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Citations de Friedrich August von Hayek

31 mai 2011

Par Darwin – Il y a quelques semaines, j’ai publié un billet sur les citations de John Maynard Keynes, promettant de récidiver avec des citations d’autres économistes. J’attendais simplement de pouvoir emprunter de nouveau Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire – De l’univers magique au tourbillon créateur, de René Passet, d’où j’avais tiré la plupart de ces citations. Je ne peux que recommander à nouveau chaudement cet essai unique de plus de 900 pages écrites tout petit…

Un ami de Keynes…

Même s’il était ami avec lui, Hayek s’est toujours opposé à Keynes en matière économique. Le premier, Keynes, jugeait fortement utile, voire essentielle, l’intervention de l’État dans le fonctionnement de l’économie, tandis que l’autre, Hayek, la considérait fondamentalement nuisible. On peut d’ailleurs apprécier avec cette première citation leur bizarre de relation :

«Avoir connu Keynes est un souvenir qui marque toute une vie. Il exerçait un réel magnétisme sur tous ceux qui l’entouraient. Sa vaste culture littéraire, artistique, scientifique, la puissance de sa conversation, la diversité de ses centres d’intérêt font que, même s’il n’avait rien écrit sur l’économie, je m’en serais toujours souvenu comme d’un très grand homme. Mais, cela n’empêche pas que c’était un piètre économiste!»

J’ai toujours trouvé étrange qu’on admire les capacités de quelqu’un, mais qu’on dénigre les conclusions de ces personnes si talentueuses uniquement parce qu’elles ne cadrent pas avec notre idéologie… Si elles sont si talentueuses, leurs conclusions devraient mériter à tout le moins de les examiner. Or, même invité par Keynes, Hayek a refusé de présenter une critique de son livre principal, La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936). Selon Passet, Hayek le regrettera, considérant même ce refus comme une des plus grandes erreurs de sa vie. On le comprend, car il restera longtemps dans l’ombre de Keynes.

Un grand penseur

Contrairement au réductionnisme auquel est souvent associée sa pensée économique, Hayek était un penseur brillant possédant une vaste culture. D’ailleurs, tout comme Keynes, Hayek considérait l’économie comme une science évolutionniste et multidisciplinaire. Il s’intéressa entre autres à la paléontologie, aux sciences sociales, au droit, à la philosophie, à la psychologie et à la psychiatrie.

«Personne ne peut être un grand économiste qui n’est qu’un économiste – et je suis même tenté d’ajouter qu’un économiste qui n’est qu’un économiste est susceptible d’être un fléau si ce n’est un réel danger.»

Une autre «main invisible»

Pour lui, la «main invisible» ne mène pas à l’équilibre comme chez les économistes classiques, mais conduit vers le progrès ou l’ordre social spontané. L’homme ne peut interférer dans cette évolution sans nuire au résultat.

«[L’ordre social est un] Kosmos moral et politique, résultat d’un processus d’évolution et non d’un dessein.»

De même, l’humain suit des règles qui se sont constituées de façon informelle et évolutive. C’est avec le temps et sans intervention que les règles les plus efficaces sont sélectionnées par essais-erreurs, en concurrence avec les règles adoptées par d’autres groupes. C’est leur combinaison qui constitue un «ordre social».

«L’homme est un animal qui suit des règles (…) dont l’effet est de réduire la violence et les autres méthodes d’adaptation dispendieuses et, par là, d’assurer un ordre de paix.»

«Les groupes qui se sont trouvés adopter les règles les plus favorables à la formation d’un ordre efficace des actions tendront à l’emporter sur d’autres groupes»

Ce processus vient à l’encontre du principe de rationalité cher aux économistes classiques, car cet ordre émane d’une évolution culturelle et non d’un objectif préétabli.

«L’homme a agi avant qu’il ne pensât, et non pas compris avant d’agir»

Tout comme Keynes, il rejette la tendance à assimiler l’économie à une science pure (ils ont finalement quelques points communs!).

«[Cette tendance] qui est réellement ce qui est le plus proche de la pratique de la magie au sein de l’activité des économistes professionnels.»

La justice sociale

Ce concept n’existe pas pour Hayek. D’une part, les biens et services n’ont, selon lui, de valeur que pour les individus, pas pour la société. Ce qui est bon pour un ne l’est pas nécessairement pour l’autre.

«(…) l’audition d’une sonate de Beethoven, un tableau de Léonard de Vinci, ou une pièce de Shakespeare n’ont pas de «valeur pour la société», mais seulement de valeur pour ceux qui les connaissent et les apprécient»

D’autre part, on peut s’assurer de la justice d’un processus, mais pas de la justice du résultat.

«(…) comme dans un jeu, alors que nous insistons (…) pour que personne ne triche, il serait absurde que de demander que les résultats pour chaque joueur soient justes.»

En conséquence, dit-il, toute idée de justice distributrice est discriminatoire, car :

«elle crée un privilège en ce sens qu’elle assure à certains des avantages aux dépens des autres, (…)»

En plus, il faut encourager ceux qui ont eu du succès, car ils ont plus de chance d’en avoir à l’avenir, conclut-il. Dans cette optique, il dénonce les syndicats, qui améliorent les conditions de travail de leurs membres aux détriment des meilleurs, réduisant ainsi la productivité et, par voie de conséquence, le niveau de salaire général…

Finalement, les politiques visant la justice sociale mènent au totalitarisme. Il faut se rappeler que Hayek a vécu en Autriche, assistant à la gloire, à la chute et au démembrement de l’Empire austro-hongrois lors de la première guerre mondiale. Selon Passet, cela expliquerait en bonne partie sa hantise du totalitarisme. Il en vient même à dire en 1944, alors qu’il vivait en Angleterre :

«J’ai acquis a conviction de plus en plus profonde que certaines des forces qui ont détruit la liberté en Allemagne sont en train de se manifester ici aussi.»

Il résume cette vision dans La route de la servitude :

«C’est réellement le principe de justice sociale qui a servi de cheval de Troie à la pénétration du totalitarisme.»

La régulation étatique

S’il reconnaît le caractère essentiel de la présence d’un État, il voit son rôle limité à certaines fonctions et à la garantie du respect des règles de la concurrence. Mais il lui refuse le rôle d’intervenir dans le fonctionnement de l’économie. C’est d’ailleurs dans ce contexte qu’il s’est inspiré de la formule de Max Weber et émis la citation que j’ai lue le plus souvent dans les textes des libertariens.

«L’État est une collectivité humaine qui parvient à s’attribuer le monopole de la violence légitime.»

Selon Passet, ce n’était pas nécessairement une critique, contrairement à ce que j’ai lu des libertariens, mais une caractéristique qui permet à l’État de jouer le rôle que Hayek lui reconnaît. Ce n’est pas pour rien qu’il parle de violence «légitime».

Il reconnaît aussi à l’État plus de rôles que je ne le croyais, dont l’existence de biens communs :

«Loin de plaider pour un État minimal, il nous paraît hors de doute que, dans une société évoluée, le gouvernement doive se servir de son pouvoir fiscal pour assurer un certain nombre de services qui, pour diverses raisons, ne peuvent être fournis, de façon adéquate par le marché.»

Il est même pour un revenu minimum garanti (ça devrait m’étonner, mais pas vraiment comme je l’ai expliqué dans les billets que j’ai écrit sur le sujet, ici et ), position qu’il explique ainsi :

«C’est clairement un devoir moral pour tous, au sein de la communauté organisée, de venir en aide à ceux qui ne peuvent subsister par eux mêmes.»

Il ajoute par contre :

«ne serait-ce que dans l’intérêt de ceux qui entendent être protégés contre les réactions de désespoir des nécessiteux.»

Bref, son hantise ne porte pas en premier lieu sur le rôle de l’État, comme bien des libertariens le laissent entendre, mais sur son pouvoir de réglementer et d’interférer dans le fonctionnement des marchés. Il prône même le retrait de l’État dans la réglementation de la monnaie.

«Si l’abolition du monopole gouvernemental sur la monnaie débouchait sur l’usage général de plusieurs monnaies concurrentes, cela serait déjà en soi un progrès sur un monopole monétaire étatique qui a, sans exception, été exploité pour frauder et tromper les citoyens.»

Disons qu’il faisait davantage confiance aux financiers que moi (et que Passet!).

Cette citation célèbre résume bien sa pensée sur le rôle de l’État :

«Laisser la loi aux mains de gouvernants élus, c’est confier le pot de crème à la garde du chat.»

Et alors…

Je rappelle que ce billet ne cherche pas à présenter la pensée complète de Hayek (ce que je serais incapable de faire), mais simplement de faire ressortir quelques éléments à l’aide de citations. Cela dit, je me suis retenu pour ne pas souligner tous les sophismes que ces citations contiennent…

Même s’il est clair que je partage peu de choses avec cet économiste, je reconnais (comme Passet) que sa pensée est autrement plus complexe que nos amis libertariens et certains de ses critiques ne le laissent penser. Comme bien des keynésiens ont dénaturé la pensée de Keynes, il est clair que les libertariens et un bon nombre d’adeptes de l’École autrichienne d’économie en ont fait tout autant avec la pensée d’Hayek.

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23 commentaires leave one →
  1. 31 mai 2011 13 h 43 min

    rhôôô, regardez-moi ce blasphémateur gauchiste qui ose dire qu’Hayek est plus étatiste que les libertariens normaux! Vade retro!

    « Comme bien des keynésiens ont dénaturé la pensée de Keynes, il est clair que les libertariens et un bon nombre d’adeptes de l’École autrichienne d’économie en ont fait tout autant avec la pensée d’Hayek. »

    En fait, le contraire m’eût étonné.

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  2. 31 mai 2011 18 h 37 min

    «regardez-moi ce blasphémateur gauchiste qui ose dire qu’Hayek est plus étatiste que les libertariens normaux!»

    Je dirais plutôt moins anti-étatiste !

    En fait, le contraire m’eût étonné.

    Moi aussi, quoique je ne connaissais pas suffisamment sa pensée pour l’affirmer.

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  3. koval permalink*
    31 mai 2011 19 h 34 min

    Très bon Darwin, ça se lit bien, c »est plaisant et instructif…

    Je n’aurais pas pensé que ce Hayec pouvait être aussi modéré, cela donne pas mal de munitions contre nos amis..

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  4. 31 mai 2011 19 h 42 min

    «Je n’aurais pas pensé que ce Hayec pouvait être aussi modéré»

    Modéré ? Bon, par rapport à ce que nos amis libertariens en disent, d’accord, mais intrinsèquement, il n’était pas vraiment modéré !

    «ça se lit bien»

    J’avais peur d’en avoir trop mis, même si j’ai sauté bien de ses citations plus techniques. Je suis bien content que ça se lise bien !

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  5. koval permalink*
    31 mai 2011 20 h 01 min

    J’aime beaucoup celle-là, ça fait changement du loup dans la bergerie…..ha ha ha!

    «c’est confier le pot de crème à la garde du chat.»

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  6. 31 mai 2011 20 h 51 min

    «c’est confier le pot de crème à la garde du chat.»

    Je crois que je l’avais déjà vue dans un texte de Philippe David ou d’un autre libertarien. En la lisant la première fois, je me demandais le rapport entre une crème déshydratante et un chat ! 😉

    Puis, j’ai compris… 😳

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  7. koval permalink*
    31 mai 2011 22 h 16 min

    ha ha! Oui, moi aussi à la première lecture j’ai pensé au pot de crème hydratante….un pot de crème, on ne dit jamais ça sauf pour les produits cosmétiques.

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  8. 31 mai 2011 22 h 30 min

    «on ne dit jamais ça sauf pour les produits cosmétiques.»

    Ça, c’est le résultat du décalage culturel. Pense à Perrette et le pot au lait.

    J’aimais mieux la crème déshydratante, mais c’est un autre lapsus ! 😉

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  9. the Ubbergeek permalink
    1 juin 2011 1 h 10 min

    « Libertarians fanboys coming in ten… Nine… Eight… »

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  10. 1 juin 2011 5 h 41 min

    @ the Ubbergeek

    Ben, ça a été tranquille de ce côté là hier…

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  11. the Ubbergeek permalink
    1 juin 2011 14 h 08 min

    On dirait bien que vos visiteurs libertariens du passé en ont eu assez de voir leurs argumentrs contré avec logique et savoir. POUNAIDE.

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  12. 1 juin 2011 17 h 43 min

    @ the Ubbergeek

    Trop gentil… mais je pense plutôt qu’il ne doit plus en avoir beaucoup qui viennent…

    «POUNAIDE.»

    ???

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  13. the Ubbergeek permalink
    1 juin 2011 19 h 23 min

    Pwned, ou Owned, ‘traduit’ par un site de nerds français

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  14. 2 juin 2011 13 h 13 min

    Comme en Formule 1, quel plaisir pour une recrue comme Hayek de rouler dans l’inspiration du précédent Keynes, qui n’était pas un retardataire, loin de là. Dommage que ça gaze en F1. Mais ça ils en jasent maintenant. Noblesse oblige, parlez-en à William et Kate !

    Keynes, comment prononcer, est né en 1883 en Bretagne, Hayek en 1899 en Autriche. Ça marque avec le décalage démographique et historique. On sait que les Bretons, sont des descendants de vaincus, les Autrichiens, descendants de partout, dont par douzaines de partouzes.

    Ah oui, où veux-je en venir. Vite, passons à Stiglitz, pour n’en nommer qu’un plus récent comme ça pour ses livres Quand le capitalisme perd la tête, 2003 et Un autre monde, 2006.

    Il semble qu’en 19xy Hayek a décidé de ne pas oser se confronter à Keynes de son vivant et il aurait regretté de ne pas l’avoir fait par la suite.

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  15. 2 juin 2011 18 h 09 min

    @ Robert Lachance

    «quel plaisir pour une recrue comme Hayek de rouler dans l’inspiration du précédent Keynes»

    OUf, Hayek n’a pas vraiment été inspiré par Keynes, qu’il considérait comme un «piètre économiste» comme je l’ai mentionné dans la première citation du billet…

    «Keynes, comment prononcer, est né en 1883 en Bretagne»

    En Bretagne ? En Grande Bretagne, plutôt !

    « John Maynard Keynes was born in Cambridge to an upper-class family»

    http://en.wikipedia.org/wiki/John_Maynard_Keynes

    «Vite, passons à Stiglitz»

    J’ai lu Quand le capitalisme perd la tête, mais pas Un autre monde. Excellent livre !

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  16. 3 juin 2011 10 h 08 min

    À l’endos d’Un autre monde, 2006, Stiglitz écrit :

    L’un des principaux choix auxquels toutes les sociétés sont confrontées concerne le rôle de l’État. Le succès économique nécessite de trouver le juste équilibre entre l’État et le marché. Quels services l’État doit-il fournir ? Quelles réglementations doit-il instaurer pour protéger les travailleurs, les consommateurs, l’environnement ? Il est clair que cet équilibre change avec le temps, et qu’il sera différent d’un pays à l’autre.

    Dans ce livre, je vais démontrer que la mondialisation, telle qu’on l’a imposée, a empêché d’obtenir l’équilibre requis. Je veux souligner cependant que rien n’oblige à ce qu’elle nuise à l’environnement, aggrave les inégalités, affaiblisse la diversité culturelle et favorise les intérêts des grandes firmes aux dépends du bien-être des simples citoyens. Une mondialisation choisie, bien gérée, comme elle l’a été dans le développement réussi d’une grande partie de l’Asie orientale, peut beaucoup apporter aux pays en développement comme aux pays développés.

    Curieux, je croyais avoir écrit aspiration plutôt qu’inspiration pour signifier que le suivant en course automobile bénéficie du travail de bris de la résistance à l’air effectuée par le précédent. Les cyclistes connaissent aussi.

    J’avais noté pour « piètre économiste » et je l’imagine souriant en l’écrivant ou le lisant à des collègues.

    Or, même invité par Keynes, Hayek a refusé de présenter une critique de son livre principal, La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936).

    Mépris ? Indifférence ? Contexte politique et académique d’alors, 1936 ? Sûrement pas manque de connaissances d’une idéologie différente ! Occupé à préparer La route de la servitude qui paraîtra en 1944 ?

    Bretagne. Un manque de rigueur plutôt que de connaissance pour ne pas avoir indiqué Grande avant Bretagne en désignant l’Angleterre.

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  17. Benton permalink
    22 juin 2011 1 h 12 min

    Entre le pot de crème à la garde du chat et le loup dans le bergerie…. il faut choisir le moindre mal!

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  18. Benton permalink
    22 juin 2011 1 h 15 min

    La pensée de Hayek est forgé par son époque… et les gouvernements de son époque…

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  19. 22 juin 2011 6 h 46 min

    «La pensée de Hayek est forgé par son époque… et les gouvernements de son époque…»

    C’est bien normal. Comme le mentionne Passet, il semble aussi avoir été fortement influencé également par les événements survenus en Autriche dans sa jeunesse, comme je le mentionne dans le billet.

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