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Les banques centrales et la politique monétaire néolibérale

15 août 2012

Contre vents et marée, je poursuis ma série sur le livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. Je présente ici les pages qu’il a consacrés aux banques centrales. Si la monnaie, qui a fait l’objet du précédent billet, n’était déjà pas un sujet bien jojo, là, on entre de plain-pied dans l’austérité… Mais si on veut critiquer les banques centrales et la politique monétaire néolibérale qu’elles mettent en œuvre, encore faut-il savoir pourquoi!

Les premières banques centrales

«Les banques centrales sont sans doute les acteurs individuels les plus importants de la scène économique. Leur impact sur l’économie est considérable, supérieur à celui des gouvernements. (…) Dans la plupart des pays, elles n’ont aucun compte à rendre à la population, ni d’ailleurs au gouvernement, malgré leur statut d’organisme public.»

Malgré leur importance primordiale, les banques centrales sont relativement récentes. La première banque centrale fut la Banque de Suède, fondée en 1668, mais n’avait pas l’importance que la Banque d’Angleterre a eu quelques années plus tard, elle qui fut fondée en 1694. Au début, ces banques n’avaient que le mandat «d’offrir des services bancaires et du crédit aux États». Ce n’est qu’au XXième siècle que leur rôle a évolué en recevant des mandats plus étendus, «en partie en réaction aux problèmes que rencontrait le système bancaire privé». Par exemple, la Banque de Suède «détient le statut de banque centrale à partir de 1897, puis à partir de 1904, elle obtient le droit exclusif d’émettre les billets et les pièces de monnaie de Suède.».

Ces nouveaux mandats touchaient :

  • la supervision des opérations de prêt des banques privées;
  • l’imposition de limites aux activités bancaires;
  • l’intervention en situation de crise (par exemple par des prêts d’urgence aux banques privées pour éviter leur effondrement).

Avec l’évolution de la réglementation, le pouvoir des banques centrales a grandement varié dans le temps et selon les pays. Par exemple, la déréglementation des 30 ou 40 dernières années a grandement réduit ces pouvoirs de supervision. Par contre, on l’a vu lors de la dernière crise et on le constate encore de nos jours (par exemple en Espagne), elles interviennent toujours massivement en cas de crise.

Et maintenant…

De nos jours, les banques centrales ont en plus la responsabilité de la politique monétaire. Un des principaux outils de cette politique est l’établissement des taux d’intérêt. De bas taux «stimulent le crédit et les dépenses dans de nombreux secteurs de l’économie», car :

  • la construction devient plus accessible;
  • les achats importants, comme les automobiles et les électroménagers, coûtent moins cher;
  • les investissements sont plus abordables;
  • etc.

De hauts taux d’intérêt agissent à l’inverse, freinant l’activité économique.

En fait, les taux d’intérêt que les banques centrales fixent sont ceux des prêts à court terme qu’elles accordent aux banques privées. Si ces taux sont plus bas, les banques prêteront à leur tour à des taux moins élevés à leurs clients, tout de même plus élevés pour se dégager une marge de profit importante. Cet instrument, la fixation des taux d’intérêts, est un outil certes puissant, mais qui agit généralement avec un certain retard (souvent jusqu’à deux ans, selon Stanford), le temps que les clients (individus et entreprises) adaptent leurs dépenses aux changements de taux décrétés par les banques centrales.

Par ailleurs, cet outil n’est qu’un des facteurs qui influencent le comportement des clients des banques. Par exemple, même si les taux d’intérêt sont très bas depuis plus de deux ans aux États-Unis, les individus, échaudés par la dernière crise, hésitent (avec raison) à se lancer dans de grandes dépenses. De même, les entreprises, voyant bien que les consommateurs sont plus prudents, investissent peu en termes historiques craignant de ne pouvoir écouler leur production. Dans un tel contexte où la politique monétaire ne fonctionne pas (il est impossible pour les banques centrales de prêter à des taux négatifs), il faudrait normalement que les États interviennent en augmentant leurs dépenses pour sortir de la crise actuelle, mais, pour des raison idéologiques, elles ne le font pas, ou trop peu.

La politique monétaire néolibérale

Jusque vers la fin des années 1970, les banques centrales avaient comme objectif de contribuer à l’atteinte du plein emploi. Avec l’arrivée du néolibéralisme, les objectifs de la politique monétaire ont changé radicalement pour donner la priorité à la lutte contre l’inflation. Puisque les néolibéraux comme Milton Friedman attribuaient le chômage «à la paresse ou à la «rigidité» du marché du travail (syndicats, assurance chômage, salaire minimum, etc.)», ils ont convaincu les gouvernements de donner aux banques centrales un mandat où la priorité devait être accordée à la lutte contre l’inflation, le chômage devant se résorber avec la confiance qui renaîtrait une fois l’inflation maîtrisée. Mais, pour ce, il fallait limiter la croissance de la masse monétaire à l’aide de taux d’intérêt élevés.

Cette politique a directement causé la récession du début des années 1980. Malgré cet échec lamentable, les banques centrales pensent toujours «qu’une politique monétaire ne peut avoir d’impact à long terme que sur le taux d’inflation, et que les niveaux de production, d’emploi et de productivité ne sont déterminés que par les forces du marché.». Cette théorie a donc amené les banques centrales à négliger la création d’emplois dans leurs objectifs pour ne viser que des taux d’inflation faibles.

Pour s’assurer que l’État ne vienne pas intervenir dans les activités des banques centrales, les néolibéraux ont aussi obtenu l’indépendance complète des banques centrales dans le choix de leurs interventions. Certes, l’État peut toujours influencer les objectifs des banques (par exemple les taux d’inflation à viser), mais n’a aucun pouvoir sur les moyens mis en œuvre par les banques pour les atteindre. Il s’agit ni plus ni moins que d’une abdication du contrôle démocratique sur la politique monétaire des pays.

En fait, cette abdication est elle-même un choix politique, puisqu’elle avantage certains secteurs (dont le secteur financier). Les détenteurs d’actifs bénéficient aussi de ces politiques, tandis que les personnes qui perdent leur emploi et ne peuvent en trouver en subissent les effets.

Bilan de la politique monétaire néolibérale

On peut dire que la «politique monétaire néolibérale a atteint plusieurs de ses objectifs déclarés». Non seulement les taux d’inflation ont de fait grandement diminué depuis le début des années 1980, mais les critiques de cette politique se sont graduellement effacées, «même chez les politiciens de centre-gauche» qui veulent montrer qu’il font preuve de «réalisme» économique.

«Quant à la vieille croyance voulant qu’il faille orienter l’économie vers le plein-emploi, elle semble avoir été reléguée aux poubelles de l’histoire»

Ce triomphe sur l’inflation n’est toutefois pas si évident. D’une part, la politique monétaire n’est qu’une des causes de la baisse de l’inflation, celle-ci résultant aussi entre autres de la diminution (ou de l’absence de croissance) des salaires réels et de l’augmentation des importations de pays à bas salaires. Et, il arrive encore qu’on assiste à des flambées des prix, par exemple lorsque se développe une bulle immobilière qui fait exploser le prix des maisons, lorsque le prix des matières premières, dont le pétrole, augmente soudainement, et, comme on l’a vu fréquemment au cours des dernières années et encore ces jours-ci, lorsque le prix des denrées alimentaires monte en flèche.

Encore plus douteux est l’effet d’une faible inflation sur les investissements, la croissance et la productivité. Tous ont davantage augmenté lors des trente glorieuses (âge d’or des politiques keynésiennes) que depuis l’adoption de la politique monétaire néolibérale. Ces échecs, ni même la persistance de la crise en Europe, ne convainquent les banques centrales et les États de l’inanité de cette politique.

Et alors…

Rien, rien de plus… c’est déjà assez!

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20 commentaires leave one →
  1. 15 août 2012 9 h 46 min

    J’ai conclu ce billet avec cette phrase «Ces échecs, ni même la persistance de la crise en Europe, ne convainquent les banques centrales et les États de l’inanité de cette politique.»

    Ce matin, on peut lire dans Le Devoir :

    La zone euro se rapproche de la récession au deuxième trimestre

    «Le tableau d’ensemble n’a pas changé: le manque de croissance dans la zone euro et la profonde récession des pays de la périphérie [les plus faibles de la zone euro, NDLR] entravent les efforts de consolidation budgétaire et font durer la crise de la dette»

    Et remettent-ils en question leur politique d’austérité? Il semble que non… La zone continue à s’enfoncer. Jusqu’où?

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  2. 15 août 2012 12 h 31 min

    La crise pétrolière a été un bon tremplin pour l’application des politiques néolibérales. Milton Friedman l’a bien compris qu’une crise, même extérieure, est la seule façon de faire passer la pilule… sauf que c’est une médecine de cheval qui nous rends encore plus malade!

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  3. 15 août 2012 13 h 23 min

    [hybride libertaminarchistagoniste] Toutes les politiques des banques centrales ne sont qu’une nuisance à la santé économique des pays ; encore du keynesianisme de base enfirouapé dans ce qu’on tente d’associer au néolibéralisme!!! Les banques privées, se basant sur leurs réserves en or, devraient être les seules véritables créatrices de monnaie.

    Elles savent s’auto-gérer dans les prêts qu’elles consentent à leurs clients en fonction du niveau d’épargne enregistré. Épargne = investissement!!! En temps de crise, les gens consomment moins, épargnent plus!!! Plus d’épargne motive les banques à baisser leur taux d’intérêt et cela attire ainsi les prêteurs et les entrepreneurs qui veulent investir = l’économie reprend = la main invisible agit!!!

    Autrement, les banques centrales sont malsaines pour le libre-marché ; elles créent de l’argent à partir d’absolument rien!!! Darwin se soucie des pauvres mais se fiche bien qu’ils aient à payer des prix plus chers alors qu’ils sont emportés dans une inflation galopante!!!

    Dans une économie libre, les pauvres, les vrais bons pauvres sur le chômage, vont travailler. Les autres, seuls responsables de leurs situations, n’ont qu’à se pointer aux oeuvres de bienfaisance privées!!! On sait tous que la charité du privé va venir compenser pour le filet social de l’État-providence!!! (pensée magique, pensée magique, pensée magique…) [fin hybride libertaminarchistagoniste]

    Vous le savez aussi bien que moi Darwin : seul le minuscule restant de keynesianisme et de réglementation est véritablement responsable de la dernière crise. Ce sont nos fameux clairvoyants en constante épiphanie qui nous l’ont fait savoir et ce, malgré les faits. 😉

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  4. 15 août 2012 13 h 58 min

    @ benton65

    «Milton Friedman l’a bien compris»

    Je pense encore que Friedman croyait en ses théories… et visait le bien!

    @ pseudovirtuose

    Très bonne imitation!

    «On sait tous que la charité du privé va venir compenser pour le filet social de l’État-providence»

    C’est drôle, parce que j’ai vue une vidéo il y a quelques jours qui montrait l’arrestation de militants qui servaient de la nourriture à des sans-abris. C’était, semble-t-il, interdit! On me dira que c’est l’État qui est intervenu, mais la police est justement un des seuls services publics que les libertariens veulent garder!

    Malheureusement, je ne la retrouve pas.

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  5. 15 août 2012 15 h 24 min

    @Darwin

    « Je pense encore que Friedman croyait en ses théories… et visait le bien! »

    L’enfer est pavé de bonnes intentions!

    Demandez aux chiliens….

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  6. 15 août 2012 16 h 29 min

    «L’enfer est pavé de bonnes intentions!

    En effet!

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  7. 15 août 2012 20 h 56 min

    La vidéo dont vous parlez concerne plusieurs militants de Food Not Bombs (une organisation qui existe à plus petite échelle au Québec, sous le nom de « De la bouffe, pas des bombes », et ce genre d’arrestations s’est déroulé à quelques endroits différents l’année passée. Je ne saurais pas plus que vous retrouver la vidéo, mais à l’époque, je suivais quelques blogs de gens concernés, et j’ai vu plusieurs vidéos.

    C’est tout simplement l’une des pires utilisations d’une loi que j’aie connu, toutes catégories confondues. Je suis convaincu que la raison de ces arrestations est principalement le fait que l’organisation concernée était de tendance anarchiste… Et ce malgré le fait que sa seule activité consiste à nourrir des gens gratuitement! C’est bien possible que la police américaine soit prête à arrêter n’importe-qui pour le crime odieux d’avoir nourri des sans-abris, mais je préfère en douter!

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  8. 15 août 2012 21 h 21 min

    «C’est tout simplement l’une des pires utilisations d’une loi que j’aie connu, toutes catégories confondues.»

    Ce que je ne sais pas, c’est justement quelle loi ils utilisent.

    «Je suis convaincu que la raison de ces arrestations est principalement le fait que l’organisation concernée était de tendance anarchiste… »

    Je pensais peut-être que cela aurait été les restaurateurs qui se seraient plaints de concurrence déloyale!

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  9. 15 août 2012 22 h 14 min

    http://www.washingtonpost.com/blogs/blogpost/post/food-not-bombs-group-arrested-for-feeding-homeless-violating-orlando-ordinance/2011/06/03/AGufUBIH_blog.html

    Le fait de nourrir des sans-abris dans un parc dérangeait les habitants du coin, paraît-il.

    Je ne sais pas trop si je devrais rire des gens qui auraient pu se sentir menacés par une trentaine de sans-abris dans un parc, mais la loi adaptée pour remédier à la situation n’avait rien à voir avec le réel problème et a plutôt criminalisé l’acte de nourrir des sans-abris de façon organisée dans un parc…

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  10. 15 août 2012 22 h 27 min

    @Darwin

    « Très bonne imitation! »

    Je viens d’aller faire un tour sur la page FB d’Éric Duhaime… Mon dieu! La moitié de ses écrits suinte la malhonnêteté intellectuelle! Il prend véritablement ses lecteurs pour des imbéciles avec les propos contradictoires qu’il pond constamment sur sa page… ( ex.: dénoncer la remarque de Pauline Marois sur le poid du Dr. Barette tout en prenant soin d’humilier Manon Massé en raison de sa moustache ) Et je préfère éviter de parler de ses sondages. Bref, je constate, malgré tous mes efforts de dérision, que mon imitation n’est même pas si exagérée. En fait, c’était plutôt modéré comparativement à ce que j’ai pu lire sur cette page.

    « mais la police est justement un des seuls services publics que les libertariens veulent garder! »

    Et que faites-vous des anarcho-capitalistes? 😛

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  11. 15 août 2012 23 h 04 min

    «mon imitation n’est même pas si exagérée»

    C’est pourquoi j’ai écrit «bonne imitation» et non «bonne caricature»!

    «Et que faites-vous des anarcho-capitalistes?»

    Je ne les connais pas bien. Sont-ce vraiment des libertariens?

    En fait, je ne voulais pas écrire «minarchistes», même si c’est ce que j’avais en tête.

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  12. 15 août 2012 23 h 06 min

    @ rykemasters

    Merci pour les précisions, ça m’éclaire! Et me décourage du niveau de dissociation de la race humaine…

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  13. 15 août 2012 23 h 31 min

    @Darwin

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Anarcho-capitalisme

    En gros, l’anarcho-capitalisme est très semblable au minarchisme ; les deux sont des courants de pensée rattachés au libertarianisme. Sauf que le premier rejette complètement la nécessité d’un État quelconque alors que le second consent à la nécessité d’un État régalien. Les anarchos-capitalistes préconisent plutôt la présence de firmes privées pour assurer la protection des individus.

    J’ignore cependant lequel des deux souhaitent privatiser les écureuils et l’ensemble des biens collectifs. Probablement les deux…

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  14. 16 août 2012 0 h 59 min

    Merci! Je me doutais de ça, mais j’associe en général l’anarchisme à la gauche. Alors l’anarcho-capitalisme m’apparaît comme un oxymore du genre progressiste-conservateur…

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  15. Cynthia Dubé permalink
    16 août 2012 9 h 10 min

    Je crois qu’il serait urgent de créer un groupe de protection des écureuils collectifs.

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  16. 16 août 2012 10 h 12 min

    « mais la police est justement un des seuls services publics que les libertariens veulent garder! »

    C’est conséquent avec leur pensée.
    En appliquant des politiques générant des iniquités de façon exponentielles menant à l’anarchie, il est nécessaire d’avoir un bon service d’ordre pour maintenir un minimum de cohérence….

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  17. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    16 août 2012 10 h 38 min

    Les écureuils collectifs TOUT COMME LES IMPÔTS sont une atteinte à mon intangible liberté! 😡
    Sinon bon article très beau travail de vulgarisation Darwin!
    Ils devraient t’engager au PQ, histoire de mettre un peu de contenu dans la campagne électorale!! 😈

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  18. 16 août 2012 15 h 14 min

    «Sinon bon article très beau travail de vulgarisation Darwin!»

    Comme tu écris souvent le contraire de ce que tu penses, je m’interroge sur le sens précis de ce message… (je blague, merci!)

    «Ils devraient t’engager au PQ, histoire de mettre un peu de contenu dans la campagne électorale!! »

    Emploi refusé! 😉

    Mais, c’est vrai que leur campagne est pas mal vide! 😈

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