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Lysiane et la santé

17 décembre 2011
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Ce matin je suis tombée malencontreusement sur cet article de Lysiane Gagnon. Elle titre dans sa chronique « Une fausse controverse » et elle nous nargue dans la grosse presse:

« La plupart des observateurs ont vu un glissement à droite dans la légère ouverture de François Legault à la possibilité d’élargir la place du secteur privé dans les services de santé (par le moyen, dit-il, d’un projet pilote non défini.)

Au Québec comme dans le reste du Canada, où le Medicare est aussi intouchable que les vaches sacrées en Inde, cette question est devenue un marqueur idéologique servant à distinguer la droite de la gauche. C’est une erreur. »

Ça commence bien! Le monde, selon Lysiane est fautif de s’inquiéter de la place du privé en santé et en plus, cela marque au fer rouge son poulain, le chef du parti  neutre qui travaille pour notre intérêt avant toute partisanerie.

Elle ajoute :

« Il faut être enfermé à double tour dans le petit monde clos du Canada pour s’imaginer que la promotion d’un système de santé mixte relève d’une idéologie de droite.

Partout en Europe de l’Ouest, y compris dans la Scandinavie congénitalement social-démocrate, des services médicaux et hospitaliers privés coexistent avec le réseau public. »

On progresse, le monde change on dirait. La droite ne nous compare plus avec les États-Unis en matière de santé. Notons en passant que ça a pris environ 52 études coût/efficacité assez unanimes pour le faire comprendre, mais on y arrive enfin, c’est fini le modèle américain, la nouvelle affaire de la droite, c’est la comparaison avec l’Europe. Cela étant dit, il est vrai que les modèles scandinaves et français sont une chose qu’on pourrait regarder de plus près et je veux bien le faire. À ce qu’il paraît, nos amis gaulois détiennent le secret de la potion magique à ce qu’on peut lire de ce côté de l’Atlantique

La madame insiste, c’est du reste du monde qu’il faut s’inspirer, pas des États-Unis:

« Faut-il le répéter? Le Canada est le seul pays, avec… Cuba et la Corée du Nord, où la loi interdit la médecine privée. Oublions les États-Unis et son modèle inéquitable (qu’Obama n’a pas encore réussi à changer complètement). C’est du reste du monde qu’il faut s’inspirer. »

Notons tout d’abord qu’il est tout à fait faux de dire que la médecine privée est interdite au Canada, Mme Gagnon manque de plusieurs tons de nuance dans son affirmation, mais on l’excuse, elle était tellement excitée de faire des amalgames douteux entre les bolchéviques et tous ceux qui ne sont pas à genoux devant les promoteurs du privé! Il est vrai cependant que les choses semblent se passer mieux qu’ici en France, en tout cas, si on en juge par les listes d’attente qui semblent pas mal moins longues chez nos cousins. Cependant Mme Gagnon nous sert une équation bien simpliste qui ne tient pas vraiment la route: selon elle, les Français s’en tirent mieux grâce au privé.

Malheureusement, si on regarde les choses de plus près, elles se complexifient beaucoup. Pour les similitudes, notons que la France et le Canada dépensaient grosso modo 10% de leur PIB en santé en 2003,  là s’arrêtent les ressemblances.  La répartition privé/public de ses dépenses apparaît dans le tableau suivant:

Référence pour le tableau : L’état québécois en perspective

Remarquons que la part du privé dans les dépenses de santé était déjà plus grande en 2003 au Canada qu’en France (30,1% versus 23,7%). Il apparaît donc clair à la lumière de ces chiffres que le Canada n’est pas exactement  la Corée du Nord, il faudra en parler à Mme Gagnon!

Visiblement, la solution ne réside pas dans le «combien de privé» mais dans le «comment le privé». Comment aménager les ressources, aligner les forces privées/publiques pour approcher si possible le succès gaulois? Il s’agit donc de mettre le doigt sur les différences fondamentales entre les deux modèles qui expliqueraient le succès français. Or, rien n’est simple dans cet exercice, ces systèmes sont complexes et les divergences sont nombreuses; les paniers de services diffèrent: par exemple, en France, l’orthodontie et l’ophtalmologie sont couverts, il existe en France 3 types de milieux hospitaliers, les publics, les privés sans but lucratif et les privés avec but lucratif. Les effectifs au niveau du personnel soignant ne semblent pas les mêmes, sur ce site, on peut lire qu’il y a 3,3 médecins et 6,7 lits par 1000 habitants en France comparativement à 2,1 médecins et 3,2 lits par 1000 habitants ici, des régimes d’assurances privées existent dans les deux pays, mais ne couvrent pas les mêmes services, etc.

Force est d’admettre que le régime mixte fonctionne très bien en France, mais le rôle du privé là-bas n’a strictement rien à voir avec les fonctions du privé au Canada. La France a, de plus, démontré sa capacité à tenir en laisse le privé, mais quelques inquiétudes à ce sujet commencent à émerger, on peut lire dans l’article du Devoir que j’ai hyperlié plus haut:

«Il faut dire que le privé en France est très réglementé. Par exemple, les médecins généralistes, à part le petit pourcentage qui est désaffilié, appliquent les tarifs négociés avec l’État. La cohabitation s’est toujours bien passée, mais depuis une dizaine d’années on sent que le privé exerce plus de pression sur le public. On commence à sentir que les médecins sont plus attirés par le privé qui offre de meilleures conditions de travail. Le public se plaint également que le privé fait seulement les interventions les plus lucratives et les cas les plus légers pour s’assurer un maximum de profits, alors qu’il laisse tout le reste au public. Des réformes sont donc nécessaires pour faire diminuer cette pression», affirme Marie-Pascale Pomey.»

Que doit-on faire? On est déjà dans un système public/privé à 70/30 tandis que la France est à environ 75/25. On ajoute plus de privé pour plus de privé? On vise le 50/50? Force est de constater que l’introduction du privé au Canada n’a rien réglé comparativement à la France. Alors moi,  j’inviterais Mme Gagnon à se calmer un peu le pompon et à réfléchir mieux au sujet du futur plan de match en santé parce que ce n’est pas les gros chars quand je lis la grosse presse ces temps-ci. L’aplaventrisme devant Sauveur Legault, ça finit par manquer de sérieux.

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15 commentaires leave one →
  1. 17 décembre 2011 23 h 11 min

    «C’est une erreur»

    J’aime ça la nuance… Elle ne dit pas qu’elle n’est pas d’accord, c’est décidé, c’est une erreur!

    «où la loi interdit la médecine privée»

    Comme tu le dis après, il est faux de dire que la médecine privée est interdite, ici! Ce qui est interdit, c’est de jouer sur les deux tableaux!

    «On est déjà dans un système public/privé à 70/30 tandis que la France est à environ 75/25. »

    D’une part, le prévé occupait moins de 20 % de l’espace il y a 30 ans. D’autre part, le 30 % d’ici, c’est du côté du financement (assurance privée, paiement direct, etc.). Du côté de la propriété, je ne le sais pas, mais, comme les cliniques sont toutes privées, mais financées à au moins 90 % par le public, la part du privé ne peut être que plus élevée.

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  2. 18 décembre 2011 0 h 11 min

    Elle est assez catégorique la madame, ça lui arrive quelque fois de laisser dépasser son jupon mais à ce point, c’est plus rare. Ce n’est pas son meilleur!

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  3. 18 décembre 2011 0 h 35 min

    «mais à ce point, c’est plus rare»

    Je ne sais pas, je ne la lis que rarement… Devine pourquoi? 😉

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  4. 18 décembre 2011 15 h 47 min

    Quel bon temps pour les péquistes de pointer du doigts les cliniques Plexo dont Sirois est actionnaire!

    http://agnesmaltais.org/communique/235-000-quebecois-auraient-pu-avoir-un-medecin-de-famille-si%E2%80%A6

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  5. 18 décembre 2011 16 h 01 min

    Je crois que plusieurs sont convaincus que le privé fait toujours mieux, que leur « bureaucratie » est plus efficace que la fonction publique. Mme Gagnon se fait peut-être ici la porte-parole des compagnies d’assurance dont son employeur est un joueur important. Dans les journaux de Gesca, c’est bien connu, parfois on semble faire appel à Dubuc, d’autres fois à Pratte et cette fois-ci peut-être à Gagnon – pour défendre les ambitions.

    Tout est une question d’assurance. Vous participez à un régime collectif, qui peut-être privé ou public, et vous espérez que la somme des dépenses ne dépassera pas la somme des revenus. Sauf que dans le privé, faut faire des profits.

    À mon avis, vaut mieux améliorer la gestion des services publics que de tout confier au privé.

    London Life :

    « Health and Dental Insurance : Provincial governments continue to cut back their levels of healthcare coverage, leaving you to pay for expenses such as prescription drugs, eye exams and paramedical services. To help ensure your healthcare coverage continues to meet your needs, financial security advisors associated with Freedom 55 Financial offer health and dental insurance through Great-West Life. »

    http://www.londonlife.com/002/Home/Products/Insurance/HealthandDentalInsurance/index.htm

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  6. 18 décembre 2011 16 h 43 min

    @ Lutopium

    Excellents les liens que tu fais avec la perception du secteur public et la possibilité de conflit d’intérêts.

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  7. 18 décembre 2011 19 h 54 min

    C’est certain que le privé en santé ici n’a rien démontré de probant pour ce qui est de l’amélioration du système. Mais il reste qu’en Europe, on a réussi à combiner le privé et le public et les résultats sont là.

    Que répondre à la droite quand elle nous parle du système mixte de la France et des pays scandinaves? Ce n’est pas facile….

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  8. 18 décembre 2011 20 h 58 min

    «Ce n’est pas facile….»

    Qu’elle confond le financement avec la livraison des services. Comme tu le montres bien, le financement est encore plus public en Europe qu’ici. Quant à la livraison, il faudrait trouver ce qui en est là-bas par rapport à ici, démonstration que je n’ai jamais vue. Chose certaine, le privé semble fortement encadré en France, beaucoup plus que nos cliniques privées qui font ce qu’elle veulent…

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  9. 18 décembre 2011 21 h 58 min

    « Qu’elle confond le financement avec la livraison des services. »

    Je ne suis pas certaine de comprendre…ici, le financement privé paye le privé, exemple, dentiste, ophtalmologiste, chirurgie plastique etc…

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  10. 19 décembre 2011 5 h 01 min

    Mais c’est le financement public (castonguette) qui paye les médecins dans les cliniques sans rendez-vous et autres qui sont privées, car les propriétaires de ces cliniques sont des médecins, pas l’État. Ils sont travailleurs autonomes. Et, malgré le financement public, l’État n’a rien à dire sur le fonctionnement de ces cliniques, leurs heures d’ouverture, par exemple..

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  11. Benton permalink
    19 décembre 2011 10 h 20 min

    Nonobstant que le grand actionnaire de Gesca est la Power Corporation, c’est-à-dire la famille Desmarais tout comme ils sont les grands actionnaires de la Great-West, la plus grande compagnie d’assurance du Canada, il ne fait pas oublier que Claude Castonguay, de la commission Castonguay a certes été 6 mois ministre de la santé mais il a été par la suite presque 30 ans dans l’assurance privée donc les dernières années dans les hautes sphères de la Great-West!

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  12. 19 décembre 2011 20 h 12 min

    J’ignorais pour la Great West Benton, les planètes s’alignent tranquillement…..

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  13. 19 décembre 2011 20 h 21 min

    « Mais c’est le financement public (castonguette) qui paye les médecins dans les cliniques sans rendez-vous et autres qui sont privées »

    Hummm, les murs seulement sont privés….les infrastructures…Mais les médecins sont payés 100% par l’État et les patients ne déboursent rien. Le fonctionnement n’est pas dicté par l’État, c’est tout.

    C’est drôle, moi je classe ça dans le public.

    Le privé pour moi, c’est le dentiste, le chirurgien plastique désaffilié, l’ophtalmo et bien certainement les assurances.

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  14. 19 décembre 2011 22 h 02 min

    «Le privé pour moi, c’est le dentiste, le chirurgien plastique désaffilié, l’ophtalmo et bien certainement les assurances.»

    Ils le sont bien sûr, mais il demeure que les cliniques de médecins fonctionnent comme elles le veulent, comme en sous-traitance! C’est pour moi comme un contracteur qui construit une route. Il est payé par l’État, mais demeure privé.

    Cette situation n’est pas étrangère au scandale qui a éclaté quand on a su que des pharmaciens fournissaient gratuitement des locaux à des médecins pour qu’ils s’intallent près de leur pharmacie, ou quand les médecins chargent des frais supplémentaires parfois très exagérés.

    http://www.ledevoir.com/societe/sante/336821/frais-accessoires-croissants-en-clinique-privee

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  15. Benton permalink
    20 décembre 2011 12 h 35 min

    Correctif: En réalité, il a acheté via La Laurentienne, l’Imperial Life de Desmarais à la fin des années 70. Par contre, c’est un allié de Desmarais pour la défense et le développement de l’assurance privé au niveau de la politique…

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