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La théorie critique de la valeur

1 décembre 2014

valeurMême si je venais de terminer un polar quand j’ai débuté la lecture de La tyrannie de la valeur : débats pour le renouvellement de la théorie critiquelivre dirigé par Éric Martin et Maxime Ouellet, je n’ai pas hésité à le commencer par la fin, soit par le glossaire. Même si ce glossaire est éclairant, j’aurais eu besoin d’un glossaire sur le glossaire pour tout bien saisir…

J’ai mentionné à de nombreuses reprises mes lacunes dans la compréhension des livres écrits par des philosophes et des sociologues. Ces lacunes ont ici atteint leur sommet! Même si ce livre contient 10 textes écrits par 10 auteurs et une seule auteure (je ne sais pas s’il faut conclure quelque chose de ce constat), je me sens bien démuni pour résumer ce livre ou même un des textes qu’il contient.

Ce livre porte essentiellement sur le «courant dit de la « critique de la valeur » (Wertkritik)», comme on peut le lire à la quatrième de couverture, texte reproduit sur cette page. Déjà que j’avais abandonné la lecture du Capital de Karl Marx après quelques pages seulement dans ma lointaine jeunesse, trouvant sa lecture trop exigeante, je me vois bien incapable de juger de la pertinence de l’analyse de ce courant (qui tente, entre autres choses de distinguer l’interprétation de la valeur du Marx exotérique de celle du Marx ésotérique).

Le peu que j’ai toujours compris de la théorie de la valeur de Marx est qu’elle distingue la valeur d’usagevaleur d’un bien ou d’un service pour un consommateur en fonction de l’utilité qu’il en retire par rapport à sa personne, à ses besoins et à ses connaissances dans des circonstances données») de la valeur d’échangele taux auquel une marchandise s’échange»), prenant ses distances avec le concept de la valeur des économistes classiques qui l’associait à la rareté.

Le courant de la critique de la valeur va beaucoup plus loin. Si tous les auteurs semblent s’entendre que la valeur (j’ai cru comprendre que, quand ce terme est utilisé seul, il signifie «valeur d’échange») est fonction du travail humain incorporé dans une marchandise ou est la conséquence de ce travail, ils expliquent leurs positions pas toujours partagées sur d’autres aspects de la question.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Je dois ici utiliser encore une fois une façon de ne pas me prononcer en disant que ça dépend… Il faut sans aucun doute éprouver un intérêt manifeste pour le sujet abordé par ce livre pour en profiter pleinement. Un bon moyen de savoir si c’est le cas est le lire l’entrevue que Marc-André Cyr a réalisée avec Éric Martin et Maxime Ouellet qui ont dirigé la publication de ce livre (en deux parties, voir la première et la deuxième).

Dans mon cas, j’ai considéré cette lecture comme un défi. À force de lire certains termes mis en contexte de différentes façons, j’en suis venu à comprendre en gros le sens et les distinctions entre, par exemple, les différentes formes de travail : socialement nécessaire, concret, abstrait, utile, social, objectivé, mort, vivant, accumulé, cristallisé, etc. J’ai toutefois encore des difficultés à maîtriser d’autres concepts, tels le fétichisme de la marchandise, la médiation, l’aliénation, le matérialisme historique, la subsomption, les contextes anhistoriques et transhistoriques, le substantialisme, l’essentialisme, la subjectivation et l’objectivation, surtout quand plusieurs de ces termes se retrouvent dans une même phrase… J’aurais aimé qu’un texte supplémentaire soit ajouté au début du livre pour vulgariser ces concepts, quitte à avertir les lecteurs que ce texte n’est pas nécessaire pour ceux qui connaissent bien le sujet. C’est peut-être ce que les directeurs de la publication ont cru faire, mais ce ne fut pas suffisant pour moi.

Bref, il s’agit d’un livre savant qui explore à fond le courant de la critique de la valeur. Si ce sujet vous intéresse, il faut le lire sans faute. Sinon…

Les grands donateurs et les petits héritiers

29 novembre 2014

donateursJ’ai pris connaissance de l’étude intilutée Why Give Away Your Wealth: An Analysis Of The Billionaires View (Pourquoi donner sa richesse: une analyse de l’opinion des milliardaires) grâce à un commentaire de Eric Mauras (comme Eve-Lyne Couturier et Simon Tremblay-Pepin, il semble détester les accents; il devrait postuler à l’IRIS!) qui réagissait à un statut éloquent de Bernard Ducharme qui présentait un article sur Blaise Renaud, propriétaire des librairies Renaud-Bray («Ce petit connard narcissique est tellement hot qu’il peut se passer de mon argent»). Mais, quel peut bien être le rapport entre cet héritier ingrat (euphémisme) et les dons des milliardaires? C’est entre autres ce qu’on va voir dans ce billet…

Dons et héritages

«[traduction] The Giving Pledge [L’engagement à donner] est un mouvement qui encourage les personnes les plus riches dans le monde à s’engager à donner plus de la moitié de leur fortune à des causes philanthropiques au cours de leur vie, ou au moment de leur mort.»

Ce mouvement a été créé en 2010 par Warren Buffett et Bill et Melinda Gates. Les auteurs de l’étude se sont servis des données sur les milliardaires qui ont accepté de se joindre à ce mouvement. Aux États-Unis, 16 % des milliardaires, soit 76 sur 472, ont signé un engagement avec The Giving Pledge. Avec les données sur ces milliardaires (les 472), notamment sur leur âge, leur sexe, leur fortune, le niveau de leur don (en dollar et en pourcentage de la richesse) et l’origine de leur fortune (héritée ou gagnée – «self-made»), les auteurs ont pu dégager certaines caractéristiques et relations.

Ils ont ainsi découvert que les milliardaires qui sont devenus riches sans hériter sont beaucoup plus portés à se joindre à The Giving Pledge. La probabilité de s’y joindre, dont la moyenne est de 16 %, je le rappelle, est 19 points de pourcentage plus élevée chez les «self-made rich» que chez les héritiers. Les plus riches sont aussi portés à donner plus, mais cette tendance n’est pas statistiquement significative. L’âge et le sexe ne jouent toutefois aucun rôle (une fois qu’on tient compte de l’origine de leur fortune et de son niveau). Mais, comment expliquer que les héritiers soient moins «généreux»?

Les motifs des donateurs

Pour évaluer les motifs des donateurs, les auteurs ont utilisé leurs lettres d’engagement à The Giving Pledge. Ils ont ainsi pu estimer la prévalence d’une dizaine de motifs que je vais ici présenter, en indiquant l’abréviation qui correspondra à ces motifs dans le graphique qui suivra. On notera que les auteurs ont pu faire ressortir plus d’un motif par donateurs.

  • aucun besoin (MNoNeed) : il s’agit des personnes qui déclarent que leurs dons ne diminuera nullement leur bien-être ou même leur bonheur;
  • considèrent les héritages nuisibles (MNoInherit) : c’est clair…
  • le désir de donner (MWarm Glow) : le fait de donner ou de partager apporte la joie et donne un sens à la vie;
  • l’impact (MImpact) : le don permet de changer les choses, contribue à améliorer la vie des plus démunis (localement ou au niveau international);
  • laisser sa marque (MLegacy) : poser un geste qui fera en sorte qu’on se rappelera de nous après notre mort;
  • suivre un exemple (MReceiveExample) : faire comme des personnes qui nous ont servi de modèle, rendre ce qui nous a été donné;
  • donner l’exemple (MProvideExample) : ça encourage d’autres personnes à donner;
  • les valeurs (MValues) : considère avoir une responsabilité de rendre à la société ce qu’ils ont reçu;
  • la chance (MLuck) : reconnaissent le rôle de la chance (aussi bien de leur naissance dans une famille aisée et de leurs gènes, que dans les affaires);
  • la bénédiction (MBlessing) : attribuent leur richesse à la religion ou à un dieu, ou pensent à leur vie après la mort.

donateurs1

On voit que la motivation la plus souvent mentionnée, dans presque 80 % des cas, est la croyance que leurs dons auront un impact. C’est normal, car ils choisissent tous la cause qu’il veulent financer! S’ils ne croyaient pas que cette cause puisse avoir un impact, ils en choisiraient une autre… La plupart des autres motifs ont une prévalence semblable (entre 20 % et 40 %), sauf la «Legacy», soit le désir qu’on se rappelle de nous, qui représente une motivation pour seulement une faible minorité des donateurs.

Les auteurs mentionnent aussi que les héritiers ont moins tendance à mentionner qu’ils trouvent les héritages nuisibles. Disons que ce n’est pas étonnant, car ce serait une façon de remettre en question leur situation de gagnants à la loterie des gênes (expression de Warren Buffett).

Critiques

Même si la plupart des commentateurs ne cachent pas leur admiration pour ces grands philanthropes, certains ne se gênent pas pour critiquer cette initiative. On reproche entre autres à ces donateurs de finalement remettre peu d’argent face aux besoins urgents, car la plupart donnent leur fortune à des fondations qui ne versent à chaque année qu’un faible pourcentage des sommes amassées. Par contre, ils bénéficient ainsi immédiatement de généreux crédits d’impôts. Bref, en période grands besoins, l’État finance des dons qui seront (peut-être) saupoudrées pendant de nombreuses années et pas nécessairement dans des années où les besoins sont les plus criants, retirant ainsi des fonds à l’État qui pourrait les utiliser plus efficacement lors de ces périodes.

D’autres considèrent qu’il s’agit essentiellement d’un exercice de relations publiques qui permet aux plus riches de montrer comme ils sont fins et que le ruissellement existe vraiment… Ceux-ci ajoutent qu’aucune étude n’a jamais tenté d’évaluer l’impact réel de ce genre de mouvement et de l’utilisation de ces sommes. Pire, rien ne dit que ceux et celles qui promettent de remettre leur fortune le font vraiment.

Les auteurs ne mentionnent toutefois pas la principale critique que j’ai face à ce genre de mouvement. On se retrouve finalement avec des riches qui décident des interventions les plus prioritaires dans nos sociétés. Si un donateur décide qu’on doit adopter un type de pédagogie qu’il appuie (exemple réel donné dans l’étude), ses dons serviront à la promouvoir et même à la mettre en pratique sans que l’État ne puisse intervenir et évaluer le bien-fondé de celle-ci, et cela, même s’il contribue grandement, parfois autant et même plus que le riche, à financer cette idée par les crédits d’impôt qu’il octroie (cet exemple serait difficilement réalisable ici, quoiqu’on voit des riches qui militent pour imposer un cours d’économie au secondaire – voire un programme d’entreprenariat au primaire – qui correspond à leurs valeurs néolibérales…). Il en est de même du riche qui financera (avec une contribution importante de l’État, ne l’oublions jamais) des recherches sur une maladie qui touche peu de personnes plutôt que de favoriser les recherches sur les maladies qui attaquent le plus de personnes ou qui nuisent le plus à la qualité de vie. Les exemples sont très nombreux et variés… Bref, la société remet des décisions importantes qui devraient être prises démocratiquement au bon vouloir de personnes dont la seule qualité, si c’en est une, est d’être riche.

Et alors…

Et, les Blaise Renaud et autres Pierre-Karl Péladeau là-dedans? Bien, ce sont des héritiers, on aura compris! Cette étude montre que les héritiers ont un comportement bien différent des personnes qui sont devenues riches «par elles-mêmes» (quoique personne ne peut vraiment le devenir seul). Ces dernières semblent bien plus souvent conscientes de la chance qu’elles ont eu. Quand des gagnants de la loterie des gênes, comme Blaise Renaud, déclarent que « Je suis un autodidacte. Je n’ai jamais eu de modèle ni de mentor » ou se considèrent «comme un self-made man ; un successeur qui insiste pour dire qu’il y est arrivé tout seul», ils ont tendance à moins respecter les personnes qui, comme leurs employés, ont contribué et contribuent toujours à leur fortune que les personnes qui leur ont légué leur fortune. Alors que Pierre Péladeau respectait grandement ses employés (même si on ne doit pas en faire un saint), son fils est devenu le champion des lock-out au Québec, tandis que Blaise Renaud ne s’est pas mis seulement ses employés à dos, mais aussi ses partenaires d’affaires.

Mon échantillon est bien sûr bien petit pour conclure sur l’absence d’empathie des héritiers, mais quand une étude comme celle que j’ai présentée dans ce billet montre un même manque d’empathie de la part d’un bien plus grand nombre d’héritiers, c’est tentant de le faire! Et tout cela est encore plus inquiétant quand on sait que la part des héritages dans la richesse est en forte croissance. Alors, non seulement les inégalités sont en croissance, mais la proportion de riches qui se préoccupent peu des autres risque aussi d’augmenter…

Retour sur les faits

27 novembre 2014

gelosoC’est parfois quand on écrit rapidement un billet sur le coup d’une inspiration soudaine ou d’une réaction vive qu’il a le plus de succès. Ce fut le cas avec un texte écrit rapidement samedi dernier sur l’impact de la mise sur pied du programme de services de garde à contribution réduite sur le taux d’emploi des femmes avec enfants d’âge préscolaire. J’ai même eu le plaisir de voir ce billet commenté par Vincent Geloso.

Ah, les comparaisons!

Difficile en effet de ne pas être content quand un blogueur de droite affirme d’entrée de jeu que le blogue Jeanne Émard «est probablement l’un des blogues au Québec qui gagnerait à être mieux connu»! En plus, son argumentation vaut le détour, donc une réplique!

Si M. Geloso reconnaît qu’il est beaucoup plus pertinent d’utiliser les données que j’ai présentées (sur les femmes en âge d’envoyer leurs enfants dans un service de garde et, encore mieux, sur celles ayant des enfants de moins de 6 ans) que celles mentionnées par André Pratte (sur l’ensemble des femmes âgées de 15 ans et plus), il semble avoir manqué un peu d’attention en lisant mon billet. Il affirme en effet que «Le problème, c’est que comparer avec l’Alberta et l’Ontario masque des réalités problématiques». Or, les graphiques que j’ai présentés n’utilisent pas du tout les données de l’Ontario. Et il élabore longuement sur ce malentendu…

Si j’ai présenté des données de l’Alberta, c’est que ce billet répondait à un éditorial qui utilisait maladroitement des données venant… de l’Alberta! Et, les autres données que je comparais à celles du Québec étaient celles de l’ensemble du Canada, pas de l’Ontario!

Pour montrer une autre facette de la question, il utilise les données des Maritimes. Or, si le fait d’utiliser les données de l’Alberta et de l’Ontario (ce que je n’ai pas fait, je le répète) peut poser problème, notamment parce que le taux de fécondité est plus élevé en Alberta qu’au Québec (ce qui est exact), il affirme que «le Québec a davantage de similarité au titre des naissances» avec les Maritimes. Or, si l’indice synthétique de fécondité pour 1000 femmes (qui tient compte des différences dans les structures d’âge) de l’Alberta fut, selon le tableau cansim 102-4505 de Statistique Canada, entre 2006 et 2011 (période au cours de laquelle les naissances furent la principale source des enfants âgés de moins de 6 ans au cours des récentes années) en moyenne plus élevé qu’au Québec de 164 ou ou de 9,7 % (1860 par rapport à 1696), celui des provinces maritimes fut inférieur à celui du Québec de :

  • 58 à Terre-Neuve (3,4 %);
  • 189 à l’Île-du-Prince-Édouard (11,1 %);
  • 55 en Nouvelle-Écosse (3,2 %);
  • 218 au Nouveau-Brunswick (12,9 %).

On voit donc que les taux de fécondité dans ces provinces ont été inférieurs à ceux du Québec entre 2006 et 2011 dans les quatre provinces maritimes et que cet écart fut plus grand que celui avec l’Alberta dans deux d’entre elles. Pourtant, M. Geloso trouve la différence avec l’Alberta importante alors qu’il considère celle avec les provinces maritimes négligeable.

Mais, si les différences de taux de natalité ont une certaine importance quand on ne fait que comparer l’évolution des taux d’emploi des femmes en âge d’avoir des enfants, elles en ont beaucoup moins quand on compare les taux d’emploi (ou d’activité) des femmes ayant des enfants de moins de 6 ans, à moins que l’accès de ces femmes à des services de garde soit aussi différent!

Une bonne réflexion

Cela dit, le texte de M. Geloso comporte des éléments de réflexion intéressants. Il montre par exemple que le taux d’activité des femmes ayant des enfants de moins de 6 ans des provinces maritimes a connu une évolution semblable à celui des femmes du Québec. C’est exact. Par contre, il ne mentionne pas le cas des femmes des autres provinces. Or, entre 1996 et 2014, leurs taux d’emploi (indicateur que je préfère au taux d’activité, car ce dernier comprend les femmes en chômage, moins susceptibles d’utiliser des services de garde) a évolué ainsi selon les différentes régions du Canada entre 1996 et 2014, selon les tableaux 282-0211 (pour les données annuelles de 1996 à 2013) et 282-0210 (pour la moyenne des 10 premiers mois de 2014) :

  • Maritimes : + 16,5 points de pourcentage;
  • Québec : + 17,9 points;
  • Reste du Canada : + 6,0 points.

Notons que ces écarts s’observent de façon similaire chez les femmes sans conjoint (monoparentales) ayant des enfants de moins de 6 ans (+ 24,7 points, + 30,4 points et + 12 ,2 points), dont parle aussi M. Geloso. Il a donc raison d’observer une évolution semblable dans les Maritimes et le Québec, mais omet de mentionner que ce n’est pas le cas pour les femmes des autres provinces du Canada. En faisant cela, il accorde plus de poids aux 5,9 % des femmes canadiennes ayant des enfants de moins de 6 ans en 2014 qui habitent une province maritime qu’aux 71,5 % qui habitent les autres provinces (22,6 % au Québec). Et pourtant, ces femmes ne sont pas aussi semblables aux nôtres qu’il le prétendait.

Cela dit, sa comparaison demeure porteuse de réflexion…

Corrélations et causalités

Quoique M. Geloso en dise («Mme.Émard a dévoilé des statistiques qui montrent qu’il y a un gain important au titre du travail des femmes grâce aux CPE»), je n’ai écrit nulle part dans mon billet que les graphiques que j’y montrais prouvaient que la plus grande hausse du taux d’emploi des femmes ayant des enfants de moins de 6 ans au Québec s’expliquaient uniquement par l’adoption du programme de services de garde à contribution réduite. Bon, je ne l’ai pas nié non plus! Mais, je rappelle que ce billet ne visait qu’à démontrer que l’utilisation des taux d’emploi globaux comme l’a fait André Pratte, ne permet pas de démontrer que ce programme ne produit pas d’effet sur le taux d’emploi des femmes. Cela précisé, il est vrai que ces graphiques montraient une forte corrélation entre les deux. Or, une corrélation n’est pas nécessairement une causalité. Je l’ai toujours dit et je ne changerai pas d’idée parce qu’une corrélation me plaît! Il a donc raison de dire que de tels phénomènes peuvent s’expliquer par une foule de facteurs et j’ajouterai qu’il est impossible de tous les déterminer et surtout de quantifier leur impact. Cela ne veut toutefois pas dire, comme il l’affirme, que l’adoption du programme de services de garde à contribution réduite n’ait un qu’un faible impact sur la hausse du taux d’emploi des femmes ayant des enfants de moins de 6 ans.

Je vais ici examiner deux autres facteurs qui peuvent potentiellement influencer le taux d’emploi de ces femmes.

- Le niveau de scolarité

Le niveau de scolarité est un des facteurs qui est le plus lié au taux d’emploi. Par exemple, le taux d’emploi canadien chez les femmes âgées de 25 à 44 ans passait en 2013 (selon le tableau cansim 282-0004) de 32 % chez celles qui avaient moins de 9 ans de scolarité, à 69,2 % chez les titulaires d’un diplôme d’études secondaires, puis à 82,3 % chez les celles qui avaient un diplôme postsecondaire non universitaire et à 83,3 % chez les détentrices d’au moins un baccalauréat. L’augmentation de la proportion de ces femmes avec des diplômes postsecondaires (universitaires ou pas) aurait donc un impact significatif sur leur taux d’emploi. Voici la hausse de la proportion de ces diplômées par groupes de provinces entre 1996 et 2014 (moyenne des 10 premiers mois, selon le tableau cansim 282-0003) :

  • Maritimes : + 21.9 points de pourcentage;
  • Québec : + 25.8 points;
  • Reste du Canada : + 21,0 points.

Ce facteur pourrait donc expliquer une partie de la plus forte hausse du taux d’emploi des femmes ayant des enfants d’âge préscolaire au Québec et, dans une moindre mesure, dans les provinces maritimes. Mais, il est bien sûr difficile de quantifier cet effet. Et si la plus grande accessibilité des services de garde au Québec avaient aussi un rôle dans la plus forte hausse de la scolarisation des femmes âgées de 25 à 44 ans au Québec? Encore là, il est impossible de quantifier cet effet éventuel.

- L’immigration

Un autre facteur qui pourrait potentiellement influencer le taux d’emploi de ces femmes est l’immigration. Malheureusement, les données de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada sont bien incomplètes à cet égard. Tout d’abord, elles ne commencent qu’en 2006, ensuite elles ne sont pas disponibles par sexe au niveau provincial et finalement, elles ne donnent pas d’information sur la tranche d’âge des 25 à 44 ans (mais elles en fournissent pour les 25 à 54 ans). Cela dit, il est possible de tirer quelques faits de ces données en les recoupant. Pour ce, j’ai utilisé les tableaux cansim 282-0104 (données par sexe pour le Canada) et 282-0106 (données par province, mais pas par sexe). J’ai aussi consulté le tableau 99-010-X2011040 provenant de l’Enquête nationale auprès les ménages (ENAM) de 2011 pour mieux cerner les différences entre les immigrantes et les femmes nées au Canada (les natives).

Ce dernier tableau nous permet davantage de recoupages. On y apprend que, si la différence du taux d’emploi entre les natifs et les immigrants âgés de 25 à 44 ans était au début du mois de mai 2011 (semaine de référence de l’ENAM) de 7,2 points de pourcentage, elle était de seulement 1,1 point chez les hommes, mais de 11,5 % chez les femmes. Or, cette dernière différence variait grandement selon les régions :

  • Maritimes : 6,3 points de pourcentage;
  • Québec : 20,0 points;
  • Reste du Canada : 9,7 points.

Le tableau cansim 282-0104 nous montre des résultats similaires pour l’ensemble du Canada. Si la moyenne de 2006 et 2014 de la différence entre le taux d’emploi des immigrants âgés de 25 à 54 ans et celui des natifs du Canada fut de 6,6 points de pourcentage, cet éacart ne fut que de 1,9 point chez les hommes, mais de 10,6 points chez les femmes. Cela ressemble beaucoup aux différences révélées par les données de l’ENM pour l’ensemble du Canada.

Le tableau 282-0106 nous permet en premier lieu de prendre connaissance de la différence entre le taux d’emploi des immigrants âgés de 25 à 54 ans et celui des natifs des différentes régions. La moyenne des ces différences de 2006 à 2014 s’est donc répartie ainsi :

  • Maritimes : 0,7 point de pourcentage;
  • Québec : 11,7 points;
  • Reste du Canada : 6,4 points

On peut donc s’attendre à ce que cet écart de différence entre les régions soit encore plus grand chez les femmes et inférieur chez les hommes. Ce tableau nous permet aussi de quantifier la présence des immigrants parmi les citoyens âgés de 25 à 54 ans. On y constate que l’augmentation de la proportion d’immigrants entre 2006 et 2014 dans cette population a grandement varié selon les régions  :

  • Maritimes : hausse de 1,5 point de pourcentage (soit de 3,2 % à 4,7 %);
  • Québec : hausse de 5,2 points (soit de 12,7 % à 17,9 %);
  • Reste du Canada : hausse de 2,2 points (soit de 26,8 % à 29,0 %);.

On peut donc constater deux choses. D’une part, la présence d’immigrantes a un impact négatif sur le taux d’emploi bien plus important au Québec que dans le reste du Canada, et encore plus que dans les provinces maritimes, sur le taux d’emploi des femmes en âge d’avoir des enfants. D’autre part, l’augmentation de la population immigrante est beaucoup plus forte au Québec que dans le reste du Canada. Je mettrais toutefois deux bémols à cette dernière observation. Premièrement, les données sur l’immigration de l’EPA seront révisées au début de 2015 ou de 2016. Et, elles montrent une augmentation très inégale d’une année à l’autre de la population immigrante au Québec. Deuxièmement, la période dont nous parlons dans ce débat commence en 1996. Il manque trop de données pour conclure à cet effet, même s’il est certain que cette population a augmenté beaucoup depuis 1996 au Québec, et sûrement plus que dans les provinces maritimes.

Cela dit, la première observation (que la présence d’immigrantes a un impact négatif plus important sur le taux d’emploi au Québec que dans les autres provinces) pourrait expliquer, au moins en partie, que le taux d’emploi des femmes ayant des enfants de moins de 6 ans ait augmenté presque autant dans les provinces maritimes qu’au Québec, même si ces femmes ne bénéficient pas de services de garde à contribution réduite. Le taux d’emploi des femmes du Québec en âge d’avoir des enfants de moins de 6 ans aurait bénéficié des effets de ces services de garde, mais aurait aussi été désavantagé par les beaucoup plus fortes présence et augmentation de sa population immigrante, moins active sur le marché du travail.

- Conclusion sur les corrélations et causalités

On voit que, plus on ajoute de facteurs, plus l’analyse se raffine, mais aussi se complexifie. Si la plus forte augmentation de la scolarité des Québécoises pourrait expliquer en partie la hausse plus élevée du taux d’emploi chez les femmes en âge d’avoir des enfants de moins de 6 ans, la forte augmentation de l’immigration dans cette population a pu annuler cet avantage et même l’inverser. Si aucun autre facteur n’a joué, on pourrait conclure que, oui, l’adoption du programme de services de garde à contribution réduite a joué un impact important sur la hausse plus importante du taux d’emploi des Québécoise ayant des enfants d’âge préscolaire. Mais, qui peut être assez présomptueux pour affirmer qu’aucun autre facteur n’a eu de l’influence sur ce phénomène ou décréter dans quel sens ces facteurs auraient joué?

Quand je disais que les commentaires de M. Geloso suscitent la réflexion, on voit que celle-ci est loin d’être inutile!

Et alors…

Malgré cette analyse, je ne trouve pas fondamental de savoir si le programme de services de garde à contribution réduite est «rentable» ou pas, même si ses effets (difficilement quantifiables) sur le taux d’emploi des femmes ayant des enfants d’âge préscolaire sont sans contredit positifs et appréciables. C’est pour moi un avantage collatéral, intéressant, certes, mais pas fondamental. Je ne concluais d’ailleurs pas mon billet précédent sur ce point, mais en avançant au contraire qu’il faudrait qu’on cesse de considérer ces services comme «un instrument de conciliation famille-travail» pour le considérer comme «une institution éducative mise sur pied pour tous les enfants» et proposais qu’on les offre gratuitement comme tous les autres services d’éducation à l’enfance. Demande-t-on aux écoles primaires d’être rentables (certains le font peut-être…)? À force de parler de rentabilité, on en perd de vue l’objectif réels des services publics, soit d’améliorer les conditions de vie des humains. Or, ce programme le fait et le ferait encore davantage s’il était offert gratuitement, devenant plus accessible aux familles pauvres dont les enfants seraient sans contredit ceux qui bénéficieraient le plus de l’amélioration des conditions de vie que procurent les services de garde éducatifs. Ai-je entendu le mot «investissement»?

Rétablir les faits : réplique à l’éditorialiste en chef de La Presse dans le dossier des tarifs de garde

24 novembre 2014

des faits à préciserPar Jean Robitaille

L’éditorialiste en chef de La Presse nous invite à tenir un débat sur les faits dans le dossier de la tarification des services de garde. André Pratte expose ainsi dans son éditorial du 22 novembre 2014 cinq arguments pour appuyer la décision gouvernementale de moduler les tarifs. Deux d’entre eux ne s’avèrent pas justes.

Premièrement, la hausse serait justifiée par la pertinence de ramener à 20 % la part assumée par les parents dans le financement du système, niveau qui aurait existé à l’origine du réseau en 1997. Le problème, c’est qu’il est impossible de déterminer qu’elle était la part assumée par les parents à cette époque. La référence historique au 20 % (avec l’approximation et la confusion qui l’entourent) vient du fait que les parents payaient autour de 25 $ avant la mise en place du régime des « places à 5 $ ». 5 $ versus 25 $, c’est bien 20 %… mais c’est 20% du coût antérieur pour les parents. Et non 20 % des budgets de fonctionnement du réseau!

De 1997 à 2001, les places à contribution réduite ont été progressivement implantées (un groupe d’âge à la fois), ce qui fait que les CPE de l’époque recevaient une diversité d’autres subventions de l’État (subventions milieux défavorisés, aux investissements, d’autres pour hausser les salaires des éducatrices, etc.) qui contribuaient à leur financement global. En plus, une majorité de parents dont les enfants étaient en CPE bénéficiaient toujours des crédits d’impôt québécois. Toute comparaison à cet égard avec cette toute première époque est donc simplement hasardeuse.

Il est néanmoins possible et utile d’établir des comparaisons historiques. Il faut alors considérer le moment (2002) où le réseau devient essentiellement constitué de places à contribution réduite, exempté des autres sources de financement qui se superposaient auparavant. Les ministères de la Famille et des Finances nous en donnent la réponse dans le Rapport de la Commission de révision permanente des programmes : en 2003-2004, les parents utilisateurs des places à 5 $ par jour assumaient 13,6 % du financement global du réseau. En 2014-2015, au tarif quotidien de 7,30 $ depuis le 1er octobre dernier, les parents contribuent toujours à hauteur de 13,6 % des coûts du réseau! Il est par ailleurs étonnant de constater que les auteurs de ce Rapport (foisonnant de tableaux, graphiques et données financières) reprennent eux aussi la légende du « 20 % en 1997 » sans être le moindrement capables d’en justifier l’existence…

Dans un deuxième argument, M. Pratte rétorque à ceux qui prétendent que le réseau québécois de services de garde a eu des effets bénéfiques sur la participation économique des femmes « que dans les provinces où les tarifs sont bien plus élevés qu’au Québec, la proportion de femmes sur le marché du travail a augmenté autant qu’ici ». L’erreur ici réside dans le fait de considérer le portrait de l’ensemble des femmes, avec ou sans enfant, âgées de 15 ans et plus. En voulant apprécier l’impact économique du développement du réseau québécois de services de garde éducatifs, ce qui nous intéresse ce sont évidemment les femmes ayant de jeunes enfants. Statistique Canada nous indique que le taux d’activité économique des femmes québécoises ayant des enfants de moins de 6 ans a bondit de 11,2 points de 1996 à 2008 (passant de 63,1 à 74,3 %) alors qu’il augmentait plus modestement de 5,6 points dans l’ensemble du Canada (65,3 à 70,9 %) au cours de la même période. À la traîne par rapport à leurs consœurs du reste du Canada au milieu des années 90, la présence sur le marché du travail des femmes québécoises ayant de jeunes enfants fait aujourd’hui figure de référence. Et la politique familiale québécoise y est assurément pour quelque chose, n’en déplaise à l’éditorialiste en chef de La Presse.

Je crois comme M. Pratte que ce débat doit d’abord porter sur les faits. Et qu’il importe de les présenter avec toute la rigueur nécessaire.

Jean Robitaille, Montréal

Consultant en développement stratégique et ancien directeur général de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE) de 2005 à 2011

Jeanne express : André Pratte et les faits

22 novembre 2014

pratteQuand André Pratte prétend présenter des faits, comme dans son éditorial de ce matin, attachez vos tuques! Je ne vais pas commenter tous ces «faits», sinon je n’aurais pas pu accoler le mot «express» à ce billet, mais seulement deux, les plus précis.

«On entend dire aussi que l’augmentation des tarifs poussera certaines femmes à quitter le marché du travail. Quels que soient les bienfaits des services de garde subventionnés, force est de reconnaître que des facteurs plus lourds amènent les femmes à travailler. À preuve, ce n’est pas au Québec que la proportion de femmes sur le marché du travail est la plus élevée, mais en Alberta (67% contre 61%). Pourtant, y faire garder un enfant coûte entre 48$ et 60$ par jour.

De plus, dans des provinces où les tarifs sont bien plus élevés qu’au Québec, la proportion de femmes sur le marché du travail a augmenté autant qu’ici.»

Fort, cet argument, non? Justement, non! Précisons d’emblée que la statistique qu’il mentionne (67% contre 61%) est exacte et représente le taux d’activité des femmes âgées de 15 ans et plus au Québec et en Alberta en 2013. Sauf que, n’aurait-il pas été plus pertinent d’examiner les taux d’activité, ou encore mieux les taux d’emploi, des femmes en âge d’avoir des enfants qui peuvent fréquenter des services de garde?

Le graphique qui suit montre justement l’évolution des taux d’emploi des femmes âgées de 25 à 54 ans au Québec, en Alberta et au Canada.

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Le portrait est ici pas mal différent! D’une part, le taux d’emploi des femmes âgées de 25 à 54 ans était beaucoup plus faible au Québec (ligne rouge) qu’au Canada (ligne bleue) et qu’en Alberta (ligne jaune) en 1990. Puis, à partir de 1997, quel hasard, l’année où les services de garde à contribution réduite ont été mis sur pied, le taux d’emploi de ces femmes ont augmenté beaucoup plus fortement au Québec entre 1996 et 2014 (taux moyen des 10 premiers mois), soit de 13,8 points de pourcentage, qu’en Alberta (de 0,7 point seulement!) et qu’au Canada (de 7,6 points, mais de 5,7 points si on ne considère que le reste du Canada), et surpasse maintenant les deux autres. Mais, cette donnée, quoique plus pertinente que celle utilisée par M. Pratte, n’est toujours pas satisfaisante, car elle inclut bien des femmes qui n’ont pas d’enfants en âge de fréquenter les services de garde.

Le graphique qui suit montre cette fois le taux d’emploi des femmes ayant des enfants de moins de six ans, peu importe leur âge. Il s’agit là directement des femmes qui peuvent potentiellement utiliser des services de garde.

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Là, les écarts sont encore plus nets! Cette fois, le taux d’emploi de ces femmes a augmenté de 17,7 points de pourcentage au Québec entre 1996 et 2014, pas du tout (0,0 point) en Alberta et de 9.6 points au Canada (mais de 7,2 points si on ne considère que le reste du Canada) et trône maintenant bien au-dessus de ceux du Canada et surtout de l’Alberta. Et monsieur Pratte ose dire que les femmes de l’Alberta avec enfants d’âge préscolaire sont aussi présentes sur le marché du travail qu’au Québec et que la proportion de femmes sur le marché du travail des autres provinces a augmenté autant qu’ici! J’ai rarement eu l’occasion de contredire un de ses arguments de façon aussi nette!

Et alors…

La campagne des partisans du PLQ du journal appartenant à Power Corporation ne s’est pas arrêtée là. Dans une chronique parue dans la même édition de La Presse, Alain Dubuc a soulevé pertinemment le fait que les familles les plus pauvres utilisent moins les services de garde à contribution réduite que les familles plus riches. Mais, pense-t-il vraiment que c’est avec la modulation (ou taxe à la natalité…) proposée par le gouvernement actuel que cette participation augmentera? Pour cela, il faudrait qu’on cesse de considérer ces services comme «un instrument de conciliation famille-travail» pour le considérer comme «une institution éducative mise sur pied pour tous les enfants» et qu’on les offre gratuitement comme tous les autres services d’éducation à l’enfance, tel que le recommande Camil Bouchard…

L’efficacité

22 novembre 2014

efficacitéIl y a maintenant plus de trois ans, j’ai écrit un billet sur la confusion qui entoure le concept de productivité. J’y disais entre autres qu’on mélange souvent les notions de productivité, d’efficacité et de compétitivité. Après la lecture d’une étude suggérée (ou mentionnée?) par Alain Vadeboncoeur sur les impacts économiques de l’instauration d’un régime public et universel d’assurance médicaments au Québec, je crois que je ne sais même plus ce qu’est l’efficacité.

L’efficacité selon DAMÉCO

Cette étude, commandée par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), a été réalisée par la firme DAMÉCO, dont je n’avais jamais entendu parler. Je ne présenterai pas cette étude dans ce billet, car elle n’aborde pas les sujets qui m’intéressent le plus (par exemple, l’estimation des économies que l’instauration d’un tel régime entraînerait) et repose sur tellement d’hypothèses, dont certaines douteuses, qu’il serait étonnant que ses conclusions soient valables. Mais, il y a plein de chiffres pour les personnes qui aiment ça…

Après avoir démontré de façon satisfaisante que l’instauration d’un régime public et universel d’assurance médicaments au Québec amènerait plus d’équité que le système mixte actuel (régimes privés d’employeurs et régime public pour les personnes qui n’en ont pas), tant du côté de l’équité horizontale (les personnes ayant des caractéristique semblables sont traitées de façon semblable) que de celui de l’équité verticale (un régime public tient compte de la capacité de payer des personnes, les plus pauvres payant moins ou pas du tout), les auteurs ont abordé la question de l’efficacité.

Citant des études de l’IRIS et du CCPA, de l’Union des consommateurs et de Québec solidaire qui démontrent qu’un régime public et universel d’assurance médicaments permettrait une réduction des coûts d’administration et du prix des médicaments de façon très importante, les auteurs affirment qu’il ne s’agirait pas là de gains d’efficacité! En effet, ils argumentent que ces baisses de dépenses entraîneraient des pertes de revenus pour les employés administratifs et pour les sociétés pharmaceutiques et leurs actionnaires (car ils nous vendraient leurs médicaments moins chers), annulant du même coup les avantages de la baisse des coûts! J’en suis resté bouche bée. Bref, un gouvernement ne peut pas se targuer d’efficacité en rendant un service moins coûteux pour les contribuables et les citoyens, car, en ce faisant, il privera ceux qu’il payait trop cher de revenus. Or, comme toute dépense d’une partie est le revenu d’une autre, oublions la recherche d’efficacité! Vous pensez que personne ne peut avoir écrit cela? Lisez alors cet extrait…

«Si le prix du médicament diminue, le consommateur voit l’évaluation monétaire de sa satisfaction augmenter tandis que le producteur voit son profit (qui correspond à l’évaluation monétaire de sa satisfaction) diminuer. Dans le cas où la diminution de prix ne modifie pas de manière significative la quantité utilisée du médicament, ce que gagne le consommateur correspond exactement à la perte du producteur. Autrement dit, dans ce cas, la baisse du prix ne fait que déshabiller Jules pour habiller Jacques, et il n’y a donc pas de gain d’efficacité lié à cette baisse de prix.»

Si on ne peut pas être plus efficace en diminuant les coûts pour un même produit (bien ou service), comment l’être? La seule efficacité que les auteurs reconnaissent est de diminuer les dépenses hors du Québec (par exemple, si les actionnaires des sociétés pharmaceutiques y habitent) et les augmenter à l’intérieur de ses frontières. Si cette façon de voir l’efficacité n’était pas aussi absurde, je rétorquerais bien que, si on considère la question à l’échelle mondiale, il n’y a aucune façon d’améliorer l’efficacité de quoi que ce soit!

Avec cette façon de voir l’efficacité, on pourrait conclure que, en réduisant de 20 % à 33 % le coût des contrats de construction, la ville de Montréal n’est pas plus efficace, car elle a ainsi privé la mafia, les employés corrompus et les contracteurs de revenus équivalents! Et, comme ces personnes habitent au Québec (quoique certains les ont vu quelques fois en Italie, au Mexique et en République dominicaine…), il ne sert à rien de vouloir diminuer les coûts des travaux de construction… Tant qu’à y être, on peut aussi dire que cette baisse des coûts fera réduire la vente de bateaux et les revenus des chantiers maritimes! Et à quoi bon faire des démarches pour se faire rembourser?

Et alors…

Voilà ce qui arrive quand on limite un concept comme l’efficacité à sa dimension uniquement monétaire. C’est un peu un corollaire de la façon de calculer le PIB : on ne s’intéresse qu’au volume monétaire des activités économiques sans tenir compte de leur teneur. Que la baisse des dépenses gouvernementales en médicaments permettrait de maintenir, par exemple, les tarifs actuels des services de garde, d’éliminer les compressions aux écoles et au sein de nos organismes communautaires ou même d’améliorer les services gouvernementaux ne compte pas, car l’échange monétaire global demeurerait le même!

J’ai vu souvent des concepts idiots liés à l’économie, mais celui-ci les surpasse probablement tous!

Littératie et numératie

19 novembre 2014

littératieC’est rendu un lieu commun, tout le monde sait et répète qu’il y a 49 % d’analphabètes fonctionnels au Québec. On utilise cette donnée aussi bien à droite qu’à gauche pour appuyer son discours. J’ai déjà tenté de nuancer le sens de ce type de donnée à deux reprises, la première fois en montrant la signification réelle des classements utilisés par l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes de 2003, la deuxième, en montrant que les données du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA) de 2012 ne sont pas si noires qu’on le prétend, surtout du côté des plus jeunes. Je prends cette fois prétexte de la diffusion d’une étude de Statistique Canada parue il y a deux semaines, étude intitulée Les diplômés universitaires ayant des niveaux de compétence moindres en littératie et en numératie, pour confirmer l’adage «jamais deux sans trois»!

L’étude

Comme cette étude vise à analyser le niveau de compétence en littératie et en numératie des diplômés universitaires, elle n’a utilisé que les données des personnes âgées de 25 à 65 ans, alors que le PEICA en fournit pour la population âgée de 16 à 65 ans. Compte tenu de la limitation des données, cette étude s’est concentrée sur la proportion de personnes ayant des résultats de 2 et moins, sans considérer les résultats précis (0, 1, 2, 3, 4 et 5).

Le graphique qui suit montre la proportion de la population du Canada qui avait un niveau 2 ou moins selon le niveau de scolarité en littératie (barre bleue pâle), en numératie (barre bleue foncée) et à la fois en littératie et en numératie (barre rouge).

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En moyenne, 49 % (tiens donc…) des personnes âgées de 25 à 64 avaient un niveau 2 ou moins en littératie, 55 % en numératie (bizarre qu’on parle moins de ce résultat pire que celui en littératie, comme s’il était moins important) et 43 % dans les deux domaines. Les auteurs ne le mentionnent pas, mais cela signifie que 24 % des personnes ayant un niveau 3 ou plus en littératie avaient un niveau 2 ou moins en numératie (55 % – 43 % = 12 %; 12 %/51 % = 23,5 %) , mais que près de deux fois moins de personnes ayant un niveau 3 ou plus en numératie, soit 13 % (49 % – 43 % = 6 %; 6 %/45 % = 13,3 %), avaient un niveau 2 ou moins en littératie. Bref, les gens compétents en numératie sont moins souvent incompétents en littératie que les gens compétents en littératie sont incompétents en numératie…

Le graphique nous montre aussi sans surprise que la proportion de personnes âgées de 25 à 64 qui avaient un niveau 2 ou moins en littératie ou en numératie (ou dans ces deux domaines) diminue en fonction de leur niveau de scolarité. Mais, qui auraient pensé que, parmi les diplômés universitaires, 27 % seraient dans ce cas en littératie (ce qui est quand même beaucoup mieux que les 88 % qui avaient moins d’un diplôme d’études secondaires, DES), 32 % en numératie (91 % chez les personnes qui avaient moins d’un DES) et 22 % dans les deux domaines (85 %). Que voilà une information qui plaira aux droitistes qui prétendent qu’on donne des diplômes universitaires à rabais et aux gauchistes qui verraient là une conséquence de la marchandisation de l’éducation où l’entreprise universitaire satisfait son client qui revendique le diplôme qu’il a payé… Je ne prétends pas qu’ils ont tort ou raison, mais que tout cela n’est pas aussi simple.

D’une part, il faudrait savoir ce que signifie avoir un niveau 2 ou moins. Justement, l’étude en parle : «Il est important de souligner que les personnes dont les scores en littératie et en numératie se situent en dessous du niveau 3 ne sont pas nécessairement incapables d’effectuer des tâches à des niveaux plus élevés. Cela signifie plutôt qu’elles sont moins susceptibles de le faire». Est-ce à dire qu’ils ne seraient pas nécessairement des analphabètes, comme le prétendent nos commentateurs les plus éclairés, comme celui-ci qui parle de catastrophe nationale? D’autre part, il faudrait se demander quels sont les facteurs qui sont associés au personnes qui présentent de moins bons résultats.

Facteurs

Littératie2Le premier facteur que les auteurs de l’étude mentionnent est l’immigration. Le graphique ci-contre illustre bien l’importance de ce facteur. Il montre que les titulaires d’un diplôme universitaire immigrants âgés de 25 à 64 étaient en 2012 proportionnellement trois fois plus nombreux que les natifs du Canada à avoir un niveau 2 ou moins en littératie (45 % par rapport à 16 %), deux fois plus nombreux en numératie (46 % par rapport à 23 %) et trois fois plus nombreux dans les deux domaines (36 % et 12 %). Il faut noter que les tests à ce programme n’étaient offerts que dans les deux langues officielles du Canada.

Le tableau 1 de la page numérotée 5 de l’étude (la septième) montre les résultats selon un grand nombre d’autres facteurs, mais uniquement chez les titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada. Je vais ici mentionner les plus significatifs.

- selon le sexe

À ma grande surprise, les femmes ont été plus nombreuses que les hommes à avoir un niveau 2 ou moins en littératie (16,3 % par rapport à 13,6 %), quoique cet écart n’est pas jugé significativement différent par les auteurs, et beaucoup plus nombreuses en numératie (26,8 % et 16,8 %, écart cette fois significatif).

- selon l’âge

Cette fois sans surprise, les personnes âgées de 55 à 59 ans et de 60 à 65 ans étaient proportionnellement presque trois fois plus nombreuses que celles âgées de 35 à 39 ans à avoir un niveau 2 ou moins (23,8 % et 23,9 % par rapport à 8,6 %). L’écart entre les personnes de ces tranches d’âge, même si moins net, était aussi significatif en numératie (29,0 % et 29,3 % par rapport à 17,4 %).

- selon la langue

Les résultats dans les deux domaines étaient les meilleurs chez les anglophones, près de la moyenne chez les francophones et moins bons chez les allophones.

- selon la province

Les Québécois avaient des résultats significativement moins bons que la moyenne en littératie, mais pas significativement différents en numératie.

- domaines d’études

Les diplômés en Sciences humaines, langues et arts et surtout en Formation des enseignants et sciences de l’éducation avaient des résultats significativement moins bons dans les deux domaines. Ce constat, surtout chez nos futurs enseignants, est particulièrement troublant…

- autres facteurs

Les deux facteurs qui sont associés aux résultats les plus différents (mis à part l’immigration et l’âge) sont le niveau de scolarité des parents et encore plus le nombre de livres à la maison à l’âge de 16 ans.

Le niveau de compétence et le marché du travail

Selon qu’on tienne compte ou pas des facteurs mentionnés plus tôt (âge, sexe, langue, province, etc.), le taux d’emploi des titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada ayant un niveau 2 ou moins en littératie était de 10 ou de 4 points de pourcentage inférieur au taux d’emploi de ceux ayant un niveau de 3 et plus (différence jugée non significative dans ce deuxième cas). En numératie, l’écart est à peine inférieur (ce sont en grande majorité les mêmes personnes!), soit de 8 ou de 4 points de pourcentage inférieur (différence encore une fois jugée non significative dans ce deuxième cas).

De même, la probabilité d’occuper un emploi de professionnel ou de gestionnaire chez les titulaires d’un diplôme universitaire nés au Canada ayant un niveau 2 ou moins en littératie était de 8 points de pourcentage inférieur à la probabilité de ceux ayant un niveau de 3 et plus, peu importe qu’on tienne compte ou pas des facteurs mentionnés plus tôt. Mais, dans ce cas, l’impact est encore plus élevé (autour de 9,5 points de pourcentage) en numératie. Toutes ces différences sont considérées significatives.

Et alors…

Cette étude nous donne selon moi trois messages principaux. Tout d’abord, il est abusif d’associer des résultats inférieurs à 3 en littératie ou en numératie à une forme d’analphabétisme. Qu’on se le dise! Ensuite, le niveau de compétence est influencé par une foule de facteurs (lieu de naissance, âge, sexe, langue, scolarité des parents, présence de livres à la maison, etc.) autres que le niveau de scolarité. Finalement, le succès sur le marché du travail n’est pas uniquement associé au niveau de scolarité, mais aussi au niveau de compétence, ce qui nuance les calculs du supposé rendement d’un investissement dans les études supérieures.

J’espère que ce billet permettra de mieux nuancer les résultats des programmes internationaux de mesure des compétences, mais je ne me leurre pas sur l’impact de mes petits billets…

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