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Le centre commercial universitaire de Montréal

20 avril 2012

Non contente d’avoir obtenu une première injonction «pour empêcher le blocage des accès aux pavillons par ses étudiants en grève», l’Université de Montréal voulait deux jours plus tard en obtenir une deuxième pour interdire toute manifestation sur son campus. Pour justifier cette demande, un des avocats de l’Université de Montréal «a fait valoir qu’elle était une propriété privée au même titre qu’un centre commercial.».

J’en suis resté estomaqué. Sur le coup, je n’en revenais pas qu’un avocat mandaté (vous savez, les personnes qui ne disent uniquement que ce que leur mandat les autorisent à dire…) par une université en vienne à comparer une institution d’enseignement supérieur publique à un centre d’achats… Il avait donc l’accord de la direction de l’UdeM pour dire ça!

Cette comparaison pour le moins douteuse a fait rigoler et rager bien du monde sur les médias sociaux. Un groupe de 36 professeurs et chargés de cours de cette université n’a pas tardé de faire le lien entre cette comparaison et la tendance actuelle à la marchandisation de l’éducation. Le jour même, ce groupe faisait parvenir une lettre aux médias dans laquelle on peut lire :

«Non seulement l’administration a-t-elle fait la preuve tout au long du conflit d’un à-plat-ventrisme éhonté face au gouvernement Charest et à sa ministre de l’Éducation, mais elle se comporte dorénavant comme si l’Université était un centre commercial où ne sont bienvenus que ceux qui y consomment ce qu’on y offre.»

En fait, les dirigeants de cette université ne font que confirmer ce que bien des observateurs dénoncent, que ce soit Normand Baillargeon, dans son livre Je ne suis pas une PME, ou l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dans de nombreux écrits bien synthétisés dans sa brochure Faut-il vraiment augmenter les frais de scolarité?. Ce qui étonne davantage, c’est qu’une université avoue son mercantilisme ainsi, sans aucune gêne.

On ne devrait pourtant pas être étonné. Ce n’est en effet rien de nouveau. En janvier dernier, on pouvait en effet lire dans un article du Devoir les citations qui suivent du recteur de l’UdeM, Guy Breton :

«Les gens ne veulent pas étudier pour étudier. Ils veulent étudier pour travailler. L’UdeM souhaite former des gens avec des cerveaux mieux alignés sur ce qu’ils veulent faire. Et cela ne s’applique pas seulement aux entreprises privées, mais aussi aux institutions, aux ministères, aux établissements de santé, aux organismes sans but lucratif, aux orchestres symphoniques, aux organisations sportives, etc.», explique Guy Breton, qui a reçu Le Devoir dans son bureau sur la montagne.»

Ainsi, 100 % des jeunes qui vont à l’université ne le feraient sans autre objectif que celui de trouver un emploi? Qu’on y aille entre autres pour ça, je veux bien, mais que pour ça? Déjà, l’aveu de voir son université comme un produit uniquement utilitaire se dessinait…

Plus loin dans cet article, il nie que l’université qu’il dirige est au service des entreprises car elle ne contrôle pas une part suffisante de ses projets de recherche pour le faire :

«C’est seulement 15 % des fonds qui proviennent de contrats de recherche signés à la suite de commandes passées par des entreprises»

Et si cette part augmentait, le privé pourrait contrôler nos universités? On dirait que c’est ce qu’il cherche. En fait, même si le privé ne dépense pas davantage, il semble vouloir que l’UdeM planifie encore plus d’activités en fonction des besoins des entreprises.

«Les gens des entreprises, des institutions et des universités se connaissent, mais pas suffisamment. Il y a de grandes solitudes. Je crois qu’il y a moyen de faire autrement. J’aimerais qu’on arrive à mettre en place une nouvelle dynamique», affirme Guy Breton.

Le recteur lancera donc dans les prochains mois une série de forums sectoriels pour réunir des gens de l’UdeM, des entreprises et des institutions. «Je pense par exemple au domaine énergétique, au domaine de l’aérospatiale, aux nanotechnologies, etc. Je crois que nous pouvons mieux comprendre les besoins des gens des entreprises et des institutions et qu’ils peuvent mieux comprendre nos réalités.»

Bref, les entreprises ne contrôlent pas encore l’université, mais celle-ci travaille fort pour que ça devienne le cas…

Et alors…

Ce que je vois dans ce discours, c’est un exemple patent d’économisme : les étudiants ne sont pas des citoyens, ni vraiment des clients, mais du capital humain brut qu’on veut transformer pour qu’il soit utilisable par les entreprises. Dans ce sens, l’avocat de l’Université de Montréal a tort : l’université n’est pas un centre commercial, mais une usine de transformation.

Cela me fait penser au discours d’un vieil économiste, Ferdinand Lassalle (1825-1864). Il comparait en effet les frais de main-d’œuvre aux autres frais de production. Selon lui, tout comme on doit fournir à une machine du carburant et épargner pour amortir les coûts de son remplacement qui surviendra tôt ou tard, il faut nourrir le travailleur pour qu’il soit en mesure de produire et lui fournir les moyens d’élever les enfants qui pourront remplacer les travailleurs âgés rendus «défectueux». Sans aucun humour, certain de la solidité de sa théorie, il a baptisé sa théorie la Loi d’airain des salaires.

Dans ce concept, l’économie n’est pas un moyen pour améliorer le bien-être des humains, mais ce sont les humains qui sont une matière première pour faire rouler l’économie.

Je ne prétends pas qu’on en est rendu là. Mais il est clair que certains travaillent fort dans ce sens. Comme le disent si bien les chercheurs de l’IRIS :

«D’un côté, on propose une université commerciale et compétitive qui a pour objectif de stimuler l’économie québécoise et de guider les étudiant-es vers le marché du travail. De l’autre on voit l’université comme un service public dont le rôle central est la transmission du patrimoine scientifique et culturel de l’humanité et l’approfondissement de la connaissance. »

Nos universités ne sont peut-être pas encore uniquement commerciales et compétitives, mais on se dirige année après année plus près de cet idéal utilitariste. Si on ne fait rien, on pourrait bien l’atteindre un jour pas si lointain…

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20 commentaires leave one →
  1. benton65 permalink
    20 avril 2012 12 h 13 min

    C’est un bon investissement pour le privé. Avec 15% de financement des fonds de recherche, elle semble arriver a un bon contrôle de la recherche, voir des « têtes dirigeantes » de l’Université de Montréal!

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  2. 20 avril 2012 13 h 40 min

    @ Benton

    «C’est un bon investissement pour le privé. »

    En effet. Même si je ne l’ai pas exprimé ainsi (j’ai écrit « En fait, même si le privé ne dépense pas davantage, il semble vouloir que l’UdeM planifie encore plus d’activités en fonction des besoins des entreprises.»), c’est bien ce que je me disais en écrivant ce billet!

    En fait, le plan gouvernemental pour les universités ne prévoit pas que des hausses de droits de scolarité, mais aussi une hausse substantielle des dons du secteur privé. Bien sûr, la hausse pour les étudiants est obligatoire, mais pas celle pour le privé! Et, pourquoi le privé donnerait-il plus d’argent s’il parvient à obtenir ce qu’il veut sans payer?

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  3. 20 avril 2012 17 h 57 min

    Ce qu’il y a de paradoxal dans l’attitude des administrations universitaires, c’est que celles-ci devraient former des contestataires, c’est-à-dire des gens capables de remettre en question les façons de faire. Or, ce sont eux qui peuvent créer des opportunités d’affaires. L’université ne doit pas « mieux comprendre les besoins des gens des entreprises et des institutions » pour les combler, mais plutôt, à la limite, pour les « challanger ». Je me demande même si c’est son rôle de «répondre aux besoins du marché de l’emploi». Ne doit-elle pas plutôt former des gens [en fait, aider ces gens à aller au bout de leur capacité d’apprendre] qui vont déterminer ce que seront ces besoins ?

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  4. 20 avril 2012 18 h 27 min

    @ Michelle Monette

    «Ne doit-elle pas plutôt former des gens [en fait, aider ces gens à aller au bout de leur capacité d’apprendre] qui vont déterminer ce que seront ces besoins ?»

    Je crois que cela peut-être une conséquence positive si, comme le disent les chercheurs de l’IRIS, les universités se recentrent sur «la transmission du patrimoine scientifique et culturel de l’humanité et l’approfondissement de la connaissance.», mais pas nécessairement un objectif premier. J’ai aussi un peut de difficulté à voir une élites «déterminer les besoins». Je préfère qu’elle cherche et trouve de meilleurs moyens de les satisfaire!

    «Je me demande même si c’est son rôle de «répondre aux besoins du marché de l’emploi».»

    Encore là, c’est aussi une conséquence positive (quoique…). Cela dit, on ne peut nier que certains programmes sont alignés très fortement sur le marché du travail (génie, informatique, santé, etc.), ce qui n’est pas mauvais en soi, tant qu’on ne perd pas de vue l’objectif central qui est de former des citoyens capables de penser, de réfléchir et de contester!

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  5. 20 avril 2012 22 h 52 min

    Mon dernier billet sur le conflit des droits de scolarité….
    http://pourquedemainsoit.wordpress.com/2012/04/20/briser-les-etudiants/#comment-5707

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  6. 20 avril 2012 23 h 21 min

    Un sujet populaire par les temps qui courrent (et qui frappent…)!

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  7. benton65 permalink
    21 avril 2012 0 h 58 min

    Lorsque que maximum d’argent du public est mélangé avec un minimum d’argent du privé, il privé en tire toujours la part du lion.

    Un exemple typique: On paie environ $175 000 en salaire au Premier ministre du Québec et qu’il retirait un salaire de $75 000 du parti. L’impression était qu’il travaillait plus pour le parti que pour le citoyen!

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  8. 21 avril 2012 6 h 57 min

    «L’impression était qu’il travaillait plus pour le parti que pour le citoyen!»

    Disons qu’à entendre ce qu’il a dit hier, il a plus l’air de travailler pour la Chambre de commerce, sa «gagne», que pour la population!

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  9. benton65 permalink
    21 avril 2012 8 h 19 min

    Tout est lié comme on dit!

    C’est la Chambre de commerce qui contribue au parti!

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  10. 29 mai 2012 17 h 55 min

    Voici le meilleur texte que j’ai lu (et j’en ai lu beaucoup!) sur la confusion dans le rôle de nos universités ! À lire sans faute!

    http://www.vigile.net/Nouvel-article,48399

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  11. 29 mai 2012 17 h 59 min

    Un autre excellent texte sur le même sujet. Très bon et à lire aussi!

    http://www.vigile.net/Suisse-quand-le-modele-americain

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  12. barefootluc permalink
    29 mai 2012 18 h 02 min

    « Voici le meilleur texte que j’ai lu (et j’en ai lu beaucoup!) sur la confusion dans le rôle de nos universités ! »

    +1

    Wow quel beau texte! Merci Darwin! 🙂

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  13. 14 juillet 2012 17 h 38 min

    Et ça continue…

    «L’Université Carleton avait fait savoir plus tôt cette semaine qu’elle entendait renégocier l’entente conclue avec l’homme d’affaires Clayton Riddell, qui a fait un don de 15 millions à cet établissement d’Ottawa pour la mise en oeuvre de la campagne de publicité de son École de gestion politique.»

    (…)

    «Au dire du président de l’ACPC, James Turk, la nature même des universités est en jeu, car les dons placent les donateurs dans une position où ils sont en mesure d’influencer l’embauche, le cursus, le type de questions de recherche et le genre de réponses à ces mêmes questions. (…) Les ententes de collaboration avec le privé sont devenues une tendance, a ajouté Jason Etele.»

    Un don de 15 millions controversé
    L’argent versé à l’Université Carleton provient d’un homme d’affaires albertain proche des conservateurs

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