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Paul Krugman et la trilogie des Fondations

22 octobre 2012

Dans un texte qu’il a écrit en 1995, Paul Krugman avouait avoir été attiré par la profession d’économiste à la suite de la lecture de la trilogie des Fondations d’Isaac Asimov. Cette série repose en grande partie sur une discipline imaginaire, la psychohistoire, «dont le but est de prévoir l’Histoire à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux en appliquant une analyse statistique à l’image de la thermodynamique». Krugman voyait en l’économie la discipline la plus proche de la psychohistoire, car on y fait aussi des prévisions basées sur une analyse statistique des comportements humains.

Plus récemment, Krugman a annoncé dans un billet qu’il avait écrit la préface d’une réédition de luxe (140 $!) de cette trilogie. Il explique dans cette préface que, s’il a aimé cette trilogie, ce n’est pas en raison des scènes d’action, mais bien parce qu’il se voyait dans la peau du psychohistorien de la série, Hari Seldon. Celui-ci élabore un plan pour ramener à une durée de 1000 ans la décadence qu’il prévoit et qui durerait plus de 30 000 ans sans intervention.

Si Krugman insiste aussi pour dire que jamais l’économie ne parviendra au niveau de prévision de la psychohistoire (une chance!), il fait tout de même un lien entre la crise actuelle que des gens comme lui tentent de rendre moins virulente et moins longue, et le plan de Hari Seldon de raccourcir la période de barbarie qui est, elle, inévitable. Dans un cas comme dans l’autre, les «héros» font face à l’ignorance et à l’obscurantisme.

Krugman considère que la théorie économique a eu beau se développer grandement à la suite de la Grande Dépression (notamment grâce à Keynes et aux keynésiens), trop d’économistes et de décideurs ne trouvent pas mieux que de répéter les erreurs du passé en appliquant des mesures d’austérité qui accentuent la crise et les dommages qu’elle occasionne aux populations touchées plutôt que prendre les moyens maintenant bien connus pour en sortir le plus vite possible et pour amoindrir ses effets les plus négatifs.

Si je reconnais que l’analogie de Krugman entre le plan Seldon qui vise à raccourcir une période de barbarie inévitable et celle d’économistes qui voudraient faire de même avec les crises économiques a un certain mérite, je vois tout de même une différence fondamentale entre les deux situations, différence qui fait plutôt surgir une autre analogie.

Barbarie, version actuelle…

Les interventions dont Krugman fait la promotion visent au mieux le moyen terme, disons de cinq à dix ans, voire un long terme de 20 ans. Le Plan Seldon, lui, couvre au moins 1000 ans! Le moyen terme de Krugman représente une portion de vie humaine, le Plan Seldon ne s’appliquerait pas aux enfants ou petits enfants de Seldon, mais ferait sentir ses effets dans au moins 30 générations! Krugman pourrait observer les effets des mesures qu’il recommande de son vivant, tandis que Seldon n’assisterait jamais aux effets de son Plan. Il y a donc une différence fondamentale entre les objectifs de Krugman et de Seldon.

Avec cette optique, il est clair que le Plan Seldon se compare bien davantage aux objectifs des écologistes et autres promoteurs de la décroissance qu’à ceux des économistes keynésiens ou réformistes. Sensibiliser les gens aux conséquences de l’épuisement des ressources, dont les plus graves ne se feront dans certains cas que dans des générations, ressemble bien plus à la lutte pour éviter un Moyen Âge prolongé de Seldon que la volonté de Krugman de raccourcir de quelques années les souffrances de ses contemporains. Cela ne veut pas dire que les objectifs de Krugman sont à rejeter, mais simplement qu’ils ne sont pas de la même nature que ceux de Seldon.

Et Seldon avait les mêmes problèmes que les gens qui veulent sensibiliser la population et les décideurs de l’importance d’agir maintenant : trop peu de gens et surtout de décideurs se préoccupent de ce qui peut arriver à long terme, encore moins dans plusieurs générations! On a beau avoir atteint le pic pétrolier depuis quelques années, on ne sent pas d’urgence pour réduire de façon importante la consommation de pétrole. Même si on observe déjà les premières conséquences du réchauffement climatique, les détenteurs du pouvoir mondial continuent de tergiverser, quand ils ne nient pas carrément son existence!

Face à ce manque d’intérêt de la population et des décideurs, Seldon a décidé de créer deux organismes, un qui agit ouvertement, un autre secrètement (contrairement à ce qu’a fait Krugman dans sa préface, je ne révèle ici rien de plus que ce qu’on apprend au tout début de la série…). Je n’irai pas jusqu’à recommander aux opposants de la croissance sans limite d’agir ainsi, les analogies, aussi bonnes soient-elles, ayant des limites. Cela dit, il est clair qu’il faut varier les actions pour espérer éviter de frapper le mur vers lequel nous fonçons…

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5 commentaires leave one →
  1. koval permalink*
    22 octobre 2012 18 h 28 min

    Bon billet Darwin!

    Le pic pétrolier, c’est contesté comme théorie non?

    Cela dit, je suis bien d’accord avec l’idée de viser a en consommer moins.

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  2. 22 octobre 2012 19 h 24 min

    «Le pic pétrolier, c’est contesté comme théorie non?»

    Le lien de wiki le montre clairement. On découvre maintenant moins de nouvelles sources que ce qu’on consomme. C’est tout ce que ça veut dire. On consomme les réserves plutôt que de penser à rationner rationnellement!

    Ça reste du long terme, mais de moins en moins long…

    Même ceux qui le contestent reconnaisse que l’ère du pétrole achève :

    «Les compagnies pétrolières ont boycotté la dernière conférence de l’ASPO, mais elles reviennent à la charge à travers un rapport qui affirme que les sous-sols recèlent suffisamment de pétrole pour alimenter la planète pendant tout le siècle.»

    Pendant le siècle, c’est moins que les 1000 ans de Seldon!

    http://www.actu-environnement.com/ae/news/peak-oil-polemique-petrole-non-conventionnel-schiste-16168.php4

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  3. 3 décembre 2012 21 h 50 min

    Je me demande à quoi ressemble la stratégie « secrète » dans le roman.

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  4. 3 décembre 2012 21 h 58 min

    «Je me demande à quoi ressemble la stratégie « secrète » dans le roman.»

    Ça se lit très bien….

    On ne l’apprend qu’à la fin du troisième livre. Et je ne suis pas certain de m’en rappeler dans les détails. Après tout, je n’ai lu cette série que quatre ou cinq fois…

    Bon, l’idée est que les gens ne doivent pas savoir que le deuxième organisme, la deuxième fondation (c’est le titre du troisième livre), existe. Le problème est qu’elle a dû à un moment donné se dévoiler. Alors, le truc est de s’effacer à nouveau. Pas évident… Mais, j’en dit trop!

    On parle d’une trilogie, mais en fait, cette série regroupe une dizaine de nouvelles. En plus, Asimov en a écrit d’autre par après. Il a même fait le lien dans d’autres livres entre cette série et une autre, les robots.

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  5. 3 décembre 2012 22 h 04 min

    Le principe derrière l’importance que la seconde Fondation reste secrète est que les gens doivent agir «naturellement» pour que les prévisions de Seldon se réalisent. Si les gens savaient qu’il y a une deuxième fondation qui peut réaligner les événements pour correspondre au Plan Seldon, ils agiraient différemment et le Plan s’écroulerait.

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