer les coefficients entrant en jeu. Selon John Taylor lui-même, l’inventeur de la règle portant son nom (qui base ses calculs économétriques sur des données allant de 1987 à 1992, une série très courte pour ce genre de calcul), il aurait fallu dès 2009 (ou au début de 2010) rehausser les taux d’intérêts des États-Unis au moins jusqu’à 2,5 % (ils étaient et sont toujours à près de 0 %), c’est-à-dire au taux d’inflation (autour de 2 % à l’époque) plus son résultat (0,5), pour éviter toute inflation. Il recommandait d’ailleurs que la Fed les hausse rapidement, comme le CD Howe le fait maintenant. Or, trois ans et demi plus tard, on ne voit aucun signe d’inflation aux États-Unis, mais plutôt des signes faisant davantage craindre une déflation, et ce, malgré les nombreuses injections de liquidité par la Fed, injections qui sont supposées générer automatiquement de l’inflation, selon les mêmes théoriciens.
À l’opposé, les calculs des représentants de la Fed leur donnait un résultat de -5,0 %, résultat bien éloigné de celui de Taylor (+0,5 %). Selon ce calcul, le taux de la Fed aurait dû être abaissé à -3 0 % (-5 % + l’inflation à l’époque, soit 2 %). Comme cela est impossible (quoique certains y pensent…), la Fed l’a laissé le plus près de 0 possible. Plutôt que d’utiliser les données de 1987 à 1992 comme Taylor, ils avaient plutôt basé leurs calculs sur celles observées de 1987 à 2005! On voit donc que cette règle peut donner des résultats fort différents selon les époques.
L’auteur de l’étude de CD Howe, même s’il reconnaît que le comportement des taux canadiens est loin d’être linéaire (voir l’encadré de la page 6) a justement utilisé les coefficients de Taylor plutôt que d’utiliser un calcul basé sur les données canadiennes sur une longue période.
Même si l’auteur avait utilisé des données canadiennes réelles pour évaluer les coefficients de la règle de Taylor, je demeurerais dubitatif sur la pertinence de ce calcul mécanique qui ne tient pas compte des nombreux facteurs qui peuvent intervenir dans les conséquences d’un rehaussement des taux d’intérêt. Mais là, en utilisant les coefficients basés sur les données anciennes de Taylor aux États-Unis pour une courte de période (1987 à 1992, je le rappelle), je ne vois vraiment pas quel crédit on peut accorder à ce calcul.
- conclusion sur l’étude du CD Howe
Je n’ai aucune crainte que la Banque du Canada applique les recommandations de cette étude. Elle maintient d’ailleurs qu’elle compte garder son taux directeur bas au moins à moyen terme. En outre, Rudy Le Cours observait récemment que «La Banque du Canada ne fait plus allusion à une majoration à venir de son taux directeur. Le prochain gouverneur Stephen Poloz est de plus très sensible au tort causé par une monnaie surévaluée». Il serait donc plus qu’étonnant que cette étude ait le moindre impact. Il demeure tout de même ahurissant que la crainte de l’inflation même quand son taux est près de 1 % amène un économiste à favoriser une hausse du taux de chômage dans une économie déjà atone où le marché du travail semble au neutre (pas de croissance d’emploi depuis quelques mois).
Et alors…
Je trouve encourageant de voir que de plus en plus d’organismes et de personnalités joignent leur voix pour dénoncer les politiques d’austérités implantées en Europe et même au Québec. Par contre, l’étude de CD Howe nous montre que les austériens et autres économistes obnubilés par leur crainte de l’inflation sont encore bien présents et que nous aurions tort de penser qu’ils ont perdu toute emprise sur l’économie mondiale. En fait, ils sont encore bien en selle dans les centres de décision…
Du néolithique au biolithique
J’ai bien apprécié le dernier livre d’Hervé Kempf, Fin de l’Occident, naissance du monde. Il débute sur les chapeaux de roues, présentant dès le départ sa vision de l’évolution des inégalités depuis l’apparition de l’homme sur la Terre.
Ainsi, lorsque les humains inventent l’agriculture qui permet «l’accumulation de surplus alimentaires, la concentration des humains dans des villages et des villes, la diversification des types d’activité et un décuplement du nombre des humains», ce qu’on appelle la révolution néolithique, les différentes sociétés humaines, malgré des inégalités importantes à l’intérieur de chacune d’entre elles, ont un niveau de consommation matérielle et énergétique assez semblable. Et cela allait durer des millénaires.
La grande divergence
L’auteur donne de nombreux exemples au début de ce chapitre de civilisations qui avaient des niveaux de consommation semblables surtout en Europe et en Asie, mais aussi en Afrique du Nord. Ce que Kempf appelle la grande divergence, soit l’accroissement important des différences dans le niveau de consommation matérielle et énergétique entre les pays, a commencé juste après le Moyen Âge. Pourquoi sont-ce les Européens qui ont découvert l’Amérique et pas les Chinois qui avaient pourtant au XVème siècle une flotte bien plus impressionnante (entre autres celle de l’amiral Zheng He) que celle des Européens? L’auteur avance certaines hypothèses en lien avec la décision des autorités chinoises de cesser les explorations jugées trop coûteuses. Les Européens, de leur côté, ont accepté de financer ces expéditions surtout en raison de leur goût des épices. Quoi qu’il en soit, c’est la découverte de l’Amérique qui fut le point de départ de la grande divergence.
Plutôt que l’Inde, ils découvrirent l’Amérique et plutôt que des épices, ils en rapportèrent de l’or! Si cela a permis le début de la grande divergence de richesses entre l’Europe et le reste du monde, c’est lors de la révolution industrielle, surtout entre 1750 et 1850, que les écarts se sont vraiment creusés. Par exemple, alors que le revenu moyen en Inde n’a augmenté que de 10 % entre 1820 et 1950 et celui de la Chine de 17 %, «celui des pays européens bondissait de 400 %».
Non seulement la révolution industrielle a creusé la différence de richesse entre les nations, mais elle a entraîné une hausse phénoménale de la population. Alors qu’il a fallu près de deux mille ans pour multiplier la population par six entre l’an zéro et 1815, il n’en a fallu que 200 pour qu’elle se multiplie par sept! Cette hausse est bien sûr accompagnée d’une augmentation encore plus élevée du bétail et de la production agricole (même si encore un milliard de personnes sont sous-alimentées), sans parler de l’apparition des nouveaux biens de consommation comme l’automobile.
Tout cela, y compris l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse de la mortalité infantile, n’aurait pas été possible sans la découverte de sources d’énergie peu coûteuses. La consommation d’énergie a ainsi été multipliée par 40 entre 1700 et 2000.
La grande convergence
Depuis les années 1990, on assiste à autre un revirement majeur : la croissance des pays occidentaux faiblit tandis que celle des pays dits émergents la surpasse de façon spectaculaire. Par exemple, la part du PIB mondial des pays asiatiques (sauf le Japon) est passée de 15 % à 30 % entre 1950 et 2010. Par contre, si les inégalités entre les pays diminuent, elle ne cessent de croître à l’intérieur des pays, aussi bien riches qu’émergents ou pauvres, sauf peut-être en Amérique latine, où elles demeurent tout de même parmi les plus élevées du monde. Mais, cette croissance peut-elle se maintenir? Toutes les nations peuvent-elles atteindre le niveau de consommation des pays riches?
Le mur écologique
La première barrière à l’augmentation de la richesse demeure la disponibilité de l’énergie. Même si on trouve encore de nouvelles sources d’énergie fossile (la plus facile à utiliser) comme les sables bitumineux, le pétrole en haute mer et le gaz et le pétrole de schiste, le rendement de leur exploitation est bien plus faible que ne l’est celui du pétrole conventionnel. Par exemple, il en coûtait en énergie l’équivalent d’un baril de pétrole au début du XXème siècle pour en produire 100. Ce ratio est graduellement passé de 1 pour 35 en 1990, puis à 1 pour 12 en 2007 et il continue à augmenter (il ne serait que de 1 pour 3 pour les sables bitumineux). L’extraction des métaux exige aussi de plus en plus d’énergie pour un rendement décroissant. Et tout cela ne fera qu’aggraver les conséquences du réchauffement climatique, lui même diminuant les possibilités agricoles et ainsi de suite…
Une autre barrière est constituée du niveau de consommation que la Terre peut fournir à un nombre d’humains croissant (qui atteindra environ 9 milliards en 2050) «sans déclencher des désastres écologiques incontrôlables». Par exemple, pour que la hausse de la température soit de moins de 2 degrés Celsius, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre (GES) se limitent en moyenne à 2 tonnes et demie par humain et par année entre aujourd’hui et 2050. Or, cela représente le niveau d’émission actuel d’un habitant de l’Inde, la moitié du niveau d’émission moyen de tous les Terriens et sept fois moins que celui de l’habitant des États-Unis. Ce sont donc les pays riches qui doivent restreindre le plus le niveau de leurs émissions de GES si on veut éviter de foncer directement dans le mur écologique.
Les chemins de la mutation
Je saute ici deux chapitres pour pouvoir m’attarder davantage à celui-ci. Ce n’est pas que ces chapitres manquent d’intérêt, mais, comme ils abordent la crise et ses conséquences, sujet que j’ai abordé fréquemment, je préfère me concentrer sur ce chapitre qui aborde des pistes de solution, ce qu’on lit moins souvent.
Face au mur écologique, il s’agit de trouver des moyens de «réduire la consommation matérielle dans les sociétés riches sans diminuer leur bien-être». (…) il ne s’agit plus de répartir l’abondance, mais d’organiser la sobriété.»
En raison de l’emprise internationale du capitalisme face au contrôle uniquement national des luttes politiques, l’auteur craint que seul le désastre qui nous pend au bout du nez «ouvrira la porte d’une autre politique». Mais, que ce soit le cas ou non, il est important pour lui que les solutions à apporter soient disponibles à ce moment. La politique qu’il préconise «s’ordonne sur trois axes» :
- reprendre la maîtrise du secteur financier : s’assurer que ce secteur soit vraiment au service des peuples, notamment en redonnant aux pays et régions le contrôle de la création monétaire et en libérant le système monétaire de l’emprise du dollar
- réduire les inégalités : changer le modèle culturel de surconsommation et récupérer «la partie de la richesse que se sont appropriée les riches, afin d’améliorer le sort des plus pauvres et financer la réorientation de l’économie»
- écologiser l’économie : «modérer rapidement l’impact de l’activité économique sur la biosphère», en utilisant beaucoup moins d’énergie et de matériaux.
L’auteur présente ensuite d’autres objectifs à atteindre, tout en les associant aux trois axes développés plus tôt :
- abolir le chômage en s’assurant que chaque personne «trouve une occupation utile à la société».
- réhumaniser le travail agricole : il s’agit ici d’inverser le cycle actuel de production qui utilise «peu de travail, mais beaucoup d’énergie, d’eau, de pesticides et d’engrais chimiques», en soutenant l’agriculture vivrière, l’agroécologie, la valorisation des savoirs locaux, l’accès aux marchés locaux, etc. «Il s’agit de tourner la page de la révolution néolithique (…), d’accomplir la révolution industrielle pour nous engager dans l’ère biolithique, où l’espèce humaine prospérera en accord avec les autres espèces vivantes de la planète».
- créer des emplois plus sobres : l’emploi industriel sera toujours nécessaire, mais il faut le réorienter «en fonction de l’impact écologique et de l’utilité sociale». Cela veut dire en premier lieu de réduire la consommation de matière et d’énergie, dont les transports. Un tel objectif créera beaucoup d’emplois, d’autant plus qu’il faudra réparer et maintenir les infrastructures, restaurer les écosystèmes dégradés, recycler et récupérer bien davantage. «La réduction de la consommation matérielle sera par ailleurs compensée par un développement de services collectifs plus utiles au bien-être comme l’éducation, la santé, les soins aux personnes âgées». Cette réduction permettra aussi d’élargir la place laissée à la culture et de développer le partage et la baisse du temps de travail.
- rationner les biens matériels et développer les biens communs : il y aurait une moins grande variété de produits de consommation semblables et une réduction du nombre de nouveaux produits. Cela se réaliserait entre autres par l’interdiction de la publicité de produits nocifs et la tarification progressive des produits polluants. Il y aurait à l’opposé plus «de services de relations et de soins, (…) moins de biens, plus de liens». Il s’agit d’inverser le courant actuel qui marchandise les services collectifs (éducation universitaire, santé, services sociaux, etc.) pour les rendre au contraire plus accessibles.
- abandonner le PIB : j’ai déjà montré à quel point le PIB est un indicateur biaisé, qu’à partir d’un certain point, les niveaux d’inégalité plus faibles apportent plus de bien-être (ou de bonheur) que le niveau du PIB et que la productivité du travail est un concept trompeur qui, entre autres, ne tient pas du tout compte des dégâts environnementaux liés à sa croissance. Or, la croissance du PIB (et de la productivité) est l’objectif premier des promoteurs de la croissance infinie. Selon l’auteur, mettre un terme à cette course qui nous mène au mur, c’est aussi abandonner cet indicateur. L’auteur remplacerait cet indicateur par d’autres qui tiendraient davantage compte de l’énergie, des matières et des dégâts environnementaux (émission de GES, pollution, etc.) nécessaires à toute production.
L’auteur poursuit en souhaitant «remettre l’activité scientifique au service de l’intérêt général», transformer la culture actuelle axée sur la réussite monétaire et la consommation à outrance, et faire accepter par les citoyens des pays riches une plus grande égalité avec les pays pauvres.
Il conclut ensuite son livre en comparant les options possibles (surtout entre sa proposition et la poursuite de la quête impossible à la croissance infinie) et leurs conséquences. Il sait très bien que son programme ne se réalisera pas par magie et que les résistances à un tel changement sont gigantesques et qu’elles viendront entre autres des plus puissants…
Et alors…
Ce livre m’a intéressé à plus d’un plan. Tout d’abord, son survol de l’évolution des inégalités entre les peuples est limpide. Mais, son apport majeur est de proposer un programme qui permettrait d’éviter de frapper le mur écologique, quoique, l’auteur le dit lui-même, on risque fort de frapper le mur avant de se décider d’adopter un programme semblable.
Bien des parties de son programme peuvent nous sembler à première vue complètement utopiques. Il demande un tel changement de la culture actuelle qu’on peut penser qu’il est complètement détaché de la réalité. Pourtant… N’est-ce pas la route que nous suivons actuellement, celle de la croissance infinie dans un monde fini, avec un niveau de consommation de biens et d’énergie insoutenable, qui est irrationnelle?
Je suis bien conscient que pas grand monde, moi y compris, ne serai prêt à adopter un tel plan du jour au lendemain et avec le sourire. Par contre, on sait bien qu’on ne peut pas continuer comme actuellement, qu’il faut absolument modifier notre mode de vie. En plus, certaines parties de son plan me paraissent plus faibles (comme ceux pour modifier le système financier et pour rationner les biens de consommation), mais l’auteur a le mérite de proposer quelque chose qui se tient et qui peut susciter des débats.
Il faut bien comprendre que Kempf ne décrit pas un monde idéal, mais un monde qui permettrait notre survie sur cette Terre… Et, en adoptant ce programme davantage axé sur le développement de liens entre les humains que sur la consommation, on ne le trouverait peut-être pas si mauvais au bout du compte!
