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Libres d’apprendre

13 octobre 2014

libres d'apprendreLibres d’apprendre – Plaidoyers pour la gratuité scolaire regroupe, sous la direction de Gabriel Nadeau-Dubois, 14 textes portant sur la gratuité scolaire à l’université. Un des intérêts de ce livre est la grande variété des angles adoptés par les auteurs sur un sujet qu’on penserait avoir exploré sous toutes ses coutures.

Plutôt que de simplement mentionner les thèmes abordés par chacun des textes (on peut en avoir une idée en consultant la table des matières offerte par un lien en haut à droite de la page de présentation du livre), j’ai préféré présenter un seul de ces textes, mais plus en détail. Le choix n’était pas facile, car les bons textes affluent, mais j’ai choisi celui de Anne-Marie Boucher et Marie-Claude Goulet, principalement parce qu’il aborde certains des sujets qui me tiennent le plus à coeur.

Gratuité, reproduction sociale et ségrégation scolaire

Le titre me laissait craindre un contenu hermétique et ardu à lire. Ce n’est pourtant pas le cas, les auteures parvenant à bien communiquer les concepts qu’elles mettent de l’avant. Elles débutent leur texte en déplorant que, lors du printemps étudiant, tant de gens aient appuyé la vision marchande de l’éducation mise de l’avant par le gouvernement et ses alliés, et aient considéré la gratuité scolaire à l’université comme une idée farfelue et irréaliste. Elles abordent ensuite un thème trop peu souvent entendu, même dans les débats qui ont entouré ces événements, soit «l’aspect foncièrement reproducteur d’inégalités du système scolaire actuel, et ce, du primaire à l’université». Pour elles, quoique nécessaire, la gratuité scolaire est loin d’être suffisante pour assurer «des chances égales pour tous et toutes de poursuivre les études de leur choix».

- historique

Avant 1960, il était socialement accepté que les études supérieures étaient presque toujours réservées aux hommes (lire l’excellent texte de Lise Payette qui raconte son expérience pertinente à ce sujet) des classes sociales supérieures (encore plus chez les catholiques francophones, sauf pour les candidats à la prêtrise). La Commission Parent est venu chambouler cet état de fait, misant justement sur l’égalité des chances, entre autres grâce à la gratuité scolaire jusqu’à l’université. Cet objectif, même si jamais réalisé entièrement, demeurera largement partagé jusqu’aux années 1980. Le financement des écoles privées jumelé aux compressions budgétaires dans le secteur public a par la suite favorisé le développement d’écoles d’élites, privées et, par imitation, publiques, qui viennent «titiller le désir de distinction sociale de certaines familles de la classe moyenne». Ainsi, «la logique du privé s’installe au cœur même du réseau d’éducation public», faisant accepter le concept de «saine concurrence» entre les établissements, malgré, notamment, des avis du Conseils supérieur de l’éducation qui mettaient en garde contre les effets néfastes de la diversification des parcours scolaires au moyen de la sélection des élèves. Ce revirement des idéaux de la Commission Parent est venu réinstaurer «les dynamiques de reproduction sociale au sein de notre système d’éducation», au point où ce système participe dorénavant, comme avant, à créer et à légitimer les inégalités économiques et sociales.

- ségrégation scolaire

Après une présentation claire de la position de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron sur la question (je ne suis pas pour copier entièrement ce texte si je veux que vous le lisiez!), les auteures examinent comment les principes qu’elles viennent de présenter se manifestent au Québec. L’application des principes du néolibéralisme au monde de l’éducation tend graduellement à remettre en question les objectifs d’égalité des chances, d’accès à la connaissance et d’amélioration des conditions de vie qui faisaient consensus lors du dépôt du rapport Parent. Trop de gens voient l’éducation comme un moyen de se démarquer dans notre système capitalisme (entre autres en assimilant la poursuite des études à un investissement individuel), voire comme un outil pour satisfaire aux besoins des entreprises (voir l’excellent texte d’Éric Martin sur la confusion entre les moyens et les fins de l’éducation).

Cette évolution, ou plutôt cette régression, transforme graduellement l’éducation en un marché scolaire où les offreurs de formation cherchent à satisfaire la demande de leurs clients. Pas étonnant que de plus en plus de parents recherchent effrénément l’offreur de formation qui permettra à leur progéniture de se démarquer dans cette jungle néolibérale, acceptant non seulement de payer des sommes élevées pour se procurer un service qui devrait être gratuit et de même qualité pour tous et toutes (ce qui ne veut pas dire identique), mais aussi de payer des cours privés uniquement pour améliorer la probabilité que leur rejeton réussisse les examens de sélection des offreurs de formation les mieux cotés et de passer une nuit complète dans une file pour s’assurer qu’il reçoive le privilège de passer ces examens. Ce processus de ségrégation scolaire débute de plus en plus tôt, parfois même dans le choix du service de garde et plus souvent dès l’entrée à l’école primaire.

Cette logique néolibérale s’observe aussi du côté des offreurs de formation qui soignent plus que jamais leur réputation. Même dans les établissements publics «ordinaires», on offre de plus en plus de classes spéciales pour l’élite, accentuant la ségrégation scolaire en l’appliquant même à l’intérieur des écoles. Ce fonctionnement a un effet dévastateur chez les «non-élus» qui abaissent souvent leurs aspirations, influencés par leur rejet des classes réservées à l’élite. Cette ségrégation s’observe aussi dans la terminologie, alors qu’on étiquette sans retenue les élèves de «forts» et de «faibles», d’«enrichis» et de «réguliers», quand on ne parle par carrément de «bons» et de «mauvais» élèves. Ces étiquettes ne font pas que stigmatiser les «non-élus», mais on leur offre trop souvent moins de services (sorties, moins d’attention de la part des directions, enseignants moins motivés, etc.). Cette ségrégation devient un véritable engrenage «qui ne fait qu’accélérer et augmenter les clivages sociaux».

- que faire?

Si on veut mettre fin à cette ségrégation, on doit «remettre en question la société profondément inégalitaire dans laquelle nous vivons».

«Compétition, ségrégation, concurrence, distinction, élitisme, méritocratie ne sont que différentes façons de consacrer, légitimer et construire les inégalités sociales, sources de misère humaine et de passions tristes.»

La régression des principes à la base d’un système d’éducation ne se produit pas dans un vase clos. Elle est le résultat d’une régression similaire dans toute la société. C’est cette régression qu’il faut combattre et inverser!

Et alors…

Il est rare qu’un recueil de textes du genre puisse maintenir l’intérêt du lecteur d’un texte à l’autre. À part une exception ou deux, j’ai apprécié la grande diversité des thèmes choisis. La direction de la publication est impeccable, les textes se suivant de façon naturelle, sans qu’on sente le besoin de se remettre en contexte (quand même un peu…) en commençant le texte suivant.

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, bien sûr!

Merci d’être venu en si grand nombre!

11 octobre 2014

Venez en grand nombreCe n’est pas parce que l’automne est maintenant bien installé que je vais oublier de glisser une fois de temps en temps une nouvelle expression qui me tape sur les nerfs! Je dois toutefois préciser que je n’ai pas grand chose à dire sur l’expression du jour… Il n’en demeure pas moins qu’elle me fatigue!

En fait, il existe au moins deux formes à cette expression, soit «Venez en grand nombre» et «Merci d’être venu en si grand nombre». Et je leur reproche à toutes deux la même chose : je suis un, pas un grand nombre! Non, je ne peux pas aller quelque part en grand nombre. Les gens qui m’entourent ne le peuvent pas plus, d’ailleurs…

Bon, on peut toujours prétendre qu’on nous demande de venir en grand nombre pour nous inciter à inviter nos amis et nos proches. Mais, si c’est ça, qu’on le dise clairement!

Mais, surtout, arrêtez de me remercier d’être venu en grand nombre, je n’y peux rien et n’ai aucune responsabilité sur le fait que d’autres ont décidé d’aller à la même place que moi! En fait, je mérite bien plus de remerciements quand nous ne sommes que deux ou trois à nous être déplacés. Et, là, on ne nous remercie pas, on a plutôt droit à un air de beu et on nous fait attendre dans l’espoir que le grand nombre se manifeste…

Et alors…

C’est déjà assez, non?

La protection sociale pour les personnes âgées

9 octobre 2014

OITGrâce à un article du Devoir, en fait de l’Agence France-Presse, j’ai appris que l’Organisation internationale du travail (OIT) a publié récemment un rapport portant sur la protection sociale pour les personnes âgées. Comme la version française du rapport ne contient que le sommaire, il a fallu que je lise la version anglaise pour en en savoir plus.

Cette étude regroupe des données sur les programmes de pensions de vieillesse gouvernementaux de 174 pays. Il est certain que ces données ne sont pas tous complètes ou de même qualité, mais elles permettent de faire le tour de l’impact de ces programmes et de leur diversité. Je ne pourrai bien sûr pas présenter tous les aspects de la question analysés dans cette étude, mais j’ai retenu ici ceux que j’ai jugé les plus intéressants et pertinents.

Le rôle crucial des pensions

Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les différents programmes de pension gouvernementaux, qu’ils soient acquis à la suite de contributions (comme le régime des rentes du Québec, RRQ) ou qu’ils fonctionnent par redistribution (comme la sécurité de la vieillesse, SV, et le supplément de revenu garanti, SRG, qui sont financés à même les revenus de l’État), représentent 59 % des revenus des personnes âgés. Chez les ménages des quatre premiers déciles de revenus (les 40 % les plus pauvres), ce taux atteint plus de 80 %, tandis qu’il ne représente que 30 % des revenus des 40 % les plus riches. Ces proportions varient énormément d’un pays à l’autre et ont un grand impact sur la pauvreté des personnes âgées, comme on peut le voir dans le graphique qui suit.

OIT1

Ce graphique montre en effet clairement que le taux de pauvreté des personnes âgées (axe vertical) diminue en moyenne en fonction du pourcentage des revenus que ces personnes reçoivent de programmes publics (axe horizontal). Mais, d’autres facteurs interviennent. Une étude de l’OCDE datant de 2013 a de fait montré que les services publics (santé, logement, soins de longue durée, etc.) équivalent à l’ajout moyen de 40 % des revenus des personnes âgées. Même sans tenir compte de cet apport, le taux de pauvreté des personnes âgées des pays qui offrent le plus de services publics est beaucoup plus faible que celui des pays qui en offrent moins.

La couverture des régimes de pension

Dans les 174 pays étudiés, près de la moitié des personnes âgées ne bénéficient pas de pension (c’était la manchette de l’article du Devoir). C’est le cas de 83 % de celles qui habitent l’Afrique subsaharienne, mais de seulement 10 % de celles de l’Europe et de l’Amérique du Nord. En plus, il faut noter que cette proportion est en forte baisse depuis 10 ans, comme le montre le graphique suivant.

OIT2

Dans ce graphique, les pays qui se retrouvent en haut de la diagonale bénéficiaient entre 2010 et 2012 (les données les plus récentes ne sont pas toutes de la même année) d’un taux de couverture plus élevé qu’en 2000 (axe horizontal, l’axe vertical indiquant le taux de converture entre 2010 et 2012). C’est l’inverse pour les quelques pays qui se situent en bas de cette ligne. L’amélioration est tout particulièrement spectaculaire dans les pays situés en haut à gauche du graphique (Timor oriental, Lesotho, etc.). Cela dit, la consolation est mince et la désolation demeure très forte…

L’étude précise que les femmes ont dans presque tous les pays une couverture moindre, surtout dans ceux où cette couverture dépend des contributions liés à un emploi formel. Même quand elles en bénéficient, les montants qu’elles reçoivent sont moins élevés, prolongeant la discrimination qu’elles subissent sur le marché du travail. Elles sont aussi plus nombreuses à interrompre leur emploi pour avoir des enfants et en prendre soin. En plus, leur espérance de vie plus élevée les mène plus souvent à la pauvreté profonde. Pour leur assurer une meilleure pension, l’implantation de régimes de pension non contributifs (par redistribution) est essentielle. Idéalement, il faudrait aussi éliminer tout écart dû à la plus faible présence des femmes sur le marché du travail et éliminer les différences de revenus de travail entre elles et les hommes.

Le niveau de remplacement de revenu

Même si les données sur le remplacement du revenu sont moins fréquentes et moins précises, ce sujet mérite un examen attentif. L’étude observe d’entrée de jeu que la plupart des mécanismes d’indexation sont insuffisants. Quand il y en a, il sont trop souvent basés sur l’inflation (comme au Canada), ce qui fait diminuer le niveau de remplacement du revenu par rapport au revenu médian, puisque celui-ci augmente plus rapidement que l’inflation (observation que le rapport d’Amours sur l’avenir du système de retraite québécois avait relevée en calculant que, comme je l’ai mentionné dans ce billet, «la part du revenu précédent la retraite assurée par les prestations du Programme de la sécurité de la vieillesse et du supplément de revenu garanti passera graduellement de 26 % actuellement à 13 % dans 40 ans»). Or, face à la crise commencée en 2007, de nombreux pays ont sabré dans le niveau de remplacement de revenu de leurs régimes, comme le montre le graphique suivant.

OIT3

Parmi les 22 pays représentés dans ce graphique, les auteurs prévoient que seulement deux d’entre eux (la Hongrie et l’Islande) verront le niveau de remplacement de revenu de leurs programmes de pension augmenter entre 2010 et 2060, et encore, de très peu! Par contre, il baisserait dans tous les autres pays, dans certains cas de façon majeure (Luxembourg, Slovaquie, Pologne, Lettonie et Estonie). OIT4Les auteurs montrent ensuite (voir le graphique ci-contre) que l’effet de la simple indexation à l’inflation (barre bleue foncée) ne suffit pas à maintenir le niveau de vie relatif des pensionnés et que cet effet va en s’accroissant, tout en le préservant mieux que l’absence totale d’indexation (barre bleue pâle). Si l’impact est mineur après cinq ans (baisse de 9 % du niveau de vie relatif), il devient majeur après 20 ans (baisse de 33 %). Le graphique montre aussi que l’absence de mécanisme d’indexation le ferait baisser de 55 % en 20 ans, en supposant une inflation de 2 % et une augmentation des salaires réels moyens similaire (ce qui me semble un peu élevé, mais ne change pas le principe exposé). Notons que l’indexation de l’aide sociale à la seule inflation produit le même effet sur la qualité de vie des plus pauvres de notre société.

Mais, ce n’est pas tout. Certains pays, comme l’Irlande, ont utilisé les épargnes des régimes à contributions pour recapitaliser les banques de leur pays, hypothéquant ainsi les pensions de leurs aînés. Au Canada, la hausse planifiée de 65 à 67 ans pour avoir droit aux prestations de la SV et du SRG est une autre dérive qui fera augmenter le taux de pauvreté des personnes âgées. Et, comme mentionné précédemment, l’indexation de ces sommes à la seule inflation continuera à faire augmenter le taux de faible revenu des personnes âgées (comme le montre la ligne jaune de ce graphique)…

L’étude montre que la diminution du pouvoir d’achat des personnes âgées aura de profondes conséquences sociales : érosion de la solidarité, modification du contrat social, précarité, maladies, exclusion, perte de dignité et j’en passe…

Et alors…

Si on trouve dans cette étude quelques raisons de se réjouir, notamment au sujet de l’augmentation de la couverture des régimes de pension, on en trouve tout autant de se désoler. Cela dit, elle nous permet de mettre le doigt sur les principales lacunes de nos régimes. Du côté des prestations liées à des contributions, dont on parle intensément au Québec depuis quelques années, ce n’est sûrement pas en s’attaquant aux régimes qui fonctionnent le mieux (ceux à prestations déterminées) qu’on améliorera la situation de nos aînéEs, mais c’est plutôt en améliorant notre régime public, le RRQ, qu’on pourra assurer un niveau de remplacement de revenus adéquat au plus grand nombre.

Mais, on ne parle pas assez d’un autre composant majeur des régimes de pensions, celui qui fonctionne par redistribution, car il est le seul à pouvoir assurer une retraite décente aux personnes qui n’ont pas pu, pour toutes sortes de raisons, bénéficier suffisamment des régimes à contributions. Je parle bien sûr de la SV et du SRG dont le niveau de remplacement du revenu fond année après année. Mais, comme d’habitude, on dirait que, dès qu’il s’agit d’une mesure du gouvernement fédéral, on se sent moins concerné et qu’on est moins porté à le contester. Pourtant…

L’IRPP et le maintien à domicile

6 octobre 2014

maintien à domicileComme quatre des cinq derniers livres que j’ai lus sont des polars et que je ne parle pas de ces lectures dans ce blogue, je me dois de parler d’autre chose que d’un livre en ce lundi. Alors, pourquoi ne pas présenter une étude, pour faire changement?

Les médias ont parlé un peu du document La responsabilité des soins aux aînés au Québec publié le mois dernier par l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), notamment dans cet article de La Presse. Si cet article résume assez bien l’étude de l’IRPP (quoique…), il ne fait qu’en livrer certaines conclusions sans plus de nuance et de précision.

Cette étude aborde la question des soins aux aînés sous différents angles, notamment sur l’hébergement de longue durée, le maintien à domicile et l’aide apportée par les familles («aidants naturels»). Dans ce billet, je me contenterai toutefois de présenter (et compléter un peu…) son contenu sur le maintien à domicile.

Maintien à domicile

- obligations

L’étude présente l’évolution de la législation sur les obligations des familles et de l’État envers les personnes âgées. Elle montre que les obligations des familles sont limitées (surtout de ne pas les exploiter et, mesure peu appliquée, car seules les victimes peuvent faire valoir leurs droits, d’en prendre soin, ce qu’on appelle une obligation alimentaire) et celles de l’État tout aussi minimales, ne s’appliquant qu’aux services médicaux. Dans ce sens, la loi ne peut obliger l’État à offrir des services de maintien à domicile. Sa première motivation est d’ailleurs souvent d’économiser des sous (le maintien à domicile coûte beaucoup moins cher que l’hébergement et les soins de santé), ou de faire des gains politiques.

«En somme, le dispositif légal québécois n’attribue que peu d’obligations légales effectives – que ce soit aux familles, à l’État, au secteur privé ou au tiers secteur – pour ce qui est des soins aux personnes âgées ayant des incapacités.»

- le tiers secteur et le secteur privé

C’est en 1979 que le gouvernement commence à confier certaines tâches de maintien à domicile au tiers secteur (organismes communautaires ou, maintenant, de l’économie sociale) en subventionnant 200 organismes. À la suite de l’implantation du virage ambulatoire (qui vise la diminution du temps d’hospitalisation et le retour plus rapide des hospitalisés à la maison) et du sommet socioéconomique de 1996, le gouvernement confie à des entreprises d’économie sociale en aide domestique (EÉSAD) certaines tâches de maintien à domicile auparavant assumée par les centres locaux de services communautaires (CLSC). Selon l’entente de départ, ces tâches ne doivent pas mener à une substitution des emplois du secteur public. Ainsi les tâches confiées aux EESAD étaient limitées au domaine de l’entretien ménager. Malgré cet engagement, les tâches permises aux EESAD se sont élargies vers 2003 en ajoutant les «soins personnels aux personnes âgées, soins jusque-là réservés aux CLSC».

Le secteur privé, absent du domaine jusque-là (sinon par des achats de services de particuliers qui en ont les moyens), fait son entrée dans le maintien à domicile vers 1996, lors de l’instauration du «chèque emploi-service» qui permet le remboursement partiel des dépenses des personnes qui embauchent du personnel pour des services d’aide à domicile.

- des chiffres!

L’étude fournit peu de données pour illustrer l’impact de ces changements. Heureusement, je compile moi-même des données sur certains de ces phénomènes depuis une dizaine d’années. Je comprends très bien pourquoi cette étude n’a pu fournir beaucoup de données, car elles ne sont pas diffusées de façon exhaustive. Par exemple, j’ai pu produire le graphique qui suit à l’aide d’au moins quatre sources (et il me manque quelques années…), dont deux que je ne retrouve plus sur Internet :

  • une du ministère de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations que je ne retrouve plus…
  • une autre du Chantier sur l’économie sociale toute aussi disparue…
  • une du ministère de la Santé et des Services sociaux, qui est encore là;
  • une du ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire.

maintien à domicile1

Ce graphique montre le nombre d’heures de service de maintien à domicile offerts par les EESAD. Il est tout à fait normal que la croissance ait été très forte de 1998 à 2003 et même en 2004, car c’était l’époque de la mise sur pied de ces services, mais il est étonnant de constater que, compte tenu de l’ajout de responsabilités cette année-là, le nombre d’heures fournies par ces organismes ait plafonné entre 2004 et 2014. Ces organismes ont-ils vraiment exercé ces tâches supplémentaires? Est-ce que la présence accrue du secteur privé a ralenti la croissance de leur offre de service? Ce document nous montre que 3,9 millions d’heures auraient été achetées à l’aide des chèques emploi-service en 2003-2004 (mais 75 % de ces heures auraient été consacrées à des personnes handicapées, voir pages 24 et 25). Cela nous montre l’ampleur de l’utilisation de cette mesure en 2003-2004, mais pas son évolution avant et après.

Ensuite, j’ai voulu voir l’impact de ces «nouvelles» offres de services sur l’emploi des auxiliaires familiales travaillant dans le secteur public. Une autre recherche difficile… Finalement, j’ai dû faire des calculs en utilisant les données d’un document (pages 37 et 141) sur la Planification de la main-d’œuvre des infirmiers et infirmières auxiliaires et les compléter avec des données récentes sur les «SALARIÉS (INFIRMIÈRES, etc.) ET CADRES des établissements publics et privés conventionnés et des ASSS du RÉSEAU DE LA SANTÉ et des services sociaux». Même avec cela, il reste un trou d’une dizaine d’années… Le graphique 5 de ce document est peu utile pour compléter le graphique qui suit, mais il permet au moins de constater que la progression semble avoir été assez linéaire durant ce trou.

maintien à domicile2

Ce graphique nous montre que le nombre d’auxiliaires familiales du réseau de la santé et des services sociaux (en équivalents temps complet ou ETC) a augmenté au même rythme tout au long des 27 dernières années. Il semble donc que l’ajout de responsabilité aux EESAD n’a pas eu d’impact sur ces auxiliaires. Mais, cette hausse de services est-elle suffisante?

- conséquences

Malgré la hausse des services offerts par les auxiliaires familiales des services parapublics comme les CLSC, une part toujours plus grande des services sont offerts par des personnes à statut précaire, que ce soit dans les EESAD ou dans les services privés. Et, cela n’est pas sans conséquence. Le roulement de personnel important (évalué à 30 % par année dans les EESAD par cette étude, taux confirmé dans les tableaux offerts sur cette page) dû aux conditions de travail minimales qui y sont offertes entraîne un sentiment d’insécurité chez les personnes âgées et force les EESAD a former constamment du nouveau personnel. En plus, les organismes communautaires en perdent leurs spécificités, devenant des sous-traitants qui n’ont rien à dire sur leur travail, qui ne sont payés que pour livrer des services. Cela va complètement à l’encontre de la philosophie qui a toujours régné dans le milieu communautaire.

Et alors…

L’article que j’ai mentionné au début de ce billet semble prétendre que cette étude vante le projet d’assurance-autonomie de l’ancien ministre de la Santé, Réjean Hébert, parce qu’il visait «à répondre à 40% des besoins en soins à domicile des personnes âgées», alors que, selon les auteurs, les services actuels «ne répondent «qu’à environ 8% des besoins de soins globaux» des aînés du Québec». Ce n’est pas faux. Mais cet article omet d’ajouter ce que les auteurs précisent dans l’étude à ce sujet :

«La tentation sera forte – le gouvernement québécois y a déjà succombé – de laisser une plus grande place aux EÉSAD et au secteur privé. On pourrait ainsi accroître le niveau de services à un coût plus bas, les taux horaires des employés et les conditions de travail étant moindres dans ces secteurs que dans le secteur public. Toutefois, il faut se soucier non seulement de la quantité de services mais aussi de leur qualité. Les EÉSAD sont sous-financées et connaissent un problème important de rétention du personnel. Quant aux entreprises privées, les indications sur la qualité moindre de leurs services se font de plus en plus précises (McGregor et Ronald, 2011). Le MSSS devrait poursuivre sa réflexion sur la manière optimale de répondre aux besoins de services de longue durée, et sur la place à accorder aux différents secteurs (public, privé et tiers secteur) et aux familles. Dans cette réflexion, il faudrait que le MSSS se penche sur les moyens optimaux de financer des services de qualité offerts à domicile, peu importe par qui ils sont ou seraient dispensés

Voilà qui va justement à l’encontre de ce que voulait faire l’assurance-autonomie! Oui, les auteurs demandent à ce que les services de maintien à domicile soient étendus et satisfassent à un taux plus élevé des besoins, mais pas en sous-traitant ces services à des employés précaires comme le projet d’assurance-autonomie le prévoyait!

Et, ce n’est pas avec les politiques d’austérité du gouvernement actuel qu’on offrira davantage de services tout en assurant qu’ils soient offerts par du personnel pleinement compétent et payé convenablement!

L’utilisation des céréales

4 octobre 2014

céréalesC’est en lisant le plus récent texte de la série Bioclips du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) que j’ai pris connaissance de la parution des Perspectives agricoles 2014-2023 de l’OCDE et de la FAO, dont le document complet est disponible à l’aide du premier lien de cette page. Le Bioclip mentionne aussi l’adresse du site où les données qu’il présente sont disponibles.

La partie du Bioclip qui a le plus attiré mon attention est celle qui parle de l’utilisation des céréales. Le rapport de l’OCDE et de la FAO en parle aussi à divers endroits, notamment aux pages 147 à 150. J’ai donc décidé de regarder de plus près l’évolution des divers types d’utilisation des céréales à l’aide de ces données.

Dans le monde

Le graphique qui suit montre l’évolution de l’utilisation des céréales depuis 1983.

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Malgré certains écarts annuels étranges en début de période, ce graphique laisse voir quelques tendances claires :

  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation humaine (ligne rouge) tend à diminuer, étant passée de près de 60 % de l’utilisation totale dans les années 1980 à guère plus de 46 % en 2013, proportion qui ne diminuerait que très légèrement jusqu’en 2023 (45,7 %), selon les prévisions de l’OCDE et de la PAO;
  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation animale (ligne bleue) tend à augmenter, mais cette augmentation est moins forte que la baisse de l’utilisation pour l’alimentation humaine; cela dit, elle se situait autour de 35 % au cours des années 1980 et 1990, alors qu’elle s’est stabilisée à 38 % depuis le début du siècle et devrait atteindre 39 % en 2023;
  • l’utilisation des céréales pour produire des biocarburants (ligne jaune) qui était quasiment inexistante jusqu’en 1999, est passée de 1 % en 2000 à environ 6,0 % en 2013 et se maintiendrait entre 6 % et 7 % entre 2013 et 2023;
  • la part des autres utilisations (ligne verte, utilisation industrielle de la paille, production de sirop d’isoglucose ou d’amidon de maïs, etc.) est demeurée assez fixe, variant de 8 % à 11 % entre 1983 et 2013, restant à 9 % dans la période de prévision.

Ces données nous montrent aussi (pas dans le graphique) que l’utilisation totale de céréales serait deux fois plus élevée en 2023 qu’en 1983, plus la moitié de cette hausse s’étant produite avant l’an 2000. Par contre, l’OCDE et la FAO prévoient que la croissance ne serait que de 13 % entre 2013 et 2023, les hausses les plus élevées se concrétisant dans la production de biocarburants et, dans une moindre mesure, dans l’alimentation animale.

Dans les pays développés

Les données mondiales sont intéressantes, mais ne permettent pas de différencier l’utilisation des céréales dans les différents pays. Le graphique suit permet d’isoler les tendances dans les pays développés.

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Les tendances, toutes aussi claires que pour l’ensemble du monde, sont bien différentes dans les pays développés :

  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation humaine (ligne rouge), au premier rang pour le monde, ont été au lointain deuxième rang de 1983 à 2013, mais on prévoit qu’elle partageront à l’avenir ce rang avec l’utilisation des céréales pour produire des biocarburants, car leur part continuerait à diminuer légèrement; en effet, cette part, qui atteignait en 2013 à peine 40 % de celle de l’utilisation pour l’alimentation animale, soit 21,1 % de l’utilisation totale par rapport à 51,9 %, n’en représenterait plus que 20,3 % en 2023;
  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation animale (ligne bleue) demeure solidement installée au premier rang, ce qui m’a profondément surpris au départ, mais qui s’explique bien finalement, quand on connaît l’importance de l’élevage dans les pays développés; par contre, il s’agit de l’utilisation qui a le plus diminué, passant de près de 80 % dans les années 1980 à guère plus de 50 % en 2013, proportion qui devrait se maintenir jusqu’en 2023, selon l’OCDE et la FAO;
  • l’utilisation des céréales pour produire des biocarburants (ligne jaune) a encore plus augmenté que pour le monde entier; de presque rien jusqu’en 1999, elle a atteint 17 % de l’utilisation totale en 2013 et se stabiliserait autour de 19 % de 2014 à 2023;
  • malgré une certaine hausse jusqu’aux années 2000, la part des autres utilisations se stabiliserait autour de 10 %, avec une très légère baisse, de 2013 à 2023.

Alors que la production totale n’augmenterait que de 8 % entre 2013 et 2023, le taux de croissance de l’utilisation des biocarburants atteindrait 24 %, loin devant les trois autres utilisations.

Dans le reste du monde

Sans surprise, les parts d’utilisation des céréales sont tout à fait différentes dans les pays qui ne font pas partie des pays développés.

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Même si l’utilisation pour l’alimentation humaine domine nettement encore aujourd’hui et devrait le faire au cours des 10 prochaines années, sa part diminue constamment. Alors que sa part était de plus de 70 % dans les années 1980, elle ne représente plus que 61 % de l’utilisation totale en 2013 et devrait reculer à 59 % en 2023. À l’inverse, la part de l’utilisation pour l’alimentation animale a augmenté de plus de 50 % entre 1984 et 2013, passant de 19 % à 31 %. Si l’OCDE et de la PAO prévoient que le taux de croissance de cette part se réduira, elle atteindrait tout de même 32 % de l’utilisation totale en 2023. Seul point positif, l’utilisation des céréales pour la production de biocarburants a toujours été négligeable et le demeurerait (moins de 0,5 %).

Et alors…

Je dois avouer que je ne m’étais jamais attardé à la question des types d’utilisation de la production des céréales. En lisant le petit Bioclip qui abordait cette question, j’ai été un peu abasourdi. Finalement, cela a valu la peine de regarder ces données de plus près, même si (ou justement parce que) elles sont inquiétantes.

D’une part, la croissance de l’utilisation et de la production (données non présentées ici) semble vouloir ralentir, alors que les besoins sont toujours plus grands. D’autre part, l’utilisation des céréales qui est consacrée à l’alimentation animale est en forte hausse dans les pays les moins développés, tout comme celle qui est destinée à la production de biocarburants dans les pays développés.

Je vais laisser aux végétariens et aux végans le soin de souligner à quel point l’évolution de l’utilisation des céréales pour l’alimentation animale ne peut mener qu’à l’accentuation de la fragilisation de la sécurité alimentaire et aux écologistes de dénoncer pour la même raison la folie de détourner les céréales de leur fonction essentielle, nourrir la population croissante de la Terre, pour plutôt remplir des réservoirs d’automobiles (et subventionner des agriculteurs…), mais je ne peux que reconnaître la pertinence de leurs arguments…

L’immigration temporaire

1 octobre 2014

immig_tempLe ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI), nouveau nom (et quel nom!) de ce qui s’appelait encore il y a quelques mois le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC), a publié en septembre un document sur l’immigration temporaire au Québec. Quoique intéressant sur bien des aspects (j’en présenterai d’ailleurs quelques constats dans ce billet), je suis resté un peu sur ma faim car il ne couvre que les années 2008 à 2013. Il y a bien un autre document paru en janvier 2014 qui couvre aussi l’année 2007, mais, encore là, la période totale (2007 à 2013, soit sept ans) me semble bien courte pour pouvoir analyser l’évolution du phénomène.

Par un hasard qui fait bien les choses (il me semble que j’écris ça souvent…), Statistique Canada a publié à la fin septembre sa mise à jour des données sur la population du Canada. Parmi les nombreux fichiers qui accompagnent cette mise à jour, on peut en trouver deux, dont le tableau 051-0041 que j’utiliserai ici, qui fournissent des données sur les résidents non permanents depuis 1971. Là, on est en affaire!

Évolution du nombre de résidents non permanents

Le recensement du nombre de résidents non permanents n’est pas une tâche simple. Comme la majorité d’entre eux ne sont que de passage, il n’est pas toujours évident de savoir s’ils sont encore ici ou partis. En plus, il faut distinguer les flux (le nombre qui entrent et sortent) des stocks (ceux qui sont au pays à différents moments). Les données du tableau 051-0041 sont des stocks et sont compilées au premier juillet de chaque année. Celles du MIDI sont un peu différentes, car elles sont compilées au premier décembre.

immig_temp1Le graphique ci-contre montre l’évolution du nombre de résidents non permanents présents au Québec le premier juillet entre 1971 et 2014. On peut voir que, mis à part le bond étonnant de leur nombre de 1987 à 1993, bond dû à un afflux élevé de demandeurs d’asile, notamment du Liban, et au délai encouru pour que le gouvernement fédéral embauche plus de personnel pour régler le nombre de cas toujours croissant en attente de décision, le nombre de résidents non permanents a augmenté à un rythme régulier jusqu’en 2007, avant de croître plus fortement jusqu’en 2012, pour reprendre le rythme historique de 2012 à 2014. Cette hausse a fait passer leur proportion dans la population totale (estimée elle aussi le premier juillet dans le tableau 051-0001) de 0,26 % en 1971 à 1,36 % en 2014, proportion plus de cinq fois plus élevée qu’en 1971. Ce n’est pas anodin!

Le même tableau 051-0041 nous permet de constater que les résidents non permanents forment une population beaucoup plus jeune que la population totale (selon le tableau 051-0001). Ainsi, plus de 75 % d’entre eux étaient âgés de 20 à 39 ans le premier juillet 2014, proportion près de trois fois plus élevée que le reste de la population totale (26,2 %). Comparaison encore plus éloquente, à peine 0,7 % des résidents non permanents étaient âgés de 65 ans et plus, proportion près de 25 fois plus basse que dans le reste de la population (17,3 %).

Mais qui sont les résidents non permanents?

Catégories de résidents non permanents

J’aurais peut-être dû définir les résidents non permanents (ou temporaires) avant de les quantifier, mais, mieux vaut tard que jamais! Le document du MIDI les définit clairement à la page 5 :

«Le résident temporaire peut être défini comme un ressortissant étranger qui est autorisé à être présent sur le territoire pour une période limitée et qui quittera le territoire à l’expiration de son statut, à moins que ce statut soit prolongé ou que ce ressortissant acquière un autre statut. Il peut s’agir :

- d’un travailleur temporaire, c’est-à-dire une personne dont le but principal du séjour est de travailler pour un employeur déterminé et qui est autorisée à le faire;

- d’un étudiant étranger, c’est-à-dire une personne dont le but principal du séjour est d’étudier et qui est autorisée à le faire;

- d’une personne dont le motif de présence est d’ordre humanitaire.»

immig_temp2En m’appuyant sur le document du MIDI, je vais maintenant présenter les données les plus récentes sur ces trois catégories de résidents non permanents. Le tableau à droite montre les principales données que j’utiliserai. On peut voir à la dernière ligne que le nombre de résidents non permanents présents au Québec le premier décembre a augmenté de 27 % entre 2008 et 2013 pour dépasser les 100 000 en 2013.

- travailleurs étrangers temporaires

La question des travailleurs étrangers temporaires est de plus en plus présente dans les débats publics, surtout depuis que l’utilisation du Programme des travailleurs étrangers temporaires a été dénoncée à plusieurs reprises, notamment sur les abus de ce programme par les restaurants McDonald’s. La décision du ministre Jason Kenney, ministre de l’Emploi et du Développement social, de réformer ce programme a ravivé les débats.

En fait, même le billet que j’ai consacré à cette question ne faisait pas le tour de la question, car il ne s’appliquait qu’aux travailleurs étrangers temporaires qui reçoivent des avis relatifs au marché du travail (AMT), avis qui ont depuis été remplacés (depuis l’entrée en vigueur de la réforme en juin 2014) par des études d’impact sur le marché du travail (EIMT).

Le tableau montre que, en décembre 2013, les travailleurs étrangers représentaient 44,2 % de tous les résidents non permanents, formant ainsi la catégorie la plus nombreuse. On peut aussi voir que plus de 75 % des travailleurs étrangers temporaires n’avaient pas d’AMT (soit 33,6 % de tous les résidents non permanents, comme on peut le voir à la deuxième ligne du tableau). La réforme du ministre Kenney ne touche donc pas la grande majorité des travailleurs étrangers temporaires. Ce sont aussi ceux dont le nombre a le plus augmenté entre 2008 et 2013, soit de près de 130 %, tandis que le nombre de travailleurs étrangers temporaires qui avaient dû obtenir des AMT était non seulement trois fois moins élevé, mais n’a augmenté que de 12 % au cours de cette période. Et les travailleurs agricoles saisonniers, catégorie de travailleurs étrangers dont on entend le plus parler (et que j’ai choisis pour illustrer ce billet)? Ils ne représentaient en fait que 10 % des travailleurs étrangers temporaires en décembre 2013 et moins de 5 % des résidents non permanents. Il faut toutefois considérer le fait qu’un grand nombre d’entre eux sont retournés dans leur pays en décembre. Cela dit, seulement 19 % des travailleurs étrangers entrés au Québec en 2013 (flux) étaient des travailleurs agricoles saisonniers.

Qui sont ces travailleurs étrangers temporaires sans AMT? Ils entrent au Québec sous l’autorité d’un grand nombre de programmes qu’il serait long à énumérer (voir à la page 18). Citons tout de même celui qui en amène le plus, soit Expérience internationale Canada (programme anciennement appelé Programme vacances-travail et qui ne s’adresse qu’aux jeunes de la France), et mentionnons que les autres travailleurs étrangers temporaires sans AMT peuvent être entre autres des travailleurs d’entreprises étrangères mutés ici, des conjoints d’un travailleur qualifié et des titulaires d’emplois universitaires ou de recherche.

Cette grande variété de travailleurs étrangers explique que, contrairement à ce qu’on pourrait penser, le pays de provenance le plus courant en 2013, et de loin, avec 36 % de ces travailleurs (voir au bas de la page 20) était la France (en fait, proportion pas du tout étonnante compte tenu que le programme Expérience internationale Canada leur est réservé) et que seulement 8 % venaient du Mexique, principal pays de provenance des travailleurs agricoles saisonniers avec le Guatemala.

- étudiants étrangers

Le tableau nous montre que les étudiants étrangers représentaient 39 % des résidents non permanents et que leur nombre a augmenté de 50 % entre 2008 et 2013. On peut voir à la page 27 que 79 % d’entre eux fréquentaient l’université en 2013, 11 % des cégeps (catégorie qui a le plus augmenté depuis 2008, soit de 99 %) et les autres 10 % d’autres établissements, dont 5 % des écoles primaires et secondaires. Si la France était sans surprise le pays de provenance le plus courant (compte tenu qu’ils payent les mêmes droits de scolarité que les Québécois, enfin, pour l’instant…), ce pays ne fournissait que 29 % de ces étudiants, proportion moins élevée que leur contribution aux travailleurs étrangers.

- cas d’ordres humanitaires

Les cas d’ordre humanitaires (essentiellement des demandeurs d’asile) est la seule catégorie de résidents non permanents dont le nombre a diminué entre 2008 et 2013, soit de 42 %. Rappelons qu’il s’agit de stocks, soit de l’estimation du nombre de ces personnes présentes au Québec en 2013. La baisse des flux, soit du nombre de personnes qui sont entrées au Québec, est beaucoup plus spectaculaire, leur nombre ayant diminué de plus de 82 % entre 2008 et 2013, passant de 13 191 à 2332.

On peut rappeler que le gouvernement fédéral a adopté un grand nombre de mesures au cours des dernières années pour restreindre l’accessibilité du Canada aux demandeurs d’asile :

  • Loi «visant [officiellement] à protéger le système d’immigration du Canada» en 2012, mais surtout à en accueillir moins;
  • exigence de visa pour entrer au Canada pour les citoyens de nombreux pays, dont la Hongrie (pour que moins de Roms viennent au Canada…) et le Mexique (dont le nombre de demandeurs d’asile a diminué de 75 % entre 2009 et 2013);
  • diminution de l’accès aux soins médicaux pour les réfugiés.

Et certains voudraient leur rendre l’accès à l’aide sociale plus difficile… Bref, le Canada respecte de moins en moins ses engagements internationaux en matière de protection des droits de la personne.

Et alors…

Ce portrait est toute de même troublant. Les débats sur l’accueil des résidents non permanents se font à la pièce (travailleurs étrangers, étudiants étrangers, réfugiés, etc.) sans que le portrait global, pourtant disponible sur le site du MIDI, ne suscite la moindre réaction. Qui sait que les trois quarts des travailleurs étrangers temporaires ne doivent aucunement passer par le même processus que les autres? Je ne dis pas que c’est mal, mais simplement que cela ne suscite aucun débat et que c’est dommage. De même, la fermeture graduelle de nos frontières aux demandeurs d’asile devrait nous faire réagir, mais on semble toujours courber davantage l’échine face aux décisions iniques du gouvernement fédéral qu’à celles du gouvernement provincial…

Citations de L’Homme révolté d’Albert Camus

29 septembre 2014

camus_homme_revoltéJe devais avoir 14 ou 15 ans quand j’ai lu pour la première fois L’étranger et La peste d’Albert Camus. J’ai lu bien d’autres de ses livres par la suite, mais, je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais eu l’occasion de lire L’homme révolté. Il s’agit pourtant d’une de ses œuvres majeures, qui a, entres autres, consacré sa rupture avec Jean-Paul Sartre et bien d’autres existentialistes.

Citations

Compte tenu de mes lacunes en philosophie, je me contenterai ici de présenter les citations qui m’ont le plus marqué dans ce livre. J’ai en effet eu beaucoup de difficulté à suivre de nombreux raisonnements philosophiques de Camus.

Les parties du livre qui m’ont le plus attiré (notamment parce que je les ai comprises!) sont celles portant sur le totalitarisme, aussi bien hitlérien que stalinien.

- sur les promesses non tenues du marxisme

Ici, Camus montre que le processus d’accumulation de capital propre au capitalisme ne s’efface pas nécessairement après une révolution, qu’elle soit bourgeoise ou socialiste.

«Économiquement, le capitalisme est oppresseur par le phénomène de l’accumulation. Il opprime par ce qu’il est, il accumule pour accroître ce qu’il est, exploite d’autant plus et, à mesure, accumule encore. Marx n’imaginait pas de fin à ce cercle infernal, que la révolution. À ce moment, l’accumulation ne serait nécessaire que dans une faible mesure, pour garantir les œuvres sociales. Mais la révolution s’industrialise à son tour et s’aperçoit alors que l’accumulation tient à la technique même, et non au capitalisme, que la machine enfin appelle la machine. Toute collectivité en lutte a besoin d’accumuler au lieu de distribuer ses revenus. Elle accumule pour s’accroître et accroître sa puissance. Bourgeoise ou socialiste, elle renvoie la justice à plus tard, au profit de la seule puissance. Mais la puissance s’oppose à d’autres puissances. Elle s’équipe, elle s’arme, parce que les autres s’arment et s’équipent. Elle ne cesse pas d’accumuler et ne cessera jamais qu’à partir du jour, peut-être, où elle régnera seule sur le monde. Pour cela, d’ailleurs, il lui faut passer par la guerre. Jusqu’à ce jour, le prolétaire ne reçoit qu’à peine ce qu’il lui faut pour sa subsistance. La révolution s’oblige à construire, à grands frais d’hommes, l’intermédiaire industriel et capitaliste que son propre système exigeait. La rente est remplacée par la peine de l’homme. L’esclavage est alors généralisé, les portes du ciel restent fermées. Telle est la loi économique d’un monde qui vit du culte de la production, et la réalité est encore plus sanglante que la loi. La révolution, dans l’impasse où l’ont engagée ses ennemis bourgeois et ses partisans nihilistes, est l’esclavage. A moins de changer de principes et de voie, elle n’a pas d’autre issue que les révoltes serviles, écrasées dans le sang, ou le hideux espoir du suicide atomique. La volonté de puissance, la lutte nihiliste pour la domination et le pouvoir, ont fait mieux que balayer l’utopie marxiste. Celle-ci est devenue à son tour un fait historique destiné à être utilisé comme les autres. Elle, qui voulait dominer l’histoire, s’y est perdue ; asservir tous les moyens, a été réduite à l’état de moyen et cyniquement manœuvrée pour la plus banale et la plus sanglante des fins. Le développement ininterrompu de la production n’a pas ruiné le régime capitaliste au profit de la révolution. Il a ruiné également la société bourgeoise et la société révolutionnaire au profit d’une idole qui a le mufle de la puissance.»

Pas étonnant qu’il ne se soit pas fait que des amis avec des envolées du genre!

- la révolution soviétique et l’État sans fin

Dans cette deuxième longue citation, Camus montre que le passage supposément temporaire par un État fort (pour ne pas dire totalitaire) risquait au contraire de durer indéfiniment.

«Avec cette machine ou cette massue (l’État), nous écraserons toute exploitation, et lorsque sur terre il n’y aura plus de possibilités d’exploitation, plus de gens possédant des terres et des fabriques, plus de gens se gavant au nez des affamés, lorsque de pareilles choses seront impossibles, alors, seulement, nous mettrons cette machine au rancart. Alors il n’y aura ni État, ni exploitation.». [citation de Lénine] Aussi longtemps qu’il y aura sur terre, et non plus dans une société donnée, un opprimé ou un propriétaire, aussi longtemps l’État se maintiendra donc. Il sera aussi longtemps obligé de s’accroître pour vaincre une à une les injustices, les gouvernements de l’injustice, les nations obstinément bourgeoises, les peuples aveuglés sur leurs propres intérêts. Et quand, sur la terre enfin soumise et purgée d’adversaires, la dernière iniquité aura été noyée dans le sang des justes et des injustes, alors l’État, parvenu à la limite de toutes les puissances, idole monstrueuse couvrant le monde entier, se résorbera sagement dans la cité silencieuse de la justice. Sous la pression, pourtant prévisible, des impérialismes adverses naît, en réalité, avec Lénine, l’impérialisme de la justice. Mais l’impérialisme, même de la justice, n’a d’autre fin que la défaite, ou l’empire du monde. Jusque-là, il n’a d’autre moyen que l’injustice. Dès lors, la doctrine s’identifie définitivement à la prophétie. Pour une justice lointaine, elle légitime l’injustice pendant tout le temps de l’histoire, elle devient cette mystification que Lénine détestait plus que tout au monde. Elle fait accepter l’injustice, le crime et le mensonge par la promesse du miracle. Encore plus de production et encore plus de pouvoir, le travail ininterrompu, la douleur incessante, la guerre permanente, et un moment viendra où le servage généralisé dans l’Empire total se changera merveilleusement en son contraire : le loisir libre dans une république universelle. La mystification pseudo-révolutionnaire a maintenant sa formule : il faut tuer toute liberté pour conquérir l’Empire et l’Empire un jour sera la liberté. Le chemin de l’unité passe alors par la totalité.»

Encore là, il ne s’est pas fait beaucoup d’amis auprès des communistes français qui défendaient la révolution soviétique! Et, il précise un peu plus loin, au sujet des totalitarismes hitlérien et stalinien, pour bien illustrer leur hypocrisie :

«L’empire est en même temps guerre, obscurantisme et tyrannie, affirmant désespérément qu’il sera fraternité, vérité et liberté»

- sur le révisionnisme soviétique

Ici, Camus ne se laisse pas berner par la propagande soviétique :

«La cohérence profonde que Marx, homme de culture, avait maintenue entre les civilisations, risquait de déborder sa thèse et de mettre au jour une continuité naturelle, plus large que l’économique. Peu à peu, le communisme russe a été amené à couper les ponts, à introduire une solution de continuité dans le devenir. La négation des génies hérétiques (et ils le sont presque tous), des apports de la civilisation, de l’art, dans la mesure, infinie, où il échappe à l’histoire, le renoncement aux traditions vivantes, ont retranché peu à peu le marxisme contemporain dans des limites de plus en plus étroites. Il ne lui a pas suffi de nier ou de taire ce qui, dans l’histoire du monde, est inassimilable par la doctrine, ni de rejeter les acquisitions de la science moderne. Il lui a fallu encore refaire l’histoire, même la plus proche, la mieux connue, et, par exemple, l’histoire du parti et de la révolution. D’année en année, de mois en mois parfois, la Pravda se corrige elle-même, les éditions retouchées de l’histoire officielle se succèdent, Lénine est censuré, Marx n’est pas édité. À ce degré, la comparaison avec l’obscurantisme religieux n’est même plus juste. L’Église n’est jamais allée jusqu’à décider successivement que la manifestation divine se faisait en deux, puis en quatre, ou en trois, puis encore en deux personnes. L’accélération propre à notre temps atteint aussi la fabrication de la vérité qui, à ce rythme, devient pur fantôme. Comme dans le conte populaire, où les métiers d’une ville entière tissaient du vide pour habiller le roi, des milliers d’hommes, dont c’est l’étrange métier, refont tous les jours une vaine histoire, détruite le soir même, en attendant que la voix tranquille d’un enfant proclame soudain que le roi est nu. Cette petite voix de la révolte dira alors ce que tout le monde peut déjà voir : qu’une révolution condamnée, pour durer, à nier sa vocation universelle, ou à se renoncer pour être universelle, vit sur des principes faux.»

- trois dernières citations

J’aurais pu citer bien d’autres paragraphes, mais je vais terminer avec trois citations plus courtes et peut-être encore plus lapidaires… La première montre le peu de respect de l’État totalitaire soviétique envers ses citoyens :

«Le système concentrationnaire russe a réalisé, en effet, le passage dialectique du gouvernement des personnes à l’administration des choses, mais en confondant la personne et la chose. »

Encore sur l’hypocrisie soviétique :

« Qu’elle est donc misérable, s’écriait Marx, cette société qui ne connaît de meilleur moyen de défense que le bourreau ! » Mais le bourreau n’était pas encore le bourreau philosophe et ne prétendait pas, du moins, à la philanthropie universelle.»

Finalement, sur la répression soviétique :

«Dans l’univers religieux, (…) le vrai jugement est remis à plus tard ; il n’est pas nécessaire que le crime soit puni sans délai, l’innocence consacrée. Dans le nouvel univers, au contraire, le jugement prononcé par l’histoire doit l’être immédiatement, car la culpabilité coïncide avec l’échec et le châtiment. L’histoire a jugé Boukharine parce qu’elle l’a fait mourir. Elle proclame l’innocence de Staline : il est au sommet de la puissance. Tito est en instance de procès, comme le fut Trotsky, dont la culpabilité ne devint claire pour les philosophes du crime historique qu’au moment où le marteau du meurtrier s’abattit sur lui.»

Et alors…

Malgré ces citations et analyses percutantes, j’ai trouvé la lecture de ce livre très ardue. Je n’ose même pas résumer la thèse centrale du livre qui aborde notamment la révolte, le nihilisme et la mort, de peur d’être totalement dans le champ. Je peux au moins dire que j’ai trouvé cette thèse assez déprimante, même si ce livre se termine avec un certain espoir. Il faut dire que, ce livre ayant été écrit en 1951, juste après l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale et vers la fin du règne de Staline (et au cœur de celui de Franco), il était difficile d’être optimiste…

Alors, lire ou ne pas lire? Ça dépend. C’est le genre de classique que je trouve essentiel de lire, même si sa lecture demande beaucoup d’effort (pour moi!). Il est certain que les lecteurs qui connaissent mieux les codes philosophiques n’auront pas cette impression…

P.S. Il est possible de se procurer gratuitement ce livre sur Internet, notamment sur le site des classiques de l’Université du Québec à Chicoutimi.

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