Skip to content

L’index frasérien

16 août 2014

fraserRégulier comme un calendrier, l’Institut Fraser, vous savez, cet organisme de bienfaisance qui ne fait jamais de travail politique, surtout pas en y consacrant plus de 10 % de ses dépenses (c’est écrit 0 % dans son rapport…), a publié cette semaine la version 2014 de son très attendu (mais je ne sais pas par qui) Canadian Consumer Tax Index (indice canadien des impôts payés par les consommateurs, disons…), un document qui ne peut viser qu’à influencer les politiques fiscales de gouvernement. Mais, bon, ne vous inquiétez pas, l’Agence du revenu préfère enquêter sur les groupes environnementaux et à vocation internationale…

Ce document est tellement ridicule que je ne sais pas trop par où commencer… Tiens, et si je commençais par le début?

Le début

fraser1Disons que le début est que l’Institut Fraser prétend que le taux d’imposition d’un ménage moyen est de 41,8 %, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet et surtout dans le tableau à droite. Or, ce tableau contient plein d’éléments qui ne sont pas payés par les ménages, et d’autres qui sont déjà inclus dans leurs dépenses (les taxes de vente, sur l’alcool, l’essence, le tabac, l’habitation, etc.)!

L’Institut Fraser a en effet mis dans le budget des ménages les taxes et impôts payées par les entreprises, comme l’impôt sur les profits, sur les ressources naturelles et les importations. Il se justifie en disant que ce sont les consommateurs qui les paient au bout du compte, car les entreprises augmentent le prix de leur produits en raison de ces taxes. Or, d’une part, une partie de ces taxes et impôts réduit en fait les profits des entreprises et une autre peut se répercuter sur les salaires de leurs travailleurs, et ne sont pas nécessairement toutes pelletés chez les consommateurs. D’autre part, sur la part de la production canadienne qui est exportée (environ 30 % du produit intérieur brut, le PIB, selon le fichier cansim 384-0038), ce serait des consommateurs étrangers qui paieraient! Mais, pire, si l’Institut Fraser avait raison, ces augmentations de prix seraient déjà incluses dans ceux des biens et services achetés par les consommateurs! Ainsi, quand il affirme que les dépenses des ménages pour l’alimentation, le logement et les vêtements (ce qu’il appelle les biens de nécessité) représentent 36,1 % de leurs dépenses totales (voir page 5), cette somme comprend les taxes de ventes sur ces produits et les hausses de prix que les entreprises leur ont transférées! Or, comme ces sommes se retrouvent à la fois dans les biens de nécessité et dans les taxes et impôts qu’il impute aux ménages, il additionne deux fois les mêmes sommes!

fraser3Le tableau ci-contre montre la répartition des dépenses des ménages par type de produit en 2012, selon le tableau cansim 201-0022 de Statistique Canada, provenant de l’Enquête sur les dépenses des ménages. C’est d’ailleurs le tableau utilisé par l’Institut Fraser, en l’indexant selon l’inflation pour faire semblant que ses calculs s’appliquent à 2013 (ça fait plus récent…), comme on peut le voir à la note (4) au bas de la page 7 du document.

En affirmant que le total des impôts représente 41,8 % des dépenses des ménages et que celles pour l’alimentation, le logement et les vêtements en ajoutent 36,1 %, on peut en conclure qu’il ne reste aux ménages que 22,1 % pour les autres dépenses (100 – 41,8 – 36,1 = 22,1), mais le tableau nous montre que les ménages ont consacré cette année-là 14,9 % de leurs dépenses aux transports, 5,0 % aux loisirs, 5,4 % au dépenses courantes (téléphone, animaux, produits de nettoyage, jardinage, etc.), 2,9 % à l’ameublement et j’en passe. Mais, les seuls éléments que j’ai nommés totalisent déjà 28,2 % des dépenses, bien plus que le 22,1 % que l’Institut Fraser laisse pour l’ensemble des dépenses qui ne font pas partie des biens de nécessité et de l’impôt et des taxes. Et je n’ai pas parlé des dépenses de santé, d’éducation et bien d’autres! Comment est-ce possible?

On remarquera au bas de ce tableau que le total des dépenses pour l’alimentation, le logement et les vêtements ressemblent à celle de l’Institut Fraser (35,8 % et 36,1 %). Par contre, le total des dépenses d’impôts et de taxes (non comprises dans les prix) atteint à peine 24,8 % (calcul approximatif et surestimé, notamment parce que j’ai inclus toutes les «Primes pour les régimes d’assurance-hospitalisation et d’assurance-médicaments» et les «cotisations à des caisses de retraites et de pension», des postes budgétaires qui comprennent aussi des dépenses à des assurances et des caisses de retraite privées), soit moins de 60 % du taux imputé par l’Institut Fraser! En outre, je n’ai pas tenu compte des taxes à la consommation et les supposés coûts liés aux impôts payés par les entreprises, car ces sommes seraient déjà incluses aux prix des produits achetés.

On comprendra que l’Institut Fraser fait du double comptage comme je l’ai indiqué plus tôt et que, même en acceptant sa méthode (de tenir compte des taxes et impôts payées par les entreprises), il est incohérent de les comparer aux autres dépenses des ménages, car, comme le montre le tableau, on en arrive à un total des dépenses de 117,0 % des dépenses des ménages. En fait, ce pourcentage pourrait être plus élevé, car, l’Institut Fraser inclut les taxes foncières à la fois dans les taxes et dans les coûts de logement qui font partie de ses biens de nécessité! Il aurait au moins fallu que leur taux des dépenses d’impôts et de taxes (41,8 %) soit divisé par le nouveau total (117,0 %). Mais, cela n’aurait pas seulement été surréaliste (quoique pas plus que l’étude actuelle…), mais cela aurait donné un chiffre trop petit pour leurs ambitions (41,8/117,0 = 35,7 %).

Les résultats de 1961 sont encore plus troublants. On y dit, comme on peut le voir avec une loupe sur l’image qui accompagne le billet, que, selon les calculs savants de l’Institut Fraser, en 1961, les taxes représentaient environ 34 % des dépenses des ménages (33,5 % dans le texte) et qu’ils consacraient 57 % de leur budget aux biens de nécessité (56,5 % dans le texte). Cela laisse 9 % du budget pour toutes les autres dépenses selon l’image (et l’article de Stéphanie Grammond sur le sujet) et 10,0 % si on a lu le texte (comme Eve-Lyne Couturier). Mais, 9 % ou 10 % pour toutes ses dépenses de transports, de loisirs, de dépenses courantes, d’ameublement, de santé (il n’y avait pas d’assurance-maladie, en 1961…), d’éducation, de tabac, de boissons, de TV Hebdo (les livres, c’était moins populaire…) et j’en passe, désolé, je n’y crois pas. D’une part, je sais grâce à l’information fournie sur l’année 2013 (en fait 2012) que l’Institut Fraser fait du double comptage, mais je sais aussi que les impôts des entreprises imputés dans leur calculs ésotériques aux dépenses des ménages étaient bien plus élevés en 1961! Comme on peut le voir à la page 7 de ce document, le taux d’imposition des entreprises était de 41 % en 1960 (ce n’est pas loin de 1961…), taux 173 % plus élevé que celui de 2013 (15 % en 2013). On peut donc supposer sans trop de risque de se tromper que l’impact de l’inclusion injustifiée de ces impôts aux dépenses des ménages a eu un impact plus élevé en 1961 qu’en 2013. Je ne peux malheureusement démontrer aussi clairement cet impact que tantôt pour 2013, car les données de la source mentionnée par l’Institut Fraser pour cette année-là (l’Enquête sur les dépenses des familles urbaines) ne sont pas accessibles sur Internet.

Évolution

fraser2Le document de l’Institut Fraser prétend aussi que les impôts et taxes payés par les ménages, tels qu’il les calcule, ont augmenté de 147 % en dollar constants entre 1961 et 2013, comme le montre le tableau ci-contre. Ce calcul est risible, et pas seulement en raison de l’inclusion d’éléments d’imposition qui ne relèvent pas des ménages, mais aussi par le fait qu’on ne paie pas des taxes et des impôts en fonction de l’inflation, mais en fonction de l’augmentation de nos revenus et de nos dépenses. Or, en utilisant les données du document (première colonne du tableau 4 de la page 7), on peut voir que les dépenses étaient 15,5 fois plus élevées en 2013 qu’en 1961 (77 381 / 5000 = 15,48), alors que le fichier cansim 326-0020 de Statistique Canada nous montre que l’indice des prix à la consommation (IPC) n’était que 7,8 fois plus élevé (122,8 / 15,7 = 7,82). Bref, les dépenses réelles ont augmenté presque deux fois (15,48 / 7,82 = 1,98) plus rapidement que l’inflation! En fait, les impôts imaginés par l’Institut Fraser n’ont augmenté que de 25 % (247 / 198 = 1,248), ce qui correspond d’ailleurs à l’augmentation du taux qu’il a fourni (41,8 % / 33,5 % = 1,248). Mais bon, regardons quand même ce tableau de plus près.

On remarquera que près des deux tiers de la hausse de 147 % s’étaient déjà manifestés en 1974 (94,2 % / 147,0 % = 64,1 %). Mais que s’est-il passé entre 1961 et 1974? La mise sur pied ou l’amélioration de programmes sociaux essentiels, notamment ceux-ci :

  • le régime de pension du Canada (RPC) et le régime des rentes du Québec (RRQ) en 1966;
  • le Supplément de revenu garanti en 1967;
  • toutes les provinces ont encouragé la poursuite des études, par exemple par la création des cégeps au Québec en 1967;
  • l’assurance-maladie dans plupart des provinces entre ces deux années, dont au Québec en 1970;
  • l’assurance-chômage a grandement augmenté et amélioré sa couverture en 1971.

Terrible, non? D’autant plus que certaines de ces dépenses gouvernementales ont fait diminuer les dépenses des ménages, comme l’assurance-maladie et la prise en charge des personnes âgées. Je pourrais continuer à nommer les autres programmes qui ont été améliorés ou au contraire ont subi des attaques pour expliquer les hausses et baisses subséquentes, mais, j’imagine que la démonstration est claire…

Mais, cet exercice est limité, car il subit les défauts du calcul de l’Institut Fraser. Normalement, un taux de taxation et d’imposition pour un pays n’est pas calculé sur les dépenses des ménages, qui ne représentent par exemple que 54 % du PIB canadien, mais sur l’ensemble de l’assiette fiscale d’un pays, soit son PIB. En effet, le gouvernement ne se finance pas seulement auprès des ménages, mais aussi auprès des entreprises (impôts et taxes), sur les exportations (comme mentionné plus tôt) et même sur les dépenses gouvernementales (taxes sur les achats d’équipements, taxes foncière sur son parc immobiliers, taxes sur la masse salariale, etc.). Justement, une source plus fiable, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), fournit des données sur l’évolution de la proportion des revenus d’impôts et de taxes du Canada sur le PIB de 1965 à 2012. Le graphique qui suit illustre le résultat.

fraser4

Oh, que voilà une autre histoire! Bon, ce graphique commence en 1965, pas en 1961, mais on voit la forte hausse des revenus d’impôts associés à la mise sur pied ou à l’amélioration de programmes sociaux de 1965 à 1970, hausse qui a porté le pourcentage des revenus d’impôts et de taxes sur le PIB de 25,2 % à 30,3 %, une hausse de 20 %. Les années suivantes ont connu une évolution généralement à la hausse pour atteindre 35,9 % en 1997 et en 1998 (notamment en raison de la hausse des cotisations du RPC, de 3,6 % à 9,9 %, et du RRQ, de 3,6 % à 10,35 %). Par contre, l’évolution subséquente ne correspond vraiment pas à l’histoire racontée par l’Institut Fraser : ce taux a en effet diminué de plus de 15 % par la suite pour atteindre 30,4 % en 2011, le même niveau qu’en 1970, avant de remonter très légèrement à 30,7 % en 2012. On comprend maintenant mieux que l’Institut Fraser préfère son histoire alambiquée à la situation réelle!

Et alors…

Je me déteste parfois de perdre mon temps à contredire des «études» tellement mauvaises que personne ne les croient. Personne? Mais, attendons, la grande Presse n’a-t-elle pas justement rapportée cette fiction comme si elle représentait la réalité? Je me console aussi en pensant que je ne suis pas le seul à avoir pris la peine de contredire ce roman de science-fiction : PressProgress, le Centre canadien de politique alternative (CCPA) et l’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) n’ont pas pu non plus se retenir de ridiculiser cette fable de l’Institut Fraser. Je me console aussi en me disant que l’approche que j’ai adoptée est quand même pas mal différente de celles que ces éminents collègues ont choisies… Mais, ce document est tellement mauvais que les angles pour l’attaquer sont innombrables….

La paye des pdg et leur performance

14 août 2014

paye_pdg

Robert Reich est un économiste qu’il vaut vraiment la peine de suivre, aussi bien sur son blogue que sur sa page Facebook. En plus des excellentes analyses qu’il produit, il met souvent la main sur des nouvelles dont personne d’autre ne parle (enfin, ici!). Encore la semaine dernière (ou celle d’avant), il a publié un statut menant à un article récent commentant une étude datant du début 2013…

Cette étude (téléchargeable ici) de Michael J. Cooper de l’University of Utah, Huseyin Gulen de la Purdue University, et P. Raghavendra Rau de l’University of Cambridge était intitulée Performance for Pay? The Relation Between CEO Incentive Compensation and Future Stock Price Performance (Payés selon leur performance? La relation entre la rémunération d’incitation des pdg et l’évolution de la valeur des actions).

Le contenu

«[Traduction] Au cours des deux dernières décennies, la littérature académique sur la théorie de l’agence et la rémunération des dirigeants a fait valoir que la rémunération du pdg doit être alignée sur la performance des entreprises»

Ainsi commence cette étude. On se rappellera que Thomas Piketty, dans son livre Le capital au XXIème siècle, comme j’en ai parlé dans ce billet, ridiculisait le supposé lien que la théorie de la productivité marginale a toujours fait entre la productivité et les super salaires des pdg en montrant que leur salaire vient bien plus du copinage entre les pdg et les membres des comités de rémunération qui établissent leur salaires qu’avec leur productivité qui est, de toute façon, impossible à calculer.

Les auteurs de l’étude, eux, procèdent tout autrement. Ils partent de l’hypothèse des marchés efficients (que John Quiggin considère comme une idée zombie…) qui prétend que la rémunération incitative aux pdg (options, formes de rémunération à long terme, etc.) est liée au rendement des actions d’une entreprise. Ils constatent que, étrangement, il y a peu d’études qui ont porté sur le sujet. Cela dit, ils observent que les études qui datent le plus (des années 1970 à 1990) confirment la théorie, mais que les études les plus récentes semblent plutôt la contredire.

Pour leur étude, les auteurs ont pu disposer des données les plus complètes jamais utilisées pour ce genre d’études, soit celles des 1500 plus grandes entreprises inscrites à la bourse, et ce, de 1994 à 2011. Avec ces 27 000 données, ils peuvent analyser cette question bien plus finement qu’aucune étude antérieure n’a pu se le permettre.

Résultats

Dans l’ensemble, les entreprises qui ont eu les meilleurs rendements de leurs actions au cours des trois dernières années offrent plus souvent des rémunérations incitatives élevées à leur pdg. Par contre, les actions des 10 % des entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus élevées à leur pdg ont au cours des trois années suivantes présenté des résultats entre 8 % et 10 % (selon la méthode de calcul) inférieurs aux actions des 10 % des entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus basses!

Les auteurs ne se contentent pas d’observer ces résultats étonnants, (enfin, étonnants dans le sens de contraires à la théorie zombie…) mais se demandent quels facteurs peuvent les expliquer. Ils en arrivent à la conclusion que ces résultats s’expliquent principalement par le fait que les pdg bénéficiant des rémunérations incitatives les plus élevées deviennent trop confiants et prennent beaucoup plus de risques que les autres. Je dois avouer que j’étais un peu sceptique face à cette hypothèse quand je l’ai lue dans l’article, mais la démonstration de l’étude est plus que convaincante.

Les auteurs ont en effet montré que ces pdg se mettent à investir davantage que les autres (en proportion avec la taille de l’entreprise qu’ils dirigent) et à procéder à plus de fusions-acquisitions. Pire, les résultats de ces fusions-acquisitions sont moins profitables que celles réalisées par les entreprises dont les pdg reçoivent des rémunérations incitatives inférieures. Finalement, parmi les entreprises dont les pdg reçoivent les rémunérations incitatives les plus élevés, ce sont celles qui ont fait le plus d’investissements et de fusions-acquisitions qui ont eu les plus gros reculs de la valeur de leurs actions les trois années suivantes. Dans l’article, les auteurs ajoutent que ces pdg ont plus de pouvoir d’influence dans leurs conseils d’administration, font face à moins de résistance et, de toute façon, en tiennent moins compte! Tout cela réuni, l’hypothèse des auteurs semble tout à fait crédible…

Je rappelle que l’échantillon était d’environ 1500 entreprises, donc que le premier décile utilisé par les auteurs était formé de 150 entreprises par année et que, comme la série s’étend de 1994 à 2011, ils ont pu observer des résultats trois ans plus tard pendant 15 ans (de 1997 à 2011), pour un total de 2250 observations. Il est donc à peu près impossible que les différences marquées qu’ils ont observées soient dues au seul hasard!

Et alors…

Aussi convaincante que soit l’étude, je me suis demandé si le fait que les entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus élevées ont eu les augmentations les plus fortes dans les années précédentes ne pourrait pas être un facteur influençant les rendements des années suivantes. En effet, il n’est pas rare qu’après une forte poussée à la hausse, la valeur des actions d’une entreprise diminue. Malheureusement, même si les auteurs ont procédé à de nombreux tests sur d’autres hypothèses (qui se sont révélés négatifs), ils n’ont pas examiné mon hypothèse.

Cela dit, les résultats sont tellement robustes (il ne s’agit pas de quelques anecdotes du genre Enron, WorldCom ou Xerox) que leur conclusion sur l’excès de confiance de ces pdg joue sûrement un rôle prépondérant dans ces résultats. Mais, surtout, ces résultats montrent que les revenus indécents de ces pdg et surtout le mode de rémunération par incitatif n’ont aucune des qualités que les théoriciens néolibéraux leur prêtent, bien au contraire!

L’islam, un ennemi idéal

11 août 2014

islam«L’islam est bien l’ennemi idéal, en partie parce qu’il est très largement méconnu dans les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. Cette méconnaissance en fait une cible facile pour les politiques avide de suffrages ou les auteurs soucieux de faire sensation. Rien de plus simple, en effet, que de produire les images fantasmagoriques des barbus déchaînés campant résolument du côté du mal, de nourrir la crainte d’une nation submergée par l’innombrable progéniture de femmes musulmanes terriblement fécondes, par la multiplication des chaînes halal et des femmes voilées, flottant comme des spectres menaçants.»

Ainsi commence la préface à l’édition française écrite par l’auteur de L’islam, un ennemi idéal, John R. Bowen, anthropologue américain professeur à l’université Washington de Saint Louis. Si cette citation vous a fait penser au débat sur les «valeurs québécoises» et aux affirmations des Djemila Benhabib et Louise Mailloux de ce monde, c’est aussi mon cas. Les observations préliminaires de Bowen s’appliquent donc à la perception de l’islam dans de très nombreux pays occidentaux.

Le contenu

L’objectif de l’auteur en écrivant ce livre (paru en 2012 en anglais sous le titre Blaming Islam) était de «souligner les erreurs qui circulent sur le compte des musulmans dans les sociétés occidentales» et de démontrer qu’elle le sont. Bowen est bien conscient que cet exercice ne convaincra jamais les «racistes invétérés» (qui ne considèrent que les faits qui semblent donner un vernis de logique à leur haine), mais espère que les lecteurs qui «pensent avoir de bonnes raison de craindre la présence nombreuse de musulmans en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, au Pays-Bas ou aux États-Unis puissent accepter la discussion et la force du meilleur argument». Personnellement, je pense toujours que ce sont en premier lieu les gens qui appuient la thèse de l’auteur qui le liront, Mais bon, je me trompe peut-être…

- Introduction

Dans son introduction, l’auteur montre que, contrairement à la prétention de ceux qui affirment que les sociétés occidentales ont toujours bien accueilli les immigrants non musulmans, bien d’autres communautés, même occidentales, «ont fait l’objet de haines profondes» dans ces sociétés : juifs, protestants, Africains, Slaves, Roms et même Italiens (ça m’a rappelé le film Pain et chocolat et le livre Les Ritals…), sans parler des homosexuels.

- Le multiculturalisme

Le premier chapitre montre que le multiculturalisme s’exprime de façon bien différente de la caricature exposée par ses adversaires. On notera que, dans son livre L’interculturalisme (dont j’ai parlé dans ce billet), Gérard Bouchard dit un peu la même chose, en montrant que, s’il y a des différences fondamentales entre le multiculturalisme à la canadienne et l’interculturalisme à la québécoise, il n’en demeure pas moins que l’application du multiculturalisme canadien est maintenant bien loin du modèle à la Trudeau et que «même ses plus grands partisans ont pris leur distance, reconnaissant, même si moins qu’au Québec, l’importance pour une société d’avoir une culture commune».

En Europe aussi, que ce soit Angela Merkel, Nicolas Sarkozy ou David Cameron, nombreux sont ceux qui ont accusé le multiculturalisme de tous les maux (mais pas nécessairement des mêmes!), jugeant plus pratique de s’attaquer à lui plutôt que directement à l’islam et aux musulmans, même s’il est clair qu’ils étaient les premiers visés. Selon l’auteur, ces critiques confondent trois choses :

  • l’évolution du «paysage culturel et religieux de l’Europe», notamment en raison des caractéristiques de l’immigration;
  • les politiques d’accueil des immigrants (en vue de leur intégration);
  • les théories normatives du multiculturalisme : ce n’est pas le multiculturalisme qui entraîne la diversité culturelle et religieuse, mais cette diversité qui exige l’adoption de modes de vivre ensemble (très différents d’un pays à l’autre, même si tous taxés de multiculturalisme).

L’auteur développe ensuite ces trois constats pour l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France et les Pays-Bas. Cette démonstration est un peu lourde, mais éclairante. On me pardonnera de la laisser aux lecteurs du livre!

- De témoignages et de faits

L’auteur aborde ce chapitre en montrant que bien des reproches à l’islam partent de témoignages de réalités vécues hors du monde occidental. Il cite quelques livres et sites Internet de ce genre, mais pas Ma vie à contre-Coran ni Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident de Djemila Benhabib, quoique les titres y fassent penser (L’insoumise, Ma vie rebelle, Brûlée à l’acide, L’islam à l’assaut de l’Europe, etc.).

L’auteur consacre ce chapitre à déconstruire de belle façon les thèses colportées dans ces livres et ces sites à l’aide de faits, de données et de rappels historiques (notamment sur la lente évolution des droits des femmes et des homosexuels en Occident, toujours pas vraiment égaux même aujourd’hui). Il montre aussi que la prétention de bien des sites et vidéos qui circulent sur Internet que les musulmans seront majoritaires en 2050 en raison de la grande fécondité des femmes musulmanes repose sur des données erronées. On y prétend par exemple que les femmes musulmanes ont un taux de fécondité moyen de 8,1 enfants, alors que :

  • il n’existe pas de données sur la fécondité par communauté religieuse;
  • le taux de fécondité au Maroc est passé de 4,5 à 2,5 entre 1985 et 2003 et devrait diminuer à 1,9 vers 2030;
  • pour l’ensemble des pays musulmans, ce taux passerait de 4,3 en 1990 à 2,3 vers 2030;
  • les femmes de la deuxième génération de l’immigration ne font pas plus d’enfants que les femmes du pays d’accueil, ce qui a aussi été observé au Québec, parfois même avant la deuxième génération («Les résultats montrent que les immigrantes de la deuxième génération ont un niveau de fécondité proche des natives du Québec. Nous avons enfin trouvé que la fécondité des immigrantes africaines arrivées très jeunes au Québec est inférieure ou diffère peu de celle des natives du Québec»);
  • les estimations basées sur des données réelles prévoient plutôt que la proportion de musulmans passera en Europe de 6 % en 2010 en à 8 % en 2030, la France et la Belgique atteignant le taux le plus élevé (10 %).

J’aurais à ce sujet apprécié une évaluation du maintien des croyances musulmanes d’une génération à l’autre, mais l’auteur n’en parle pas.

- Les conseils de la charia

On entend souvent dire que, dans certains pays, notamment en Grande-Bretagne, la charia est appliquée en dépit des lois du pays. On se rappellera que cette accusation a aussi déjà été portée au Québec au sujet de la décision d’une juge ontarienne d’autoriser l’arbitrage religieux en droit familial, décision qui avait en fait été immédiatement renversée.

L’auteur détruit brillamment ce mythe en montrant que, si ces conseils existent en Grande-Bretagne, ils n’ont pas force de loi et jouent un rôle limité à la médiation, surtout dans des cas de demandes de divorce. Il s’agit simplement, règle générale, d’obtenir un assentiment d’un divorce civil par la religion, de façon à ce que la femme (les femmes forment la grande majorité des personnes qui les consultent) puisse se remarier religieusement (mariage qui doit aussi être accepté par les autorités civiles). Il en est de même des demandes de droit de garde pour les enfants, dont les décisions sont basées sur le bien-être des enfants..

Là, l’auteur y va à fond. Il a consulté de nombreux dossiers et a même assisté à des sessions de médiation. Bref, il apporte un éclairage complet sur la question et présente le tout avec force nuances.

Le quatrième chapitre aborde des accusations semblables d’application de la charia par le système judiciaire des États-Unis, accusations réfutées de manière exhaustive (il examine notamment vingt cas rapportés par un organisme néoconservateur et n’a rien trouvé qui allait à l’encontre de la loi des États-Unis).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce petit livre de 144 pages est suffisamment court pour ne pas devenir répétitif et suffisamment long pour apporter toutes les nuances qui s’imposent. Même si je m’attendais à un discours plus définitif, je n’ai pu qu’apprécier ce livre qui présente et examine à fond les questions délicates qu’il aborde. Et, cela fait du bien de lire un livre sur ce sujet qui ne parle pas d’accommodements déraisonnables, de vitres givrées ou de cabanes à sucre qui ne servent pas porc… Alors, oui, je recommande sans hésitation la lecture de ce livre!

Les corrélations, les inégalités et le PIB par habitant

9 août 2014

corrélationsDans leur livre L’égalité, c’est mieux (traduction de The spirit level), Richard Wilkinson et Kate Pickett montrent qu’un grand nombre de caractéristiques socio-économiques présentent de fortes corrélations avec les niveaux d’égalité des sociétés. En examinant les très nombreuses données fournies par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) associé à l’Organisation des Nations unies (ONU) dans le cadre de son rapport de 2014 sur le développement humain (dont j’ai parlé dans mon dernier billet), je me suis dit que ce serait intéressant de voir si ces corrélations s’observent aussi, et à quel point, en utilisant les données du PNUD.

Pour donner plus de profondeur à ces résultats, j’ai procédé à quelques modifications à la méthode utilisée par Wilkinson et Pickett. J’ai en effet appris en lisant le texte de Henry Milner ( La distribution non matérielle : l’angle mort de la lutte aux inégalités) paru dans le livre Miser sur l’égalité – L’argent, le pouvoir, le bien-être et la liberté, compilation de textes sous la direction d’Alain Noël et Miriam Fahmy, texte et livre dont j’ai parlé dans ce billet, que Wilkinson et Pickett utilisaient un ratio entre le décile le plus riche de la population et celui le plus pauvre comme indicateur des inégalités, indicateur selon moi moins pertinent que le coefficient de Gini pour ce genre d’exercice, et que la présence des pays nordiques pouvait parfois à elle seule expliquer les corrélations présentées par les auteurs. J’ai donc utilisé le coefficient de Gini comme variable représentant le niveau d’inégalité et ai calculé les coefficients de corrélation en fonction de tous les pays où les données étaient disponibles (139, mais, étrangement, le PNUD ne fournit pas de coefficient de Gini pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Danemark, le Japon et une quarantaine d’autres pays), en fonction des pays qui ont un indice de développement très élevé selon le PNUD et en fonction des mêmes pays moins les trois pays nordiques qui en font partie (Norvège, Suède et Finlande).

J’ai en plus décidé de calculer les coefficients de corrélation non seulement en fonction du niveau d’inégalité (coefficient de Gini), mais aussi en fonction du PIB par habitant. J’ai jugé bon de le faire pour deux raisons. D’une part, je voulais tester une des affirmations de Wilkinson et Pickett qui avancent que l’utilité d’une augmentation du PIB par habitant n’apporte plus grand chose à partir d’un certain niveau (disons autour de 30 000 $ par habitant). Ensuite, je voulais voir si les corrélations entre ces caractéristiques et le niveau d’inégalité étaient spécifiques, ou si ont pouvait aussi les observer en fonction du PIB par habitant.

Finalement je ne présenterai pas les résultats sur des graphiques comme celui qui suit, car j’aurais dû en faire 114! Apprécions donc ce graphique qui montre la corrélation du taux d’homicide par 100 000 habitants avec le coefficient de GINI. On voit clairement que le taux d’homicide augmente en moyenne avec le niveau d’inégalité. Le coefficient de corrélation, quoique pas vraiment robuste à 0,482, est quand même un des plus élevés parmi mes résultats, montrant un impact non négligeable du niveau d’inégalité sur le taux d’homicide. Mais, on peut voir aussi qu’un bon nombre de pays sont bien loin de la tendance moyenne (représentée par la courbe de tendance linéaire, notamment le Honduras, le El Salvador et la Côte d’Ivoire, dont les taux d’homicide hors norme font trôner leurs résultats au trois points les plus élevés de ce graphique).

corrélations1

Les résultats

Le tableau qui suit montre les coefficients de corrélation entre le coefficient de Gini et le PIB par habitant et 17 caractéristiques socio-économiques. Un coefficient négatif montre une relation inverse (plus les inégalités sont élevées, moins les résultats de la caractéristique le sont) et un coefficient positif une relation directe (les deux valeurs augmentent ensemble). Par exemple, on peut voir à la première cellule du tableau que les résultats de l’IDH sont en moyenne plus élevés pour les pays qui ont le coefficient de Gini plus bas (donc pour les pays moins inégaux).

corrélations2

 

Je vais ici analyser brièvement ces résultats :

Indice de développement humain (IDH) : on voit ici que la corrélation est plus forte avec le PIB par habitant (0,735) qu’avec l’égalité des revenus (-0,262) : cela est normal, car le PIB par habitant fait partie des trois indicateurs utilisés pour calculer cet indice; on remarquera que l’écart est moins grand quand on ne prend que les pays ayant un IDH élevé (-0,395 et 0,461), même en retirant les trois pays nordiques, ce qui concorde avec les affirmations de Wilkinson et Pickett que l’impact du PIB par habitant diminue à partir d’un certain revenu. Mais, il ne disparaît pas!

Espérance de vie à la naissance : là encore, la corrélation est plus forte avec le PIB par habitant (0,614) qu’avec l’égalité des revenus (-0,257) et l’écart entre les deux diminue d’intensité quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé. Les constats sont semblables pour l’espérance de vie à 60 ans.

Années moyennes de scolarité : encore ici, la corrélation est plus forte avec le PIB par habitant (0,627) qu’avec l’égalité des revenus (-0,272); par contre, quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé, la situation s’inverse : non seulement l’effet devient bien plus fort chez les pays à faible inégalité, mais le PIB par habitant est associé en moyenne à des pays où on reste moins longtemps à l’école et la corrélation devient encore plus négative si on enlève les trois pays nordiques. En fait, si on enlève le Qatar de l’échantillon (qui a le PIB par habitant le plus élevé et la moyenne d’années de scolarité la plus basse), les effets du PIB élevé et des inégalités basses sont positives et à peu près les mêmes (données non illustrées dans le tableau). Cela montre à quel point il ne faut pas partir en peur avec ces résultats!

Les constats sont semblables pour la proportion de la population ayant au moins un diplôme d’études secondaires, y compris le fort effet du Qatar.

Coefficient de Gini et PIB par habitant : si la relation entre un coefficient de Gini faible (moins d’inégalités) et un PIB élevé est relativement forte pour l’ensemble des 139 pays (-0,272), elle l’est moins quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé (-0,064) et s’inverse (0.034) quand on enlève les trois pays nordiques; par contre, elle devient encore plus forte que pour l’ensemble des pays (-0,335) quand on enlève le Qatar (-0,416)!

Taux de mortalité infantile : si, pour l’ensemble des pays, le PIB par habitant apporte plus de bien que l’égalité, c’est nettement l’inverse quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé, avec ou sans les pays nordique, allant dans le sens des affirmations de Wilkinson et Pickett que l’impact du PIB par habitant diminue à partir d’un certain revenu. L’effet positif d’une plus grande égalité demeure plus fort que celui du PIB par habitant pour les pays ayant un IDH élevé même quand on enlève le Qatar, mais l’écart rétrécit.

Mortalité pour abus d’alcool et de drogue : les effets des inégalités et du PIB par habitant sont relativement faibles et ne vont pas toujours dans le même sens…

Obésité : le niveau d’égalité semble ne jouer aucun rôle sur l’obésité pour l’ensemble des pays, mais a de fort effets positifs parmi les pays ayant un IDH élevé, même sans le Qatar; le niveau du PIB par habitant fait par contre augmenter de beaucoup la prévalence de l’obésité pour l’ensemble des pays, mais moins parmi les pays ayant un IDH élevé; il a toutefois un effet positif dans ces pays si on omet le Qatar, où le taux d’obésité est même plus élevé qu’aux États-Unis!

Épreuves du Programme de suivi des acquis des élèves (PISA) : les résultats sont forts semblables pour les trois épreuves du PISA administrées à des jeunes âgés de 15 ans, soit les mathématiques, la lecture et les sciences; en plus, l’effet Qatar joue fortement sur les trois regroupements de pays; au bout du compte, quand on exclut le Qatar, le niveau du PIB semble avoir des effets positifs un peu plus forts que celui d’égalité pour l’ensemble des pays, effets toutefois nettement moins forts que ceux de l’égalité pour les pays ayant un IDH élevé.

Marché du travail : le niveau du PIB a globalement un effet positif important sur le taux d’emploi et le taux de chômage, même en ôtant le Qatar, tandis que les effets du niveau d’égalité sont ambigus; notons que le lien de causalité me semble aller dans le sens où il est normal que des pays avec les taux d’emploi élevés et des taux de chômage faibles aient un PIB par habitant plus élevés que les autres;

Taux de suicide (par 100 000 habitants) : pour l’ensemble des pays (en fait, pour seulement 77 des 139, car cette donnée n’est pas disponible pour un grand nombre de pays, dont le Qatar!), les hauts niveaux d’égalité et de revenus sont associés à des taux de suicide plus élevés. Cela s’explique entre autres par le fait que le taux de suicide est très faible dans des pays pauvres et très inégalitaires, comme Haïti et l’Afrique du Sud. Cette relation change de façon significative quand on ne retient que les pays ayant un IDH élevé, les pays plus égalitaires connaissant aussi des taux de suicide plus élevés mais avec une relation de plus faible ampleur, tandis que les pays ayant des revenus plus élevés ont en général un taux de suicide un peu plus bas.

Taux d’incarcération (par 100 000 habitants) : pour l’ensemble des pays, ce sont en moyenne les plus égalitaires qui ont un taux d’incarcération plus faible que les autres, tandis que le taux d’incarcération des pays à haut PIB par habitant est en moyenne plus élevé que la moyenne; l’impact de l’égalitarisme est encore plus important parmi les pays ayant un IDH élevé, tandis que la relation avec le PIB par habitant est inversée, relation qui disparaît presque complètement quand on enlève le Qatar.

Taux d’homicide (par 100 000 habitants) : pour l’ensemble des pays ainsi que pour ceux ayant un IDH élevé, ce sont les plus égalitaires qui ont en moyenne un taux d’homicide moins élevé que les autres; un PIB élevé contribue aussi à faire diminuer le taux d’homicide, mais beaucoup moins. Le retrait du Qatar change peu de choses dans ces relations. Ainsi, ces relations semblent les plus solides de cet exercice, comme le montre le graphique présenté au début de ce billet.

Et alors…

Quoique intéressant, cet exercice présente de nombreuses limites. Si certaines corrélations trouvées ici correspondent à celles présentées par Richard Wilkinson et Kate Pickett, d’autres vont dans le sens inverse. En plus, contrairement à ce que Wilkinson et Kate Pickett laissent entendre, on a pu voir que le PIB par habitant demeure lié positivement à certaines caractéristiques socio-économiques même parmi les pays les plus riches, quoique moins que le niveau d’égalité et moins pour les pays dont l’IDH est élevé que pour les autres. Bref, ils ont en général raison, mais pas toujours!

Mais, surtout, cet exercice a permis d’appuyer les constatations de Henry Milner à l’effet que le choix des pays (ou la disponibilité ou non des données pour l’ensemble des pays) peut grandement modifier les résultats. Comme je l’avais noté dans un billet paru il y a bientôt quatre ans, «la présence de pétrole ou de diamants enrichit un pays (enfin, dans le calcul du PIB par habitant…), mais ne favorise pas nécessairement la baisse des inégalités. L’historique d’un pays peut aussi avoir une grande importance. Par exemple, les anciens pays du bloc de l’Est ont presque tous des coefficients de Gini peu élevés, mais un PIB par habitant inférieur à la moyenne». L’effet parfois troublant du retrait d’un seul pays comme le Qatar va dans le sens de cette analyse. Le Qatar, s’il présente le plus haut revenu par habitant (86 % plus élevé que le pays, parmi ceux dont le coefficient de Gini est fourni, qui arrive au deuxième rang, soit la Norvège, 119 029 $ par rapport à 63 909 $), présente en effet dans la plupart des autres indicateurs des résultats qui se comparent davantage à ceux de pays en voie de développement qu’à ceux des pays riches ou à IDH élevé. Il en est notamment de même du Koweit, des États arabes unis et de l’Arabie saoudite dont l’absence de données sur le coefficient de Gini a permis le retrait de l’échantillon observé. On peut penser que l’utilisation du PIB médian par habitant aurait évité ce genre de distorsion, mais cette donnée n’est pas fournie par le PNUD et n’est pas celle utilisée pour établir l’IDH.

Ces analyses sont aussi un peu réductrices, négligeant de très nombreux facteurs qui peuvent jouer un rôle important, comme la religion, la culture et les institutions. Il ne faut jamais oublier qu’une corrélation n’est pas une causalité… Bref, cet exercice m’a apparu très intéressant, surtout en montrant clairement les limites des conclusions qu’on peut tirer de ces corrélations!

Annexe 

L’influence démesurée d’un seul pays comme le Qatar présentant des caractéristiques différentes peut surprendre (moi, elle m’a surpris!). Les deux graphiques qui suivent illustrent éloquemment les effets de la présence d’un tel pays dans une série de données. Ils présentent les liens entre le PIB par habitant et les années de scolarité parmi les pays ayant un IDH élevé, le graphique du haut incluant le Qatar et celui du bas l’excluant.

corrélations3

Dans le premier graphique, on peut voir que la présence d’un point loin en bas et à droite crée une tendance (ligne droite) à la baisse : on pourrait donc conclure qu’un niveau élevé du PIB par habitant est lié à un nombre d’années de scolarité inférieur. En enlevant les données du Qatar, on peut voir dans le graphique du bas que la courbe de tendance montre carrément l’inverse : en moyenne, les pays avec un PIB par habitant plus élevé sont associés à un plus grand nombre d’années de scolarité.

Voilà!

Rapport 2014 sur le développement humain

7 août 2014

IDHLe rapport de 2014 sur le développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) associé à l’Organisation des Nations unies (ONU) a été publié le 24 juillet dernier dans l’indifférence générale des médias québécois. Ce rapport contient pourtant l’indicateur de bien-être différent du PIB le plus diffusé, l’indice de développement humain (IDH), en plus d’une analyse de la situation mondiale en la matière ainsi que de très nombreuses données qui permettent d’analyser la situation du bien-être dans presque tous les pays de la Terre.

Le rapport complet compte 258 pages, mais le PNUD diffuse aussi un résumé plus accessible d’une trentaine de pages que je vais présenter ici, ainsi qu’un communiqué de presse encore plus court. Dans un prochain billet, j’analyserai certaines des autres données publiées dans le site du PNUD.

Le rapport

Je trouve important de présenter ce rapport, car il va beaucoup plus loin que de simplement montrer le classement des pays selon l’IDH, indicateur plus complet que le PIB, qui, n’étant basé que sur trois variables (l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le niveau de vie), ne peut fournir qu’une indication bien partielle de la situation du développement humain, de l’aveu même de son concepteur, Amartya Sen, comme je l’expliquais en détail dans ce billet.

- Avant-propos

Si le rapport se réjouit que, dans l’ensemble, la situation du développement humain poursuit son progrès (quoique moins rapidement depuis la crise débutée en 2008), il souligne aussi que «des vies sont sacrifiées, et les moyens d’existence et le développement sont sapés par des crises et par des catastrophes naturelles ou causées par l’homme». Dans ce contexte, le rapport de 2014 s’attarde davantage que les années précédentes sur les questions de la vulnérabilité et de la résilience.

- vulnérabilité

Les premiers signes de vulnérabilité des personnes s’expriment par «la pauvreté et le dénuement extrêmes», par le manque de protection sociale, par la faim et par le travail précaire.

«Malgré des progrès récents dans la réduction de la pauvreté, plus de 2,2 milliards de personnes vivent en situation de pauvreté multidimensionnelle ou en sont très proches. Cela signifie que plus de 15 pour cent de la population mondiale reste vulnérable à la pauvreté multidimensionnelle. Dans le même temps, près de 80 pour cent de la population mondiale manque de protection sociale complète. Environ 12 pour cent (842 millions) souffrent de faim chronique, et près de la moitié des travailleurs (plus de 1,5 milliard) occupent un travail précaire ou informel.»

La vulnérabilité ne se manifeste pas seulement à un moment de la vie, mais est aussi fonction de ses capacités qui, elles, «sont bâties tout au long de la vie» :

«Tout d’abord, quelle que soit l’étape de la vie, les capacités vitales sont affectées par les investissements réalisés lors d’étapes précédentes. Elles le sont également par les interactions au sein de l’environnement immédiat, de la communauté et de la société. Ensuite, les chocs à court terme ont généralement des conséquences sur le long terme.»

Sans une alimentation de base, des soins de santé adéquats et une stimulation favorisant une croissance saine, bien des jeunes ne peuvent pas apprendre correctement à l’école et subiront toute leur vie ce départ raté. Le même phénomène survient lors des transitions de vie suivantes, soit à l’entrée sur le marché du travail où le chômage très élevé des jeunes aura immanquablement des effets à long terme, et chez les personnes âgées, dont à peine 20 % ont une pension de retraite, alors que la très grande majorité «dépend de son travail et des revenus de la famille». Encore là, la situation des personnes âgées est en très grande partie le résultat de ce qui s’est passé pendant les périodes précédentes.

De même, les sociétés qui ne disposent pas d’institutions fortes en matière de santé, d’éducation, de politique et de justice (pour n’en nommer que quelques-unes) sont plus vulnérables. On y trouve davantage d’inégalités et de pauvreté, et les personnes issues de milieux défavorisés sont pratiquement condamnées à demeurer en état de pauvreté toute leur vie. Et que dire des 1,5 milliard de personnes qui vivent dans des pays connaissant des conflits et des «45 millions de personnes qui ont ont été forcées de se déplacer suite à des conflits ou des persécutions» en 2012. Et je crains bien que ce nombre, déjà le plus élevé depuis 18 ans, soit en forte hausse depuis deux ans…

- résilience

Les politiques et institutions favorisant l’autonomie des personnes augmentent leurs capacités à réagir aux événements négatifs. Le rapport se poursuit en mentionnant les politiques les plus efficaces pour développer l’autonomie des personnes et, par le fait même, la résilience des sociétés :

  • l’universalité des services sociaux de base : on parle ici aussi bien des services de santé et d’éducation que de l’approvisionnement en eau et de la sécurité publique; cela permet aux êtres humains de disposer «des moyens pour vivre selon leurs aspirations» et de «mener une vie digne dissociée de la capacité de payer»; le rapport souligne que, contrairement à ce que bien des idéologues de droite prétendent, il est possible et même bénéfique d’offrir ces services dès les premières phases de développement d’un pays;
  • des réponses aux vulnérabilités du cycle de vie : intervenir aux moments clés des cycles de vie, soit lors de la petite enfance, à l’entrée à l’école, au passage de l’école au marché du travail et lors de la retraite;
  • le renforcement de la protection sociale : «l’assurance chômage, les programmes de retraite et la réglementation du marché du travail, peuvent offrir une couverture contre les risques et les difficultés tout au long de la vie des personnes, et surtout pendant les phases critiques»;
  • la promotion du plein emploi : en plus de ses avantages les plus évidents, le plein emploi permet de «consolider les progrès et [de] faciliter leur pérennité», facilite le financement et la prestation de services sociaux, évite les problèmes sociaux liés au chômage (criminalité, suicides, violence, consommation de drogues, etc.) et le déclin des compétences professionnelles, et favorise «la stabilité et la cohésion sociale».
  • la création d’institutions réactives et de sociétés solidaires: la réduction des inégalités de toutes sortes permet de «construire la cohésion sociale et de prévenir et surmonter les crises»; on parle ici aussi bien des inégalités de revenus que sociales (entre hommes et femmes, classes sociales, ethnies, religions, handicaps, etc.);
  • le renforcement des capacités pour se préparer aux crises et les surmonter : le rapport montre l’importance de se préparer aux catastrophes naturelles et présente des mesures pour atteindre cet objectif (systèmes d’alerte, interventions coordonnées, plans de reconstruction, etc.).

- consolidation des progrès et action collective

Un bon nombre de phénomènes qui augmentent la vulnérabilité des personnes sont de nature mondiale. Ainsi, les mesures pour y faire face et pour augmenter la résilience des personnes doivent reposer sur la coopération internationale. Ces phénomènes comprennent notamment la sécurité alimentaire, l’accès à l’énergie, la régulation financière et le changement climatique. Face au manque de coopération actuelle, il faut trouver des moyens pour améliorer la gouvernance mondiale, notamment en :

  • réglementant mieux le secteur financier pour assurer l’accès aux liquidités, réduire la volatilité des flux financiers et minimiser les risques de contagion;
  • révisant les règles qui régissent le commerce agricole;
  • s’entendant sur des réductions importantes des émissions de gaz à effet de serre;
  • améliorant les structures de coopération internationale.

Conclusion

«L’objectif souvent postulé d’une croissance et d’un développement plus inclusifs, plus durables et plus résilients à l’échelle mondiale exige une vision positive du domaine public mondial et une reconnaissance du fait que le «monde que nous voulons» dépend de la prestation réussie de biens publics naturels et réalisés par l’homme. Les marchés, malgré leur importance, ne sont pas en mesure de fournir des protections sociales et environnementales. Les États, de manière individuelle ou collective, doivent faire preuve d’une volonté affirmée et renouvelée de coopération, à travers l’harmonisation des politiques nationales ou l’action collective internationale. Les gouvernements doivent disposer d’un espace politique plus important pour apporter protection et emploi à leurs citoyens. La société civile peut générer une volonté politique, mais uniquement à condition que les citoyens reconnaissent la valeur de la collaboration transfrontalière et des biens publics pour l’individu.»

Et alors…

Il faut bien comprendre que ce billet est en fait le résumé d’un résumé… Il ne peut donc fournir qu’un aperçu du contenu de ce rapport. Mais, en prenant connaissance des sujets qu’il aborde, on peut voir à quel point il est dommage qu’il ne soit pas davantage diffusé, et surtout qu’il ne soit pas mis en application!

Quand la démocratie en perd son grec!

4 août 2014

démocracie_dupuis-déryLe sujet abordé dans Démocratie, histoire politique d’un mot de Francis Dupuis-Déri peut sembler à première vue bien mince pour lui consacrer 456 pages. Comment en effet l’analyse d’un seul mot peut-elle en exiger autant? En y allant à fond!

L’introduction

En fait, la plus grande partie ce livre décortique l’évolution de l’utilisation du mot «démocratie» et du concept qu’on lui prête à travers l’histoire de la guerre d’indépendance des États-Unis et de la révolution française et des années qui les ont suivies. Il aborde aussi plus brièvement dans sa conclusion leur évolution en Allemagne, au Canada et au Sénégal.

L’introduction du livre présente très bien son objet, et ce, dès sa première phrase :

«Le mot «démocratie», d’origine grecque, a conservé la même définition pendant plus de deux mille ans, de la Grèce antique jusqu’au milieu du XIXe siècle, à savoir un régime politique où le peuple se gouverne seul, sans autorité suprême qui puisse lui imposer sa volonté et le contraindre à l’obéissance.»

Non seulement cette définition était claire, mais les réactions des élites lui étaient conséquentes : pour elles, la démocratie était «une aberration ou une catastrophe politique, économique et morale, puisque le peuple serait par nature irrationnel» et ne pouvait mener qu’au chaos, à la violence et à «la tyrannie des pauvres».

On ne s’étonnera pas alors que les meneurs de la guerre d’indépendance des États-Unis et de la révolution française étaient tous ouvertement antidémocrates. Ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que «l’élite politique commence à s’en réclamer», mais en lui donnant un tout autre sens, celui d’un «régime libéral électoral, jusqu’alors nommé «république»», autre terme dont le sens a beaucoup varié avec le temps en fonction des intentions des gens qui l’ont utilisé.

L’auteur se demande alors comment on peut aujourd’hui considérer ceux qui pourfendaient le concept de démocratie comme les pères des démocraties modernes et comment le sens de ce mot a pu changer autant en si peu de temps. Simple, «les individus et les forces politiques choisissent des termes et les définissent en fonction de leur efficacité présumée dans un débat politique (…) pour consolider leur légitimité aux yeux du peuple et accroître leur capacité de mobilisation, donc de pouvoir». Et, il s’adonne que le mot «démocratie» fait bien ce travail…

Il n’est bien sûr pas facile d’écrire un livre sur l’évolution du sens d’un mot comme «démocratie» sans préciser le sens qu’on lui donne dans chacun des contextes où il est utilisé. L’antonyme, «antidémocratique», pose aussi problème, car il peut aussi bien qualifier un pourfendeur de la démocratie directe (sens du concept de «démocratie» à l’origine) qu’un adversaire de ce qu’on appelle maintenant des régimes démocratiques (en fait, des aristocraties électives). Pour éviter la confusion, l’auteur a choisi d’utiliser l’expression «agoraphobie politique» pour traduire la peur (ou la haine) de la démocratie directe, terme qui «désigne la peur de l’agora, le nom de la place publique dans les cités grecques où les citoyens s’assemblaient pour délibérer».

L’auteur présente ensuite quatre fondements de l’agoraphobie politique (ou de la peur de la démocratie directe) :

  1. le peuple est déraisonnable, mu par ses passions et ne peut gouverner pour le bien commun;
  2. des démagogues prendrait inévitablement le contrôle des assemblées;
  3. l’agora serait un lieu de confrontation où la majorité imposerait sa tyrannie, donc où les pauvres (majoritaires) opprimeraient les riches (minoritaires);
  4. la démocratie directe peut fonctionner avec de petits groupes, comme dans les cités antiques, mais pas dans nos nations dont la population est trop nombreuse et très dispersée.

À l’inverse, les agoraphiles politiques (ceux qui appuient la démocratie directe) attribuent les mêmes tares à tout élite gouvernante :

  1. l’élite gouvernante est irrationnelle, car poussée par sa passion pour le pouvoir et la gloire;
  2. elle est démagogique;
  3. sa seule existence divise la communauté entre gouvernants et gouvernés.

Et il conclut ainsi son introduction :

«Aujourd’hui, l’agoraphobie originelle et fondatrice des démocraties modernes est camouflée par le mot «démocratie», qui en est venu à désigner le régime électoral libéral et à donner l’apparence que le peuple y détient le pouvoir souverain.»

Les chapitres suivants

Comme mentionné auparavant, le reste du livre analyse l’évolution de l’utilisation du mot «démocratie» en France et aux États-Unis. Je n’en dirai pas grand chose sinon que ces chapitres m’ont grandement intéressé et sont appuyés par une quantité impressionnante de sources et de citations, tellement que cela devient parfois répétitif, même si l’accumulation de sources rend plus solides ses conclusions. On peut en retenir de nombreuses leçons dont celles-ci :

  • en Grande-Bretagne comme en France, ou dans toute monarchie, «que le parlementarisme n’a rien à voir avec la démocratie ou la nation souveraine, et qu’il s’agit plutôt d’un rapport de force entre les élites, soit la couronne et le Parlement»;
  • les premiers parlements n’avaient rien à voir non plus avec un désir de démocratiser le pouvoir, mais «ont été fondés par les rois au Moyen Âge, dans l’espoir premier d’aider à lever les impôts»;
  • «En fait, historiens et philosophes ont associé pendant plus de deux mille ans les élections à l’aristocratie, et non à la démocratie»; quand on voit ce que font nos représentants après avoir été élus, force est de donner raison à l’auteur. Un programme politique est de plus en plus un plan de marketing utilisé pour se faire élire, les décisions prises une fois au pouvoir n’ayant trop souvent rien à voir avec ce programme. Les affirmations de trop de nos faiseurs d’opinion qu’on doit se plier aux décisions des élus et se contenter de voter aux quatre ans vont aussi dans ce sens. Notre aristocratie élue est selon eux alors légitimée de prendre toute décision, qu’elle corresponde ou pas avec son programme, et le peuple doit s’incliner (sauf eux, qui ne se gênent pas pour commenter, appuyer ou dénoncer ces décisions!). Une chance qu’il y a encore la rue (même si elle est de plus en plus réprimée…).

L’auteur termine ces chapitres en soulignant le caractère foncièrement contradictoire de nombreuses utilisation du mot «démocratie». On peut en effet entendre ou lire un grand nombre d’expressions souvent douteuses, notamment :

  • monarchie démocratique (comme ici…);
  • aristocratie démocratique;
  • démocrates socialistes;
  • démocrates bourgeois;
  • démocrates révolutionnaires;
  • démocrates socialistes;
  • démocrates néo-chrétiens (dieu serait rendu démocrate…).

Il nous rappelle plus loin la manie des états totalitaires du bloc de l’Est de glisser le mot «démocratique» même dans le nom de leur pays (comme la République démocratique d’Allemagne», RDA) et que l’ex-dictateur Augusto Pinochet a déjà présenté l’armée chilienne comme la «sauveuse de la démocratie»…

Conclusion

Je ne mentionnerai de la conclusion de l’auteur que les quatre étapes qui peuvent résumer l’évolution sémantique du mot «démocratie» en France et aux États-Unis :

  1. le dénigrement : c’est la dénonciation de la démocratie, symbole de l’irrationalité, du chaos et de la tyrannie des pauvres;
  2. l’affirmation : certains acteurs et commentateurs politiques se revendiqueront graduellement de la démocratie pour indiquer clairement leur opposition au gouvernement et son manque d’intérêt pour la population; dans ce sens, le démocrate est celui qui s’oppose au gouvernement et aux riches;
  3. le détournement : en constatant l’attrait de ce mot, les politiciens et commentateurs de centre et de droite vont aussi graduellement s’associer à la démocratie qui en perdra complètement son sens original; pour eux, le démocrate est celui qui parle au nom du peuple;
  4. la généralisation : finalement, le mot en vient à ne plus rien dire, sinon que la démocratie représente le bien.

À la fin de ces quatre étapes, les démocrates du sens original du terme doivent donc utiliser d’autres termes pour montrer leur spécificité, ce qui est notamment le cas des anarchistes et autres libertaires. Et nos mêmes politiciens et commentateurs n’ont pas tardé à repartir le cycle en associant l’anarchie à l’irrationalité, à la violence et au chaos… Si ce nouveau cycle se met aussi en branle, parlerons-nous dans quelques décennies du Canada comme d’une monarchie anarchiste?

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Malgré l’apparente minceur du sujet, chaque page de ce livre érudit se justifie. On n’apprend qu’à la fin du livre (en fait, après même la fin, dans les remerciements) que ce livre est en fait une réécriture de la thèse de doctorat de Francis Dupuis-Déry. Cela explique la profusion de sources! Par contre, je n’ai jamais senti à sa lecture la lourdeur de la plupart des thèses de doctorat que j’ai lues une fois transformées en livres. Bon, je n’en ai pas lues tant que ça, mais il demeure que ce livre se lit très bien.

Bref, oui ce livre mérite d’être lu tant pour sa démonstration impeccable que pour les liens qu’il permet de faire avec des événements historiques au moins minimalement connus. Il sait bien remettre en place les versions plus romantiques de la guerre d’indépendance des États-Unis et de la révolution française. On voit que au-delà des supposés nobles sentiments des «pères fondateurs» des États-Unis et des acteurs de la révolution française, il y avait aussi et surtout des luttes de pouvoir…

L’austérité et l’emploi

2 août 2014

Emploi_07-2014Depuis le dépôt du budget du dernier gouvernement provincial, la guerre sémantique est repartie : applique-t-il des politiques d’austérité ou de rigueur, à moins qu’on convienne qu’il recoure à la saignée! De son côté, le gouvernement fédéral en fait tout autant sans trop s’attirer de reproches… Je me suis dit que ce serait bien dans ce contexte de faire le point sur la situation de l’emploi au Québec, mais aussi au Canada, ce que je fais moins souvent…

Évolution de l’emploi au Québec et au Canada

Comme j’ai l’habitude de le faire, je vais comparer l’évolution de l’emploi selon deux sources de données, celles de l’Enquête sur la population active (EPA), enquête qui comporte une marge d’erreur importante, et celles de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), beaucoup plus fiables, car issues d’un recensement de toutes les entreprises, mais disponibles avec près de deux mois de retard sur les premières (ce qui les rend peu intéressantes pour les médias). Mais, comme elles ont justement été mises à jour cette semaine, ce qui n’a été rapporté par aucun média à ma connaissance. l’écart n’est actuellement que d’un seul mois entre les deux séries de données.

Comme l’EERH ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes (et de quelques autres secteurs de moindre importance), et que, en conséquence, les niveaux d’emplois de l’EERH et de l’EPA sont différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Emploi_07-2014-1

Je vais passer vite sur ce graphique, car je reviendrai sur ces données plus loin. Notons seulement que l’emploi selon l’EERH (ligne rouge) montrait une plus forte croissance que celle de l’EPA (ligne bleue) en 2012 (la ligne rouge a passé l’année au-dessus de la ligne bleue), que ce fut l’inverse en 2013 et au début de 2014, avec la ligne bleue au dessus de la rouge et que ces deux lignes semblent enfin s’être rejointes depuis mars cette année. Cela veut dire que le niveau de l’emploi montré par l’EPA est probablement au centre de sa marge d’erreur. Et, dans les deux cas, l’emploi n’a augmenté que de 2,0 % depuis septembre 2010 (presque quatre ans).

J’ai cette fois-ci fait le même exercice avec les données de l’EERH et de l’EPA mais pour l’ensemble du Canada. Sans surprise, les données des deux lignes se suivent beaucoup mieux, ce qui est normal, car la marge d’erreur des données d’emploi de l’EPA pour le Canada est moins du double de celle de ces données pour le Québec pour des données plus de quatre fois plus élevées. Donc, cette marge d’erreur est proportionnellement un peu plus de deux fois moins importante. On remarquera que la croissance de l’emploi fut en moyenne plus de deux fois supérieure (entre 4,4 % et 4,9 % par rapport à 2,0 %) pour l’ensemble du Canada que pour le Québec. Mais, cela ne dit pas tout…

Emploi_07-2014-2

Que ce soit pour le Québec ou pour le Canada, ces deux graphiques montrent que le taux de croissance semble moins élevé depuis environ un an qu’au cours des trois années précédentes. Par contre, si un graphique permet de visualiser des tendances, il n’y a rien comme les données précises pour en évaluer l’ampleur. J’ai donc préparé un tableau qui explique mieux le ralentissement de la croissance de l’emploi.

Emploi_07-2014-3Ce tableau montre la croissance de la population et de l’emploi, tant selon les données de l’EPA que selon celles de l’EERH, entre les six premiers mois de 2011 (cinq pour l’EERH) et les mois correspondants de 2012 (colonne 2012) et les mêmes différences entre ces mêmes mois pour les deux années suivantes. J’ai cru bon de ne pas seulement indiquer la croissance de l’emploi, mais aussi celle de la population adulte (15 ans et plus), car c’est sur cette population qu’est établi l’emploi. Il est bien normal qu’un territoire où la population adulte augmente plus vite connaisse une plus forte croissance de l’emploi…

- Québec : Les croissances qu’on peut voir pour 2012 et 2013 illustrent ce que je disais plus tôt, soit que les données de l’EPA ne montrent pas de croissance (ou presque, seulement 0,09 %) entre les six premiers mois de 2011 et ceux de 2012, tandis qu’elles en présentent une assez appréciable en 2013 (1,45 %). Celles de l’EERH révèlent plutôt l’inverse, soit une croissance notable en 2012 et faible en 2013. Au bout du compte, si on regarde les croissances totales de ces deux années, que ce soit celles de l’EPA ou de l’EERH, on verra qu’elles sont légèrement inférieures à celles de l’augmentation de la population adulte. Ce n’est pas un bon signe… Ce mauvais signe devient une lumière rouge quand on constate que les données de l’EPA et de l’EERH montrent toutes deux une absence de croissance entre les données des premiers mois de 2013 et ceux de 2014, tandis que la population, elle, continue d’augmenter.

- Canada : Les données pour le Canada nous indiquent que, si la croissance de l’emploi a même surpassé un peu la croissance de la population adulte en 2012 et 2013, elle tire de l’arrière de façon nette en 2014.

- Alberta : On voit que cette province a réussi à maintenir un bon taux de croissance ces trois années, taux globalement supérieur à celui de l’augmentation de la population en 2012 et 2013, mais à peine égal à celui de l’augmentation de sa population en 2014… Si même l’Alberta montre des signes de faiblesse, c’est que ça ne va pas bien!

- Canada moins Alberta : si on enlève l’Alberta, on voit que la croissance de l’emploi pour le reste du Canada a à peine suivi la croissance de la population en 2012 et 2013, et qu’elle lui est loin en 2014. En fait, la différence négative entre la croissance de l’emploi et celle de la population adulte en 2014 est, dans ce territoire presque aussi grande qu’au Québec. Bref, la situation se maintient en Alberta, mais se dégrade dans tout le reste du Canada, pas seulement au Québec.

Je pourrais présenter bien d’autres indicateurs qui confirment la stagnation actuelle de l’emploi (et même son recul par rapport à l’augmentation de la population adulte). Par exemple, l’importance du chômage de longue durée a à peine diminué depuis la fin de la dernière récession et le pourcentage des personnes en emploi qui travaillent à temps partiel de façon involontaire n’a, lui, pas du tout diminué après avoir fortement augmenté durant cette récession. De même, on a appris cette semaine que l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (OCRHA) s’inquiète du fait que les perspectives d’embauches se sont dégradées, surtout du côté des secteurs publics et parapublics (voir le rapport complet). Mais, inutile d’en rajouter, je crois qu’il est clair que l’emploi stagne et que ça regarde mal pour les mois qui s’en viennent…

Deux études…

L’Institut C.D. Howe a publié deux études un peu étonnantes en deux semaines. Un peu, mais pas trop… La première est intitulée User Discretion Advised: Fiscal Consolidation and the Recovery (Conseils pour choisir entre la consolidation fiscale et la reprise) et la deuxième What Now? Addressing the Burden of Canada’s Slow-Growth Recovery (Que faire maintenant? Il faut se pencher sur le fardeau de la reprise à faible croissance).

Ces deux études font le même constat que moi (et que l’OCRHA) : le marché du travail stagne et le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) demeure bien loin de ses niveaux d’avant la récession. Et rien ne laisse présager d’amélioration, surtout pas le vieillissement de la population. On peut expliquer cette situation en regardant la situation des quatre composants du PIB selon les dépenses :

  • dépenses des consommateurs : ce composant est le plus important du PIB (de 60 à 65 %, selon les années); non seulement la stagnation du marché du travail restreint les revenus de la population, mais le fort niveau de leur endettement les porte plutôt à limiter leur consommation;
  • investissements : face à une faible croissance de la consommation, les entreprises ne sont pas portées à investir; une lueur se dessine toutefois du côté des exportations;
  • dépenses gouvernementales : les gouvernements, à tous les niveaux, réduisent la croissance de leurs dépenses à la recherche de l’équilibre budgétaire; cela ne pourra que restreindre la croissance du PIB et de l’emploi;
  • solde du commerce international : même au niveau canadien, il est rendu négatif, reposant de plus en plus sur les exportations de pétrole et d’autres matières premières; la récente baisse du dollar canadien et la reprise aux États-Unis, quoique toujours fragile, demeurent les seuls éléments positifs et les seuls espoirs de reprise un tant soit peu vigoureuse; mais ce facteur ne pourra pas contrebalancer la faiblesse des trois autres.

Face à ce constat, les deux auteurs soulignent qu’il ne faut pas s’attendre à de l’aide du côté de la politique monétaire, car les taux d’intérêts dont déjà près de zéro et on s’inquiète de plus en plus (avec raison!) de la bulle qui gonfle sans cesse du côté du prix des maisons, bulle stimulée justement par les bas taux d’intérêt. Que reste-t-il? La politique fiscale! Les deux auteurs, quoique différemment, conseillent au gouvernement de reculer de quelques années l’atteinte du déficit zéro, pour stimuler un peu la demande et contribuer ainsi à créer de l’emploi et à faire baisser le taux de chômage. Par exemple, le premier ne demande que de maintenir un déficit représentant 0,5 % du PIB (pourcentage représentant tout de même de 9 à 10 milliards $), déficit qui, avec une croissance même faible, permettrait tout de même de faire diminuer le ratio de la dette par rapport au PIB presque aussi rapidement que le plan du gouvernement. Mais, notre gouvernement idéologue a tôt fait de rejeter cette recommandation pourtant bien minimale…

Et alors…

Malgré toutes les preuves accumulées au cours des dernières années sur les conséquences désastreuses des politiques d’austérité, les dirigeants de nos deux principaux paliers de gouvernement ne veulent rien entendre : hors de l’équilibre budgétaire, point de salut! Il faut bien comprendre que tous ne souffrent pas également des conséquences de telles décisions.

Les premières victimes sont les chômeurs, dont le pourcentage qui a droit à des prestations d’assurance-emploi diminue d’année en année, les jeunes qui ont plus de difficulté à trouver un emploi (entre autres parce que les employeurs préfèrent embaucher et exploiter des travailleurs étrangers temporaires…) et les femmes qui subissent à la fois davantage les baisses d’emploi dans le secteur public (où elles sont majoritaires) et la détérioration des services publics, comme l’a bien montré l’IRIS dans ce billet.

Soyons clair, j’aurais plein de reproches à faire aux deux études que j’ai citées dans ce billet. Je voulais simplement montrer que nos gouvernements rejettent même les recommandations les plus minimales d’économistes pourtant bien sérieux… Alors, pour les faire dévier de leur direction idéologique prônant l’austérité, il va falloir faire plus que juste demander!

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 176 autres abonnés