Aller au contenu principal

La route vers l’ignorance et la croissance

26 février 2010

Ce billet est publié simultanément sur le blogue collectif « Les 7 du Québec ».  Vous êtes invités à laisser vos commentaires sur ce site.

Il est stupéfiant de constater comment le paysage politique québécois s’est transformé depuis la récente crise financière.  Les agents économiques, habituellement assez discrets, s’impliquent dans le débat avec une vigueur assez exceptionnelle.  Suite à la publication des trois fascicules du Ministère des Finances qui donnent le ton au contenu du prochain budget, voilà que Maître Lucien Bouchard revient à la charge avec son thème préféré: la productivité.  Car, non seulement nous prépare-t-on à une hausse substantielle des frais de scolarité pour les études universitaires, l’establishment québécois semble vouloir saisir l’occasion pour recadrer la mission fondamentale des écoles et tisser des liens intimes entre le système d’éducation et les besoins immédiats du patronat.

La croissance économique peut être enclenchée par une variation de l’emploi. On veut dire par là que la croissance économique peut provenir d’une augmentation de la proportion des travailleurs potentiels qui exercent effectivement un emploi. Il s’agit en fait de la définition du taux d’emploi. – Troisième fascicule du Ministère des Finances du Québec sur les consultations prébudgétaires 2010-2011

Le discours nous semble fort louable: voilà que les grands manitous de l’espace économique sont inquiets face au financement de nos universités.  À les lire, il y aurait péril en la demeure.  Pas de temps à perdre, il faut dégeler les frais de scolarité afin d’assurer la survie de nos institutions.

Exemples de mesures possibles concernant les revenus: hausse des frais de scolarité universitaire de 1,968 $ à 5,350 $ par année – ibid

Fait assez surprenant, dès le lendemain de la publication du Pacte pour le financement concurrentiel de nos universités, le quotidien La Presse, habituellement assez favorable aux idées néolibérales, publiait une mise au point afin de calmer les ardeurs de ces nouveaux lucides en replaçant les chiffres dans leur perspective actuelle:

Pendant le point de presse, l’ex-recteur de l’Université de Montréal Robert Lacroix a parlé des effets néfastes du sous-financement. Il s’est bien gardé de préciser que 10 des 15 universités ont renoué avec les surplus en 2008-2009. Le tableau n’est pas aussi noir que le prétend le club des ex. Mais il faut bien qu’ils le noircissent, le tableau, pour faire passer leurs idées.

Et les effets néfastes d’une hausse brutale des droits de scolarité? Même si le groupe Bouchard-Lacroix est prêt à consacrer 30% des sommes recueillies pour bonifier le programme des prêts et bourses, une hausse trop brutale aura probablement un effet négatif sur l’accessibilité.

Selon le Conseil supérieur de l’éducation, «les problèmes financiers expliquent le quart des abandons, ce qui en fait la raison la plus fréquemment observée dans l’ensemble des motifs évoqués». En 2003, Statistique Canada avait conclu que les jeunes issus de familles à revenu élevé étaient 2,5 fois plus nombreux à l’université.

M. Bouchard devrait se pencher sur ces chiffres avant de proposer des hausses à gogo. – La Presse, 24 février 2010

Il y aurait donc ici un discours qui en cache un autre.  Tout en appuyant les mesures annoncées par le gouvernement Charest qui vise à hausser la contribution des citoyens au financement des services publics, Me Bouchard, accompagné par la Fédération des Chambres de Commerce et du Conseil du Patronat, cherche peut-être à décourager les étudiants et familles à faible revenu d’accéder à la formation supérieure afin de les réorienter rapidement vers une formation professionnelle.  Depuis quelques années, les porte-parole de l’industrie et du commerce tiennent essentiellement le même discours: nos usines n’ont plus de bras et les têtes ne nous servent pas à grand chose…

Les entreprises, comme le gouvernement, doivent investir davantage en formation. Mais on peut faire un meilleur usage des budgets considérables qui y sont consacrés. Par exemple: éliminer les formations qui ne répondent plus aux besoins des emplois. – Fédération des Chambres de Commerce du Québec

Le résultat des analyses de pauvreté montre que, malgré l’amélioration générale, certains groupes sont toujours plus touchés que d’autres par la pauvreté. Il y aurait lieu de favoriser davantage l’accessibilité à la formation manquante et le développement des compétences en lien avec le marché de l’emploi par un mode de financement adéquat des ordres d’enseignement. On parle surtout de formation professionnelle (aux niveaux secondaire et collégial) offerte à temps partiel et de formation en entreprise adaptée aux réalités du milieu du travail. – Conseil du Patronat

Le gouvernement libéral, fier représentant de l’establishment québécois et de l’empire du commerce (équitable ou non), confirme qu’il y a consensus parmi ses membres: pas question de revoir la fiscalité des entreprises pour dégager de nouveaux revenus ou de demander aux plus riches de faire un petit effort additionnel.  Les prochaines hausses de tarifs (TVQ, tickets modérateurs, frais scolaires, électricité, etc…) seront imposées à tous les citoyens sans tenir compte de leur capacité de payer.  On viendra me faire croire que la société québécoise est préoccupée par l’enrayement de la pauvreté et par l’enrichissement des connaisances de ses citoyens…

10 commentaires leave one →
  1. Déréglé temporel permalink
    26 février 2010 14 h 39 min

    Très intéressant billet.

    Pour moi, le passage le plus intéressant de la chronique de Michèle Ouimet, c’est le dernier paragraphe:

    « Mais est-ce entièrement la faute au sous-financement? Et si les universités étaient surtout malades d’une école trop faible et d’un cégep trop complaisant prêt à tout pour faire passer les élèves, quitte à baisser le niveau? »

    Ça, c’est un problème sur lequel il faudrait davantage insister.
    Et si des notations plus sévères doivent envoyer des travailleurs dans les usines, M. Bouchard sera content!

    J’aime

  2. koval permalink*
    26 février 2010 18 h 36 min

    Peut-être ils veulent nous abrutir? Vous croyez?

    Soutirer l’argent des étudiants qu’ils investiront dans le vidéo-pocker,…

    En tout cas, moi je ne prends pas de chances, j’investis massivement ces temps-ci dans la bêtise-prospective….

    J’ai de l’avenir!

    J’aime

  3. Darwin permalink
    26 février 2010 19 h 31 min

    Je retiens surtout du billet la tentative d’orienter l’éducation en fonction des besoins des employeurs et du marché du travail.

    @ DT

    «Pour moi, le passage le plus intéressant de la chronique de Michèle Ouimet, c’est le dernier paragraphe:»

    Moi, je me pinçais en lisant sa chronique il y a deux jours. Elle qui a tellement déblatéré à travers les années sur notre système d’éducation, je me trouvais pour une fois d’accord avec elle, jusqu’au dernier paragraphe.

    Nos élèves se classent constamment dans le peloton de tête dans les études internationales, mais on les trouve trop faibles… Le frère Untel disait la même chose dans les années 1960, j’entendais la même chose quand j’allais au cégep, même Socrate disait la même chose à son époque ! Je refuse de devenir un vieux chnoque qui trouve que c’était tellement mieux dans son temps.

    Dans mon temps, nous n’étions que 15 % à 20 % à se rendre à l’université, dont une minorité de filles, et moins de 15 % obtenaient un diplôme. Maintenant, c’est plus du double !

    Comme il y a deux fois plus d’élèves, il est possible que le plus faible niveau d’écrémage ait fait baisser quelque peu le niveau médian, mais, globalement, nous avons fait des pas de géants en éducation. Je déplore qu’on ne le reconnaisse pas.

    Et si nous avons tant de décrochage, c’est en partie parce que notre système est plus exigeant qu’ailleurs (voir les taux de réussite au secondaire des jeunes ayant des résultats 1 et 2 au Québec par rapport aux autres provinces au tableau A3, page 22 de http://www.statcan.gc.ca/pub/81-595-m/81-595-m2006043-fra.pdf ). Devenir encore plus exigeant, c’est réduire l’accessibilité. C’est un choix de société. Si on les rehausse encore, qu’on ne se plaigne pas de la hausse du décrochage que cela engendrerait !

    J’aime

  4. 26 février 2010 20 h 47 min

    DT, merci pour les bons mots. Je dois avouer que j’ai passé tellement de temps à faire des recherches que je n’ai pas eu le temps de peuafiner le billet. Heureux d’apprendre que ce n’est pas si mal… Et t’as remarqué que La Presse n’a pas perdu de temps à corriger le tir avec les billets de Boisvert et Pratte publiés le lendemain…

    koval, on n’est pas loin effectivement de choisir l’abrutissement au dépend d’une formation générale optimale. Je ne sais pas… Je suis simplement sceptique lorsque je me rends compte que les signataires des fascicules et du pacte de Maître Bouchard sont tous issus de la même école… de pensée.

    Darwin, merci (encore) pour ces précisions… On devrait faire équipe! On ferait du ravage…

    Cette nouvelle « croyance » qui essaie de discréditer la Révolution Tranquille québécoise commence à faire son petit bonhomme de chemin du côté de la droite.

    J’aime

  5. Darwin permalink
    26 février 2010 22 h 34 min

    @ Luto

    «On devrait faire équipe!»

    N’est-ce pas ce qu’on fait déjà ?

    D’accord, les modalités pourraient changer quand tu ne seras plus sur les 7 ! 😉

    J’aime

  6. 26 février 2010 22 h 37 min

    Darwin, alors, faisons des ravages 😉

    J’aime

  7. Darwin permalink
    26 février 2010 22 h 48 min

    «faisons des ravages»

    J’essaie… C’est drôle, j’ai écrit un message tantôt sur les 7 et je me suis retenu un peu moins que d’habitude… Et, à lire ton dernier, tu as aussi l’air de retrouver la liberté !

    Libérons-nous des libertariens !!!

    J’aime

  8. Déréglé temporel permalink
    27 février 2010 11 h 27 min

    Darwin, moi ça fait des années que j’entends les profs se plaindre de la dégradation du niveau de culture général des nouveaux étudiants à l’Université. Quand on dit que la première année d’université c’est de la mise à niveau, ce n’est pas une invention.
    Je n’ai pas assez d’expérience pour indiquer une tendance dans le temps, mais une chose est certaine, c’est que les futurs profs de secondaire ont une moyenne très nettement inférieure aux autres étudiants et que la majorité d’entre eux ne s’intéressent pas à la matière qu’ils vont pourtant enseigner.

    Il y a des choses avec lesquelles je suis en désaccord dans ton commentaire.
    D’abord, je ne pense pas que de s’inquiéter du niveau général de nos étudiants soit un manque de reconnaissance envers les réalisations de notre système d’éducation.
    Mais prendre un point de repère en 1960, c’est risquer de se rendre aveugle à des dégradations plus récentes. Bien sûr, on a progressé depuis. Mais on a aussi progressé depuis 1750.
    Sauf que la réforme de l’éducation, qui a très largement alimenté la grogne générale envers le système, est bien postérieure à 1960.
    Par ailleurs, je me méfie des classements internationaux, parce que je ne pense pas que le Québec vive en vase clos. Il est parfaitement possible qu’il maintienne son rang tout en régressant dans l’absolu. Sous des formes différentes, mais avec des contenus semblables, les phénomènes qui affectent notre système d’éducation s’observent un peu partout en Occident.

    Enfin, bien que j’aie toujours accordé de l’importance à l’accessibilité, il y a une question de degré à prendre en compte. Penser que l’accessibilité n’a pas de prix en matière de qualité d’enseignement est naïf, et crois-moi j’ai au moins appris ça de mon expérience française.

    J’aime

  9. koval permalink*
    27 février 2010 13 h 36 min

    Ce que je vois à l’Université c’est que la charge de travail des professeurs augmente, ils sont submergés de tâches administratives en plus de la recherche qu’ils doivent faire et qui devient de plus en plus compétitive car il y a eu des coupures . Cette course fictive à l’excellence fait en sorte qu’ils ont tendance à délaisser leurs tâches d’enseignement.

    Le système actuel trop chiche, hérité du déficit 0 de Lucien Bouchard, fait en sorte qu’on engage beaucoup trop de chargés de cours qui sont normalement moins bons que les profs mais moins cher à engager. Les profs ne veulent plus enseigner. En plus le volet recherche est beaucoup plus valorisé chez ces profs au détriment de l’enseignement. Des programmes de types « approches par programme » se développent de plus en plus, ce qui diminue le temps d’enseignement. J’ai des doutes par rapport à ces façons d’enseigner.

    On a tous ce qu’il faut pour être compétitifs, mais les néolibéraux tendent à détruire ce qui fonctionne bien au nom d’une course fictive vers l’excellence et la production. Ce régime tend à régulariser tous les bien matériels ou immatériels en dérèglementant en parallèle tout ce qui concerne les finances. Le terme «économie du savoir » n’est pas simplement une expression du langage courant mais une réelle philosophie néolibérale qui tend à mettre en marché le savoir de la même manière qu’on vendrait de boîtes de sirop d’érable. Nous sommes à mon sens victimes des conséquences néfastes de cette philosophie bien ancrée dans les mœurs à l’heure où on se parle

    La réponse de l’État néolibérale faites aux Universités est « débrouillez-vous, trouvez du financement au privé pour vos recherches. Si le privé est intéressé à vos recherches, on vous financera nous aussi peut-être (gouvernement PPP). » C’est pour cela que les universités se tournent de plus en plus vers toutes sortes d’investissements souvent un peu casse-cou parfois surtout ridicules. Ça aide pas, on a vu le crash de l’UQAM.

    Je ne dis pas que ça fonctionne 100% de cette manière, mais il y a une tendance insidieuse qui s’alourdit depuis une quinzaine d’années et qui risque de nous faire sursauter un jour.

    On est en train de dérivé tranquillement mais sûrement le sens de ce que doit être l’Université, sans qu’il n’y ait eu de débats de société.

    Je pense entre autre à cette folie d’union avec entre Sobey’s et l’Université Laval mais il y aurait de nombreux autres exemples. Les Universités se transforment tranquillement en vendeurs de bébèlles pour tirer leur épingles du jeu.

    Ce n’est pas une simple question de sous, c’est toute la philosophie qui est à revoir, et ce n’est qu’une question de choix de société….

    L’ Université n’est pas une chop comme une autre….

    J’aime

  10. Darwin permalink
    27 février 2010 18 h 06 min

    @ DT

    «Sauf que la réforme de l’éducation, qui a très largement alimenté la grogne générale envers le système, est bien postérieure à 1960. »

    Tout à fait vrai, sauf que j’entendais la même chose quand j’étais président d’un conseil d’orientation dans les années 90, président d’un conseil d’établissement dans les années 2000. Bref, selon bien des observateurs, notre système a toujours été pourri. Cela me fait prendre avec un grain de sel les critiques sur les enfants de la réforme. Et ceux qui sont à l’université maintenant n’ont pas vécu la réforme. C’est donc difficile de la blâmer pour l’«inculture» relative des jeunes.

    J’entendais aussi un peu auparavant que les X et les Y ne savaient pas écrire et n’avaient pas de culture. Je vous lis, Hérétik, Dark et toi, et je ne trouve pas que votre façon d’écrire est si déficiente, ni que votre culture est si pleine de trous, bien au contraire ! Je suis bien conscient que ce n’est pas le système d’éducation qui est responsable de cela. Vous êtes des curieux intellectuels, comme je crois l’être. Moi non plus, je n’ai pas tout appris à l’école, même si j’ai fait quatre ans de cours classique ! Bref, les meilleurs demeurent très bons, même si la médiane l’est peut-être moins.

    « Il est parfaitement possible qu’il maintienne son rang tout en régressant dans l’absolu. »

    Ça, je ne le nie pas. Sauf que quand on analyse les facteurs causaux, il faudrait se rendre compte que cette possible régression (je demeure sceptique) n’est pas due au système d’éducation (sinon, tous les systèmes de tous les pays seraient devenus mauvais en même temps), mais aux réalités de la vie actuelle. Est-ce dû aux éclatements familiaux, à la concurrence avec Internet et les jeux vidéos, à la faible présence parentale ou à d’autres facteurs, je ne le sais pas. Mais, chose certaine, cela ne peut pas être dû qu’aux réformes et qu’à nos systèmes d’éducation.

    Et si on veut regarder du côté du système d’éducation, je crois que le financement des écoles privées et la croissance des écoles publiques qui sélectionnent ses élèves – phénomène qui découle de la concurrence des écoles privées – entraîne une forte augmentation de la proportion de jeunes difficultés d’apprentissage dans les classes «régulières», ce qui ne peut nuire à la qualité de la formation et favoriser le décrochage.

    «Penser que l’accessibilité n’a pas de prix en matière de qualité d’enseignement est naïf »

    Je croyais avoir écrit le contraire… Quand j’ai dit que le rehaussement des exigences peut entraîner une baisse de la réussite et de l’accessibilité, je prenais pour acquis que le corolaire est aussi vrai. Accessibilité, réussite et qualité sont trois caractéristiques antagonistes : si une monte, au moins une des autres baissera. La priorité qu’on veut donner à une ou l’autre de ces caractéristiques est un choix de société, choix qui doit toutefois se faire en sachant qu’il aura des conséquences sur les deux autres caractéristiques.

    C’est ce que je reproche le plus aux politiciens, gourous de l’éducation et chroniqueurs du domaine : on vise les trois en même temps et on s’étonne de ne pas les atteindre ! On veut rehausser la qualité des diplômes, faire augmenter le taux de réussite et rêver que l’accessibilité continuera à monter.

    @ Koaval

    Bien d’accord, tu rejoins le billet de Luto et je partage ton point de vue.

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :