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L’arche de Socrate

9 novembre 2012

Normand Baillargeon a publié récemment un livre très agréable et tout à fait original, L’Arche de Socrate, petit bestiaire philosophique. Il y présente en 33 courts chapitres de 6 à 10 pages des textes mettant en vedette des animaux dont se sont servis des philosophes pour élaborer ou illustrer leur pensée. Chacun des chapitres est construit de la même façon, comme l’auteur l’explique dans son introduction.

«Chaque animal, on le verra, est présenté selon un schéma semblable. Une courte histoire est d’abord contée, manière de brève mise en scène qui permet de découvrir le problème philosophique qui sera abordé à travers l’animal dont il sera question. Ce problème et l’animal qui l’illustre sont ensuite expliqués et discutés. Le créateur de l’animal [le philosophe] est brièvement présenté et une version courte de la thèse qu’il illustre est proposée, de même que les indications bibliographiques qui permettent à qui le souhaite d’approfondir sa réflexion.»

Chaque chapitre contient finalement les titres des chapitres du livre qui abordent des thèmes apparentés, ce que l’auteur appelle des «méningeries», expression qu’il a empruntée à Jacques Prévert.

Je vais vous présenter un des chapitres de ce livre qui m’a fait le plus réfléchir, mais pas vraiment au thème présenté par l’auteur et le philosophe!

L’âne de Buridan

Résumée brièvement, la «courte histoire» du début du chapitre raconte l’histoire d’une jeune femme qui hésite entre aller au restaurant ou manger à la maison. D’un côté, elle préférerait aller au restaurant, mais de l’autre, le prix élevé du repas la fait hésiter. Pesant le pour et le contre de chaque option, elle ne parvient pas à se décider. Elle n’y parvient tellement pas qu’elle finit par mourir de faim…

Cette histoire est en fait une variante de celle de l’âne de Buridan, histoire tellement célèbre que je la connaissais! Selon les versions, l’âne meurt de n’avoir pu choisir laquelle de deux bottes de foin manger, ou de n’avoir pu trancher entre sa soif et sa faim devant une botte de foin et un seau d’eau.

«Le problème philosophique que pose cette histoire est redoutable : c’est celui du libre-arbitre.»

Nous avons tous à un certain niveau l’impression d’être libres de nos choix. Mais le sommes-nous vraiment (et à quel point)? Si certains ne jurent que par la responsabilité individuelle, d’autres en viennent à adopter le concept du déterminisme. Pour les adeptes du déterminisme, nos actes seraient en grande partie une conséquence de nos gènes, de notre éducation, des gens que nous avons côtoyés, etc. Ces facteurs auraient une grande influence sur nos choix et pourraient même expliquer qu’une personne commette des actes criminels.

Dans une perspective religieuse, cette question devient encore plus troublante. Si Dieu est omniscient, comment peut-on alors dire qu’un pêcheur puisse être responsable de ses actes, puisque Dieu savait dès le début de la création qu’il les poseraient? À quoi bon nous menacer des flammes de l’Enfer pour des actes qui seront de toute façon accomplis? À moins que Dieu ait su que cette menace modifierait nos comportements… Mais cela ne nous avance guère, car il aurait su qui changerait ses comportements et qui ne les changerait pas!

Buridan, lui, considérait au contraire que le choix existe toujours et qu’il peut même se manifester par l’inaction «tant qu’il n’existe pas de raison convaincante de préférer une option à l’autre». Ainsi, l’âne de Buridan serait une invention de ses adversaires qui auraient voulu ridiculiser sa position.

Selon les mystériens, le dilemme entre le libre-arbitre et le déterminisme ne peut pas être résolu. Pour leurs détracteurs, les mystériens qui refusent de choisir entre ces deux options sont semblables à l’âne de Buridan, car, en refusant de choisir entre le libre-arbitre et le déterminisme, il signent leur mort intellectuelle!

Oui, mais…

En lisant l’histoire qui débute ce chapitre, celle de la femme qui meurt de faim n’ayant pu choisir entre aller au restaurant ou manger à la maison, je n’ai pas pensé une seule seconde au libre-arbitre ou au déterminisme, mais plutôt à… l’homo œconomicus! En effet, celui-là ne doit pas seulement choisir entre deux options, mais à chaque minute de sa vie, il se doit de choisir entre des milliers de choses à faire et de produits à acheter pour s’assurer que, à chaque geste et chaque achat, il maximisera sa satisfaction, c’est-à-dire qu’aucune des milliers d’autres options ne lui apportera plus de bien-être. Il est clair pour moi qu’il ne survivrait pas assez longtemps pour pouvoir hésiter entre aller au restaurant ou manger à la maison!

Et alors…

On pourrait penser qu’il soit frustrant de ne pouvoir approfondir certains des sujets abordés dans ce livre en raison de la brièveté de ses chapitres. De fait, la réflexion est souvent limitée aux bases des problèmes abordés. Ce qui pourrait être un défaut devient pourtant une attrait de ce livre. Tout d’abord, il est très agréable (et confortable) de passer d’un chapitre à l’autre sachant que le prochain sera construit comme les précédents. Ensuite, comme le dit M. Baillargeon dans son introduction, les sources clairement indiquées peuvent permettre à quiconque alléché par un sujet de pouvoir l’approfondir à sa guise. En plus, pour quelqu’un comme moi qui se perd parfois dans les longues démonstrations des philosophes, ce livre rend possible d’avoir au moins un aperçu de la pensée d’un grand nombre de philosophes sans développer de mal de tête! Finalement, comme l’exemple que j’ai retenu le montre, le problème tel qu’énoncé peut nous mener à des réflexions bien différentes de celle présentée par l’auteur et son philosophe!

Bref, voilà un autre livre de Normand Baillargeon à lire!

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20 commentaires leave one →
  1. david weber permalink
    9 novembre 2012 5 h 00 min

    Quand je relis Socrate, je comprends alors pourquoi on l’a obligé de boire la ciguë…
    LOL !

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  2. 9 novembre 2012 5 h 27 min

    En forme ce matin! J’ai déjà aussi fait un gag sur le fait que Socrate n’a rien écrit, mais pas sur sa mort!

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  3. 9 novembre 2012 7 h 18 min

    J’aime ce qui porte a réfléchir…

    Comme ont dit, l’important n’est pas la destination mais la route!

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  4. david weber permalink
    9 novembre 2012 8 h 21 min

    @ benton

    La vie n’a aucun sens, Benton. Mais par contre elle a une direction : le cimetière.

    LOL !

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  5. 9 novembre 2012 8 h 31 min

    «Mais par contre elle a une direction : le cimetière.»

    Je suis comme Benton. Oui, on va dans cette direction (quoique, je me fous du cimetière, c’est la mort qui est en fait la destination, qu’on soit enterré ou pas), mais c’est le parcours qui est intéressant.

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  6. 9 novembre 2012 10 h 09 min

    @david weber

    Un pas de plus dans la vie est un pas de plus vers la mort!

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  7. 9 novembre 2012 10 h 12 min

    La mort est un aboutissement, mais pas besoin de s’y diriger tout droit!

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  8. Le masculiniste moustachu permalink
    9 novembre 2012 10 h 15 min

    Ouf! l’homo oeconomicus!! Pendant un certain temps j’ai cru qu’on préparait une charge contre MON député: je l’abolis-tu ou bedon je l’abolis-tu pas la taxe santé? 😯
    Y avait aussi cette dame devant son dilemme ça aurait- peut être pu être MA Pauline indécise entre sa droite et son centre, mais j’ai réalisé qu’elle avait assez de fric pour se payer son resto! Le PQ sortira finalement intact de cet article! 🙂

    Finalement, ça donne quand même le goût de lire ce livre! 🙂

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  9. 9 novembre 2012 10 h 47 min

    @ Mouton Marron

    «pas besoin de s’y diriger tout droit!»

    Si le chemin est très long et plein de belles choses, cela ne me fait rien qu’il soit droit! 😉

    @ Masculiniste moustachu

    «Le PQ sortira finalement intact de cet article!»

    Je ne fais pas une ossession avec ce parti! La grande majorité de mes billets n’en parlent pas, comme celui-ci!

    «Finalement, ça donne quand même le goût de lire ce livre!»

    Tant mieux! Un peu cher, quand même… Exemple : 34,95 $ dans une librairie que j’ai consultée sur le net.

    Moi, je l’ai loué à la bibli, comme d’habitude! Désolé pour Normand Baillargeon!

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  10. 9 novembre 2012 12 h 14 min

    Il existe sur le Net le livre libre de droit d’auteur « Les chiens ont soifs » de Normand Baillargeon sur les médias:

    http://classiques.uqac.ca/contemporains/baillargeon_normand/chiens_ont_soif/chiens_ont_soif.html

    J’ai un faible pour cette citation d’Orwell dans ce livre:

    « Un chien bien dompté saute dans le cerceau au claquement du fouet.
    Un chien parfaitement dompté saute dans le cerceau sans le fouet! »

    Aussi une version abrégée du « Petit cours d’autodéfense-intellectuelle » du même auteur:

    http://olivier.hammam.free.fr/imports/auteurs/normand/rsc/normand%20baillargeon-petit%20cours%20autodefense%20intellectuelle.pdf

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  11. 9 novembre 2012 13 h 54 min

    @ benton65

    Merci pour ces liens!

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  12. david weber permalink
    9 novembre 2012 14 h 31 min

    @ Benton

    Merci ! Cela me parait intéressant.

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  13. marc permalink
    10 novembre 2012 13 h 08 min

    Et donc pour en revenir à ce qui est dit plus haut, pourquoi ne pas considérer que le sens de la vie est de mourir ? Que la mort fait parti de notre quotidien. Apprendre est une chose mais combien de fois dans la vie doit-on désapprendre ce qui nous a permis de progresser (pas dans le sens de progrès !). Ces façons de penser, d’agir ne faut-il pas les « mourrir » si on veut poursuivre le voyage… Oui il y a une inspiration judéo-chrétienne dans ça 😉

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  14. youlle permalink
    10 novembre 2012 18 h 40 min

    Naître c’est être condamné à mort!

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  15. Yves permalink
    10 novembre 2012 21 h 06 min

    La mort est un acte de générosité envers les autres!

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  16. Yves permalink
    10 novembre 2012 21 h 08 min

    Vraiment jouissif comme conversation! 😆

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  17. 10 novembre 2012 21 h 28 min

    C’est ça, je quitte quelques heures et ça discute de mort plutôt que du livre dont parle le billet ou de l’homo oeconomicus, des sujets pourtant passionnants! 😉

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  18. youlle permalink
    11 novembre 2012 9 h 23 min

    @ Darwin

    « C’est ça, je quitte quelques heures et ça discute de mort… »

    Ne comptez pas sur moi pour écrire que c’est plate à mort. ;-(

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  19. Miguel Duquesne permalink
    11 novembre 2012 11 h 53 min

    Une fois mort… On ne peut plus lire… Alors parlons du livre… Eeeeeee… Je devrai le lire avant… On s’en r’parle…

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Trackbacks

  1. Le spécisme «

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