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Le bulletin du capitalisme

28 août 2012

Je poursuis ici ma série sur le livre de Jim Stanford, Petit cours d’autodéfense en économie : L’abc du capitalisme. Lors du premier billet de cette série, j’ai présenté les objectifs à atteindre selon Stanford pour qu’une économie puisse être considérée adéquate. Dans celui-ci je résume l’évaluation faite par Stanford du capitalisme en fonction de ces mêmes objectifs, auxquels il accorde une note choisie entre A (excellent), B (bon), C (passable), D (faible) et E (échec).

Prospérité : C

Une forte majorité des habitants des pays industrialisés «jouissent d’un certain confort», même si on observe de trop nombreux laissés-pour-compte, dont la proportion croît dans un grand nombre de ces pays. Dans les pays du Sud, «le capitalisme a carrément abandonné de vastes pans de l’humanité», tant en raison d’un développement trop faible que d’une répartition encore plus inégale des bénéfices de la croissance. On ne peut donc pas dire, comme trop le font, «que le capitalisme soit naturellement porteur de prospérité collective».

Sécurité : D

Les dangers de tout perdre en raison d’une crise ou d’une récession sont encore très présents. Même ceux qui ne perdent pas leur emploi, leur maison ou leur pension en subissent les effets, car «la seule possibilité de les perdre suscite une crainte qui nuit à leur qualité de vie». Les pays socio-démocrates, comme les pays scandinaves, ont créé des filets de sécurité qui réduisent considérablement cette possibilité et les craintes qui y sont associées. À l’inverse, dans un pays comme les États-Unis où il n’y a pas de régime universel d’assurance maladie, «tomber malade peut mener à la ruine».

Notons que Stanford a écrit ce livre en 2008, soit avant les manifestations les plus dramatiques de la crise actuelle. On imagine bien que son verdict n’aurait pas été meilleur face aux reprises de logements aux États-Unis et au taux de chômage effarant dans les pays du Sud de l’Europe, taux de chômage accompagné par l’effritement du filet social entraîné par les mesures d’austérité qui leur sont imposées.

Innovation : A-

Des sept objectifs visés par Stanford, l’innovation est celui pour lequel il considère que le capitalisme réussit le mieux. Selon lui, la recherche du profit et la concurrence stimulent la création de nouveaux produits, l’amélioration des techniques de production et la recherche constante de nouveaux marchés. Par contre, il reconnaît que ces nouveaux produits n’ont pas toujours une grande utilité sociale et qu’ils entraînent souvent un gaspillage de ressources. Malgré cela, il considère que «le capitalisme fait montre d’une remarquable capacité d’innovation».

Liberté de choix : B-

Même dans les pays pauvres, le capitalisme permet l’offre d’une «immense variété de produits». Les entreprises privées répondent rapidement et efficacement à la satisfaction de toute demande (quand elles ne la créent pas carrément…). Si l’offre est variée, elle n’est toutefois pas disponible à tous! Bon nombre de gens ne peuvent profiter de cette offre. Cette limitation des choix s’étend aussi aux individus qui ne peuvent se réaliser et s’engager dans la carrière de leur choix en raison des «barrières artificielles que sont les classes sociales, le genre, l’origine ethnique ou la situation géographique». Ces contraintes nuisent beaucoup plus à la liberté de choix que ne l’aide l’offre de «12 marques de dentifrice offertes au supermarché du coin».

Égalité : E

«L’inégalité, profonde et persistante, lui [le capitalisme] est inhérente». Les écarts de richesse sont frappants et se creusent. Les inégalités qu’il génère ne se constatent pas seulement du côté des revenus, mais aussi «entre groupes de travailleurs, entre genres, entre origines ethniques, entre secteurs de l’économie, entre régions, entre pays…». Seules des mesures délibérées de redistribution des richesses peuvent les atténuer, comme l’impôt progressif, les transferts et les services publics, et ces mesures ne sont pas créées par le capitalisme.

Environnement : D

La recherche de profit incite les entreprises à refiler le coût environnemental de ses activités aux autres agents économiques. En plus, le capitalisme ne peut se maintenir que par la croissance infinie, condition impossible à satisfaire à long terme compte tenu des limites environnementales. Encore là, seules des mesures délibérées qui ne sont pas générées par le capitalisme lui-même peuvent atténuer son impact sur l’environnement : réglementation, mesures fiscales, etc.

Démocratie et responsabilité : D-

La gouvernance des entreprises est tout sauf démocratique, mais plutôt sous le contrôle d’un petit nombre de personnes. Les entreprises ne visent pas le bien-être collectif, mais l’enrichissement de leurs propriétaires et actionnaires. Si on tient en plus compte de l’influence démesurée des plus riches sur le fonctionnement de la démocratie représentative, on ne peut qu’arriver à la conclusion que capitalisme et démocratie ne vont pas bien ensemble…

Note finale : C-

Stanford considère que cette note est tout juste celle de passage. Ses réussites, sa flexibilité et sa durabilité ne compensent pas complètement ses échecs. Stanford mentionne entre autres la mort prématurée de millions de personnes qui ne disposent pas des ressources suffisantes à leur subsistance et ses activités qui «mettent en péril l’avenir de l’écosystème planétaire».

Une instabilité systémique

Stanford analyse par la suite les principaux éléments de vulnérabilité du capitalisme.

  • Fragilité financière : «La complexité, l’interdépendance et l’imprévisibilité sans cesse croissante des titres financiers portent en elles le germe d’une débâcle». Il considère toutefois que les États et banques centrales ont de nombreux outils pour atténuer les crises financières et éviter un effondrement généralisé. Il ignorait à l’époque que ces instances refuseraient d’utiliser tous ces outils, surtout en Europe!
  • Déséquilibres mondiaux : La présence des sociétés transnationales un peu partout et leur méthode de mettre les pays en concurrence les uns contre les autres ont accentué les déséquilibres mondiaux. Les déficits chroniques du solde commercial des États-Unis et les surplus tout aussi chroniques des surplus chinois en sont un résultat éclatant. Cela peut-il durer? En fait, aucun de ces pays n’a intérêt à faire exploser le système, mais il suffirait d’un seul geste irrationnel pour que le mécanisme ne déraille…
  • Limites environnementales : La pollution, les changements climatiques et la détérioration des milieux naturels nuisent déjà grandement à la qualité de vie de la population, mais ne menacent pas le système économique. Par contre, les effets majeurs du réchauffement climatique qui s’en viennent inexorablement et l’épuisement graduel des ressources de la planète sont bien plus graves à cet égard, surtout du côté des pénuries d’énergie prévues. Selon la réaction des citoyens face à la détérioration de leurs milieux de vie, le capitalisme pourrait résister à ces changements, ou pas… Il s’agit selon l’auteur d’une question plus politique qu’économique.
  • Stagnation de l’investissement : Malgré «la hausse vertigineuse des profits observée ces dernières années à l’échelle mondiale», les entreprises ont moins investi et ont plutôt thésaurisé, réduit leur endettement et spéculé financièrement. Le ralentissement des investissements dans un contexte où on a réduit considérablement leurs impôts va directement à l’encontre des théories néolibérales. Si ce phénomène ne menace pas directement le capitalisme ni la survie du système économique, il risque de nuire au soutien politique dont le néolibéralisme bénéficie actuellement.
  • Docilité de la main-d’œuvre : Dans le cadre du néolibéralisme, la politique fiscale donne la priorité à la lutte contre l’inflation au détriment de la création d’emplois, on diminue les avantages des programmes sociaux et on «assouplit» les normes du travail et le code du travail en faveur des entreprises. Tout cela contribue à rendre la main-d’œuvre plus «disciplinée» et plus docile, et à faire réduire le coût de la main-d’œuvre. Les salariés accepteront-ils encore longtemps la détérioration de leurs conditions de travail et la pression sur le rendement «en échange d’une part du gâteau de plus en plus petite»? Encore là, la réponse dépend plus de la réaction sociale et politique qu’à l’économie comme telle.

Conclusion de Stanford

Malgré ces éléments de vulnérabilité, Stanford ne croit pas qu’ils mèneront à l’effondrement du capitalisme dans un avenir prévisible, ni que le capitalisme soit «affligé de quelque vulnérabilité intrinsèque ou systémique», bref qu’il s’effondre de lui-même.

«l’avènement d’un meilleur système économique ne sera possible que si des êtres humains font le choix collectif de rompre avec cette économie injuste et irrationnelle, et exigent autre chose.»

Et alors…

Il y a bien sûr une part de subjectivité dans ce genre de bulletin. Par exemple, compte tenu de la plus grande importance relative de la population des pays du Sud, j’aurais été davantage tenté par le «D» que par le «C» pour l’objectif de la prospérité. De même, les conséquences du gaspillage de ressources (et de la pollution) qu’entraînent un grand nombre d’innovations m’auraient porté à être bien moins généreux dans ma notation de la performance du capitalisme en matière d’innovation. La note attribuée à la liberté de choix me laisse aussi perplexe, compte tenu des réserves importantes mentionnées par l’auteur. Mais, comme pour les bulletins scolaires, j’accorde plus d’importance aux explications et commentaires qu’à la note! Et, l’analyse de Stanford de l’atteinte de ces objectifs par le capitalisme me convient tout à fait.

J’ai par ailleurs été ravi de constater qu’il a accordé à l’environnement une place bien plus importante qu’il ne l’a fait ailleurs dans le livre. Finalement, je ne puis qu’appuyer sa conclusion qu’il est peu probable que le capitalisme s’effondre de lui-même, comme des gauchistes l’annoncent depuis près de 200 ans. Il aura besoin d’aide!

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8 commentaires leave one →
  1. HerveH permalink
    28 août 2012 11 h 18 min

    Bonjour,
    J’ai lu l’ensemble de vos article et ma foi, je suis vraiment impressionne par la qualite de votre analyse. Par contre le bulletin final de l’auteur m’a un peu decu de par le fait qu’il passe a cote de l’etre humain, son instinct de survie (lui meme et sa tribu). C’est presque animal mais ancre dans notre code genetique. Vue par cette « lunette », je crois que l’analyse globale aurait ete plus claire sur les tres serieux avantages du capitalisme pour ceux qui maitrisent bien ses mecanismes de reussite (un minorite) et aussi identifie quelques pistes de reflexions sur les inconvenients majeurs pour les autres non membre de la « tribu » de ceux qui « comprennent ». C’est aussi un tout autre debat sur ce qui fait progresser une societe … et ce qu’est le progres justement etant donne qu’il peut certainement y avoir conflit entre un instinct primaire vs une approche reflechie ? Pas mal complique tout ca.

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  2. 28 août 2012 11 h 56 min

    Note globale : D

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  3. 28 août 2012 11 h 58 min

    @ HerveH

    Bienvenue ici!

    «J’ai lu l’ensemble de vos article et ma foi, je suis vraiment impressionne par la qualite de votre analyse.»

    Merci! Quoiqu’il s’agisse en premier lieu de l’analyse de Jim Stanford!

    «le bulletin final de l’auteur m’a un peu decu de par le fait qu’il passe a cote de l’etre humain»

    Le prochain billet sur son livre en parlera davantage, mais pas nécessairement dans l’angle que vous semblez favoriser. On en reparlera à ce moment!

    «Pas mal complique tout ca.»

    En effet!

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  4. 28 août 2012 12 h 24 min

    @ David Gendron

    «Note globale : D»

    Entre C- et D, la différence est minime… Comme je l’ai écrit dans le billet, «j’accorde plus d’importance aux explications et commentaires qu’à la note!». Disons que votre commentaire me laisse sur ma faim!

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  5. 29 août 2012 15 h 35 min

    Effectivement, mon commentaire était nettement incomplet.

    Hors-sujet, vous n’allez pas aimer, mais tous les partis ont leurs défauts:

    http://anarchopragmatisme.wordpress.com/2012/08/29/quebec-solidaire-et-son-exploitation-odieusement-politique-des-enfants/

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  6. 29 août 2012 16 h 08 min

    «vous n’allez pas aimer»

    Non, ça me fait rigoler!

    Lors du grand rassemblement de samedi dernier, il y avait un espace où les gens pouvaient d’eux-mêmes aller dire comment ils voyaient le Québec indépendant ou laisser tout autre message. Cela se faisait tout à fait librement (vous devriez aimer!). Ce sont sûrement les parents de cette jeune fille (à sa demande?) qui l’ont amenée là. Juste pour vous montrer à quel point c’était libre, voici un exemple d’une personne qui a voulu le faire en rigolant (je la connais et elle est en fait très engagée dans QS…).

    Toute une exploitation! 🙂

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