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Créer et partager la prospérité

15 septembre 2014

bellemareJ’ai tergiversé un bon moment avant de lire Créer et partager la prospéritéSortir l’économie canadienne de l’impasse de Diane Bellemare. J’ai entendu parler de cette économiste dans les années 1980 alors qu’elle a écrit avec Lise Poulin-Simon quelques livres sur le plein emploi. Après avoir enseigné une vingtaine d’années l’économie à l’Université du Québec à Montréal, elle a dirigé la Société québécoise de développement de la main-d’œuvre (SQDM), l’ancêtre d’Emploi Québec. Son association avec le Conseil du patronat du Québec en 2003 et, encore plus sa candidature au sein de l’Action démocratique du Québec (ADQ) lors des élections de 2003 m’ont rendu perplexe. Après s’être présentée à deux autres reprises pour l’ADQ en 2008, elle fut nommée au Sénat par Stephen Harper en septembre 2012, même si elle s’était opposée ouvertement à la réforme de l’assurance-emploi quelque mois plus tôt. Face à ce qui m’apparaissait comme un revirement politique assez radical, je me demandais à quoi pourrait ressembler son dernier livre, ce qu’elle entendait pas la «prospérité» et de quelle impasse elle pouvait bien parler… Mais, bon, je me suis quand même laissé tenté!

Premiers chapitres

- préface

Le début du livre n’a fait qu’appuyer mon scepticisme. En effet, dans une préface fade, Claude Castonguay adopte sans nuance le discours du gouvernement conservateur sur la coexistence au Canada d’un fort chômage et d’une pénurie de travailleurs qualifiés, même si le directeur parlementaire du budget (et bien d’autres, dont moi) a contredit brillamment cette affirmation.

- avant-propos et introduction

L’avant-propos de l’auteure est de meilleure tenue. Il m’a renversé! Elle s’y dit institutionnaliste et keynésienne, ce qui est quasiment à l’opposé de l’école économique appuyée par l’ADQ et le parti conservateur! Sa vision de l’économie et du travail me semble un peu limitée, car elle ne parle presque pas du rôle fondamental de l’économie non marchande, ou non comptabilisée, comme le travail domestique et le bénévolat, si ce n’est pour le mettre en opposition avec le travail rémunéré. Cela dit, elle y avance certaines idées, notamment le fait que le travail n’est pas une marchandise, mais bien une institution sociale, qui m’ont donné le goût de poursuivre ma lecture…

Son introduction présente les principaux points qu’elle abordera dans son livre, en les mettant dans le contexte de la crise actuelle. Elle aborde tellement de sujets qu’il me sera ici impossible de tous les présenter et les commenter. Je m’attarderai aux points que j’ai jugés les plus importants et les plus originaux. Notons que la préface, l’avant-propos et l’introduction sont disponibles gratuitement sur Internet.

- la rémunération sociale

La rémunération sociale est «la portion du revenu national attribuée aux individus et aux familles à travers les activités de marché [moins les impôts et les cotisations sociales, comme les cotisations à l'assurance emploi et au RRQ] mais aussi à travers les transferts de revenus [assurance-emploi, indemnités d'accidents de travail, pensions de la RRQ, sécurité de la vieillesse, aide sociale, etc.], la fiscalité et les services public de santé et d’éducation».

Ce concept est intéressant, car il ne comprend pas seulement des éléments monétaires, mais aussi la valeur des services publics. Par contre, l’auteure a choisi de ne pas développer sur ce qui me semblait le plus intéressant et le plus original dans ce concept, soit l’équivalent de rémunération reçu par les individus et les familles à travers les services publics. En passant, je crois que ce concept devrait aussi inclure l’ensemble des services publics, pas seulement l’éducation (dans laquelle elle inclut les services de garde) et la santé, mais tous les autres : infrastructures et entretien des transports, financement du transport en commun, aqueduc, police, protection des incendies, bibliothèques et autres services culturels, protection de l’environnement, etc. En effet, tous ces services contribuent au bien-être de la population, sans que les usagers doivent les payer à leur prix complets.

Elle divise la rémunération sociale en deux composants majeurs, la rémunération privée disponible (activités de marché moins impôts et cotisations sociales) et la rémunération publique (transferts et valeur des services de santé et d’éducation). Elle estime à leur coût la valeur monétaire de la rémunération publique provenant des secteurs de la santé et de l’éducation. Il est difficile de procéder autrement, mais cela a comme conséquence d’accorder une rémunération sociale plus élevée aux territoires où ces services coûtent plus cher. Par exemple, la hausse de la rémunération des médecins fait augmenter la valeur des services de santé, même s’ils ne sont pas plus complets et ne contribuent pas plus au bien-être. Il n’y a pas de solution magique à ce problème, mais, pour en trouver une, il faudrait au moins en parler!

- l’émergence de la rémunération sociale

Ce chapitre fait l’historique de l’apparition des transferts qui font partie de la rémunération publique (et sociale, par le fait même), surtout au Canada. Ce chapitre m’a vraiment passionné. Il présente l’évolution du partage de risque (santé, revenu, etc.). Celui-ci se faisait au début par la famille et par la charité pour les personnes qui n’avaient pas de famille ou si celle-ci ne pouvait pas aider. Ensuite, certaines sociétés d’assurance sont intervenues, mais en n’assurant que les personnes ayant le moins de risque, ou dans le cadre de contrats collectifs dans les entreprises. Comme cela ne réglait pas les principaux problèmes, l’État a pris le relais, programme par programme. Cela a grandement amélioré la situation, même si, comme ces programmes ont été adoptées un par un, à la pièce (notamment en raison des partages de compétences entre le gouvernement fédéral et les provinces), le tout manque de cohésion. Notons ici que j’ai résumé à outrance (même une partie des chapitres suivants) et que cela ne rend pas justice à la présentation de l’auteure.

Les autres chapitres

Dans les chapitres suivants, l’auteure :

  • va plus loin dans l’analyse de l’apparition des programmes de transferts et montre leur importance;
  • revient sur la question des pénuries (avec quelques contradictions);
  • analyse la précarisation de la rémunération (notamment sur les contrats à durée déterminée);
  • déplore la hausse des inégalités de rémunération;
  • examine en détail les programmes de rémunération à la retraite (comme moi, elle considère l’indexation à l’inflation insuffisante pour maintenir le niveau de vie des personnes âgées) et appuie entre autres la proposition d’augmenter la couverture des programmes publics comme la RRQ, ajoutant que «Les entreprises n’ont pas rempli la mission que la société canadienne leur a confiée, car les salariés ne participent pas tous à un régime de retraite complémentaire» (étonnant pour une ex-vice-présidente du Conseil du patronat!);
  • commente la question de l’équité intergénérationnelle (avec entre autres cette observation pleine de sagesse : «En somme, les transferts entre les générations sont multiples et vouloir en faire un bilan comptable partiel ou même exhaustif est une entreprise oiseuse»);
  • revoit en détail le programme d’assurance-emploi (sujet sur lequel j’aurais pu écrire un billet complet; disons simplement que j’appuie certaines de ses observations, mais en rejette d’autres) et recommande que son administration soit transférée aux provinces, plus près des besoins et des caractéristiques des chômeurs de leur territoire;
  • plaide pour une amélioration importante de la formation continue;
  • veut réduire les inégalités de revenus, entre autres en rendant les cotisations sociales moins régressives, par exemple en augmentant les plafonds de cotisation (la démonstration est un peu compliquée, mais très juste);
  • présente son programme pour atteindre le plein emploi : il s’agit du point culminant du livre, mais son programme est impossible à résumer; disons seulement qu’elle dénonce les politiques qui visent la croissance du PIB et appuie plutôt celles qui visent la hausse de l’emploi (le PIB suivra bien!).

Le seul moyen que j’ai trouvé pour résumer sa position sur le plein emploi est de citer ce long paragraphe :

«Au Canada, certains éléments du système de rémunération doivent être réformés pour relever les défis économiques de l’heure comme l’adaptation constante des individus et des entreprises aux nouvelles réalités. Si le changement fait peur, on s’y opposera. Le changement et l’adaptation doivent être facilités par des incitatifs collectifs et individuels appropriés. À cette fin, la rémunération sociale doit mieux protéger le maintien du niveau de vie en période de changement et d’adaptation. L’assurance-emploi doit être repensée et l’on doit mettre davantage l’accent sur la formation continue et le développement des compétences. La sécurité du revenu à la retraite doit inciter toutes les générations à travailler à améliorer les conditions de vie. La rémunération sociale doit atténuer les inégalités croissantes de revenus, notamment par des cotisations plus progressives. Les gouvernements doivent travailler de concert à l’établissement de politiques d’emploi visant le plein emploi, condition sine qua non au bon fonctionnement de l’économie, du système de rémunération et (sic) à la promotion de la justice sociale. Le système de rémunération et les politiques d’emploi constituent en effet une combinaison gagnante pour assurer une prospérité partagée, car ils encouragent l’autonomie individuelle ainsi que la mobilité sociale et professionnelle, ingrédients fondamentaux d’une fibre sociale et économique solide.»

Ouf, voilà. Cette citation me fascine, regroupant certains éléments assez classiques en économie sur les incitations (mises en œuvre dans les pays nordiques, il faut le souligner) et un fort souci de justice et de lutte aux inégalités. C’est dans ce sens que je trouve cette citation très typique de ce livre. Son ton très technique et dénué d’émotions est aussi représentatif de ce livre.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre couvre en effet en détail un grand nombre de sujets liés à l’emploi et aux programmes sociaux qu’on trouve rarement regroupés dans un seul livre. Je ne partage pas toutes ses positions, mais reconnaît sans peine qu’elles suscitent réflexion et débats. C’est beaucoup!

Reste le mystère de l’association de l’auteure avec l’ADQ, le Conseil du patronat et le parti conservateur. Mais, cela, je ne pense pas pouvoir l’éclaicir!

Employés municipaux : à propos du 36 %

13 septembre 2014

municipauxDans une lettre publiée cette semaine dans La Presse et Le Soleil, un certain Georges Boulet, ex-cadre de l’administration provinciale à la retraite, affirmait qu’il s’était «promis de ne pas intervenir dans le débat sur les régimes de retraite des employés municipaux». Mais, manifestement, il n’a pas tenu sa promesse… Dans sa lettre, il a cité une statistique sans cesse répétée dans le débat auquel il ne voulait pas participer : tenez-vous le pour dit, les employés municipaux «touchent une rémunération globale de 36% supérieure à celle des employés provinciaux». Pour être certain de bien se faire comprendre et s’assurer qu’on accorde tout le crédit à ce chiffre maintenant plus vrai que vrai, il a cité sa source, une chronique de Pierre Fortin, où celui-ci explique en plus «qu’en matière de retraite, les avantages consentis aux employés municipaux dépassent de 300% ceux consentis aux employés provinciaux».

Dans sa chronique, Pierre Fortin précise que ces données proviennent d’un document de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), Rémunération des salariés. État et évolution comparés 2013. Mais, comment interpréter ces données? À qui s’appliquent-elles? Pierre Fortin, au moins, dit clairement que l’Enquête sur la rémunération globale au Québec «exclut les emplois de policiers et de pompiers». Bravo pour cette précision que je n’ai à peu près pas entendue dans ce débat! Mais, est-ce possible que cette enquête exclue d’autres professions?

Couverture de l’enquête de l’ISQ

Le but de cette enquête étant de comparer la rémunération des emplois comparables (ça semble évident…) de différents secteurs (administrations publiques provinciale et fédérale, municipalités, universités, secteur privé, etc.) et certaines professions étant spécifiques à certains de ces secteurs, l’enquête a dû se baser sur des emplois repères qu’on retrouve dans la majorité de ces secteurs. Ainsi, on peut lire à la page 30 du document de l’ISQ que «La population de référence pour la comparaison est constituée des emplois réguliers à temps plein de l’administration québécoise avec une contrepartie directe et pertinente sur le marché du travail québécois. Le tableau IV montre que ces emplois couvrent 70 502 employés de l’administration québécoise, soit 17,1 % de l’effectif total de ce secteur (excluant les cadres)». Oui, oui, quand on lit dans les médias que cette enquête compare les salaires des employés des différents secteurs, on doit savoir que cette enquête ne compare en fait les salaires d’une certaine proportion des employés de ces secteurs (proportion non précisée dans le document) avec ceux de seulement 17 % des employés de l’administration provinciale! M. Boulet sait-il ça? Peut-être, mais il ne le dit pas! Pierre Fortin non plus, d’ailleurs….

municipaux1Les tableaux IV et V de la page suivante (voir ci-contre) précisent que, si on retire les quelque 170 000 emplois non syndicables, occasionnels et à temps partiel (soit presque 2,5 fois plus d’emplois que ceux retenus), les emplois dits repères ne représentent toujours que 29 % des emplois réguliers à temps plein. Cela est à la fois normal (on ne peut comparer que des comparables) et troublant. En effet, on doit retirer des emplois de l’administration publique provinciale les professions les plus représentées, comme les infirmières et les enseignants. Dans les universités, on retire les professeurs d’université, les chargés de cours et les auxiliaires d’enseignement, pourtant les professions les plus représentatives de ce secteur. Et, au municipal, on retire les policiers et les pompiers, qui sont pourtant les professions dont on entend le plus parler dans ce débat!

Salaires et avantages sociaux

municipaux2Dans sa chronique, Pierre Fortin illustre les différences de rémunération entre les 17 % des employés de l’administration provinciale retenus et les «on ne sait trop quel pourcentage» des employés municipaux avec ce tableau.

On peut voir que la différence de salaires est de 20 % dans ce tableau, mais en fait de 18,3 %, selon la page 92 du document de l’ISQ, soit environ la moitié de la différence totale de 36 %. La lettre de M. Boulet et la chronique de M. Fortin ne disent toutefois pas que la différence salariale de 18,3 % entre les 17 % des employés de l’administration provinciale retenus et les x % des employés municipaux est inférieure à la différence de ces salaires avec ceux des x % de l’«autre public» (19,4 %, voir la page 88), des «entreprises publiques» (22,2 %, voir la page 96), de l’«administration fédérale» (27,4 %, voir la page 105) et des «autres salariés québécois syndiqués» (29,0 %, voir page 109). En fait, c’est le salaire de ces 17 % des employés de l’administration provinciale qui semble anormalement faible, pas le salaire des x % des employés municipaux qui sont anormalement élevés!

Je semble peut-être exagérer en insistant autant avec le fait que seulement 17 % des employés de l’administration provinciale sont ici considérés, mais il faut savoir que, selon les données de la première colonne ombragée de la page 90, les différences salariales entre eux et les employés municipaux retenus passent de moins 1,8 % pour les avocats et notaires municipaux (oui, oui, leurs salaires étaient en 2013 inférieurs à ceux des avocats et notaires de l’administration provinciale) à plus 45,6 % pour les «magasiniers 1».

Comme on peut le voir à la deuxième ligne du tableau de M. Fortin, la différence des coûts pour les assurances (en fait, les avantages sociaux autres que le régime de retraite, dont la Régie des rentes et la CSST) est en fait minime, puisqu’elle est à peine supérieure à la différence salariale. Ces «assurances» représentent (voir la page 69) 17,08 % des salaires pour les 17 % employés de l’administration provinciale retenus, et 18,83 % de ceux des employés retenus des municipalités. En fait, le coût est nettement plus élevé dans les municipalités pour l’assurance-maladie, l’assurance-invalidité de longue durée et la CSST, mais beaucoup moins élevé pour l’assurance-salaire et égale pour les autres composants. Cela est-il dû à des différences dans leurs conventions collectives? Les risques d’accidents sont-ils plus grands dans les municipalités en raison de la présence plus grande de travailleurs manuels (d’où le coût plus élevé pour la CSST et l’assurance invalidité)? Ça semble le cas, mais c’est difficile de l’affirmer sans risque de se tromper. Mais, cette différence n’est pas la plus grande…

La troisième ligne du tableau de M. Fortin nous montre en effet que les régimes de retraite coûtent quatre fois plus cher dans les villes que dans l’administration provinciale! En fait, on peut voir à la page 69 que ces régimes coûteraient l’équivalent de 6,6 % des salaires pour les 17 % des employés de l’administration provinciale et de 22,9 % des salaires des employés municipaux considérés, soit 3,5 fois plus! Pourtant, même si ces employés payaient 0 % des contributions, ce taux ne serait que le double de celui des employés provinciaux, car les avantages sont assez similaires! Or, les employés municipaux contribuent bien plus que 0 %, par exemple 45 % depuis 2012, donc avant ce rapport, pour les cols bleus de la ville de Montréal! Et, je rappelle que les pompiers et les policiers, qu’on prend toujours comme exemple pour vanter leur régime de retraite, ne sont pas considérés dans ce calcul. Alors, comment est-ce possible?

Il faut tout d’abord savoir que le calcul des contributions de l’employeur dans la rémunération globale des employés de tous les secteurs est établi selon leurs déboursés une année donnée, pas sur les avantages que les employés en retireront à leur retraite, contrairement à ce que dit M. Fortin («les avantages consentis aux employés municipaux dépassent de 300% ceux consentis aux employés provinciaux»). Deux régimes peuvent donner droit aux mêmes avantages, mais le calcul de l’ISQ fera en sorte que la rémunération globale sera plus élevée si l’employeur verse des montants plus élevés parce qu’il gère mal ce régime ou qu’il a accumulé plus de déficits. J’ai donc regardé l’évolution des contributions des employeurs au cours des années précédentes pour voir si les taux observés en 2013 (6,6 % et 22,9 %) avaient varié au cours des dernières années.

Pour ce, j’ai fouillé dans les rapports d’enquête des années antérieures de l’ISQ, de 2000 à 2012. Malheureusement ces données pour les municipalités n’étaient pas toujours indiquées (grrr…). Cela dit, j’ai pu voir :

  • qu’en 2000 et 2001 (voir page 193), les taux respectifs étaient de 4,03 % et 7,31 %;
  • en 2008 (désolé du saut…), ils étaient passés à 6,51 % et 9,8 % (hausse proportionnellement plus élevée dans l’administration provinciale que dans les municipalités) voir page 205);
  • en 2009, à 6,45 % et 11,73 % (voir page 201);
  • en 2010, à 6,47 % et 14,96 % (voir page 200);
  • en 2011 à 6,7 % et 16,85 % (voir page 69);
  • en 2012, de 6,6 % à 19,1 % (voir page 69).

Comme les données pour l’administration provinciale sont disponibles à chaque année, j’ai remarqué que c’est en 2004 que le saut le plus important s’est produit, de 3,98 % des salaires en 2003 (un poil de moins qu’en 2000…) à 5,96 % en 2004. Ce saut n’est donc pas dû aux pertes de la Caisse de dépôt et de placement en 2008. Il semble que le gouvernement ait dû hausser ses contributions pour compenser le déficit actuariel de la caisse en raison de contributions antérieures insuffisantes ou de rendements inférieurs aux prévisions.

Comment expliquer que le taux de contribution du gouvernement provincial ait augmenté de 4,03 % en 2000 à 6,6 % en 2013, une hausse 2,6 points de pourcentage (ou de 64 %), alors que celui des municipalités a augmenté au cours de la même période de 7,03 % à 22,9 %, une hausse 15,9 points de pourcentage (ou de 226 %)? Je n’ai pas la réponse. Mais, je peux dire sans crainte de me tromper que ce n’est pas parce que les régimes des employés municipaux se sont améliorés. Et, c’est essentiellement en raison de l’écart 16,3 points de pourcentage (22,9 % – 6,6 %) entre les taux payés par l’administration provinciale et par les municipalités pour les régimes de retraite que l’écart de rémunération annuelle totale atteint 36 %, soit le double de l’écart observé quand on ne regarde que les salaires.

Les policiers et les pompiers

Comme la rémunération des policiers et des pompiers ne fait pas partie de l’enquête de l’ISQ, et comme ce sont leurs conditions de travail qui sont les plus discutées depuis le début de ce débat, je me suis dit que ce serait intéressant de pouvoir les comparer quand même. Pour les policiers, c’est tout de même possible, car on en trouve aux divers paliers gouvernementaux. Le tableau qui suit compare donc les salaires des policiers de la ville de Montréal (voir la page numérotée 11), de la Sûreté du Québec (SQ) et de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

municipaux3

On peut voir que c’est seulement au sommet de l’échelle salariale que le salaire des policiers de la ville de Montréal surpasse vraiment celui des policiers de la SQ (et de seulement 10 %). Comme les salaires des policiers de la ville de Montréal sont parmi les plus élevés du Québec, on peut conclure que, en moyenne, les policiers municipaux ne sont pas mieux payés que ceux de l’administration provinciale. En plus, le tableau montre que les policiers fédéraux sont, et de loin, les mieux payés. Notons aussi que les régimes de pension de ces trois corps policiers donnent tous le droit à la pension de retraite après 25 ans de travail. En outre, la Fraternité des policiers affirme que «le régime de pension des policiers et policières de Montréal est le mieux capitalisé de la Ville de Montréal et que son déficit actuariel provient entièrement du congé de cotisation de dix ans pris par la Ville entre 1998 et 2008, congé totalisant environ 500 millions de dollars». Bref, il serait étonnant que la rémunération globale des policiers municipaux soit 36 % plus élevée que celle des policiers de la SQ!

Il est impossible de faire le même exercice avec les pompiers, car presque tous travaillent pour des municipalités. Si on veut comparer, on doit le faire avec les pompiers des autres provinces. Comme je l’ai montré dans ce billet sur la rémunération des médecins, les revenus d’emplois des pompiers des autres provinces étaient en 2011 près de 16 % plus élevés que ceux des pompiers du Québec, selon les données de l’Enquête nationale auprès des ménages de Statistique Canada.

Et alors…

Ce billet ne vise pas à prétendre que les employés municipaux sont à plaindre, pas plus que les policiers et les pompiers. Il montre toutefois qu’on utilise trop souvent de façon démagogique les données de l’ISQ sur les salaires pour leur faire dire ce qu’elles ne disent pas.

Il montre aussi qu’on considère comme une rémunération des sommes déboursées depuis peu de temps pour compenser des versements insuffisants au cours des années précédentes. Et finalement, il nous encourage à nous demander si ce sont vraiment les employés municipaux qui sont «trop» payés, ou si ce ne sont pas plutôt les employés de l’administration provinciale qui ne le sont pas assez!

Revenus 2012 (2) – le faible revenu

11 septembre 2014

revenus2012(2)Je termine ici ma courte série de deux billets sur les tableaux cansim provenant des déclarations de revenus que Statistique Canada a mis à jour récemment. Cette fois, je vais présenter quelques résultats tirés du fichier 111-0015 portant sur la mesure de faible revenu (MFR). Cette mesure «est un pourcentage fixe (50 %) du revenu ménager médian» pour l’ensemble du Canada et permet de calculer la proportion des ménages qui gagnent moins que cette mesure, soit le taux de faible revenu. Notons que Statistique Canada utilise deux autres mesures de faible revenu, soit les seuils de faible revenu (SFR) et la mesure du panier de consommation (MPC). Toutefois, seule la MFR peut être calculée avec les données sur les déclarations de revenus, car les deux autres mesures reposent non seulement sur les revenus, mais aussi sur le niveau de consommation de certains biens, données bien sûr non comprises dans les déclarations de revenus.

Pour tous les âges

Le graphique qui suit présente l’évolution du taux de faible revenu (pourcentage des familles qui gagnent moins que 50 % du revenu médian après impôt, revenu ajusté en fonction de la taille des familles) pour l’ensemble des familles du Québec (ligne bleue) et du reste du Canada (ligne rouge) et pour les familles monoparentales du Québec (ligne jaune) et du reste du Canada (ligne verte).

revenus2012(2)1

Il peut sembler logique que le taux de faible revenu soit presque identique au Québec et dans le reste du Canada tout au long de la période présentée, soit de 2000 à 2012. Pourtant, il faut savoir que le revenu médian ajusté fut, selon les années, de 13,4 % à 16,2 % plus élevé dans le reste du Canada qu’au Québec. On devrait donc s’attendre à ce que la proportion des familles qui gagnent moins que la moitié du revenu médian canadien soit plus élevée au Québec que dans le reste du Canada. Or, ce n’est pas le cas. On peut conclure de cette observation que les inégalités sont moins élevées au Québec, conclusion appuyée par bien d’autres données de Statistique Canada, notamment par son coefficient de Gini plus faible.

Dans cette optique, il peut sembler étrange que le taux de faible revenu des familles monoparentales québécoises soit moins élevé que celui des familles monoparentales du reste du Canada et que l’écart entre ces deux taux se soit accru entre 2000 (écart de 5,0 points de pourcentage) et 2012 (7,3 points). Or, le même fichier nous apprend que, au cours de ces 13 années, le revenu médian ajusté des familles monoparentales québécoises a toujours été plus élevé que celui des familles monoparentales du reste du Canada et que cet écart s’est accentué (de 1 % à 2 % en 2000 et en 2001 à 8,5 % en 2012). On attribue en général la meilleure situation des familles monoparentales québécoises à l’entrée en vigueur du programme de services de garde à contribution réduite en 1997, programme qui a permis à un plus grand nombre de leurs cheffes de retourner sur le marché du travail (ou d’y rester ou de s’y intégrer). Ce n’est toutefois pas le seul facteur, car ce taux a tout de même diminué de 3,7 points de pourcentage dans le reste du Canada entre 2000 et 2012, baisse notable, même si elle est moins importante que celle observée au Québec (6,0 points). On peut fort probablement attribuer ces baisses à l’amélioration des crédits à l’intention des familles avec enfants, encore plus au provincial qu’au fédéral.

Cela dit, il faudrait retenir que le revenu médian ajusté des familles monoparentales québécoises était en 2012 toujours 10,7 % moins élevé que celui de l’ensemble des familles (tout de même moins de la moitié de l’écart observé en 2000, soit de 23,5 %), taux qui atteignait 28,3 % dans le reste du Canada en 2012, soit beaucoup moins qu’en 2000 (33,8 %). Bref, la situation des familles monoparentales s’est améliorée tant au Québec que dans le reste du Canada, est meilleure au Québec, mais demeure bien moins bonne que celle des autres familles.

Chez les enfants (0 à 17 ans)

Le graphique qui suit présente l’évolution des mêmes données que le précédent, mais en ne comptabilisant que les familles ayant des enfants âgés de 0 à 17 ans.

revenus2012(2)2

Lorsqu’on ne considère que les familles ayant des enfants âgés de 0 à 17 ans, on s’aperçoit que les taux de faible revenu se révèlent passablement différents. Pour l’ensemble des familles, le taux est plus élevé en début de période que lorsqu’on considère toutes les familles (graphique précédent), mais le taux diminue surtout au Québec à tel point que le taux de faible revenu devient moins élevé en 2012 (15,1 %) que pour toutes les familles (17,0 %), alors qu’il reste plus élevé dans le reste du Canada (20,2 % par rapport à 17.1 %). On peut en conclure que les programmes de transferts pour les enfants sont plus avantageux au Québec que dans le reste du Canada, ce que confirment aussi d’autres études.

Du côté des familles monoparentales, l’écart entre le Québec et le reste du Canada est encore plus grand que dans le graphique précédent et va en s’agrandissant pour atteindre son sommet en 2012 avec 11,5 points de pourcentage. Cela dit, tant au Québec que dans le reste du Canada, le taux de faible revenu est plus élevé quand on ne considère que les familles ayant des enfants âgés de 0 à 17 ans, ce qui signifie que le faible revenu touche davantage les familles monoparentales qui ont des enfants plus jeunes.

Et alors…

Comme je l’ai mentionné dans le billet précédent de cette série, cet exercice aurait été plus intéressant si la période présentée avait été plus longue. Dans ce cas précis, on aurait pu par exemple estimer plus précisément l’impact de l’entrée en vigueur du programme de services de garde à contribution réduite en 1997. Cela dit, les 13 années disponibles permettent tout de même de voir l’impact d’autres mesures, comme l’amélioration des crédits pour les enfants, et de constater que le Québec est plus égalitaire que le reste du Canada et qu’il offre de meilleures mesures fiscales pour les familles avec enfants que le reste du Canada. Ces acquis sont précieux, mais il faudra se battre pour les conserver…

Science, on coupe !

8 septembre 2014

science_harperLe livre Science, on coupe ! – Chercheurs muselés et aveuglement volontaire : bienvenue au Canada de Steven Harper de Chris Turner avait tout pour que je l’apprécie : un thème essentiel, soit la négation de l’importance de la science par le gouvernement fédéral actuel, la promesse d’une présentation complète du phénomène et une critique assassine de ce comportement. A-t-il répondu à mes attentes?

La marche des blouses blanches

Après une préface de bonne tenue de Yves Gingras, historien et sociologue des sciences à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), l’auteur entre directement dans le sujet en racontant «La marche des blouses blanches», une manifestation unique en son genre qui s’est tenue à Ottawa le 10 juillet 2012 pour protester contre les compressions aux programmes scientifiques et environnementaux annoncées par le gouvernement Harper dans un projet de loi «mammouth», et pour dénoncer le silence imposé aux scientifiques, surtout depuis que ce gouvernement est majoritaire (en mai 2011, de triste mémoire…). Sous le thème des «Funérailles de la preuve scientifique» (The Death of Evidence), quelques milliers de scientifiques, beaucoup plus qu’attendus, ont défilé dans les rues d’Ottawa jusqu’à la Colline du Parlement.

Ce chapitre, que j’ai bien apprécié, raconte toutes les étapes qui ont mené des gens qu’on n’a pas l’habitude de voir manifester à organiser cet événement et à être si nombreux à y participer. L’auteur résume ainsi cet événement :

«Si les blouses blanches ont manifesté sur la Colline du Parlement, ce n’est pas simplement que le gouvernement se trompait [en s'attaquant avec férocité aux laboratoires et aux stations de recherche du pays]; c’est parce qu’il se trompait si lourdement sur la raison d’être du gouvernement. Le désaccord ne portait pas sur une politique en particulier, mais sur la façon d’élaborer une politique. Car, depuis que le Canada est une nation, la science s’était tenue au-dessus de la mêlée, trop souvent négligée ou sous-estimée, mais jamais, jusque-là, attaquée de front à des fins partisanes. Voilà ce qui a motivé les blouses blanches : on remettait en question les fondements de l’investigation scientifique elle-même.»

Les compressions et leurs objectifs

Le deuxième chapitre débute en donnant de nombreux exemples des conséquences du réchauffement climatique, tous arrivés en 2012 : sécheresse aux États-Unis, en Russie, en Chine et en Australie, tempête d’une rare violence dans l’est des États-Unis, perte de récoltes au Canada en raison d’une chaleur anormale en mars (on l’avait aimée, cette journée du 22 mars pour la grosse manif d’appui au mouvement étudiant, mais d’autres en ont pâti…), inondations et invasions d’insectes en Colombie-Britannique, fonte extrême dans l’Arctique canadien, etc. Mais rien de tout cela n’a influencé le gouvernement canadien qui a plutôt continué d’accumuler des prix Fossile lors des négociations internationale sur le climat.

Le chapitre se poursuit par une analyse des décisions anti-science de ce gouvernement, abordant et documentant avec beaucoup d’exemples, notamment :

  • l’abandon du formulaire long du recensement;
  • la centralisation au Cabinet du premier ministre des communications des scientifiques avec le public et les journalistes;
  • l’interdiction aux scientifiques de parler au public, de participer à des colloques (même au Canada!) ou de rédiger des textes scientifiques dans des revues spécialisées;
  • les compressions de dépenses dans plein de domaines scientifiques et les fermetures de laboratoires et autres instituts de recherche;
  • la diminution du budget et la réorientation de l’objet des recherches financées par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG) vers des projets visant à satisfaire aux besoins des entreprises;
  • la protection des habitats des poissons uniquement en fonction de «la productivité des pêches récréatives, commerciales et autochtones»;
  • la diminution du nombre de plans d’eau protégés par la loi de près de trois millions à 162, dont seulement 13 au Québec;
  • l’abandon du programme de la Région des lacs expérimentaux, mis sur pied en 1965 et reconnu internationalement (ce programme est entre autres à la base des ententes avec les États-Unis sur la lutte aux pluies acides et des connaissances sur l’effet du phosphore, souvent issu des phosphates utilisés dans les détergents et dans les fertilisants agricoles, sur l’eutrophisation des plans d’eau, qui se manifeste entre autres par l’invasion d’algues et par la mort de bien des espèces aquatiques, et qui rend les eaux non potables); notons que ce programme a été rétabli l’année suivante, au début financé uniquement par les gouvernements de l’Ontario et du Manitoba, puis avec la contribution du gouvernement fédéral à la suite de pressions internationales;
  • la fermeture du Laboratoire de recherche atmosphérique en environnement polaire ou Polar Environment Atmospheric Research Laboratory, (PEARL); doté d’un budget de seulement 1,5 millions $, il collectait des données depuis 2005 «dans le cadre de programmes et réseaux nationaux et internationaux sur la qualité de l’air, sur la migration des contaminants atmosphériques vers les régions polaires, sur l’étude sur l’ozone dans la stratosphère et… les changements climatiques»; ce laboratoire a pu fonctionner à temps partiel par la suite à l’aide de la contribution d’autres sources, avant que le gouvernement ne rétablisse son budget, encore une fois à la suite de pressions internationales;
  • l’annulation d’environ 500 analyses d’impact en environnement;
  • l’octroi d’un budget de 8 millions $ à l’Agence du revenu du Canada pour enquêter sur les activités «politiques» d’organismes de bienfaisance (qui peuvent donc émettre des reçus pour déduction d’impôt) dans le secteur de l’environnement, enquêtes qui suscitent (avec raison!) beaucoup de critiques actuellement;
  • la fermeture de nombreuses bibliothèques scientifiques, dont celle de l’Institut Maurice-Lamontagne à Mont-Joli;
  • la modification des lois sur la criminalité niant les faits, dont la baisse de la criminalité;
  • l’appui à la poursuite de l’exploitation de l’amiante et de son exportation vers des pays pauvres;
  • la présentation du pétrole issu des sables bitumineux comme un produit «éthique», voire un symbole du développement durable.

Il est difficile de voir toutes ces compressions, fermetures, réorientations et injonctions au silence des scientifiques comme des événements isolés. Il est manifeste qu’elles ont un objectif commun. L’auteur avance donc que «L’objectif ultime est tout aussi clair : réduire la capacité du gouvernement à percevoir les conséquences de ses politiques, surtout celles qui ont trait à l’extraction des ressources, et à réagir en conséquence». L’auteur cite aussi un spécialiste des sondages (ayant déjà collaboré avec le parti conservateur) qui résume, selon moi, encore mieux l’objectif de ces actions.

«Il ne s’agit pas ici d’une rationalisation des effectifs pratiquée au hasard, mais d’une tentative délibérée d’éliminer certaines activités que l’on considérait auparavant comme un élément légitime du processus de décision gouvernemental; autrement dit, de cesser de recourir à la recherche, à la science et aux données probantes comme fondements des choix politiques. Cela revient aussi à une tentative d’élimination de toute personne susceptible de se servir de la science, des faits et des preuves pour contester des politiques gouvernementales. (…) Il semble que nous assistions, au sein de notre gouvernement, à un déclin de l’utilisation des preuves et des faits comme fondement de sa politique, et à une montée concomitante du dogmatisme, de la lubie et e l’opportunisme politique»

Je ne suis pas un fervent des hypothèses conspirationnistes, mais il faut bien voir que cette analyse correspond trop bien avec les faits et les preuves pour être écartée…

La suite

Il serait un peu long de résumer chacun des chapitres suivants, d’autant plus qu’on n’y mentionne guère plus d’exemples, utilisant les mêmes dans une optique un peu différente, mais tout de même répétitive (même certaines citations sont répétées…). L’auteur y mentionne tout de même que ce gouvernement n’est pas le seul à avoir ignoré la science (il élabore notamment sur les nombreux ministres des Pêches qui ont rejeté les rapports des scientifiques sur la baisse dramatique de la taille des bancs de morues et sur la nécessité de diminuer les quotas de pêche), mais précise aussitôt qu’il est le premier à le faire pour autant de politiques et de façon aussi systématique.

Ces chapitres parlent aussi de l’historique de la vision de la science en politique (d’où la mention sur l’attitude des ministres des Pêches), des caractéristiques des ministres de l’Environnement sous Harper, de la transformation de musées en organes de propagande et de bien d’autres sujets. Même si ces sujets ne sont pas sans intérêt, ils ne correspondent pas du tout à ce que je cherchais dans ce livre. Et l’auteur se répète, l’ai-je dit?

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire! Malgré ses défauts, ce livre analyse à fond les initiatives de ce gouvernement pour discréditer la science et ses objectifs derrière des initiatives éparpillées qui, mises ensemble, montrent une orientation qui ne laisse aucun doute. Quels sont les défauts dont je parle?

Tout d’abord, il se répète, se répète et se répète encore! Par exemple, il dit à au moins quatre reprises que le gouvernement a accordé 8 millions $ à l’Agence du revenu du Canada pour enquêter sur les organismes qui le contredisent en matière environnementale (en plus, ces enquêtes touchent des organismes qui l’affrontent dans d’autres domaines, ce que l’auteur ne mentionne pas). C’est important, mais on avait compris. Ensuite, sa présentation est incomplète. J’aurais par exemple aimé qu’il mentionne les études et analyses de Statistique Canada qui ont été éliminées en raison des compressions à cette agence. Mais non, il ne parle que de l’abandon du formulaire long du recensement et son remplacement inadéquat par l’Enquête nationale auprès des ménages. J’en ai en fait nommé davantage que l’auteur dans mes billets (dont dans celui-ci)… En fait, il se concentre sur les initiatives de ce gouvernement dans le secteur de l’environnement (et de la pêche, mais ces secteurs sont intimement liés), effleurant à peine les autres domaines. Par exemple, en santé, en agriculture, en inspection des aliments, et dans tous les autres ministères et autres agences, il ne s’est rien passé et cela n’a eu aucune conséquence? Je ne le sais pas, mais aimerais le savoir… Finalement, non seulement les notes sont à la fin, mais on apprend leur existence qu’après avoir terminé le livre (et lu les remerciements…) et elles sont associées à des chapitres et des citations ou faits sans préciser à quelle page on les trouve. Disons que je les ai sautées… Il y en a vingt pages!

Bref, oui, le livre est intéressant, il complète (mais, pas suffisamment) le billet que j’ai écrit sur les compressions des dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale, mais «LE» livre sur le sujet reste à être écrit… Je terminerai ce billet en citant David Schindler, entre autres ex-directeur du programme de la Région des lacs expérimentaux.

«Ce que je puis dire de plus aimable, c’est que ces gens n’en savent pas assez sur la science pour mesurer la valeur de ce qu’ils coupent.»

On ne peut pas faire dire ce qu’on veut aux chiffres!

6 septembre 2014

chiffresIl y a deux semaines, j’ai publié un billet de ma série des expressions qui me tapent sur les nerfs en disant que je n’avais pas eu besoin de fouiller dans la banque d’expressions que j’ai constituée pour choisir l’expression du jour. Cette fois, j’ai décidé de choisir celle que j’ai mise de côté il y a le plus longtemps (trois ans? quatre?).

L’expression du jour (on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres) sert souvent pour contrer une conclusion solide que la personne qui l’utilise ne peut accepter ni contredire. D’autres fois, on l’utilise pour montrer que l’adversaire fait dire au chiffres ce qu’ils ne disent pas. Mais, en fait, cela prouve justement qu’on ne peut pas leur faire dire n’importe quoi!

Des exemples…

- aux postes

Dans ce premier exemple, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (SPPT) prétend que l’employeur fait dire n’importe quoi aux chiffres en utilisant son déficit de 188 millions $ en 2011 pour justifier la diminution des services et ses demandes de compressions salariales. Or, en utilisant les chiffres du rapport annuel de son employeur, Postes Canada, le STTP démontre facilement que ce déficit était essentiellement dû à des événements qui ne se reproduiront pas (paiement de 63 millions $ au fonds de retraite dû aux exigences d’une loi, versement de 150 à 200 millions $ pour régler une décision de la Cour suprême sur l’équité salariale et perte de 60 millions $ en raison d’une grève et d’un lock-out). Bref, les chiffres disaient bien ce qu’ils voulaient dire, le STTP le montre clairement!

- Carlos Leitao, le Portugal, la Grèce et les estimations hypothétiques

Ici, c’est Gérald Fillion qui dit qu’il paraît, ajout qui atténue justement le propos qui suit, qu’on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres, même s’il dit dans la suite du paragraphe que cela se fait en lançant des affirmations non vérifiables, donc pas sur des chiffres, ou basées sur des «chiffres hypothétiques», donc pas sur des données fiables! Dans ces deux cas, ce ne sont pas les chiffres qui disent n’importe quoi, mais la personne qui tente de tromper ses auditeurs!

Il utilise comme exemple de son premier cas (affirmation non vérifiable) une citation du ministre des Finances Carlos Leitao qui prenait la situation déplorable du Portugal, son pays d’origine, et de la Grèce pour justifier l’adoption de mesures d’austérité au Québec (un classique!). Il prétendait que le Québec se retrouverait dans une situation semblable à celles du Portugal et de la Grèce si aucune mesure n’était prise. Ne citant aucune donnée pour appuyer ses propos, il est bien sûr impossible de contredire directement cette affirmation, quoique, comme le dit M. Fillion, aucune analyse sérieuse ne va dans ce sens. En outre, personne ne dit de ne rien faire, mais avance plutôt qu’il y a des solutions plus efficaces et plus équitables que l’austérité (qui, appliquée au Portugal et en Grèce, n’a fait qu’empirer leur situation) pour faire face à la situation du Québec!

Pour illustrer son deuxième cas (affirmations non vérifiables basées sur des «chiffres hypothétiques»), M. Fillion utilise encore une citation de M. Leitao, cette fois sur le rattrapage «nécessaire» de 3,7 milliards $, chiffre hypothétique tiré d’un document préparé par messieurs Claude Montmarquette et Luc Godbout qui basaient leur estimation sur une hausse de 6,1 % des dépenses en 2014-2015, alors que le budget de l’«ex-ministre des Finances Nicolas Marceau visait une croissance des dépenses de programmes de 2 %» pour cette année-là ! Comme chiffre hypothétique, on ne peut faire mieux!

Notons que le billet de M. Fillion mentionne aussi une mauvaise utilisation des données de l’Institut de la statistique du Québec par la FTQ et le Front commun des syndicats du Québec. Encore là, ce ne étaient pas les chiffres qui disaient n’importe quoi, mais bien ceux qui les mentionnaient!

- la criminalité

chiffres1Ce billet du Satellite Voyageur rappelle de belle façon la négation des données de Statistique Canada sur la baisse de la criminalité par le ministre de la Sécurité publique du Canada de l’époque, Stockwell Day, qui prétendait que cette baisse était artificielle car «les gens ne rapportent tout simplement pas les crimes». Le billet revient aussi sur l’explication de ces données par le sénateur Pierre-Hugues Boisvenu qui affirmait que «quelqu’un, quelque part, manipule les chiffres», probablement des criminologues. Dans le fond, cette affirmation est encore encore pire que de faire dire n’importe quoi à des chiffres!

- sur la dette de Québec

La dette est vraiment un sujet populaire pour tenter de faire dire n’importe quoi aux chiffres! Cette fois, c’est à Québec que l’opposition dénonce le doublement de la dette en comparant celle d’avant les fusions à celle d’après. Encore là celui qui prétend qu’on peut «faire dire n’importe quoi aux chiffres» réussit à démontrer en une seule phrase que, non, on ne peut pas! Notons que c’est possible que cette dette ait augmenté en proportion des budgets des villes, mais sans une comparaison sensée, l’argument ne peut que se retourner contre celui qui dit n’importe quoi, en montrant ce que les chiffres disent vraiment!

- sur les données sur l’emploi

Je ne serais pas moi si je ne présentais pas un exemple sur les données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA). Mais, ce n’est pas de ma faute, c’est un des premiers exemples qui s’est affiché sur Google en faisant ma recherche!

Cette fois encore, Gérald Fillion lance d’entrée de jeu que «C’est vrai qu’on peut faire dire ce qu’on veut aux chiffres», mais en ajoutant que, «en s’intéressant aux tendances, il est difficile de triturer les conclusions». Dans mon livre à moi, ça veut dire qu’en utilisant le vrai sens du message des chiffres, on ne peut justement pas en conclure n’importe quoi!

Il montre dans ce billet que les résultats diffèrent grandement selon les périodes qu’on compare, soit la moyenne de variation de l’emploi sur un mois, sur trois mois, sur six mois ou sur 12 mois. Ces résultats sont de fait moins variables, mais le demeurent!

Ce tableau nous montre que l’estimation d’un mois à l’autre pour le Canada a une erreur-type de 28 900 (14 900 pour le Québec), ce qui signifie qu’il y a une probabilité de 68 % que l’emploi soit entre 28 900 de moins et 28 900 de plus que cette estimation. Pour obtenir la probabilité à 95 %, il faut utiliser le double de l’erreur-type, soit 57 800 (29 800 pour le Québec). Et, cet écart demeure le même qu’on compare le dernier mois avec le précédent ou avec un mois qui date d’un an. N’oublions pas que cela signifie que, une fois sur vingt en moyenne (donc en moyenne au moins une fois par un peu moins de deux ans), cet écart sera encore plus grand!

En utilisant la moyenne de croissance mensuelle sur 12 mois, M. Fillion fait bien sur diminuer la marge d’erreur d’autant. Ainsi, les variations qu’il mentionne sur 12 mois ont toujours une marge d’erreur à 95 % de 4 800 (57 800 / 12 = 4817). Ainsi, la croissance moyenne sur 12 mois qu’il mentionne dans son billet, soit 12 158 (que de précision!), a en fait une probabilité de 95 % de se situer entre 7341 et 16 985, soit un niveau de croissance qui fait plus que doubler entre sa valeur minimale (enfin 95 % du temps) et sa valeur maximale, et cela pour une moyenne de croissance annuelle qui ne nous dit pas grand chose sur l’évolution récente de l’emploi… Comme je le dis fréquemment, on ne s’en sort pas, il faut jumeler les données de l’EPA avec des données d’autres sources pour avoir une meilleure idée de la tendance…

Malgré ces nuances, le message de M. Fillion demeure pertinent : ce ne sont pas les chiffres qui disent n’importe quoi, mais ceux qui ne les comprennent pas ou les interprètent erronément!

Et alors…

On peut bien essayer de leur faire dire autre chose que ce qu’ils disent, mais, les chiffres sont têtus, ils ne disent que ce qu’ils disent. Ceux qui tentent de leur faire dire autre chose sont soit malhonnêtes, s’ils comprennent bien leur sens, soit incompétents, s’ils les interprètent mal par ignorance.

Je pourrais conclure avec une boutade lue sur cette page (il est vrai à 75,43 % qu’on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres»), mais je préfère terminer ce billet en paraphrasant ce que disait Paul Krugman dans ce texte à propos de l’analyse économique (qui repose sur des chiffres…). Les politiciens et les leaders d’opinion se servent trop souvent des chiffres comme un poivrot se sert d’un lampadaire : pour s’appuyer, pas pour s’éclairer.

Régimes de pension

4 septembre 2014

pensionCompte tenu des débats entourant le projet de loi 3 (Loi favorisant la santé financière et la pérennité des régimes de retraite à prestations déterminées du secteur municipal), je me suis dit que cela pourrait être intéressant de revoir les données sur les régimes de pension et autres véhicules d’épargne pour la retraite.

Radio-Canada

Je dois souligner le bon travail fait par Radio-Canada, tant sur son site Internet que par son émission RDI économie, pour vulgariser la question des retraites. Malheureusement, comme trop de médias, on y tourne parfois les coins ronds et surtout on «oublie» de mentionner ses sources. Par exemple, quand on lit :

«Seule la moitié des travailleurs québécois a accès à un régime de retraite complémentaire (REER ou régime offert par leur employeur). L’autre moitié ne disposera que des pensions de la sécurité de la vieillesse et de la Régie des rentes, c’est-à-dire un revenu annuel maximum de 18 000 $.»

…on peut toujours se demander d’où viennent ces données et si les auteurs ont tenu compte des épargnes individuelles, dont les sommes dans des comptes d’épargne libre d’impôts (CÉLI) et dans des REÉR (régime enregistré d’épargne-retraite), et des revenus d’un autre membre du ménage avant de dire que «L’autre moitié ne disposera que (…) d’un revenu annuel maximum de 18 000 $». Pourtant, aucune donnée ne correspond à cette dernière affirmation. D’ailleurs, selon le fichier cansim 111-0035, le revenu médian individuel des personnes âgées de 65 ans et plus était de 22 100 $ en 2012 et leur revenu moyen de 32 659 $. Il faut dire qu’on ne sait pas non plus si la moitié des travailleurs qui aurait accès «à un régime de retraite complémentaire» est tiré d’une photo d’une année ou représente un cumul de toute une vie (on peut avoir un emploi sans un tel régime tout en en ayant déjà eu un auparavant).

pension1Dans son émission du premier septembre dernier, Gérald Fillion présente un tableau vers 1 minute 10 (voir ci-contre) où on nous montre que 47 % des travailleurs québécois n’ont aucun régime de retraite collectif (par rapport à 62 % au Canada, donnée qui inclut le 47 % du Québec, ce qui donnerait un taux de 66,5 % dans le reste du Canada, rendant cette donnée pour le moins étonnante, sinon carrément douteuse…), que 35 % des travailleurs («essentiellement dans le secteur public», tient-il à ajouter) ont un régime à prestations déterminées, 4 % un régime à cotisations déterminées et 14 % d’autres types de régimes collectifs. Encore là, on ne connaît pas la source de ces données, ni s’il s’agit d’une photo d’une année ou d’un état cumulatif.

Dans un billet du même jour de Gérald Fillion, on peut lire que 25,03 % des contribuables du Québec ont déposé des sommes dans un REÉR (ce qui correspond assez bien au taux de 24,5 % que j’ai calculé à l’aide des statistiques fiscales des particuliers de 2011 du ministère des Finances du Québec). Mais là, il ne s’agit plus de travailleurs, mais de contribuables…

J’ai donc cherché d’autres données fiables dans les fichiers cansim de Statistique Canada pour tenter de déblayer le tout.

Participation à des régimes de pension agréés (RPA)

Par un hasard qui fait bien les choses, Statistique Canada a publié il y a à peine une semaine la mise à jour des données sur la participation des travailleurs à des RPA. Dans ce cas, les données sont claires : les personnes comptabilisées, soit les adhérents, sont «des participants actifs au régime de pension qui versent actuellement des cotisations au régime de retraite ou pour lesquels des cotisations sont versées en leur nom». Il ne s’agit donc pas du total de personnes qui peuvent avoir droit à des pensions acquises les années précédentes, mais seulement de celles qui ont acquis de tels droits en 2013.

Pour calculer le pourcentage de travailleurs participants aux divers genres de régimes, j’ai utilisé les données de 2013 des fichiers cansim 280-0008, pour le nombre de participants à ces régimes, et 281-0063, pour le nombre de salariés. J’ai pu ainsi construire le tableau qui suit.

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Ces résultats sont passablement différents de ceux du tableau présenté à l’émission RDI économie :

  • la participation à ces régimes est plus basse au Québec (45,1 % par rapport à 53 %), mais plus élevée au Canada (40,1 % par rapport à 38 %);
  • la proportion de travailleurs bénéficiant d’un régime à prestations déterminées se ressemble (36,2 % ici par rapport à 35 % dans le tableau de RDI économie); par contre l’affirmation que ces régimes sont «essentiellement» dans le secteur public est nettement exagérée, puisque, même si tous les régimes du secteur public étaient à prestations déterminées (ce qui est possible), près de 55 % des travailleurs du secteur privé qui participent à des RPA seraient couverts par ce type de régime (36,2 – 25,6 = 10,6; 10,6 / 19,5 = 54,4 %);
  • la proportion de travailleurs bénéficiant d’un régime à cotisations déterminées se ressemble aussi (5,2 % ici par rapport à 4 % dans le tableau de RDI économie);
  • la proportion de travailleurs bénéficiant d’un autre type de régime de pension est très différente (3,7 % ici par rapport à 14 % dans le tableau de RDI économie) : est-il possible que le tableau de RDI économie comprenne des types de régimes que Statistique Canada ne considère pas comme des régimes de pension agréés? Des REÉR collectifs? Et il n’y en aurait pas dans le reste du Canada? Possible, mais sans source, c’est difficile de trancher…

Données cumulatives par famille

Le tableau cansim 205-0001, provenant de l’Enquête sur la sécurité financière (ESF), fournit des données cumulatives des actifs détenus par les familles. Il m’a permis de construire le tableau qui suit.

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Ce tableau permet de constater que plus de 70 % des familles québécoises et canadiennes possédaient en 2012 des actifs dans des régimes de pension privés. Les familles canadiennes étaient proportionnellement un peu plus nombreuses que les québécoises à en posséder dans des REÉR, des FERR et des CRI (59,2 % par rapport à 58,3 %), mais moins à en avoir dans des RPA (48,5 % par rapport à 51,3 %). Ce fichier montre aussi (mais pas dans mon tableau) que les montants médians et moyens détenus dans ces actifs étaient assez semblables au Québec et au Canada (différence de moins de 5 % dans les deux cas).

Le tableau montre aussi que de 30 % à 34 % des familles avaient aussi des épargnes dans des CELI, mais des sommes médianes modestes d’environ 10 000 $, soit moins de 10 % des sommes médianes détenues dans des régimes de pension privés, mais aussi que 56,9 % des familles québécoises et 62,5 % des canadiennes possédaient une résidence familiale, dont la valeur médiane nette (valeur médiane de l’actif, moins valeur médiane du passif hypothécaire) était plus élevée de 16 % au Québec et de 26 % au Canada que celle des régimes de pension privés. C’est donc pour plusieurs un des actifs les plus importants pour pouvoir bénéficier d’une retraite décente.

On peut voir que ces données sont fort différentes de celles présentées par RDI économie. Tout d’abord, elles sont cumulatives, ensuite, elles tiennent compte des actifs de retraite non offerts par des employeurs et des actifs financiers et non financiers d’autres sources, et finalement, elles sont compilées par famille et non par travailleur. Elles offrent donc un portrait bien plus complet et représentatif.

Statistique Canada offre aussi des données par tranches d’âge, mais seulement pour l’ensemble du Canada. Sans surprise, on constate que ces actifs sont beaucoup moins importants pour les plus jeunes, mais on voit aussi, ce qui pourrait davantage surprendre si on ne tient pas compte de la forte hausse de l’activité des femmes sur le marché du travail, que ces actifs culminent chez les personnes âgées de 55 à 64 ans. Par contre, cela ne veut pas nécessairement dire que la situation des prochains retraités sera meilleure que celle des retraités actuels, car les données pour les personnes âgées de 65 ans et plus tiennent compte des retraits qu’elles ont déjà effectués dans ces actifs…

En plus, il faut faire attention à ce genre de données, car, si les moyennes sont presque toujours trompeuses, les médianes ne permettent pas non plus de connaître la distribution de ces actifs et ne touchent que les personnes qui ont de tels actifs. Le plus important demeure de s’occuper en priorité des personnes qui n’ont justement pas de tels actifs ou qui en ont très peu!

Et alors…

Le but de ce billet était de vérifier l’origine et la pertinence des données les plus médiatisées sur la retraite. On a pu voir, je l’espère, qu’il est très difficile de présenter la situation de la préparation à la retraite de façon complète. En effet, même si les données que j’ai présentées sont plus complètes que celles qui sont médiatisées, elles nous laissent sur notre faim.

Finalement, je tiens à ajouter que les précisions que je viens d’apporter aux données présentées par RDI économie ne doivent pas être interprétées comme un blâme aux recherchistes de cette émission (sauf peut-être sur le fait de ne pas mentionner leurs sources…). Je tiens au contraire à souligner à nouveau leurs efforts pour vulgariser cette situation complexe. Par exemple, je vous invite à écouter en entier l’émission du premier septembre dernier, d’où j’ai tiré le premier tableau de ce billet. Les deux invités (Michel Lizée et Jean Charest) ajoutent en effet beaucoup de nuances au tableau présenté et expliquent très bien l’évolution du modèle de préparation à la retraite, ses points forts et ses points faibles. Et, tout comme moi, ils recommandent d’améliorer en premier lieu notre programme public, le RRQ (comme l’Ontario s’apprête à le faire), avant d’inventer toutes sortes de véhicules compliqués, comme le régime volontaire d’épargne-retraite (RVER), qui risquent de rater totalement leur objectif…

La fabrique de la confusion

1 septembre 2014

homme endettéJe ne me souviens plus trop pourquoi j’ai mis La fabrique de l’homme endetté – Essai sur la condition néolibérale de Maurizio Lazzarato sur ma liste de livres à lire. Pourtant, j’ai en général une grande réticence envers les livres qui portent sur la dette. Mais, bon, je suis très obéissant à ma liste! Ah oui, ce livre appuie la thèse que le système capitaliste et les néolibéraux visent l’endettement de la population et des États de façon à augmenter leur pouvoir sur eux. Enfin, quelque chose du genre.

Le contenu

- quelques données

Dès la présentation des premières données par l’auteur, j’ai grimacé…

Il mentionne par exemple que les versements cumulatifs d’intérêt pour le service de la dette de la France depuis 1970 sont plus élevés que les sommes qu’elle a empruntée; il s’agit là d’une comparaison que plusieurs font et qui n’a pour moi aucun sens, d’une part parce que ce calcul est fait en monnaie courante et que le franc emprunté en 1970 vaut plusieurs fois le franc (ou sa valeur en euros) actuel, et, d’autre part, parce que l’emprunt a permis l’achat de biens, la livraison de services ou la construction d’infrastructures dont les gens n’auraient pas pu bénéficier sans ces emprunts. Ce discours par la gauche est très ambigu, car on ne peut pas d’un côté reprocher aux néolibéraux leur fixation sur la dette et ensuite reprocher à l’État d’avoir emprunté pour offrir des services auxquels on tient. Et quant aux emprunts sans intérêt que soutient l’auteur, ce mode de financement est plus souvent qu’autrement illusoire.

Il mentionne d’ailleurs juste après une loi adoptée dans les années 1970 (en fait en 1973) qui empêche l’État français de se financer avec des emprunts sans intérêts à la banque centrale. Or, s’il était possible de le faire avant, on imposait un maximum à ces emprunts. Ensuite, si ce type d’emprunt peut se faire et être avantageux dans des périodes de crise (comme aujourd’hui), le faire constamment entraînerait une hausse importante de l’inflation. Bref, les reproches de l’auteur qui pourraient être valables sont présentés sous le signe de l’indignation sans aucune nuance.

Un peu plus loin, il utilise une donnée démagogique qu’on lit encore une fois plus souvent dans des écrits de la droite : «Les économistes nous disent que chaque nouveau bébé français naît déjà avec 22 000 euros de dette». Il omet ici de préciser, comme l’omettent aussi les droitistes, qu’il naît aussi dans un pays avec des actifs importants et pas seulement financiers : des infrastructures (routes, égouts, aqueducs, trains, écoles, hôpitaux, etc.) et des institutions développées (éducation, justice, santé, filet social, etc.), même si perfectibles. Je ne dis pas qu’il a totalement tort, l’augmentation de la dette des dernières décennies s’expliquant en bonne partie par la baisse de la contribution des plus riches et des entreprises, l’adoption de niches fiscales (déductions d’impôts et autres dépenses fiscales) pour réduire les impôts versés par ces mêmes personnes (physiques et morales) et le renflouement du secteur financier, mais son ton sans nuance mène à des conclusions manichéennes.

Encore plus loin, il attribue le titre de «prêteur en dernière instance» à l’État, alors que ce rôle est plutôt exercé par les banques centrales. Lui qui venait de reprocher (en partie avec raison) à l’État d’avoir «privatisé» le pouvoir de créer de la monnaie aux banques et le pouvoir réglementaire du processus aux banques centrales, il n’en est pas à une contradiction près. Erreur mineure? Peut-être, mais l’accumulation de ces inexactitudes et de ces envolées manichéennes fatigue et enlève toute crédibilité à ce livre.

Vers la fin, l’auteur montre le caractère antidémocratique du processus de remboursement de la dette, où l’État n’a pas le choix de plier face au système financier. Sans nier complètement ce constat, il mérite lui aussi des nuances. En effet, il est faux de dire que les États n’ont pas le choix. Ils l’ont, mais choisissent de se plier. L’exemple de l’Islande qui a refusé de sauver toutes les banques de son territoire et d’endosser leurs dettes montre bien que les États ont le choix. L’expérience de l’Argentine est un autre exemple, même si on voit bien que la résistance au système financier qui a des appuis même dans les cours de justice la rend difficile. Difficile, mais, pas impossible!

- des maux de tête…

Mais, s’il n’y avait que ça… Même en relisant plusieurs fois certaines phrases, je ne parvenais pas à comprendre de quoi elles parlaient… En voici un exemple, un peu long, mais, même si ce n’est pas le seul, qui est représentatif de l’ensemble du livre.

«L’économie néolibérale est une économie subjective, c’est-à-dire une économie qui sollicite et produit des processus de subjectivation dont le modèle n’est plus, comme dans l’économie classique, l’homme qui échange et le producteur. Au cours des années 1980 et 1990, ce modèle a été représenté par l’entrepreneur (de soi), selon la définition de Michel Foucault qui résumait dans ce concept la mobilisation, l’engagement et l’activation de subjectivité par les techniques de management de l’entreprise et de gouvernement social. Depuis que les crises financières se succèdent, la figure subjective du capitalisme contemporain semble plutôt être incarnée par l’«homme endetté». Cette condition, qui était déjà là, puisqu’elle représente le cœur de la stratégie néolibérale, occupe désormais la totalité de l’espace public. L’ensemble des assignations de la division sociale du travail des sociétés néolibérales («consommateur», «usager», «travailleur», «entrepreneur de soi», «chômeur», «touriste», etc.) est traversé par la figure subjective de l’«homme endetté», qui les métamorphose en consommateur endetté, usager endetté et, finalement, comme c’est le cas de la Grèce, en citoyen endetté. Si ce n’est pas la dette individuelle, c’est la dette publique qui pèse, littéralement, sur la vie de chacun, puisque chacun doit s’en charger.

Longtemps, j’ai pensé que cette implication subjective découlait principalement des changements dans l’organisation du travail. Je voudrais aujourd’hui nuancer cette affirmation à l’aide d’une hypothèse complémentaire : c’est la dette et le rapport créancier-débiteur qui constituent le paradigme subjectif du capitalisme contemporain, où le «travail» se double d’un «travail sur soi», où l’activité économique et l’activité éthico-politique de la production du sujet vont de pair. C’est la dette qui dresse, apprivoise, fabrique, module et modèle la subjectivité. De quelle subjectivité s’agit-il? Avec quelle machinerie la dette fabrique-t-elle le sujet?

Nietzsche avait déjà dit l’essentiel à ce propos. (…)»

Bon, à force de relire cet extrait, j’ai fini par comprendre quelques trucs, comme le fait que Nietzsche avait déjà tout dit sur les changements survenus après les années 1980 et 1990, et «Depuis que les crises financières se succèdent». Bon, je suis un peu malhonnête, mais en lisant cela, je ne pouvais pas ne pas penser au texte surréaliste et totalement absurde qu’Alain Sokal avait envoyé à la revue Social Texts pariant qu’elle le publierait. Et, elle l’a publié… Et je me disais aussi que la dette du Québec ne m’a jamais empêché de dormir, même si l’auteur prétend que «chacun doit s’en charger»!

Conclusion de l’auteur

Dans sa conclusion, l’auteur, oh surprise, recommande de rayer les dettes. Comme j’ai déjà commenté cette proposition et ses effets dans ce billet, et ai démontré dans cet autre billet que, non, il est faux de dire qu’un pays devra un jour rembourser sa dette, je n’irai pas plus loin ici. Disons seulement que la facilité et le manque de nuances ne semblent pas gêner l’auteur.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? J’ai déjà mentionné la difficulté que j’ai à lire et à comprendre les livres écrits par des sociologues et des philosophes. Or, l’auteur de celui-ci est à la fois sociologue et philosophe! Inutile de dire que ce livre partait avec deux prises contre lui! Et le fait que les données y sont présentées de façon partiale, imprécise et réductrice a constitué la troisième prise… bien avant que je ne trouve des raisons de lui en donner une quatrième ou une cinquième!

Je tiens toutefois à préciser que je ne rejette pas tout ce que dit l’auteur dans ce livre. Les bouts que j’ai compris me semblent simplement présentés pour appuyer sa thèse sans nuance («la figure subjective du capitalisme contemporain semble plutôt être incarnée par l’«homme endetté (…)» condition qui «occupe désormais la totalité de l’espace public»; oui, oui, la totalité…). Oui, l’endettement crée généralement une relation de pouvoir, mais, pas tout le temps et c’est loin d’être le seul facteur intervenant dans les relations humaines. En outre, j’avais l’impression que l’auteur était incapable d’avancer une seule idée sans reposer sur des citations d’auteurs célèbres, comme Marx, Nietzsche, Foucault ou Deleuze. Moi, ces citations me mêlaient plus qu’elles ne m’éclairaient. Quelqu’un qui s’intéresse davantage à ce type de bouquins pourra certainement l’apprécier plus que moi. D’ailleurs, les quelques critiques que j’ai lues de ce livre (quand même pas des dizaines) sont soit aussi sévères que la mienne (et même plus!), soit élogieuses, comme celle-ci et, dans une moindre mesure, celle-là (article peut être à l’origine de l’entrée de ce livre dans ma liste).

Si on veut mieux comprendre la crise et l’emprise du secteur financier sur nos vies, je suggère plutôt de lire des auteurs qui savent de quoi ils parlent. J’en ai présenté quelques-uns ici (Krugman, Stiglitz, Goodwin, Stanford et bien d’autres). On peut aussi s’inspirer des textes produits par de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), ou par les vidéos qu’il produit comme celle-ci, qui porte justement sur le rôle de la finance dans l’endettement :

 

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