Skip to content

La date et l’année de naissance

17 septembre 2012

David Robichaud et Patrick Turmel, dans leur livre La juste part, Repenser les inégalités, la richesse et la fabrication des grille-pains dont j’ai parlé dans mon précédent billet, montrent que le succès dans différents domaines ne dépend pas seulement du mérite, du talent ou du travail et de la persévérance, mais bien souvent de l’environnement et du hasard.

L’importance de la date de naissance

Les auteurs s’attardent entre autres sur l’importance de la date de naissance dans le succès. Par exemple, on pense souvent que les salaires exorbitants des joueurs de hockey, en moyenne 40 fois plus élevés dans la Ligue nationale de hockey que dans la Ligue américaine, pourtant juste à un niveau inférieur, dépend essentiellement de «leur talent, la discipline, l’endurance, l’ardeur au travail, la détermination ou la créativité». Ces facteurs jouent de fait un rôle primordial, mais sont-ce les seuls?

À ce sujet, les auteurs citent le livre Les prodiges de Malcolm Gladwell dans lequel il a observé qu’une proportion inhabituelle des joueurs dans les sports d’élite sont nés à une période précise de l’année. Ainsi, chez les joueurs des ligues junior majeur de hockey de l’Ontario et de l’Ouest, on peut constater que :

  • 16 % sont nés en janvier;
  • entre 13 % et 15 % en février;
  • environ 12 % en mars et en avril;
  • 11 % en mai;
  • entre 7 % et 8 % en juin et en juillet;
  • entre 5 % et 6 % en août et en septembre;
  • moins de 4 % en octobre;
  • entre 2 % et 3 % en novembre;
  • un peu plus en décembre (les auteurs ne précisent pas… mais une soustraction ne donne guère plus de 3 % ou 4 %).

Cette forte disproportion dans les mois de naissance s’expliquerait par l’importance de la différence d’âge dans les premières années de pratique du sport. Comme les groupes de joueurs sont établis selon l’année de leur naissance, ceux qui sont nés juste après la date limite ont presque un an de plus que ceux qui sont nés juste avant. On pourrait penser que cet avantage perd de l’importance avec le temps, mais ce n’est pas le cas.

En effet, les meilleurs joueurs sont toujours sélectionnés dans les meilleures équipes et bénéficient des meilleurs entraîneurs, jouent avec de meilleurs joueurs, affrontent de meilleures équipes et obtiennent plus de temps de glace que les autres. Ainsi, l’avantage du départ, loin de se résorber, ne fait que s’accentuer avec le temps.

Il est est de même dans le réseau scolaire. Une étude a conclu que, entre deux jeunes qui ont des capacités intellectuelles comparables mais sont nés à des dates aux extrémités du calendrier scolaire, le plus jeune aura des résultats 12 % inférieurs à ceux du plus vieux. Là encore, on peut supposer que cet avantage au départ s’accentuera par la suite, le plus vieux commençant chaque année avec un meilleur bagage que l’autre, pouvant davantage être sélectionné dans des classes et des écoles pour enfants doués, etc. Cela dit, j’aurais aimé que les auteurs puissent fournir des données à cet effet, me méfiant des conclusions qui ne sont pas appuyées par des faits.

L’importance de l’année de naissance

Les auteurs citent une nouvelle fois le livre de Malcolm Gladwell qui s’est aperçu qu’une proportion encore une fois inhabituelle de détenteurs de grandes fortunes sont nés à des époques bien précises, qui correspondent à des périodes de très forte croissance dans le domaine où ils ont acquis leur fortune. Il montre entre autres qu’un grand nombre de milliardaires de l’informatique sont nés entre 1953 et 1956: Bill Gates, Paul Allen, Steve Ballmer, Steve Jobs, Eric Schmidt et Bill Joy. Talentueux, ces milliardaires? Sûrement, mais surtout chanceux d’être nés au bon moment et d’avoir atteint la vingtaine au moment où leur domaine était en voie d’exploser!

Les auteurs concluent cette section en affirmant que ces doués méritaient certes compensation pour leurs apports dans ce domaine, mais certainement pas les fortunes qu’ils ont acquises! En effet, leur succès dépend en grande partie de la chance, des institutions qui les ont aidés, du contexte, etc. Ils notent qu’aucun d’entre eux n’a inventé l’informatique! Ces fortunes ne relevant pas uniquement de leurs actions et de leur responsabilité, leur ampleur apporte de l’eau au moulin à la thèse voulant qu’on ne peut pas revendiquer la propriété entière de ce que nous produisons et que, en conséquence, il n’est que justice de redistribuer une partie des richesses que nous acquérons.

Encore l’année de naissance

Les auteurs n’abordent toutefois pas le corollaire de cette observation : que ce passe-t-il avec les personnes qui ont eu la malchance de naître à une «mauvaise» date ou à une mauvaise époque? Au Québec, on peut par exemple penser aux membres de la génération X, qui ont vécu «un creux de vague au niveau professionnel, trouvant difficilement des emplois stables et bien rémunérés», subissant à la fois le manque de possibilités d’obtenir de bons emplois en raison de la forte présence des baby-boomers en début de carrière dans les meilleurs emplois et des conséquences des récessions des débuts des années 1980 et 1990. Tous n’en furent pas victimes, mais, en moyenne, ceux qui ont eu plus de difficulté à intégrer rapidement le marché du travail dans leur jeunesse en ont subi les effets bien des années après.

Dans son livre End This Depression Now, dont on peut lire des extraits sur Internet, Paul Krugman craint exactement la même chose pour les jeunes qui subissent les effets de la dernière récession et de la quasi absence de reprise par après. Cette citation, tirée de la deuxième page des extraits est un peu longue, mais en vaut la peine.

« [traduction maison aidée de Google traduction] «Vraiment, c’est un moment terrible pour être jeune.

Le taux de chômage chez les jeunes travailleurs, comme pour à peu près tous les groupes démographiques, a à peu près doublé au lendemain de la crise, puis a diminué un peu par après. Mais parce que les jeunes travailleurs ont un taux de chômage beaucoup plus élevé que leurs aînés, même dans les bons moments, cela entraîne une augmentation beaucoup plus importante du taux de chômage par rapport aux autres membres de la main-d’œuvre.

Et les jeunes travailleurs qu’on aurait pensé mieux placés pour résister à la crise – comme les diplômés récents des collèges, qui, vraisemblablement, sont beaucoup plus susceptibles que les autres d’avoir les connaissances et les compétences d’une économie moderne – ne furent pas épargnés. Environ un quart des jeunes diplômés sont en chômage ou travaillent seulement à temps partiel. Il y a également eu une baisse notable des salaires pour ceux qui occupent emplois à temps plein, sans doute parce que beaucoup d’entre eux ont dû prendre des emplois mal rémunérés qui ne sont pas liés à leur études.

Une dernière chose: il y a eu une forte augmentation du nombre d’Américains âgés de 25 à 34 ans qui vivent chez leurs parents. Cela ne représente pas un afflux soudain de dévotion filiale, mais bien une réduction radicale de la possibilité de quitter le foyer familial.

Cette situation est profondément frustrante pour les jeunes. Ils sont censés faire leur vie, mais ils se retrouvent dans une position d’attente. Ils sont nombreux, et c’est bien compréhensible, ceux qui s’inquiètent de leur avenir. Combien de temps vivront-ils avec leurs problèmes actuels? Quand peut-on s’attendre à ce qu’ils se remettent complètement de la malchance d’avoir obtenu un diplôme dans une économie profondément affaiblie?

En fait, jamais. Lisa Kahn, économiste à la Yale School of Management, a comparé la carrière des diplômés des collèges qui ont reçu leur diplôme au cours des années de chômage élevé avec ceux qui ont gradué en période de croissance économique. Les premiers diplômés ont fait bien pire, et pas seulement dans les quelques années après l’obtention du diplôme, mais pour toute la durée de travail. Et ces époques passées de chômage élevé ont été relativement courte par rapport à ce que les jeunes vivent aujourd’hui, ce qui suggère que les dommages à long terme sur la vie des jeunes Américains sera beaucoup plus grande cette fois-ci.»

Si c’est le sort qui attend les jeunes des États-Unis, à quoi peut-on s’attendre de l’avenir des jeunes Européens, surtout ceux de Grèce et d’Espagne, mais ceux de bien d’autres pays? L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a publié récemment des données sur les taux d’emploi et de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans pour 2001 et 2011 pour les pays membres.

On parle souvent des taux de chômage des jeunes de l’Espagne et de la Grèce, mais moins de leur taux d’emploi. Le graphique de gauche montre que ce taux s’est amélioré en Allemagne entre 2001 et 2011, qu’il a à peine diminué au Canada et se retrouve au sommet des pays ici présentés (notez qu’il est encore plus élevé au Québec, où certains accusent nos jeunes de ne pas travailler assez…), a diminué fortement aux États-Unis, donnant raison à Krugman, et a baissé énormément au Portugal, en Espagne et en Grèce (à 16,3 % seulement!).

Même si les jeunes des trois pays du sud de l’Europe sont peu nombreux sur le marché du travail, on voit sur le graphique de droite que leur taux de chômage a atteint en 2011 des niveaux ahurissants, tandis qu’il est demeuré très faible en Allemagne, n’a augmenté que légèrement au Canada et nettement plus aux État-Unis.

Et alors…

Les extraits des livres La juste part et End this depression now ainsi que les données de l’OCDE montrent non seulement l’injustice que le système capitaliste entraîne uniquement pour une question de date et d’année de naissance, mais aussi et surtout le drame qui touche et touchera probablement toute leur vie les jeunes du Sud de l’Europe et, dans une moindre mesure, des États-Unis en raison de décisions prises par des idéologues qui trouvent plus important de protéger leur système financier et de maintenir l’inflation à un bas niveau que de rechercher le bien-être de leurs jeunes (et même de leurs autres citoyens).

Face à ces conséquences dramatiques, comment accorder le moindre crédit aux plaintes des riches qui n’ont souvent absolument pas souffert des conséquences de la crise actuelle et qui crient à l’injustice quand certains pays leur demandent de contribuer un peu plus au redressement économique et budgétaire de leurs pays, pour que ce ne soient pas uniquement les plus pauvres de leurs pays qui fassent les frais de cette crise causée par les mêmes idéologues qui maintiennent leurs pays dans la misère?

Publicités
13 commentaires leave one →
  1. 17 septembre 2012 7 h 26 min

    Excellents ces exemples! Surtout celui des joueurs de hockey! Ça doit se vérifier dans pas mal tous les sports professionnels!

    Tu as écrit:

    « dans une moindre mesure, des États-Unis en raison de décisions prises par des idéologues qui trouvent plus important de protéger leur système financier et de maintenir l’inflation à un bas niveau que de rechercher le bien-être de leurs jeunes (et même de leurs autres citoyens). »

    Maintenir l’inflation à un bas niveau, c’est une bonne mesure, non?!? Ça abaisse les paiements de l’hypothèque entre autre….tu sembles être contre…..

    J'aime

  2. 17 septembre 2012 8 h 19 min

    «Maintenir l’inflation à un bas niveau, c’est une bonne mesure, non?!?»

    Toute mesure a des aspects positifs et négatifs. Dans une récession, viser en priorité le maintien de l’inflation à de très bas niveaux plutôt que la baisse du chômage est pour moi (et Krugman, Stiglitz, etc) une aberration, d’autant plus qu’on voit bien que les mesures prises aux États-Unis (assoupplissements quantitatifs) n’ont entraîné aucune hausse de l’inflation, contrairement à ce que craignaient les économistes néolibéraux avec leur théorie quantitative de la monnaie (théorie qui fonctionne assez bien à long terme, mais pas à court terme, surtout pas dans une situation de trappe de liquidité comme on observe aux États-Unis et en Europe, ainsi qu’au Japon, surtout dans les années 1990). Combattre l’inflation au lieu du chômage, c’est adopter des mesures d’austérité. Non seulement cela ne règle rien (le PIB baisse, les recettes de l’État baisse, donc le ratio dette/PIB augmente), mais cela condamne la population, tout particulièrement les jeunes, à des années de misère.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_quantitative_de_la_monnaie

    Je compte toujours écrire éventuellement une série sur l’inflation. J’ai d’ailleurs commencé le premier billet. Mais pas avant quelques semaines…

    J'aime

  3. 17 septembre 2012 8 h 24 min

    «Ça doit se vérifier dans pas mal tous les sports professionnels!»

    Les auteurs donnent un autre exemple tout aussi explicite au football (soccer), dont les extrémités correspondent à l’âge lors de la tenue du championnat mondial des 17 ans et des 20 ans (l’été)plutôt qu’au calendrier. 45 % des participants étaient nés entre août et octobte, seulement 10 % entre février et avril, et moins de 10 % ehtre mai et juillet.

    J'aime

  4. 17 septembre 2012 10 h 43 min

    Auparavant, je croyais au contraire que dans un groupe donné, les plus jeunes étaient avantagés, dans la mesure où il pouvait bénéficier de l’apport des plus vieux. Par exemple, dans la rue où j’ai grandi, nous étions environ une vingtaine de ti-cul, ayant +/- 5 ans de différence, à se réunir presque tous les soirs pour jouer au hockey-balle, et c’est le plus jeune qui a accédé à la LNH. Mais il m’apparaît véridique qu’à l’intérieur d’une même génération (individus nés la même année), les plus âgés bénéficieront d’avantages précoces qui feront boule de neige avec les années,

    J'aime

  5. 17 septembre 2012 13 h 41 min

    Est-ce qu’une étude semblable a été faite pour les politiciens?

    J'aime

  6. 17 septembre 2012 13 h 44 min

    Viser la limitation du taux d’inflation par des politiques fiscales/monétaires restrictives est presque toujours absurde.

    J'aime

  7. 17 septembre 2012 18 h 19 min

    @ Sylvain Bérubé

    «Auparavant, je croyais au contraire que dans un groupe donné, les plus jeunes étaient avantagés»

    C’est là que les données d’enquêtes sur la réalité sont primordiale. En effet, cette question, comme bien d’autres, est influencée par des tendances opposées, comme celle que tu mentionnes. Le seul moyen de déterminer de quel côté penche le résultat de ces tendances opposées, c’est de bénéficier de données fiables. Être plus maniaque, je regarderais les mois de naissance des joueurs de la LNH! Mais, il y en a trop! Il faudrait peut-être aussi séparer les Nord-Américains des autres, car on ne sait pas si leurs limites par niveau est aussi basée sur l’année de naissance…

    @ David Gendron

    «Est-ce qu’une étude semblable a été faite pour les politiciens?»

    Aucune idée!

    «Viser la limitation du taux d’inflation par des politiques fiscales/monétaires restrictives est presque toujours absurde.»

    Ça serait plaisant que vous développiez un peu quand vous faites des affirmations du genre! Personnellement, je suis plus nuancé sur le sujet, quoique je sois entièrement d’accord en période de récession! J’en parlerai davantage dans ma série sur l’inflation, si je la publie un jour!

    J'aime

  8. 18 septembre 2012 10 h 26 min

    Étant né à la fin septembre, je comprends maintenant pourquoi au primaire j’étais l’éternelle 2 et/ou 3ième de classe, étant en compétition directe avec Jean et Hélène, tout deux nés en octobre!!!
    Les dés étaient pipés d’avance! 😉

    Pour ce qui est du hockey, j’ai toujours dis que j’ai raté l’alignement des planètes, étant né exactement 2 semaines avant Mario Lemieux et Patrick Roy!!!!

    J'aime

  9. 18 septembre 2012 11 h 13 min

    Vous le savez, mais je crois bon de préciser que des moyennes ne s’appliquent pas aux cas individuels… Il y a quand même plus de 5 % des joueurs de hockey junior qui étaient nés en novembre et en décembre!

    J'aime

  10. Yves permalink
    18 septembre 2012 11 h 23 min

    Darwin, je ne me souviens plus la date de ta naissance, mais ceci expliquerait sans le moindre doute la raison pour laquelle tu n’es pas devenus un joueur de Football professionnel.
    À oui j’oubliais, cela ne s’applique pas aux cas individuels. 😉

    J'aime

  11. 18 septembre 2012 13 h 28 min

    @ Yves

    😆

    J'aime

  12. 19 septembre 2012 19 h 35 min

    C’est pas que je n’avais pas confiance en l’aperçu que vous faites ici du livre de Robichaud et Turmel mais j’ai acheté et lu, en moins de deux jours. Une oeuvre exemplaire, dont je suis devenu le propriétaire d’un pour moins de 10 $ compte tenu de l’escompte carte fidélité. Ceci écrit sans vouloir faire de pub amicale.

    Rien ne sert de courir, mieux vaut naître en janvier n’en est que le douzième chapitre. De la sociologie en matière d’économie pensée par des philosophes avec passablement de rigueur et d’affection.

    End this depression now, je ne sais pas.

    J'aime

  13. 19 septembre 2012 20 h 42 min

    Oui, j’ai bien aimé ce court livre, court, même s’il aborde de nombreux sujets, dont un bon nombre dont j’ai parlé ici.

    «End this depression now, je ne sais pas.»

    Je vais attendre qu’il soit traduit. J’en ai lu une couple de chapitres disponibles sur Internet. Comme je lis toutes ses chroniques et tous ses billets, je n’y apprendrai probablement pas grand chose, j’imagine. Mais, c’est quand même intéressant de le lire, car il est excellent pour lier les sujets entre eux.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :