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Les corrélations, les inégalités et le PIB par habitant

9 août 2014

corrélationsDans leur livre L’égalité, c’est mieux (traduction de The spirit level), Richard Wilkinson et Kate Pickett montrent qu’un grand nombre de caractéristiques socio-économiques présentent de fortes corrélations avec les niveaux d’égalité des sociétés. En examinant les très nombreuses données fournies par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) associé à l’Organisation des Nations unies (ONU) dans le cadre de son rapport de 2014 sur le développement humain (dont j’ai parlé dans mon dernier billet), je me suis dit que ce serait intéressant de voir si ces corrélations s’observent aussi, et à quel point, en utilisant les données du PNUD.

Pour donner plus de profondeur à ces résultats, j’ai procédé à quelques modifications à la méthode utilisée par Wilkinson et Pickett. J’ai en effet appris en lisant le texte de Henry Milner ( La distribution non matérielle : l’angle mort de la lutte aux inégalités) paru dans le livre Miser sur l’égalité – L’argent, le pouvoir, le bien-être et la liberté, compilation de textes sous la direction d’Alain Noël et Miriam Fahmy, texte et livre dont j’ai parlé dans ce billet, que Wilkinson et Pickett utilisaient un ratio entre le décile le plus riche de la population et celui le plus pauvre comme indicateur des inégalités, indicateur selon moi moins pertinent que le coefficient de Gini pour ce genre d’exercice, et que la présence des pays nordiques pouvait parfois à elle seule expliquer les corrélations présentées par les auteurs. J’ai donc utilisé le coefficient de Gini comme variable représentant le niveau d’inégalité et ai calculé les coefficients de corrélation en fonction de tous les pays où les données étaient disponibles (139, mais, étrangement, le PNUD ne fournit pas de coefficient de Gini pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Danemark, le Japon et une quarantaine d’autres pays), en fonction des pays qui ont un indice de développement très élevé selon le PNUD et en fonction des mêmes pays moins les trois pays nordiques qui en font partie (Norvège, Suède et Finlande).

J’ai en plus décidé de calculer les coefficients de corrélation non seulement en fonction du niveau d’inégalité (coefficient de Gini), mais aussi en fonction du PIB par habitant. J’ai jugé bon de le faire pour deux raisons. D’une part, je voulais tester une des affirmations de Wilkinson et Pickett qui avancent que l’utilité d’une augmentation du PIB par habitant n’apporte plus grand chose à partir d’un certain niveau (disons autour de 30 000 $ par habitant). Ensuite, je voulais voir si les corrélations entre ces caractéristiques et le niveau d’inégalité étaient spécifiques, ou si ont pouvait aussi les observer en fonction du PIB par habitant.

Finalement je ne présenterai pas les résultats sur des graphiques comme celui qui suit, car j’aurais dû en faire 114! Apprécions donc ce graphique qui montre la corrélation du taux d’homicide par 100 000 habitants avec le coefficient de GINI. On voit clairement que le taux d’homicide augmente en moyenne avec le niveau d’inégalité. Le coefficient de corrélation, quoique pas vraiment robuste à 0,482, est quand même un des plus élevés parmi mes résultats, montrant un impact non négligeable du niveau d’inégalité sur le taux d’homicide. Mais, on peut voir aussi qu’un bon nombre de pays sont bien loin de la tendance moyenne (représentée par la courbe de tendance linéaire, notamment le Honduras, le El Salvador et la Côte d’Ivoire, dont les taux d’homicide hors norme font trôner leurs résultats au trois points les plus élevés de ce graphique).

corrélations1

Les résultats

Le tableau qui suit montre les coefficients de corrélation entre le coefficient de Gini et le PIB par habitant et 17 caractéristiques socio-économiques. Un coefficient négatif montre une relation inverse (plus les inégalités sont élevées, moins les résultats de la caractéristique le sont) et un coefficient positif une relation directe (les deux valeurs augmentent ensemble). Par exemple, on peut voir à la première cellule du tableau que les résultats de l’IDH sont en moyenne plus élevés pour les pays qui ont le coefficient de Gini plus bas (donc pour les pays moins inégaux).

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Je vais ici analyser brièvement ces résultats :

Indice de développement humain (IDH) : on voit ici que la corrélation est plus forte avec le PIB par habitant (0,735) qu’avec l’égalité des revenus (-0,262) : cela est normal, car le PIB par habitant fait partie des trois indicateurs utilisés pour calculer cet indice; on remarquera que l’écart est moins grand quand on ne prend que les pays ayant un IDH élevé (-0,395 et 0,461), même en retirant les trois pays nordiques, ce qui concorde avec les affirmations de Wilkinson et Pickett que l’impact du PIB par habitant diminue à partir d’un certain revenu. Mais, il ne disparaît pas!

Espérance de vie à la naissance : là encore, la corrélation est plus forte avec le PIB par habitant (0,614) qu’avec l’égalité des revenus (-0,257) et l’écart entre les deux diminue d’intensité quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé. Les constats sont semblables pour l’espérance de vie à 60 ans.

Années moyennes de scolarité : encore ici, la corrélation est plus forte avec le PIB par habitant (0,627) qu’avec l’égalité des revenus (-0,272); par contre, quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé, la situation s’inverse : non seulement l’effet devient bien plus fort chez les pays à faible inégalité, mais le PIB par habitant est associé en moyenne à des pays où on reste moins longtemps à l’école et la corrélation devient encore plus négative si on enlève les trois pays nordiques. En fait, si on enlève le Qatar de l’échantillon (qui a le PIB par habitant le plus élevé et la moyenne d’années de scolarité la plus basse), les effets du PIB élevé et des inégalités basses sont positives et à peu près les mêmes (données non illustrées dans le tableau). Cela montre à quel point il ne faut pas partir en peur avec ces résultats!

Les constats sont semblables pour la proportion de la population ayant au moins un diplôme d’études secondaires, y compris le fort effet du Qatar.

Coefficient de Gini et PIB par habitant : si la relation entre un coefficient de Gini faible (moins d’inégalités) et un PIB élevé est relativement forte pour l’ensemble des 139 pays (-0,272), elle l’est moins quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé (-0,064) et s’inverse (0.034) quand on enlève les trois pays nordiques; par contre, elle devient encore plus forte que pour l’ensemble des pays (-0,335) quand on enlève le Qatar (-0,416)!

Taux de mortalité infantile : si, pour l’ensemble des pays, le PIB par habitant apporte plus de bien que l’égalité, c’est nettement l’inverse quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé, avec ou sans les pays nordique, allant dans le sens des affirmations de Wilkinson et Pickett que l’impact du PIB par habitant diminue à partir d’un certain revenu. L’effet positif d’une plus grande égalité demeure plus fort que celui du PIB par habitant pour les pays ayant un IDH élevé même quand on enlève le Qatar, mais l’écart rétrécit.

Mortalité pour abus d’alcool et de drogue : les effets des inégalités et du PIB par habitant sont relativement faibles et ne vont pas toujours dans le même sens…

Obésité : le niveau d’égalité semble ne jouer aucun rôle sur l’obésité pour l’ensemble des pays, mais a de fort effets positifs parmi les pays ayant un IDH élevé, même sans le Qatar; le niveau du PIB par habitant fait par contre augmenter de beaucoup la prévalence de l’obésité pour l’ensemble des pays, mais moins parmi les pays ayant un IDH élevé; il a toutefois un effet positif dans ces pays si on omet le Qatar, où le taux d’obésité est même plus élevé qu’aux États-Unis!

Épreuves du Programme de suivi des acquis des élèves (PISA) : les résultats sont forts semblables pour les trois épreuves du PISA administrées à des jeunes âgés de 15 ans, soit les mathématiques, la lecture et les sciences; en plus, l’effet Qatar joue fortement sur les trois regroupements de pays; au bout du compte, quand on exclut le Qatar, le niveau du PIB semble avoir des effets positifs un peu plus forts que celui d’égalité pour l’ensemble des pays, effets toutefois nettement moins forts que ceux de l’égalité pour les pays ayant un IDH élevé.

Marché du travail : le niveau du PIB a globalement un effet positif important sur le taux d’emploi et le taux de chômage, même en ôtant le Qatar, tandis que les effets du niveau d’égalité sont ambigus; notons que le lien de causalité me semble aller dans le sens où il est normal que des pays avec les taux d’emploi élevés et des taux de chômage faibles aient un PIB par habitant plus élevés que les autres;

Taux de suicide (par 100 000 habitants) : pour l’ensemble des pays (en fait, pour seulement 77 des 139, car cette donnée n’est pas disponible pour un grand nombre de pays, dont le Qatar!), les hauts niveaux d’égalité et de revenus sont associés à des taux de suicide plus élevés. Cela s’explique entre autres par le fait que le taux de suicide est très faible dans des pays pauvres et très inégalitaires, comme Haïti et l’Afrique du Sud. Cette relation change de façon significative quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé, les pays plus égalitaires connaissant aussi des taux de suicide plus élevés mais avec une relation de plus faible ampleur, tandis que les pays ayant des revenus plus élevés ont en général un taux de suicide un peu plus bas.

Taux d’incarcération (par 100 000 habitants) : pour l’ensemble des pays, ce sont en moyenne les plus égalitaires qui ont un taux d’incarcération plus faible que les autres, tandis que le taux d’incarcération des pays à haut PIB par habitant est en moyenne plus élevé que la moyenne; l’impact de l’égalitarisme est encore plus important parmi les pays ayant un IDH élevé, tandis que la relation avec le PIB par habitant est inversée, relation qui disparaît presque complètement quand on enlève le Qatar.

Taux d’homicide (par 100 000 habitants) : pour l’ensemble des pays ainsi que pour ceux ayant un IDH élevé, ce sont les plus égalitaires qui ont en moyenne un taux d’homicide moins élevé que les autres; un PIB élevé contribue aussi à faire diminuer le taux d’homicide, mais beaucoup moins. Le retrait du Qatar change peu de choses dans ces relations. Ainsi, ces relations semblent les plus solides de cet exercice, comme le montre le graphique présenté au début de ce billet.

Et alors…

Quoique intéressant, cet exercice présente de nombreuses limites. Si certaines corrélations trouvées ici correspondent à celles présentées par Richard Wilkinson et Kate Pickett, d’autres vont dans le sens inverse. En plus, contrairement à ce que Wilkinson et Kate Pickett laissent entendre, on a pu voir que le PIB par habitant demeure lié positivement à certaines caractéristiques socio-économiques même parmi les pays les plus riches, quoique moins que le niveau d’égalité et moins pour les pays dont l’IDH est élevé que pour les autres. Bref, ils ont en général raison, mais pas toujours!

Mais, surtout, cet exercice a permis d’appuyer les constatations de Henry Milner à l’effet que le choix des pays (ou la disponibilité ou non des données pour l’ensemble des pays) peut grandement modifier les résultats. Comme je l’avais noté dans un billet paru il y a bientôt quatre ans, «la présence de pétrole ou de diamants enrichit un pays (enfin, dans le calcul du PIB par habitant…), mais ne favorise pas nécessairement la baisse des inégalités. L’historique d’un pays peut aussi avoir une grande importance. Par exemple, les anciens pays du bloc de l’Est ont presque tous des coefficients de Gini peu élevés, mais un PIB par habitant inférieur à la moyenne». L’effet parfois troublant du retrait d’un seul pays comme le Qatar va dans le sens de cette analyse. Le Qatar, s’il présente le plus haut revenu par habitant (86 % plus élevé que le pays, parmi ceux dont le coefficient de Gini est fourni, qui arrive au deuxième rang, soit la Norvège, 119 029 $ par rapport à 63 909 $), présente en effet dans la plupart des autres indicateurs des résultats qui se comparent davantage à ceux de pays en voie de développement qu’à ceux des pays riches ou à IDH élevé. Il en est notamment de même du Koweit, des États arabes unis et de l’Arabie saoudite dont l’absence de données sur le coefficient de Gini a permis le retrait de l’échantillon observé. On peut penser que l’utilisation du PIB médian par habitant aurait évité ce genre de distorsion, mais cette donnée n’est pas fournie par le PNUD et n’est pas celle utilisée pour établir l’IDH.

Ces analyses sont aussi un peu réductrices, négligeant de très nombreux facteurs qui peuvent jouer un rôle important, comme la religion, la culture et les institutions. Il ne faut jamais oublier qu’une corrélation n’est pas une causalité… Bref, cet exercice m’a apparu très intéressant, surtout en montrant clairement les limites des conclusions qu’on peut tirer de ces corrélations!

Annexe 

L’influence démesurée d’un seul pays comme le Qatar présentant des caractéristiques différentes peut surprendre (moi, elle m’a surpris!). Les deux graphiques qui suivent illustrent éloquemment les effets de la présence d’un tel pays dans une série de données. Ils présentent les liens entre le PIB par habitant et les années de scolarité parmi les pays ayant un IDH élevé, le graphique du haut incluant le Qatar et celui du bas l’excluant.

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Dans le premier graphique, on peut voir que la présence d’un point loin en bas et à droite crée une tendance (ligne droite) à la baisse : on pourrait donc conclure qu’un niveau élevé du PIB par habitant est lié à un nombre d’années de scolarité inférieur. En enlevant les données du Qatar, on peut voir dans le graphique du bas que la courbe de tendance montre carrément l’inverse : en moyenne, les pays avec un PIB par habitant plus élevé sont associés à un plus grand nombre d’années de scolarité.

Voilà!

Rapport 2014 sur le développement humain

7 août 2014

IDHLe rapport de 2014 sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) associé à l’Organisation des Nations unies (ONU) a été publié le 24 juillet dernier dans l’indifférence générale des médias québécois. Ce rapport contient pourtant l’indicateur de bien-être différent du PIB le plus diffusé, l’indice de développement humain (IDH), en plus d’une analyse de la situation mondiale en la matière ainsi que de très nombreuses données qui permettent d’analyser la situation du bien-être dans presque tous les pays de la Terre.

Le rapport complet compte 258 pages, mais le PNUD diffuse aussi un résumé plus accessible d’une trentaine de pages que je vais présenter ici, ainsi qu’un communiqué de presse encore plus court. Dans un prochain billet, j’analyserai certaines des autres données publiées dans le site du PNUD.

Le rapport

Je trouve important de présenter ce rapport, car il va beaucoup plus loin que de simplement montrer le classement des pays selon l’IDH, indicateur plus complet que le PIB, qui, n’étant basé que sur trois variables (l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le niveau de vie), ne peut fournir qu’une indication bien partielle de la situation du développement humain, de l’aveu même de son concepteur, Amartya Sen, comme je l’expliquais en détail dans ce billet.

- Avant-propos

Si le rapport se réjouit que, dans l’ensemble, la situation du développement humain poursuit son progrès (quoique moins rapidement depuis la crise débutée en 2008), il souligne aussi que «des vies sont sacrifiées, et les moyens d’existence et le développement sont sapés par des crises et par des catastrophes naturelles ou causées par l’homme». Dans ce contexte, le rapport de 2014 s’attarde davantage que les années précédentes sur les questions de la vulnérabilité et de la résilience.

- vulnérabilité

Les premiers signes de vulnérabilité des personnes s’expriment par «la pauvreté et le dénuement extrêmes», par le manque de protection sociale, par la faim et par le travail précaire.

«Malgré des progrès récents dans la réduction de la pauvreté, plus de 2,2 milliards de personnes vivent en situation de pauvreté multidimensionnelle ou en sont très proches. Cela signifie que plus de 15 pour cent de la population mondiale reste vulnérable à la pauvreté multidimensionnelle. Dans le même temps, près de 80 pour cent de la population mondiale manque de protection sociale complète. Environ 12 pour cent (842 millions) souffrent de faim chronique, et près de la moitié des travailleurs (plus de 1,5 milliard) occupent un travail précaire ou informel.»

La vulnérabilité ne se manifeste pas seulement à un moment de la vie, mais est aussi fonction de ses capacités qui, elles, «sont bâties tout au long de la vie» :

«Tout d’abord, quelle que soit l’étape de la vie, les capacités vitales sont affectées par les investissements réalisés lors d’étapes précédentes. Elles le sont également par les interactions au sein de l’environnement immédiat, de la communauté et de la société. Ensuite, les chocs à court terme ont généralement des conséquences sur le long terme.»

Sans une alimentation de base, des soins de santé adéquats et une stimulation favorisant une croissance saine, bien des jeunes ne peuvent pas apprendre correctement à l’école et subiront toute leur vie ce départ raté. Le même phénomène survient lors des transitions de vie suivantes, soit à l’entrée sur le marché du travail où le chômage très élevé des jeunes aura immanquablement des effets à long terme, et chez les personnes âgées, dont à peine 20 % ont une pension de retraite, alors que la très grande majorité «dépend de son travail et des revenus de la famille». Encore là, la situation des personnes âgées est en très grande partie le résultat de ce qui s’est passé pendant les périodes précédentes.

De même, les sociétés qui ne disposent pas d’institutions fortes en matière de santé, d’éducation, de politique et de justice (pour n’en nommer que quelques-unes) sont plus vulnérables. On y trouve davantage d’inégalités et de pauvreté, et les personnes issues de milieux défavorisés sont pratiquement condamnées à demeurer en état de pauvreté toute leur vie. Et que dire des 1,5 milliard de personnes qui vivent dans des pays connaissant des conflits et des «45 millions de personnes qui ont ont été forcées de se déplacer suite à des conflits ou des persécutions» en 2012. Et je crains bien que ce nombre, déjà le plus élevé depuis 18 ans, soit en forte hausse depuis deux ans…

- résilience

Les politiques et institutions favorisant l’autonomie des personnes augmentent leurs capacités à réagir aux événements négatifs. Le rapport se poursuit en mentionnant les politiques les plus efficaces pour développer l’autonomie des personnes et, par le fait même, la résilience des sociétés :

  • l’universalité des services sociaux de base : on parle ici aussi bien des services de santé et d’éducation que de l’approvisionnement en eau et de la sécurité publique; cela permet aux êtres humains de disposer «des moyens pour vivre selon leurs aspirations» et de «mener une vie digne dissociée de la capacité de payer»; le rapport souligne que, contrairement à ce que bien des idéologues de droite prétendent, il est possible et même bénéfique d’offrir ces services dès les premières phases de développement d’un pays;
  • des réponses aux vulnérabilités du cycle de vie : intervenir aux moments clés des cycles de vie, soit lors de la petite enfance, à l’entrée à l’école, au passage de l’école au marché du travail et lors de la retraite;
  • le renforcement de la protection sociale : «l’assurance chômage, les programmes de retraite et la réglementation du marché du travail, peuvent offrir une couverture contre les risques et les difficultés tout au long de la vie des personnes, et surtout pendant les phases critiques»;
  • la promotion du plein emploi : en plus de ses avantages les plus évidents, le plein emploi permet de «consolider les progrès et [de] faciliter leur pérennité», facilite le financement et la prestation de services sociaux, évite les problèmes sociaux liés au chômage (criminalité, suicides, violence, consommation de drogues, etc.) et le déclin des compétences professionnelles, et favorise «la stabilité et la cohésion sociale».
  • la création d’institutions réactives et de sociétés solidaires: la réduction des inégalités de toutes sortes permet de «construire la cohésion sociale et de prévenir et surmonter les crises»; on parle ici aussi bien des inégalités de revenus que sociales (entre hommes et femmes, classes sociales, ethnies, religions, handicaps, etc.);
  • le renforcement des capacités pour se préparer aux crises et les surmonter : le rapport montre l’importance de se préparer aux catastrophes naturelles et présente des mesures pour atteindre cet objectif (systèmes d’alerte, interventions coordonnées, plans de reconstruction, etc.).

- consolidation des progrès et action collective

Un bon nombre de phénomènes qui augmentent la vulnérabilité des personnes sont de nature mondiale. Ainsi, les mesures pour y faire face et pour augmenter la résilience des personnes doivent reposer sur la coopération internationale. Ces phénomènes comprennent notamment la sécurité alimentaire, l’accès à l’énergie, la régulation financière et le changement climatique. Face au manque de coopération actuelle, il faut trouver des moyens pour améliorer la gouvernance mondiale, notamment en :

  • réglementant mieux le secteur financier pour assurer l’accès aux liquidités, réduire la volatilité des flux financiers et minimiser les risques de contagion;
  • révisant les règles qui régissent le commerce agricole;
  • s’entendant sur des réductions importantes des émissions de gaz à effet de serre;
  • améliorant les structures de coopération internationale.

Conclusion

«L’objectif souvent postulé d’une croissance et d’un développement plus inclusifs, plus durables et plus résilients à l’échelle mondiale exige une vision positive du domaine public mondial et une reconnaissance du fait que le «monde que nous voulons» dépend de la prestation réussie de biens publics naturels et réalisés par l’homme. Les marchés, malgré leur importance, ne sont pas en mesure de fournir des protections sociales et environnementales. Les États, de manière individuelle ou collective, doivent faire preuve d’une volonté affirmée et renouvelée de coopération, à travers l’harmonisation des politiques nationales ou l’action collective internationale. Les gouvernements doivent disposer d’un espace politique plus important pour apporter protection et emploi à leurs citoyens. La société civile peut générer une volonté politique, mais uniquement à condition que les citoyens reconnaissent la valeur de la collaboration transfrontalière et des biens publics pour l’individu.»

Et alors…

Il faut bien comprendre que ce billet est en fait le résumé d’un résumé… Il ne peut donc fournir qu’un aperçu du contenu de ce rapport. Mais, en prenant connaissance des sujets qu’il aborde, on peut voir à quel point il est dommage qu’il ne soit pas davantage diffusé, et surtout qu’il ne soit pas mis en application!

Quand la démocratie en perd son grec!

4 août 2014

démocracie_dupuis-déryLe sujet abordé dans Démocratie, histoire politique d’un mot de Francis Dupuis-Déri peut sembler à première vue bien mince pour lui consacrer 456 pages. Comment en effet l’analyse d’un seul mot peut-elle en exiger autant? En y allant à fond!

L’introduction

En fait, la plus grande partie ce livre décortique l’évolution de l’utilisation du mot «démocratie» et du concept qu’on lui prête à travers l’histoire de la guerre d’indépendance des États-Unis et de la révolution française et des années qui les ont suivies. Il aborde aussi plus brièvement dans sa conclusion leur évolution en Allemagne, au Canada et au Sénégal.

L’introduction du livre présente très bien son objet, et ce, dès sa première phrase :

«Le mot «démocratie», d’origine grecque, a conservé la même définition pendant plus de deux mille ans, de la Grèce antique jusqu’au milieu du XIXe siècle, à savoir un régime politique où le peuple se gouverne seul, sans autorité suprême qui puisse lui imposer sa volonté et le contraindre à l’obéissance.»

Non seulement cette définition était claire, mais les réactions des élites lui étaient conséquentes : pour elles, la démocratie était «une aberration ou une catastrophe politique, économique et morale, puisque le peuple serait par nature irrationnel» et ne pouvait mener qu’au chaos, à la violence et à «la tyrannie des pauvres».

On ne s’étonnera pas alors que les meneurs de la guerre d’indépendance des États-Unis et de la révolution française étaient tous ouvertement antidémocrates. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que «l’élite politique commence à s’en réclamer», mais en lui donnant un tout autre sens, celui d’un «régime libéral électoral, jusqu’alors nommé «république»», autre terme dont le sens a beaucoup varié avec le temps en fonction des intentions des gens qui l’ont utilisé.

L’auteur se demande alors comment on peut aujourd’hui considérer ceux qui pourfendaient le concept de démocratie comme les pères des démocraties modernes et comment le sens de ce mot a pu changer autant en si peu de temps. Simple, «les individus et les forces politiques choisissent des termes et les définissent en fonction de leur efficacité présumée dans un débat politique (…) pour consolider leur légitimité aux yeux du peuple et accroître leur capacité de mobilisation, donc de pouvoir». Et, il s’adonne que le mot «démocratie» fait bien ce travail…

Il n’est bien sûr pas facile d’écrire un livre sur l’évolution du sens d’un mot comme «démocratie» sans préciser le sens qu’on lui donne dans chacun des contextes où il est utilisé. L’antonyme, «antidémocratique», pose aussi problème, car il peut aussi bien qualifier un pourfendeur de la démocratie directe (sens du concept de «démocratie» à l’origine) qu’un adversaire de ce qu’on appelle maintenant des régimes démocratiques (en fait, des aristocraties électives). Pour éviter la confusion, l’auteur a choisi d’utiliser l’expression «agoraphobie politique» pour traduire la peur (ou la haine) de la démocratie directe, terme qui «désigne la peur de l’agora, le nom de la place publique dans les cités grecques où les citoyens s’assemblaient pour délibérer».

L’auteur présente ensuite quatre fondements de l’agoraphobie politique (ou de la peur de la démocratie directe) :

  1. le peuple est déraisonnable, mu par ses passions et ne peut gouverner pour le bien commun;
  2. des démagogues prendrait inévitablement le contrôle des assemblées;
  3. l’agora serait un lieu de confrontation où la majorité imposerait sa tyrannie, donc où les pauvres (majoritaires) opprimeraient les riches (minoritaires);
  4. la démocratie directe peut fonctionner avec de petits groupes, comme dans les cités antiques, mais pas dans nos nations dont la population est trop nombreuse et très dispersée.

À l’inverse, les agoraphiles politiques (ceux qui appuient la démocratie directe) attribuent les mêmes tares à tout élite gouvernante :

  1. l’élite gouvernante est irrationnelle, car poussée par sa passion pour le pouvoir et la gloire;
  2. elle est démagogique;
  3. sa seule existence divise la communauté entre gouvernants et gouvernés.

Et il conclut ainsi son introduction :

«Aujourd’hui, l’agoraphobie originelle et fondatrice des démocraties modernes est camouflée par le mot «démocratie», qui en est venu à désigner le régime électoral libéral et à donner l’apparence que le peuple y détient le pouvoir souverain.»

Les chapitres suivants

Comme mentionné auparavant, le reste du livre analyse l’évolution de l’utilisation du mot «démocratie» en France et aux États-Unis. Je n’en dirai pas grand chose sinon que ces chapitres m’ont grandement intéressé et sont appuyés par une quantité impressionnante de sources et de citations, tellement que cela devient parfois répétitif, même si l’accumulation de sources rend plus solides ses conclusions. On peut en retenir de nombreuses leçons dont celles-ci :

  • en Grande-Bretagne comme en France, ou dans toute monarchie, «que le parlementarisme n’a rien à voir avec la démocratie ou la nation souveraine, et qu’il s’agit plutôt d’un rapport de force entre les élites, soit la couronne et le Parlement»;
  • les premiers parlements n’avaient rien à voir non plus avec un désir de démocratiser le pouvoir, mais «ont été fondés par les rois au Moyen Âge, dans l’espoir premier d’aider à lever les impôts»;
  • «En fait, historiens et philosophes ont associé pendant plus de deux mille ans les élections à l’aristocratie, et non à la démocratie»; quand on voit ce que font nos représentants après avoir été élus, force est de donner raison à l’auteur. Un programme politique est de plus en plus un plan de marketing utilisé pour se faire élire, les décisions prises une fois au pouvoir n’ayant trop souvent rien à voir avec ce programme. Les affirmations de trop de nos faiseurs d’opinion qu’on doit se plier aux décisions des élus et se contenter de voter aux quatre ans vont aussi dans ce sens. Notre aristocratie élue est selon eux alors légitimée de prendre toute décision, qu’elle corresponde ou pas avec son programme, et le peuple doit s’incliner (sauf eux, qui ne se gênent pas pour commenter, appuyer ou dénoncer ces décisions!). Une chance qu’il y a encore la rue (même si elle est de plus en plus réprimée…).

L’auteur termine ces chapitres en soulignant le caractère foncièrement contradictoire de nombreuses utilisation du mot «démocratie». On peut en effet entendre ou lire un grand nombre d’expressions souvent douteuses, notamment :

  • monarchie démocratique (comme ici…);
  • aristocratie démocratique;
  • démocrates socialistes;
  • démocrates bourgeois;
  • démocrates révolutionnaires;
  • démocrates socialistes;
  • démocrates néo-chrétiens (dieu serait rendu démocrate…).

Il nous rappelle plus loin la manie des états totalitaires du bloc de l’Est de glisser le mot «démocratique» même dans le nom de leur pays (comme la République démocratique d’Allemagne», RDA) et que l’ex-dictateur Augusto Pinochet a déjà présenté l’armée chilienne comme la «sauveuse de la démocratie»…

Conclusion

Je ne mentionnerai de la conclusion de l’auteur que les quatre étapes qui peuvent résumer l’évolution sémantique du mot «démocratie» en France et aux États-Unis :

  1. le dénigrement : c’est la dénonciation de la démocratie, symbole de l’irrationalité, du chaos et de la tyrannie des pauvres;
  2. l’affirmation : certains acteurs et commentateurs politiques se revendiqueront graduellement de la démocratie pour indiquer clairement leur opposition au gouvernement et son manque d’intérêt pour la population; dans ce sens, le démocrate est celui qui s’oppose au gouvernement et aux riches;
  3. le détournement : en constatant l’attrait de ce mot, les politiciens et commentateurs de centre et de droite vont aussi graduellement s’associer à la démocratie qui en perdra complètement son sens original; pour eux, le démocrate est celui qui parle au nom du peuple;
  4. la généralisation : finalement, le mot en vient à ne plus rien dire, sinon que la démocratie représente le bien.

À la fin de ces quatre étapes, les démocrates du sens original du terme doivent donc utiliser d’autres termes pour montrer leur spécificité, ce qui est notamment le cas des anarchistes et autres libertaires. Et nos mêmes politiciens et commentateurs n’ont pas tardé à repartir le cycle en associant l’anarchie à l’irrationalité, à la violence et au chaos… Si ce nouveau cycle se met aussi en branle, parlerons-nous dans quelques décennies du Canada comme d’une monarchie anarchiste?

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Malgré l’apparente minceur du sujet, chaque page de ce livre érudit se justifie. On n’apprend qu’à la fin du livre (en fait, après même la fin, dans les remerciements) que ce livre est en fait une réécriture de la thèse de doctorat de Francis Dupuis-Déry. Cela explique la profusion de sources! Par contre, je n’ai jamais senti à sa lecture la lourdeur de la plupart des thèses de doctorat que j’ai lues une fois transformées en livres. Bon, je n’en ai pas lues tant que ça, mais il demeure que ce livre se lit très bien.

Bref, oui ce livre mérite d’être lu tant pour sa démonstration impeccable que pour les liens qu’il permet de faire avec des événements historiques au moins minimalement connus. Il sait bien remettre en place les versions plus romantiques de la guerre d’indépendance des États-Unis et de la révolution française. On voit que au-delà des supposés nobles sentiments des «pères fondateurs» des États-Unis et des acteurs de la révolution française, il y avait aussi et surtout des luttes de pouvoir…

L’austérité et l’emploi

2 août 2014

Emploi_07-2014Depuis le dépôt du budget du dernier gouvernement provincial, la guerre sémantique est repartie : applique-t-il des politiques d’austérité ou de rigueur, à moins qu’on convienne qu’il recoure à la saignée! De son côté, le gouvernement fédéral en fait tout autant sans trop s’attirer de reproches… Je me suis dit que ce serait bien dans ce contexte de faire le point sur la situation de l’emploi au Québec, mais aussi au Canada, ce que je fais moins souvent…

Évolution de l’emploi au Québec et au Canada

Comme j’ai l’habitude de le faire, je vais comparer l’évolution de l’emploi selon deux sources de données, celles de l’Enquête sur la population active (EPA), enquête qui comporte une marge d’erreur importante, et celles de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), beaucoup plus fiables, car issues d’un recensement de toutes les entreprises, mais disponibles avec près de deux mois de retard sur les premières (ce qui les rend peu intéressantes pour les médias). Mais, comme elles ont justement été mises à jour cette semaine, ce qui n’a été rapporté par aucun média à ma connaissance. l’écart n’est actuellement que d’un seul mois entre les deux séries de données.

Comme l’EERH ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes (et de quelques autres secteurs de moindre importance), et que, en conséquence, les niveaux d’emplois de l’EERH et de l’EPA sont différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

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Je vais passer vite sur ce graphique, car je reviendrai sur ces données plus loin. Notons seulement que l’emploi selon l’EERH (ligne rouge) montrait une plus forte croissance que celle de l’EPA (ligne bleue) en 2012 (la ligne rouge a passé l’année au-dessus de la ligne bleue), que ce fut l’inverse en 2013 et au début de 2014, avec la ligne bleue au dessus de la rouge et que ces deux lignes semblent enfin s’être rejointes depuis mars cette année. Cela veut dire que le niveau de l’emploi montré par l’EPA est probablement au centre de sa marge d’erreur. Et, dans les deux cas, l’emploi n’a augmenté que de 2,0 % depuis septembre 2010 (presque quatre ans).

J’ai cette fois-ci fait le même exercice avec les données de l’EERH et de l’EPA mais pour l’ensemble du Canada. Sans surprise, les données des deux lignes se suivent beaucoup mieux, ce qui est normal, car la marge d’erreur des données d’emploi de l’EPA pour le Canada est moins du double de celle de ces données pour le Québec pour des données plus de quatre fois plus élevées. Donc, cette marge d’erreur est proportionnellement un peu plus de deux fois moins importante. On remarquera que la croissance de l’emploi fut en moyenne plus de deux fois supérieure (entre 4,4 % et 4,9 % par rapport à 2,0 %) pour l’ensemble du Canada que pour le Québec. Mais, cela ne dit pas tout…

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Que ce soit pour le Québec ou pour le Canada, ces deux graphiques montrent que le taux de croissance semble moins élevé depuis environ un an qu’au cours des trois années précédentes. Par contre, si un graphique permet de visualiser des tendances, il n’y a rien comme les données précises pour en évaluer l’ampleur. J’ai donc préparé un tableau qui explique mieux le ralentissement de la croissance de l’emploi.

Emploi_07-2014-3Ce tableau montre la croissance de la population et de l’emploi, tant selon les données de l’EPA que selon celles de l’EERH, entre les six premiers mois de 2011 (cinq pour l’EERH) et les mois correspondants de 2012 (colonne 2012) et les mêmes différences entre ces mêmes mois pour les deux années suivantes. J’ai cru bon de ne pas seulement indiquer la croissance de l’emploi, mais aussi celle de la population adulte (15 ans et plus), car c’est sur cette population qu’est établi l’emploi. Il est bien normal qu’un territoire où la population adulte augmente plus vite connaisse une plus forte croissance de l’emploi…

- Québec : Les croissances qu’on peut voir pour 2012 et 2013 illustrent ce que je disais plus tôt, soit que les données de l’EPA ne montrent pas de croissance (ou presque, seulement 0,09 %) entre les six premiers mois de 2011 et ceux de 2012, tandis qu’elles en présentent une assez appréciable en 2013 (1,45 %). Celles de l’EERH révèlent plutôt l’inverse, soit une croissance notable en 2012 et faible en 2013. Au bout du compte, si on regarde les croissances totales de ces deux années, que ce soit celles de l’EPA ou de l’EERH, on verra qu’elles sont légèrement inférieures à celles de l’augmentation de la population adulte. Ce n’est pas un bon signe… Ce mauvais signe devient une lumière rouge quand on constate que les données de l’EPA et de l’EERH montrent toutes deux une absence de croissance entre les données des premiers mois de 2013 et ceux de 2014, tandis que la population, elle, continue d’augmenter.

- Canada : Les données pour le Canada nous indiquent que, si la croissance de l’emploi a même surpassé un peu la croissance de la population adulte en 2012 et 2013, elle tire de l’arrière de façon nette en 2014.

- Alberta : On voit que cette province a réussi à maintenir un bon taux de croissance ces trois années, taux globalement supérieur à celui de l’augmentation de la population en 2012 et 2013, mais à peine égal à celui de l’augmentation de sa population en 2014… Si même l’Alberta montre des signes de faiblesse, c’est que ça ne va pas bien!

- Canada moins Alberta : si on enlève l’Alberta, on voit que la croissance de l’emploi pour le reste du Canada a à peine suivi la croissance de la population en 2012 et 2013, et qu’elle lui est loin en 2014. En fait, la différence négative entre la croissance de l’emploi et celle de la population adulte en 2014 est, dans ce territoire presque aussi grande qu’au Québec. Bref, la situation se maintient en Alberta, mais se dégrade dans tout le reste du Canada, pas seulement au Québec.

Je pourrais présenter bien d’autres indicateurs qui confirment la stagnation actuelle de l’emploi (et même son recul par rapport à l’augmentation de la population adulte). Par exemple, l’importance du chômage de longue durée a à peine diminué depuis la fin de la dernière récession et le pourcentage des personnes en emploi qui travaillent à temps partiel de façon involontaire n’a, lui, pas du tout diminué après avoir fortement augmenté durant cette récession. De même, on a appris cette semaine que l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (OCRHA) s’inquiète du fait que les perspectives d’embauches se sont dégradées, surtout du côté des secteurs publics et parapublics (voir le rapport complet). Mais, inutile d’en rajouter, je crois qu’il est clair que l’emploi stagne et que ça regarde mal pour les mois qui s’en viennent…

Deux études…

L’Institut C.D. Howe a publié deux études un peu étonnantes en deux semaines. Un peu, mais pas trop… La première est intitulée User Discretion Advised: Fiscal Consolidation and the Recovery (Conseils pour choisir entre la consolidation fiscale et la reprise) et la deuxième What Now? Addressing the Burden of Canada’s Slow-Growth Recovery (Que faire maintenant? Il faut se pencher sur le fardeau de la reprise à faible croissance).

Ces deux études font le même constat que moi (et que l’OCRHA) : le marché du travail stagne et le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) demeure bien loin de ses niveaux d’avant la récession. Et rien ne laisse présager d’amélioration, surtout pas le vieillissement de la population. On peut expliquer cette situation en regardant la situation des quatre composants du PIB selon les dépenses :

  • dépenses des consommateurs : ce composant est le plus important du PIB (de 60 à 65 %, selon les années); non seulement la stagnation du marché du travail restreint les revenus de la population, mais le fort niveau de leur endettement les porte plutôt à limiter leur consommation;
  • investissements : face à une faible croissance de la consommation, les entreprises ne sont pas portées à investir; une lueur se dessine toutefois du côté des exportations;
  • dépenses gouvernementales : les gouvernements, à tous les niveaux, réduisent la croissance de leurs dépenses à la recherche de l’équilibre budgétaire; cela ne pourra que restreindre la croissance du PIB et de l’emploi;
  • solde du commerce international : même au niveau canadien, il est rendu négatif, reposant de plus en plus sur les exportations de pétrole et d’autres matières premières; la récente baisse du dollar canadien et la reprise aux États-Unis, quoique toujours fragile, demeurent les seuls éléments positifs et les seuls espoirs de reprise un tant soit peu vigoureuse; mais ce facteur ne pourra pas contrebalancer la faiblesse des trois autres.

Face à ce constat, les deux auteurs soulignent qu’il ne faut pas s’attendre à de l’aide du côté de la politique monétaire, car les taux d’intérêts dont déjà près de zéro et on s’inquiète de plus en plus (avec raison!) de la bulle qui gonfle sans cesse du côté du prix des maisons, bulle stimulée justement par les bas taux d’intérêt. Que reste-t-il? La politique fiscale! Les deux auteurs, quoique différemment, conseillent au gouvernement de reculer de quelques années l’atteinte du déficit zéro, pour stimuler un peu la demande et contribuer ainsi à créer de l’emploi et à faire baisser le taux de chômage. Par exemple, le premier ne demande que de maintenir un déficit représentant 0,5 % du PIB (pourcentage représentant tout de même de 9 à 10 milliards $), déficit qui, avec une croissance même faible, permettrait tout de même de faire diminuer le ratio de la dette par rapport au PIB presque aussi rapidement que le plan du gouvernement. Mais, notre gouvernement idéologue a tôt fait de rejeter cette recommandation pourtant bien minimale…

Et alors…

Malgré toutes les preuves accumulées au cours des dernières années sur les conséquences désastreuses des politiques d’austérité, les dirigeants de nos deux principaux paliers de gouvernement ne veulent rien entendre : hors de l’équilibre budgétaire, point de salut! Il faut bien comprendre que tous ne souffrent pas également des conséquences de telles décisions.

Les premières victimes sont les chômeurs, dont le pourcentage qui a droit à des prestations d’assurance-emploi diminue d’année en année, les jeunes qui ont plus de difficulté à trouver un emploi (entre autres parce que les employeurs préfèrent embaucher et exploiter des travailleurs étrangers temporaires…) et les femmes qui subissent à la fois davantage les baisses d’emploi dans le secteur public (où elles sont majoritaires) et la détérioration des services publics, comme l’a bien montré l’IRIS dans ce billet.

Soyons clair, j’aurais plein de reproches à faire aux deux études que j’ai citées dans ce billet. Je voulais simplement montrer que nos gouvernements rejettent même les recommandations les plus minimales d’économistes pourtant bien sérieux… Alors, pour les faire dévier de leur direction idéologique prônant l’austérité, il va falloir faire plus que juste demander!

La productivité et ses illusions

31 juillet 2014

productivitéAprès l’avoir mis de côté pendant au moins deux ans, j’ai fini par lire le document Confessions of a Serial Productivity Researcher (confessions d’un chercheur en série sur la productivité) de Don Drummond, ancien économiste en chef de la Banque TD (Toronto-Dominion) et co-président de l’Institut CD Howe (entre autres). Un monsieur sérieux, s’il y en a…

Comme j’ai déjà expliqué en détail ce qu’est la productivité et ce que j’en pense dans un précédent billet, je n’en fournirai ici qu’un résumé : c’est bien compliqué, tout le monde court après elle, mais personne ne semble savoir trop trop ce que c’est, ni (en conséquence?) comment la faire augmenter, même pas notre monsieur sérieux qui s’en confesse dans ce document…

Le chercheur de productivité

Ce texte est en fait une version écrite d’une présentation que l’auteur a faite au cours de l’assemblée annuelle de l’Association canadienne d’économique (mauvaise traduction de Canadian Economics Association…) en juin 2011.

Il y soulève dès le début la confusion qui règne dans le public sur la productivité : on pense souvent qu’une plus grande productivité est atteinte en travaillant plus fort pour une paye plus basse, alors que c’est à peu près le contraire (produire pour une valeur monétaire plus élevée en le même nombre d’heures de travail ou produire la même valeur monétaire en moins d’heures)! On confond selon l’auteur (et je suis d’accord, ayant déjà soulevé ce point) joyeusement ce concept avec ceux de la compétitivité ou de l’innovation. Face au constat que la productivité croît beaucoup moins vite au Canada qu’aux États-Unis, l’auteur, un expert du secteur privé, donc omniscient (il se moque en effet de lui-même dans ce texte, sans aller jusque-là, quand même!), se sentait imbu de la mission d’expliquer au gouvernement comment faire augmenter la productivité. Selon lui, la productivité de l’économie canadienne n’augmentait pas suffisamment en raison de l’inadéquation des politiques publiques canadiennes.

Il est alors parti de la prémisse que ces politiques étaient inefficaces :

  • mauvais contrôle de l’inflation;
  • dette publique trop élevée et en hausse;
  • trop de restrictions aux commerces interprovincial et international;
  • taxe de vente trop complexe;
  • taux d’imposition sur le capital trop élevé;
  • etc.

En fait, tout le catalogue des théories néolibérales y passe… et le gouvernement met en application ces recommandations :

  • signature d’ententes de libre-échange;
  • cibles très basses et fixes d’inflation;
  • adoption de la Taxe sur les produits et services (TPS);
  • baisse de la dette dans les années 1990;
  • réduction des barrières au commerce interprovincial;
  • baisse de moitié du taux d’imposition des entreprises;
  • élimination des taxes sur le capital des entreprises;
  • etc.

Résultat : le taux de croissance de la productivité a encore diminué…

Cela ne l’a pas empêché de signer par la suite un manifeste avec d’autres économistes sérieux (orthodoxes ou néolibéraux, c’est la même chose) visant à faire augmenter la productivité en demandant au gouvernement d’aller encore plus loin dans ces solutions miracles qui ne marchent pas, mais devraient marcher selon leur théorie : encore moins d’inflation et d’impôt aux entreprises, moins de barrières au commerce, assurance-emploi moins avantageuse (tiens, tiens…) et le reste, on a compris la recette! Et, en moins de quatre ans, le gouvernement avait appliqué 70 % de leurs recommandations. Résultat? Une autre baisse de la croissance de la productivité! Et là, le monsieur sérieux se pose enfin des questions sur la pertinence de ses recettes… mais pas trop! «[traduction très libre] Cela ne veut pas dire que le 30 % non réalisé ne devrait pas l’être. Cela veut simplement dire qu’on doit examiner d’autres solutions». Là, je me suis dit que s’il se confessait, il n’avait aucune intention de se repentir!

Il se demande entre autres pourquoi les entreprises n’ont pas profité de la hausse de la valeur du dollar canadien à partir de 2003 pour investir en machinerie et équipements. En effet, la théorie prétend que la machinerie devient alors proportionnellement moins chère que la main-d’œuvre (surtout si la machinerie est importée) et que ce genre d’investissement est alors fortement stimulé. Sauf que cette théorie oublie que la demande intérieure et extérieure de cette production diminue car elle devient plus chère pour les consommateurs des pays étrangers et que celle des concurrents étrangers devient moins chère au pays. Elle oublie aussi que ce n’est pas toujours possible de se procurer une machinerie plus productive que celle qu’elle utilise déjà. La faiblesse de la croissance de ce type d’investissements après la baisse de la valeur du dollar canadien semble donner raison à mon raisonnement…

Il se demande ensuite si la faiblesse de la croissance de la productivité ne serait pas due à la structure des entreprises au Canada par rapport à celle des États-Unis, car les entreprises sont plus petites au Canada et que les petites entreprises investissent en général moins que les grosses. Notre sérieux chercheur n’a vraiment pas de chance… Par un heureux hasard, j’ai mis la main sur une autre étude de gens aussi sérieux que lui, membres du cabinet de services professionnels Deloitte, où on peut lire à la page numérotée 2 :

«Si le Canada avait la même part d’emploi par taille d’entreprise que les États-Unis, l’écart de productivité de 13 $ par heure (2010) entre le Canada et les États-Unis diminuerait d’à peine 2 %. C’est que le Canada accuse un retard important par rapport aux États-Unis, quelle que soit la taille de l’entreprise.»

Oups, son hypothèse tombe à l’eau, comme l’effet de ses recommandations! Il aurait pu aussi se demander si la différence de la structure industrielle ne pourrait pas jouer un rôle (étrangement, il ne l’a pas fait). En fait, il n’aurait pas eu plus de chance car l’étude de Deloitte évalue (à la page numérotée 3) que la différence de la structure industrielle n’explique que 5,8 % de l’écart entre les productivités des entreprises des États-Unis et du Canada, quand même près de trois fois plus l’hypothèse précédente de M. Drummond!

En fait, une des plus grosses différences qu’a trouvée l’étude de Deloitte est que le secteur financier est plus «productif» que celui du Canada! Cela veut dire que ce secteur produit plus de PIB par heure travaillée. Quand on sait ce qu’apporte au bien-être de la population cette section du PIB, soit, pas grand chose, et que cette plus grande productivité est à la base de la crise commencée en 2008, on peut se féliciter d’être moins productif!

Notre chercheur en arrive à la conclusion qu’il a plus de questions que de réponses. Encore aurait-il fallu qu’il se pose les bonnes!

Et alors…

En fait, je n’ai pas plus de réponses que notre monsieur sérieux. La productivité étant une mesure basée sur le PIB, elle a les mêmes défauts que lui. Elle ne mesure que ce que le PIB mesure, soit des échanges marchands, pas le bien-être de la population. L’exemple de l’importance du secteur financier pour la productivité des États-Unis le montre bien. C’est ce secteur décroché de la production réelle qui explique le plus la différence de productivité entre les États-Unis et le Canada.

J’ai aussi entendu durant une présentation que ce même secteur financier expliquerait la moitié de la différence de la productivité entre le Québec et l’Ontario! Cela ne m’a pas surpris, car j’ai lu un billet de Paul Krugman (un économiste moins sérieux que M. Drummond, mais plus fiable!) il y a cinq ans qui observait exactement la même chose, mais pour d’autres territoires : la moitié de la différence entre la croissance de la productivité en Europe et aux États-Unis est due aux services financiers et commerciaux. Comme il a écrit ce billet au cœur de la crise, on peut comprendre que cet exploit ne l’ait pas impressionné! «[traduction] Et compte tenu des événements récents, sommes-nous certain que la croissance du secteur financier a fait quoi que ce soit de réellement productif? (…) Quel part de l’apparent miracle de la productivité des États-Unis, un miracle n’est pas partagée par l’Europe, était en fait une illusion statistique créée par le gonflement de notre industrie de la finance?»

À ce compte-là, on n’a vraiment pas besoin d’une hausse de productivité de ce genre!

Le cimetière des humanités

28 juillet 2014

cimetièrePour une fois, je ne me suis pas assez bien informé avant de décider de lire un livre. J’avais compris que Le cimetière des humanités de Pierre-Luc Brisson, un court livre d’à peine plus de 100 pages, portait sur le virage utilitaire de notre système d’éducation vers l’enseignement de matières uniquement liées aux besoins du marché du travail.

Je ne me suis pas totalement trompé, comme l’illustrent les deux citations qui suivent, la première tirée de la préface de Georges Leroux, la deuxième de l’introduction de l’auteur.

«[Nous sommes en train de passer] d’une société centrée sur l’humanisme vertueux, héritée de l’Antiquité, à travers le prisme de la Renaissance, à une société de savoirs et de l’expertise mise en place par la modernité.»

«la sujétion aux impératifs économiques a petit à petit mené l’école, jadis lieu d’élévation de l’esprit des futurs citoyens, à se transformer en centre de formation professionnelle de main-d’œuvre «qualifiée».»

Par contre, ce livre porte en fait essentiellement sur une seule des matières considérées comme des humanités (qui comprennent, entre autres, selon l’auteur, l’histoire, l’histoire de l’art, la littérature, la philosophie, la théologie, la science politique et la sociologie), soit les humanités classiques, «à savoir la somme des savoirs et des œuvres produites par l’Antiquité gréco-romaine» et n’aborde presque pas le processus qui a mené au virage de notre système d’éducation qui a fait en sorte de donner toujours moins de place aux humanités et plus aux matières utilitaires, si ce n’est qu’il mentionne l’abandon du cours classique. C’est pourtant ce que je m’attendais à y trouver. Mea culpa, je n’ai pas assez cherché à m’informer sur le contenu de cet essai avant de le louer!

Un peu élitiste

Même si l’auteur s’en défend, j’ai trouvé son attitude face à l’éducation un peu trop élitiste à mon goût, notamment en vantant la formation classique des années 1960, sans vraiment tenir compte (même s’il le mentionne) que seule une faible minorité des jeunes y avait accès. Il déplore, comme bien des nostalgiques, la faible qualité des diplômes d’études secondaires actuels (sans fournir le moindre élément pour appuyer son affirmation, mais ajoutant faussement qu’il n’y a plus de redoublement) et la «maigreur des contenus enseignés» sans plus de démonstration. C’est évident, tout le monde le dit. Pourtant, comme je l’ai mentionné dans ce billet, les données de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) montrent que les jeunes obtiennent de meilleurs résultats que les adultes plus âgés en littératie et en numératie. Et je ne parle pas du fait que nos jeunes se classent dans le peloton de tête depuis des années aux tests du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA).

En plus, il utilise parfois les peu nombreuses données qu’il cite de façon bien partielle et partiale. Par exemple, pour appuyer sa volonté d’augmenter l’enseignement des humanités au secondaire (ce qui est tout à fait légitime, quoiqu’il faudrait dire quelles matières il voudrait voir moins enseignées pour atteindre cet objectif), il mentionne que «près de 50,4 % des Québécois ne possèdent aucun diplôme ou seulement un diplôme d’études secondaires ou un diplôme d’études professionnelles». Or, non seulement il ne mentionne pas la source de ce chiffre pourtant bien précis (je ne connais personnellement aucune source spécifique au diplôme d’études professionnelles, car Statistique Canada inclut cette formation à l’enseignement postsecondaire), mais il ne dit mot de la forte amélioration des Québécois à cet égard (le taux de diplômés du postsecondaire est passé de 31,9 % en 1990 à 56,5 % en 2013, selon le tableau cansim 282-0004 de Statistique Canada), ni du fait que ce taux en 2013 est le plus élevé de toutes les provinces canadiennes, ni bien sûr que ce taux atteint 75,1 % chez les Québécois âgés de 25 à 44 ans alors qu’il est de seulement 38,1 % (la moitié) chez ceux âgés de 65 ans et plus. On voit que la moyenne utilisée par l’auteur (d’une donnée dont on ignore la source) noircit la situation vécue par les jeunes. C’est pourtant des jeunes qu’il parle, alors pourquoi utiliser la moyenne, quand la donnée pertinente montre que deux fois moins de jeunes (25 %) n’ont qu’un diplôme d’études secondaires que la moyenne qu’il utilise (50 %)?

Autres chapitres

Les chapitres suivants sont essentiellement consacrés à présenter quelques œuvres marquantes de l’Antiquité gréco-romaine, notamment l’Illiade d’Homère (surtout le passage de la guerre de Troie), l’histoire d’Œdipe et Antigone de Sophocle. Même si je partage l’intérêt de l’auteur pour ces œuvres, je ne les analyse pas tout à fait comme lui. Par exemple, il vante les sentiments qui unissent les deux pères rois (Priam et Achille) au cours de la guerre de Troie (alors que Achille remet le corps d’Hector à son père Priam, pour que celui-ci puisse faire son deuil), sans critiquer le fait que l’Illiade n’accorde ces sentiments qu’aux rois, pas aux pères (s’ils ne sont pas morts à la suite d’autres guerres…) des milliers de soldats qui ont péri en raison des caprices de ces puissants et dont les dépouilles ne seront sûrement pas ramenés dans leur famille.

Ailleurs, il vante le fait qu’Alexandre le Grand a permis la diffusion de la culture grecque en Afghanistan, sans réaliser qu’il s’agit d’un exemple classique d’impérialisme culturel et sans s’apitoyer sur la sauvagerie qui a accompagnée les conquêtes de son héros (comme toutes les guerres).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ma critique est sévère, mais je ne nie nullement l’intérêt de ce livre. Il faut tenir compte que ce livre ne correspond absolument pas à ce à quoi je m’attendais, déception qui n’a pu que teinter mon appréciation. Mais, même si je n’avais pas été au départ déçu du sujet du livre, il est certain que la différence des visions que nous avons des œuvres présentées et son élitisme face au système scolaire m’auraient tout de même indisposé. Cela dit, si vous partagez les valeurs de l’auteur, il n’y a aucun doute que ce livre est à lire. J’ai d’ailleurs lu en préparant ce billet une critique très élogieuse de ce livre. Par contre, si vous ne partagez pas ces valeurs, comme moi, passez votre tour!

La rémunération des médecins

26 juillet 2014

salaire_médecinUn article du Devoir nous informait il y a peu que «Entre 2008-2009 et 2012-2013, la rémunération moyenne brute des omnipraticiens a crû de 28 %, contre 22 % pour les spécialistes», atteignant respectivement 264 673 $ et 384 129 $. Cet article contenait aussi des graphiques pertinent (allez voir…) mais aussi des liens vers les documents qu’ils ont utilisés, soit ceux produits dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement par la Commission de la santé et des service sociaux de 2010-2011 et de 2014-2015.

J’ai utilisé ces documents (page 118 du premier et 126 du deuxième), les échelles salariales des membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) couvrant les périodes de 2007 à 2009 et de 2011 à 2015, et des préposés aux bénéficiaires sur le site du Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux (CPNSSS), et des données sur l’Indice des prix à la consommation (tableau cansim 326-0020) pour construire le tableau qui suit.

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Des hausses faramineuses

Notons un petit «détail» que l’article du Devoir ne mentionne pas… Les revenus des médecins spécialistes sur ce tableau ne s’appliquent qu’aux médecins spécialistes qui ont gagné en 2008-2009 au moins «9406 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 84 424 $». Ces sommes pour 2012-2013 s’élèvent à 11 515 $ par trimestre et à 106 367 $ pour l’année. D’ailleurs, le nombre total de médecins spécialistes retenus n’atteint même pas 8 000 en 2012-2013 (7856) et à peine plus de 7000 en 2008-2009 (7115), alors que le nombre de médecins spécialistes membres du Collège des médecins atteignait en fait près de 13 300 en 2012-2013 (voir pages 10 et 11 du rapport annuel de cette année-là)! Le document ne précise malheureusement pas le nombre d’omnipraticiens considérés, mais précise que le revenu moyen ne s’applique qu’à ceux qui, en 2012-2012, avaient gagné «un revenu minimal de 9 103 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 81 721 $». Comme il manque environ 40 % des médecins spécialistes (ceux qui ont gagné le moins), il manque probablement une proportion semblable d’omnipraticiens. Il y en aurait donc environ 6 000 sur les quelque 10 100 indiqués par le Collège des médecins. Je veux bien croire qu’une certaine proportion des membres du Collège sont retraités (environ 2 150), sans emploi, en congé maternité ou maladie, ou encore occupent des postes de gestionnaire ou de ministre, mais la différence est quand même énorme! Bref, ces données permettent de voir l’évolution de leurs revenus, mais les niveaux moyens de revenus qu’on y montre sont forcément plus élevés que dans la réalité.

Par ailleurs, lorsque le Devoir a fait paraître son article, certains commentateurs ont dit que les sommes mentionnées n’étaient pas soustraites des frais de bureau de nos médecins : mon tableau les soustrait. Cela fait en sorte que, au lieu que les revenus des omnipraticiens et des médecins spécialistes aient augmenté de respectivement 28,4 % et 22,1 % entre 2008-2009 et 2012-2013, ils ont en fait augmenté de 30,0 % et 22,1 %! Leurs revenus moyens diminuent toutefois vraiment, passant de 264 673 $ à 219 200 $ chez les omnipraticiens, et de 384 129 $ à 356 038 $ chez les spécialistes. Et cela ne tient pas compte des baisses d’impôts dont ils peuvent maintenant bénéficier en exerçant en société. Je le rappelle, on estime à environ 150 millions $ la perte de revenus de nos gouvernements dû à cet avantage utilisé par 44 % des médecins.

Mais, le plus marquant dans ce tableau est de constater que le salaire des infirmières a, lui, à peine augmenté de 4,7 %, six fois moins que le revenu des omnipraticiens et même moins que l’inflation (7,2 %). Les infirmières auxiliaires et les préposés aux bénéficiaires s’en tirent mieux avec des augmentations d’un peu moins de 9 %, très légèrement supérieures à l’inflation, mais toujours plus de trois fois moins élevées que celles des omnipraticiens. Si les membres de ces deux professions ont connu une augmentation supérieure à celle des infirmières, c’est uniquement parce qu’ils ont eu des ajustements salariaux en 2010-2011 dans le cadre de la Loi sur l’équité en matière d’emploi, car, sans cela, leur hausse salariale aurait été la même que celle des infirmières, soit inférieure à l’inflation.

Le tableau nous permet aussi de voir les différences de pratique entre les médecins spécialistes. En effet, certains travaillent essentiellement dans le réseau de la santé et n’ont pas de frais de bureau (gériatrie, radio-oncologie, médecine nucléaire et génétique), d’autres en ont très peu (pneumologie, médecine interne, psychiatrie, néphrologie, santé communautaire, médecine d’urgence, anesthésiologie, neurochirurgie, chirurgie cardio-vasculaire et thoracique, anatomo-pathologie, microbiologie biochimie et hématologie/oncologie), puis, finalement d’autres semblent travailler bien plus souvent en clinique privée (allergie, dermatologie, physiatrie, obstétrique et gynécologie, ophtalmologie, radiologie et omnipraticiens). Notons que ces données excluent les médecins qui se sont retirés de l’assurance-maladie, qui, bien sûr, pratiquent uniquement en cabinet privé.

Comment alors expliquer les grandes différences de revenus parmi les médecins spécialistes, revenus nets qui vont du simple au triple, passant de 206 519 $ en santé communautaire (moins que chez les médecins omnipraticiens) à 497 866 $ en ophtalmologie, à 499 113 $ en radiologie (notre ministre de la santé, radiologue, peut bien trouver sa prime de départ de 1,2 million $ de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) très légitime; il n’a pas les mêmes repères que nous!) et à 590 000 $ en chirurgie cardio-vasculaire et thoracique? Difficile à dire.

Il semble qu’une des raisons est le fait que l’établissement des tarifs des actes des médecins ne soit pas mis à jour assez fréquemment. Ainsi, cet article mentionne le cas des ophtalmologistes où «une intervention qui prenait deux heures au médecin se fait maintenant en 15 minutes». L’augmentation plus récente que je montre dans le tableau, augmentation atteignant près de 50 % en quatre ans anatomo-pathologie, vient plutôt des hausses accordées par le médecin ministre de la santé Yves Bolduc, hausse qui atteindra en moyenne 67 % en huit ans.

Pourquoi?

Pourquoi avoir accordé ces hausses? Officiellement, c’était pour combler l’écart «très important de rémunération avec la moyenne des médecins des autres provinces», nous rappelle Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Or, qu’en est-il? De fait, les données (il faut les télécharger pour les consulter) les plus récentes de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) indiquent que les médecins québécois qui gagnent au moins 60 000 $ (soit, selon le tableau 5.2 de l’ICIS, environ 13 000 des 21 000 médecins) reçoivent une somme 18 % inférieure à celle des médecins canadiens. Notons d’une part que ces sommes ne tiennent pas compte des frais de bureau qui peuvent être très différents selon le mode de pratique (en clinique ou en milieu hospitalier, comme je l’ai mentionné plus tôt) et de l’ampleur de ces frais, et que ces pratiques peuvent être très différentes d’une province à l’autre.

J’ai donc cherché d’autres données comparables… Le tableau qui suit (tiré du fichier 99-014-X2011042, le 17ème de cette page) montre les revenus annuels moyens d’emploi des membres de diverses professions qui travaillaient à temps plein (au moins 30 heures par semaines) et à l’année (au moins 49 semaines, y compris les vacances) en 2010 selon l’Enquête nationale auprès des ménages (ENAM) de 2011 (enquête qui a remplacé le formulaire long des recensements précédents).

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On peut y voir que les médecins spécialistes, contrairement à ce qu’on nous dit toujours, gagnaient plus au Québec que dans le reste du Canada et que le revenu de nos omnipraticiens n’y était inférieur que de 6 %! Mieux, si on prend tous les médecins spécialistes et tous les omnipraticiens (y compris ceux qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année), le revenu des médecins du reste du Canada était inférieur à celui des médecins québécois de 12 % (spécialistes) et de 6 % (omnipraticiens). Surpris, j’ai vérifié les données des recensements de 2006 et 2001 (voir le tableau 23 sur cette page). J’ai alors constaté que la différence entre les revenus de nos médecins spécialistes et omnipraticiens et les leurs n’a jamais été supérieure à 5 % (entre – 5 % et + 0,3 %)! Notons que la grande différence entre les données produites dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement (celles du premier tableau), celles de l’ICIS et celles des recensements et de l’ENAM ne sont pas uniquement dues au fait que les premières ne concernent que les médecins ayant gagné au moins 100 000 $ par année. En effet, comme les membres de certaines spécialités ont des dépenses de bureaux nulles, il est clair qu’elles omettent des dépenses communes à tous les médecins (en cabinet comme en établissement), comme les cotisations au Collège des médecins et à leur association (Fédération des médecins spécialistes et  Fédération des médecins omnipraticiens), les frais d’assurance, l’abonnement à des revues médicales, la participation à des colloques, etc. Et, on ne sait pas si ces dépenses sont les mêmes dans chaque province… On sait par contre qu’on parle ici de plusieurs milliers de dollars par année.

Le tableau nous montre aussi que, si notre gouvernement cherchait vraiment à diminuer les différences de revenu entre le Québec et le Canada, il aurait plutôt intérêt à augmenter celui de toutes les autres professions de la santé (notamment celui de nos ambulanciers) et encore plus celui de nos enseignants du primaire et du secondaire! Mais, non, à eux, il va imposer un gel ou va leur demander de faire des sacrifices…

Il nous dira peut-être qu’il craint l’exode de nos médecins… On se demanderait bien pourquoi, car, en plus du fait que leurs revenus sont plus élevés que dans les autres provinces, les médecins québécois ont toujours été les médecins canadiens qui quittaient le moins leur province selon les données de l’ICIS, comme je l’ai montré entre autres dans ce billet. Alors pourquoi avoir autant augmenté leurs revenus? Le Québec avait encore en 2013 les dépenses de santé les plus basses du Canada, soit 5531 $ par habitant, 8 % de moins que la moyenne canadienne de 5988 $ selon les données de l’ICIS (voir le tableau 5 à la page numérotée 47 de ce document). C’est mal? Il doit bien y avoir une autre raison…

Et alors…

Il est assez étrange de voir que, pour nos éditorialistes néolibéraux, les hausses de revenus des médecins sont acceptables. Alain Dubuc disait par exemple en décembre 2010 que le rattrapage du revenu des médecins spécialistes avec leurs collègues canadiens «était nécessaire». Peu importe que ces hausses fassent exploser les coût du système de santé qui aura de la difficulté à offrir les mêmes services qu’actuellement en raison du vieillissement de la population. Et peu importe que nos médecins ne soient pas vraiment moins bien payées que dans le reste du Canada (mais ça, il ne devait pas le savoir…).

Par contre, quand nos pompiers cherchent à simplement protéger leurs acquis (leur régime de retraite), ils devraient être gênés de leurs «conditions de travail en or», même si, comme le montre aussi le dernier tableau, ils gagnaient en 2010 moins que dans le reste du Canada (de 16 %). Je ne connais pas la teneur du fond de pension des pompiers des autres provinces, mais il ne doit pas être si mauvais que ça! Quand les employés de la Société des alcools ont fait la grève en 2004, on s’est indigné du fait qu’ils étaient mieux payés que les caissiers de Wal-Mart. Mais, M. Dubuc les a-t-il appuyés en constatant que leur salaire était 30 % inférieur à celui de leurs collègues de la Liquor Control Board of Ontario (LCBO)? Bien sûr que non!

En fait, les inégalités et le statut supérieur des castes comme celle des médecins par rapport aux droits des travailleurs de la base semblent si bien acceptées par nos faiseurs d’opinions que nos classes dominantes se croient tout permis, même de négocier entre eux des avantages de plus en plus indécents. Mais, là, je sens qu’ils sont peut-être allés trop loin…

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