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La taille et les personnalités de l’État

22 août 2012

Je lâche un peu la campagne électorale pour poursuivre ma série sur le livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. J’aborderai cette fois le chapitre intitulé Les personnalités contradictoires de l’État. J’ai déjà écrit sur ce sujet, mais je trouve important de présenter la position de Stanford. En outre, ce sujet fait l’objet de bien des débats au cours de la présente campagne, comme lors des précédentes.

La taille de l’État

«Une bonne partie des débats politiques opposant la «droite» et la «gauche» portent sur la taille de l’État. Les conservateurs rêvent d’un État minceur et préconisent dans ce sens des compressions dans les programmes sociaux, la privatisation d’organismes publics et des baisses d’impôt. Les progressistes, eux, souhaitent que l’État prenne une plus grande place et revendiquent ainsi l’expansion des programmes sociaux et des hausses d’impôt.»

Selon les conservateurs, l’État nuit à la performance de l’économie. Le capitalisme exige le moins d’interventions extérieures pour que le libre marché puisse s’autoréguler et considère que l’État est responsable des plus importantes de ces interventions. Il faut donc «le remettre à sa place». Selon eux, le seul rôle de l’État est de voir au bon fonctionnement des marchés : protection des droits de propriété, sécurité personnelle (police) et sécurité extérieure (armée). Tout le reste doit relever des marchés.

Or, contrairement à ce que prétendent les conservateurs, le capitalisme n’a jamais ressemblé à cet «idéal» du «marché sans entraves assorti d’un État minimal». En outre, ce n’est pas la taille de l’État qui compte, mais ce qu’il fait (comme le montre aussi ce billet du blogue de l’IRIS).

– naissance du capitalisme

En fait, le capitalisme est né dans des lieux où l’État était fort et centralisé, notamment en Grande-Bretagne. C’est même cet État fort qui a permis l’émergence du capitalisme en protégeant les profits des nouveaux capitalistes et en soutenant «l’investissement et la capacité de production du secteur privé». Il a éliminé les barrières qui séparaient les enclaves féodales, a standardisé les poids et mesures et a rendu les routes praticables et sûres. Il a garanti l’accès aux matières premières locales et coloniales, parfois par la force. Il a protégé les investissements en octroyant des brevets et en imposant des tarifs douaniers. Il a remplacé les droits d’usage des terres par la propriété privée (mouvement des «enclosures»). Bref, l’émergence du capitalisme en Grande-Bretagne n’aurait pu se produire sans l’intervention de l’État. On est loin de la génération spontanée!

– l’expansion du capitalisme

L’État a aussi utilisé des outils semblables pour permettre l’expansion du capitalisme vers d’autres pays : tarifs douaniers, politiques commerciales, subvention de capital, réglementation, aide à l’emploi, interventions militaires, etc. Ce fut la même chose en Allemagne, aux États-Unis (pensons en plus aux chemins de fer et autres infrastructures) et dans bien d’autres pays (l’auteur parle du Japon, de la Corée et même de la Chine).

L’aide de l’État au capitalisme s’est même étendue de nos jours avec notamment de plus en plus de lois protégeant la propriété intellectuelle, les actifs financiers et même les investissements en permettant aux entreprises de poursuivre les États qui adoptent des politiques qui peuvent nuire à leur rentabilité. À cela s’ajoute la formation des travailleurs (allant même jusqu’à modifier le rôle des universités pour favoriser encore plus la formation et la recherche liées aux besoins des entreprises), les subventions, les plans de sauvetage des entreprises et de nombreux autres crédits et reports d’impôts.

Bref, ce n’est pas tant la taille de l’État qui importe de nos jours, mais bien le type d’interventions de l’État et les intérêts que l’État sert. Or, les inégalités économiques entre les citoyens et les entreprises se reflètent aussi dans la politique. Les gouvernements prêtent plus facilement l’oreille aux demandes des capitalistes qu’aux autres citoyens. Les politiciens répondent plus positivement aux invitations qui proviennent de capitalistes de Sagard que de pauvres citoyens de Pointe-Saint-Charles! Et, de fait, les décisions des capitalistes peuvent provoquer des récessions, pas celles des pauvres citoyens. Bref, les capitalistes profitent de leur rapport de force.

Et ça ne date pas d’hier. Marx disait «Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gèrent les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.». Si le monde s’est quand même démocratisé depuis grâce aux luttes des travailleurs et des citoyens, les capitalistes ont encore le gros bout du bâton. En effet, ils possèdent et contrôlent les médias qui propagent leurs idées, ils contribuent aux dépenses des candidats aux élections (pas seulement aux États-Unis…), ils financent des groupes de réflexion (Institut Fraser, Institut économique de Montréal, etc.), des recherches universitaires et des organismes idéologiques, font du chantage en menaçant d’investir ailleurs, etc. Et la proportion des pauvres qui votent est moins élevée que celle des riches… Au bout du compte, même les partis dits de gauche se plient à leurs décisions plus souvent qu’autrement. Cela dit, les citoyens (les 99 %, disons-nous maintenant) peuvent contrer ces influences en votant pour des partis vraiment progressistes, en manifestant entre les élections, en revendiquant dans les milieux de travail, en appuyant des médias indépendants, etc.

Si les capitalistes préfèrent les démocraties plus stables, un bon nombre d’entre eux n’hésitent pas à appuyer des dictatures, comme ce fut le cas au Chili de Pinochet et aujourd’hui en Chine. L’attrait d’une main-d’œuvre docile bon marché, le soutien de l’État, les impôts peu élevés sont en effet irrésistibles pour eux. Il n’existe donc aucun lien entre le capitalisme et la démocratie, et s’il y en a un, il est inverse, en raison de la propension du capitalisme à créer des inégalités économiques qui se transforment en inégalités politiques.

«C’est pourquoi les luttes pour la défense et l’élargissement des droits démocratiques et pour la limitation de l’influence politique indue des grandes fortunes constituent un élément clé du combat pour une économie plus juste.»

Un programme pour tous…

Stanford présente dans cette section les outils que l’État peut utiliser pour intervenir sur l’économie et la société. La majorité peut décider démocratiquement d’un programme qui servirait vraiment la population (les 99 %…) en orientant l’utilisation de ces outils.

  • la redistribution du revenu : pour compenser les inégalités et assurer une vie digne à toute la population;
  • la stimulation de l’emploi et de l’activité économique : surtout en cas de ralentissement et de récession;
  • l’offre de biens publics : j’ai décrit ces biens en détail dans un billet intitulé Biens publics et privés, et rôles de l’État et du secteur privé; disons brièvement qu’on parle ici de la police, l’armée, la santé, l’éducation, les services de garde, la radio et la télévision publiques, etc.
  • la réglementation des activités du secteur privé et les politiques du marché du travail : tant sur la santé et sécurité au travail, les normes du travail (y compris le salaire minimum), la sécurité des produits, que sur la pollution, le droit du travail (y compris la syndicalisation), la concurrence, etc.
  • le système judiciaire : pour la protection des personnes, mais aussi des droits de propriété, y compris les brevets;
  • la politique monétaire : pour contrôler l’inflation et stimuler l’activité économique et la création d’emplois (voir le précédent billet de cette série pour plus de précision);
  • la politique fiscale : il s’agit de la façon pour l’État de se financer : impôts, taxes, redevances, tarifs, etc. On peut l’orienter pour qu’elle soit à la fois progressiste et efficace;
  • l’innovation : pour stimuler la productivité et la compétitivité;
  • la politique industrielle : pour soutenir des secteurs stratégiques (qui peuvent être différents d’un pays à l’autre et même d’une région à l’autre);
  • la propriété de l’État : en plus des services publics, l’État peut avoir avantage à nationaliser des entreprises et même des secteurs, que ce soit pour développer ou contrôler une industrie, s’approprier des profits, prévenir l’apparition d’un monopole, soutenir l’emploi, ou pour tout autre motif. Stanford note que l’importance relative de la propriété de l’État dans l’économie des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a fortement reculé depuis les Trente glorieuses, passant de près 10 % du PIB en 1980 à moins de 5 % en 2005. Et pourtant (en conséquence, pourrais-je écrire…), la croissance est moins forte de nos jours et les inégalités plus présentes;
  • la politique extérieure : il s’agit ici aussi bien des relations diplomatiques que commerciales. Ces dernières peuvent avoir un impact majeur sur notre économie et la société, comme j’en ai déjà parlé entre autres au sujet de l’AÉCG actuellement en négociation et comme l’a bien expliqué le professeur d’économie politique internationale à l’UQAM Christian Deblock dans un article récent (aujourd’hui, pour moi!) du Devoir, Mise en garde d’un expert – Le libre-échange n’est pas la fontaine de jouvence pour le Canada.

L’État possède donc une panoplie de moyens pour adapter ses politiques et ses interventions aux besoins des 99 %. Mais pour ce, encore faut-il que ceux-ci s’organisent pour que l’État travaille pour eux et non en fonction de l’influence des milieux d’affaires et du secteur financier.

«Malheureusement, si le néolibéralisme a su venir à bout de quelque chose, c’est bien du pouvoir collectif et de l’influence des travailleurs, qui connaissent une érosion constante depuis les années 1970.»

Et alors…

Ce n’est pas la première fois que j’écris sur le rôle de l’État, mais je tenais à présenter la position de Stanford sur ce sujet. D’une part, l’historique du capitalisme et du rôle essentiel que l’État a joué pour le faire naître et assurer son expansion défait bien des mythes. D’autre part, tout comme moi, il nie qu’il existe des domaines où l’État ne devrait pas mettre les pieds, comme le prétendent tant de gens de la droite, du centre et même du centre-gauche. Il y a des domaines qui lui sont réservés (justice, voirie, sécurité, etc.), d’autres où sa présence est de loin préférable (santé, éducation, services sociaux, monopoles, etc.) et tous les autres où, selon les circonstances, sa présence peut être requise ou découle simplement d’événements historiques, comme la présence de l’État dans la vente d’alcool.

Ensuite, il montre clairement, comme Jacques Généreux et bien d’autres, que l’État a toujours le choix dans ses interventions et que son choix repose sur un contexte politique. Il n’en tient qu’à nous pour ces choix favorisent les 99 % de la population plutôt que le 1 % comme c’est trop souvent le cas ces temps-ci…

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6 commentaires leave one →
  1. 22 août 2012 10 h 21 min

    Comme je l’ai déjà affirmé, pour les néolibéralistes, tout est question d’utilité et que le commun des mortels se divise trois catégories: En putes utiles, en idiots utiles et en…. inutiles, c’est-à-dire la gauche!!!

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  2. 22 août 2012 10 h 44 min

    «tout est question d’utilité»

    C’est de fait très réducteur et simpliste.

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  3. 22 août 2012 12 h 13 min

    Lorsque la pensée est linéaire, les propos sont simplistes…

    Le propre des ornières, c’est de ne pas perdre L’OBJECTIF.

    Nous ne sommes qu’un engrenage…. hors de la productivité, point de salut!

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  4. 22 août 2012 12 h 57 min

    Sur la pensée simpliste des gens de droite, je viens de lire un article passionnant, malheureusement en anglais :

    The Conservative Psyche: How Ordinary People Come to Embrace Paul Ryan’s Cruelty

    http://www.alternet.org/election-2012/conservative-psyche-how-ordinary-people-come-embrace-cruelty-paul-ryan-and-other-right

    Mais, peut-être l’ai-je aimé uniquement parce qu’il correspond à mes valeurs!

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  5. 27 août 2012 15 h 47 min

    C’est le bout d’la marde….

    Legault base maintenant sa gouvernance sur des études « secrètes » de l’IEDM !

    Je me dis que finalement, Charest est beaucoup mieux que Legault !!!

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  6. 27 août 2012 17 h 38 min

    «Legault base maintenant sa gouvernance sur des études “secrètes” de l’IEDM !»

    Coupures à Hydro-Québec: Legault se base sur des études secrètes

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