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L’économie adéquate

17 juillet 2012

Je vous présente ici le premier d’une série de billets que je consacrerai au livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. Ce livre est idéal pour quiconque cherche à comprendre les différentes facettes de l’économie. Je ne dis pas que je n’apporterai pas parfois quelques commentaires et nuances, mais, dans l’ensemble, son exposé est clair, complet et surtout très accessible.

En fait le titre anglais – Economics for everyone, soit L’économie pour tout le monde – décrit mieux ce bouquin que son titre en français, manifestement choisi pour faire un clin d’œil au livre célèbre de Normand Baillargeon, Petit cours d’autodéfense intellectuelle (ou profiter de sa notoriété?). Même si je compte écrire plusieurs billets sur ce livre, je n’aborderai qu’un petit pourcentage des thèmes présentés dans ce livre. D’une part, je veux vous inciter à le lire et, d’autre part, j’ai déjà écrit des billets sur un bon nombre de ces thèmes.

Le thème que j’ai choisi pour commencer cette série porte sur les objectifs à examiner pour déterminer si un système économique permet d’obtenir une économie que l’auteur qualifie d’adéquate (pages 41 à 45). Après avoir précisé que la détermination du type d’économie qu’on peut juger souhaitable dépend énormément de nos valeurs, il analyse sept objectifs qui sont pour lui cruciaux pour obtenir une économie au moins satisfaisante.

1. La prospérité

La détermination de cet objectif est probablement celle qui reflète le plus nos valeurs. Je me souviens d’une discussion avec un libertarien où je lui disais que nos conceptions de la richesse (qui est un des aspects de la prospérité) étaient très différentes, voire inconciliables. Il m’a répondu que je ne connaissais rien en économie, car il n’y a qu’une seule définition de la richesse (le PIB, bien sûr…). Passons.

Selon Jim Stanford, une économie prospère produit «suffisamment de biens et services pour subvenir aux besoins d’une population et lui permettre de profiter de la vie au maximum.». Cela ressemble à la conception d’Amartya Sen, dont j’ai déjà parlé à quelques reprises, soit de permettre à tous d’avoir la possibilité de se réaliser. Je préfère la version de Sen, mais ne chipotons pas, elles se rejoignent! Il ajoute :

«La prospérité ne se limite pas au fait de posséder plus de choses : elle consiste plutôt à un sain équilibre entre consommation privée, services publics et loisirs.»

Cet ajout est important, car il montre que la prospérité doit aussi comprendre des éléments non comptabilisés par le PIB. On pourrait ajouter beaucoup de choses pour compléter cet objectif, mais, dans le contexte d’un livre qui vise à vulgariser des concepts, c’est déjà bien.

2. La sécurité

Une population devrait avoir l’assurance de pouvoir subvenir à ses moyens et de pouvoir offrir un avenir convenable à ses enfants. L’insécurité en ces matières réduit considérablement la qualité de vie et a donc un coût, même s’il n’est pas monétaire. L’auteur ne le précise pas, mais j’ajouterai que cette sécurité découle plus souvent qu’autrement de l’offre de services publics de qualité : éducation, santé, filet de sécurité sociale, etc.

3. L’innovation

L’innovation est la capacité «d’imaginer de nouveaux biens et services (produits) et de meilleurs façons de les produire (processus)». J’ai été surpris de trouver l’innovation comme objectif, car il est pour moi un moyen d’atteindre un objectif, la prospérité, par exemple, pas un objectif en soi. Il ajoute que, sans innovation, l’économie «risque de se trouver à cours d’énergie et de perdre son élan.»

Cette description me laisse perplexe. D’une part, il ne définit pas l’objet des innovations. Une innovation peut aussi bien être Internet, un mode de production exigeant moins de ressources ou des traitements plus efficaces pour soulager ou guérir des maladies, que de nouveaux armements, de nouveaux produits financiers ou la mainmise de l’agriculture par une entreprise… Bref, pour moi une innovation n’est pas intrinsèquement bonne, tout dépend de l’innovation. D’autre part, le concept de ne pas perdre son élan me semble un peu vide de sens. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose de garder l’élan actuel vers l’épuisement des ressources et le réchauffement climatique! Mais, bon, donnons le bénéfice du doute à Stanford là-dessus, même si cet objectif ne m’apparaît pas aussi clair et nécessaire que les deux précédents et les suivants.

4. La liberté de choix

Chaque membre de la société doit pouvoir faire les choix économiques (genre de travail, lieu où il s’établit, type de consommation, etc.) qui correspondent le mieux à ses valeurs et à ses préférences.

Stanford poursuit en contestant les néolibéraux (et libertariens) qui affirment que seul le libre-marché permet d’atteindre cet objectif :

«la liberté de choix de milliards d’êtres humain est bafouée sans merci par la paupérisation et la division sociale inhérentes au capitalisme mondialisé. De plus, les services sociaux rendus par le secteur public (éducation, soins de santé, culture, parcs) élargissent considérablement les possibilités de choix offertes à une population. (…) il existe de bien meilleures façon d’y [liberté de choix] accéder que le capitalisme de libre marché.»

Là, rien à redire!

5. L’égalité

Les inégalités empêchent «un très grand nombre de personnes de la possibilité de travailler et de profiter de la vie.» et donc de prospérer selon la définition du premier objectif. Plus, les inégalités sont mauvaises en soi, car elles nuisent «à la cohésion sociale, au bien-être général et à la démocratie.». Il faut donc viser une baisse des inégalités à la fois en luttant contre la pauvreté et en aplanissant les écarts de revenus et de richesse entre tous les citoyens.

L’auteur élabore sur la «consommation ostentatoire» (concept développé par les économistes institutionnalistes) qui ne vise qu’à afficher son statut social par l’achat de biens de consommation chers que les autres n’ont pas et porte les gens à revenu plus faible à vouloir imiter la consommation des plus riches, phénomène à la fois négatif sur le bien-être de la population et sur l’épuisement des ressources (je sors un peu du texte de Stanford…). En réduisant les inégalités, on s’attaque donc en même temps à la pauvreté et à ce type de consommation fortement nuisible.

En fait les inégalités entraînent beaucoup plus de conséquences négatives, comme l’ont montré Richard Wilkinson and Kate Pickett dans leur livre The Spirit Level, notamment sur la santé, l’éducation, la violence et les taux d’incarcération et de mortalité infantile, mais rappelons que Stanfford ne fait ici qu’une courte présentation de ces objectifs.

6. L’environnement

L’environnement est notre source de vie et notre réserve de matières premières. Le négliger, c’est miner sa qualité de vie et compromettre celle des prochaines générations.

J’ai trouvé Stanford très laconique dans la description de cet objectif. Il ne dit rien sur le réchauffement climatique et ses conséquences et bien peu sur la pollution et sur l’épuisement des ressources qui nous attend inéluctablement… Il revient toutefois un peu plus en détail sur ces questions dans le livre, mais, encore là, pas suffisamment à mon goût.

7. La démocratie et la responsabilité

En raison de leur position économique et de leur richesse, «certaines personnes et organisations disposent d’un pouvoir décisionnel immense, tandis que d’autres en ont très peu.». Selon les préceptes du capitalisme, la responsabilité des entreprises se limite à la maximisation des profits. On prétend que les entreprises doivent produire des biens et services de qualité pour ne pas perdre leurs clients, mais cela ne s’observe manifestement pas dans tous les cas. Les citoyens ont le droit de vote, mais même si les entreprises ne l’ont pas, elles ont une influence directe sur la prise de décision des gouvernements. Au bout du compte, l’économie n’est pas soumise «à un contrôle démocratique rigoureux et continu». Il serait nettement préférable qu’elle le soit.

Encore là, je partage cet objectif, mais trouve la formulation laborieuse et l’argumentation pas assez élaborée. Mais, bon, il revient sur ces notions plus loin dans le livre.

Et alors…

Je peux sembler sévère dans ce billet sur un extrait d’un livre dont j’ai vanté l’exposé clair, complet et accessible. En fait, je suis d’accord avec la détermination et la description de la plupart de ces objectifs. La prospérité, la sécurité, la liberté de choix, l’égalité, l’environnement, la démocratie et, dans une moindre mesure, l’innovation me semblent des objectifs pertinents. Mes légers désaccords portent plus sur quelques descriptions et sur le manque d’accent mis à certains de ces objectifs, surtout celui de l’environnement.

Dans les prochains billets, je m’attarderai davantage sur des thèmes plus techniques, mais où les valeurs primeront tout de même! Et c’est dans la présentation de ces thèmes que ce livre mérite le plus les éloges du premier paragraphe de ce billet.

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13 commentaires leave one →
  1. 17 juillet 2012 5 h 52 min

    Introduction à l’économie de Jacques Généreux est aussi très bien…

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  2. 17 juillet 2012 6 h 18 min

    Je le lirai un jour, promis! Je viens de le réserver…

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  3. 17 juillet 2012 14 h 57 min

    « Capitalisme de libre-marché »….Ça n’existe pas. Il n’y a pas de libre-marché dans le capitalisme.

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  4. 17 juillet 2012 15 h 08 min

    Quoique je désigne de plus en plus (et c’est grâce à un blogueur français) par « libre économie » ce que je désignais auparavant par « libre-marché anti-capitaliste », justement pour moins entretenir la confusion avec le capitalisme.

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  5. 17 juillet 2012 16 h 38 min

    @ David Gendron

    «Capitalisme de libre-marché»

    Pour moi, le libre marché est impossible ni dans le capitalisme ni en dehors. Nous avons discuté de ça il y a quelques années et ne serons jamais d’accord… .

    Dans le contexte, Stanford utilise l’expression consacrée des néolibéraux dans cette citation sans l’adopter. Il la critique à de nombreuses reprises dans le livre. Personnellement, j’aurais mis cette expression entre guillemets pour éviter la confusion.

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  6. 17 juillet 2012 16 h 59 min

    Évidemment, on peut tendre le plus possible vers un libre marché sans l’atteindre totalement… (bien sûr, il n’est pas possible d’atteindre réellement la « perfection » de la concurrence parfaite ni d’avoir des agents parfaitement informés)

    « Stanford utilise l’expression consacrée des néolibéraux dans cette citation sans l’adopter. »

    Ce qui est une précision très importante. Je crois que je vais lire ce bouquin bientôt…

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  7. 17 juillet 2012 18 h 12 min

    @ David Gendron

    «Ce qui est une précision très importante.»

    Il consacre au moins une section à démolir le concept du libre marché. Je ne parlerai pas de cette section dans ma série (qui ne sera pas consécutive, je le mentionne au cas-où…), car j’ai déjà consacré deux billets exclusivement à ça et en ai parlé dans d’autres.

    Je vais déjà en écrire suffisamment (cinq ou six)…

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  8. 19 juillet 2012 20 h 44 min

    Cher Darwin

    Vous êtes véritablement une planche à billets…

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  9. 19 juillet 2012 21 h 30 min

    😆

    Oui, mais quand on en imprime trop, cela peut résulter en de l’inflation verbale…

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  10. 21 juillet 2012 10 h 05 min

    Darwin

    Nulle intention de dévaluer vos écritures. Car, dans mon livre, vos devises devraient être monnaie courante.

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  11. 21 juillet 2012 10 h 56 min

    J’essaie de varier les sujets pour toujours conserver un taux de change intéressant…

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