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Ça sent trop bon…

10 novembre 2012

Cela fait quelques mois que je n’ai pas abordé la situation de l’emploi au Québec. Là, je crois qu’il est temps de le faire car il se passe encore des choses étranges sur ce plan.

Je rappelle ici les forts mouvements à la baisse puis à la hausse de l’emploi que j’ai commentés il y a quelques mois, mouvements qui se seraient étendus de septembre 2011 à avril 2012, période au cours de laquelle l’emploi au Québec aurait diminué de plus de 60 000 entre septembre et décembre 2011 avant de remonter de près de 70 000 entre décembre 2011 et avril 2012, selon l’Enquête sur la population active (EPA), tandis qu’il aurait à peine varié selon l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), autre enquête sur l’emploi de Statistique Canada.

À la suite de la diffusion des plus récentes données de l’EPA, celles d’octobre 2012, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale nous annonçait que l’emploi «a progressé de 20 100 emplois en octobre, ce qui porte à 63 200 le nombre d’emplois créés au cours des trois derniers mois». Mis à part le fait que je trouve ridicule qu’on soit si affirmatif avec des données qui comportent une grande marge d’erreur et qu’on précise des variations d’estimation d’emplois à la centaine près, je crois qu’on peut se demander s’il s’agit encore d’une augmentation artificielle de l’emploi ou si la hausse est bien réelle.

Les données

Le graphique qui suit montre l’évolution des estimations d’emploi depuis septembre 2010.

Le graphique montre que la «cuvette», ou baisse artificielle de l’emploi, de septembre 2011 à avril 2012 qu’on peut observer dans les données de l’EPA (ligne bleue) ne s’est absolument pas reflétée dans les données de l’EERH (ligne rouge). Par contre, si ce n’est pour la bizarre baisse de juillet 2012 dans les données de l’EPA, les données des deux enquêtes montrent une hausse d’une ampleur similaire depuis avril 2012. La hausse serait donc bien réelle? Comme je l’ai fait en janvier dernier, je vais faire une petite tournée d’autres indicateurs qui pourraient nous aider à en savoir plus.

Autres indicateurs

– Assurance-emploi

Les données sur l’assurance-emploi les plus récentes datent d’août 2012, tout comme celles de l’EERH. Elles montrent des baisses de 5,5 % du nombre de «Bénéficiaires touchant des prestations ordinaires» et de 12,4 % du nombre de «Demandes initiales et renouvelées reçues» entre août 2011 et 2012, mais des hausses respectives de 7,0 % et de 5,2 % entre juillet et août 2012. Rien là ne peut vraiment confirmer ou infirmer les données sur l’emploi.

– Faillites

Les données sur les faillites (tableau 2) donnent, comme celles sur l’assurance-emploi, des signaux opposés : baisse de 4,8 % du nombre de «Dossiers d’insolvabilité déposés par des consommateurs» entre juin et juillet 2012, mais hausse de 12,3 % entre juillet 2011 et juillet 2012. Les données sont semblables du côté des «Dossiers d’insolvabilité déposés par des entreprises» (tableau 3). Un autre indicateur non déterminant.

– Recettes gouvernementales

Le Rapport mensuel des opérations financières de juillet 2012 montre que les revenus autonomes du gouvernement ont légèrement diminué au cours des quatre premiers mois de l’exercice 2012-2013 par rapport à ceux de la même période de l’année 2011-2012. Même si cette baisse peut être due à des changements budgétaires (comme la présence du crédit d’impôt pour solidarité qui n’existait pas lors de l’exercice précédent), on peut voir que les revenus provenant des taxes à la consommation ont augmenté de 7,5 % (et de seulement 4,2 % entre juillet 2011 et juillet 2012), tandis que le taux de la taxe a augmenté de 12,8 % en janvier 2012 (de 8,5 % à 9,5 %). Là, on peut carrément parler d’un indicateur qui va le sens inverse des données sur l’emploi.

– Produit intérieur brut (PIB)

Les données du PIB réel (après inflation) ne sont guère étincelantes. Celles par trimestre nous montrent des hausse minime de 0,1 % au premier trimestre et 0.2 % au deuxième. Celles par industrie (mensuelles) indiquent des croissances minimes, soit de 0,1 % entre mai et juin et de 0,3 % entre juin et juillet. Et comme les données canadiennes révèlent une baisse de 0,1 % en août, cela ne laisse présager rien de bon pour le Québec. En fait, ces données expliqueraient bien la baisse des revenus gouvernementaux.

Comme le PIB augmente en général plus rapidement que l’emploi, on peut ici, comme pour les recettes gouvernementales, parler d’un indicateur qui va à l’encontre des données de l’EPA et de l’EERH.

– Heures travaillées et temps partiel

Je n’avais pas utilisé ces données en janvier dernier, car les seules fournies par Statistique Canada sur les heures travaillées ne sont pas désaisonnalisées. En plus, les indicateurs que j’avais examinés contredisaient tous la baisse des estimations de l’emploi selon les données de l’EPA. Ces indicateurs étant ici moins concluants, je me suis dit qu’il serait intéressant d’aller un peu plus loin.

Si les données non désaisonnalisées tirées de l’EPA montrent une baisse de seulement 0.5 % de l’emploi entre juillet et octobre 2012 (tableau cansim 282-0015), elles indiquent aussi une baisse de 4,0 % des heures travaillées. L’emploi aurait augmenté, mais les gens auraient travaillé moins d’heures. Cela pourrait expliquer que la hausse de l’emploi n’ait pas produit plus de recettes gouvernementales et n’ait pas engendré une hausse notable du PIB.

Dans le même sens, il faut noter que l’augmentation de l’estimation de l’emploi de 63 200 en trois mois s’est en fait manifestée par une baisse de l’emploi à temps plein de 3 000 emplois et une hausse de l’emploi à temps partiel de 66 200. Ceci pourrait expliquer les contradictions entre les indicateurs.

Et alors…

On peut voir que l’état de l’économie et la situation du marché du travail du Québec présentent des aspects contrastés, variant selon les angles sous lesquels on les regarde. Devant ce portrait, on pourrait espérer un peu de nuance de la part des analystes et surtout des politiciens. Mais, non, chacun recherche la donnée qui fait son affaire.

Bien que les indicateurs ne contredisent pas carrément les données de l’EPA comme c’était le cas en janvier, elles les nuancent drôlement. Il ne serait pas étonnant dans ce contexte que les données sur l’emploi (EPA et EERH) des prochains mois soient à tout le moins moroses, si elles n’indiquent pas tout simplement une baisse. Je n’en fais pas une prévision aussi ferme que la prévision de rétablissement des données de l’emploi que j’avais faite en janvier, mais rien de va dans le sens d’une amélioration.

Bien sûr, l’opposition accusera le gouvernement du PQ de tous les maux, le rendant responsable d’éloigner les investisseurs, voire de récolter les conséquences de l’angoisse fiscale qu’il a sensément créé. Je suis loin d’être un fan de ce gouvernement, mais j’ai assez de choses réelles à lui reprocher sans l’accuser d’être responsable ce qu’il ne contrôle pas, comme la maladie hollandaise.

Tout ce que je souhaite, c’est que cette période difficile ne le mène pas sur le chemin de l’austérité à l’européenne. Si c’est le cas, là, je ne le ménagerai pas!

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8 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    11 novembre 2012 20 h 49 min

    Oh! Je crois avoir entendu Denis Coderre dire: « ça sent bon »!

    « ces données expliquerait bien la baisse des revenus gouvernementaux ».
    « mais les travailleurs auraient travaillées moins d’heures » Les accords, mon cher!

    Je ne suis pas conjoncturiste, mais j’apprends. J’aurai peut-être des commentaires songés à un moment donné.

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  2. 11 novembre 2012 21 h 00 min

    «Les accords, mon cher!»

    Merci! C’est corrigé.

    Je trouvais bizarre de voir enfin un commentaire, j’aurais dû me douter qu’il ne porterait pas sur le fond du billet! 😉

    «J’aurai peut-être des commentaires songés à un moment donné.»

    Ils seront appréciés!

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  3. Richard Langelier permalink
    11 novembre 2012 22 h 02 min

    Maintenant que c’est corrigé, mes corrections sont caduques. Dans 15 siècles, j’aurai l’air d’un con (au sens québécois).

    Au nom de l’humanité, en grand sartrien, je te remercie de nous expliquer que ceux qui prétendent lire dans des boules de cristal oublient qu’il y a des forces contradictoires.

    Chaque ministre des finances doit justement prévoir des entrées fiscales dues à la conjoncture. Les sociétés de chasseurs-cueuilleuses se déplaçaient selon les connaissances des saisons transmises par la tradition, mais avec une liberté selon le sens des vents, la durée des pluies, etc.

    Lors de la période de questions à l’Assemblée nationale, j’ai toujours été sidéré par la facilité avec laquelle on changeait d’habit en changeant de côté de la salle.
    – Ce n’est pas de notre faute, c’est la conjoncture.
    – C’est de votre faute, vous faites fuir les investisseurs.

    La modernité avec sa remise en cause de la tradition a promis une société libre de ses choix. Le positivisme s’est imposé chez les épigones de Smith et de Marx pour proposer une société gouvernée par les lois découvertes par la vraie science économique. Heureusement, tous n’y ont pas succombé. L’engouement pour l’austérité (envers les plus faibles évidemment) est dans l’air, au nom des dures lois de l’économie.

    Tout ça pour dire que les outils qui permettent d’étudier la conjoncture sont utiles et qu’on doit les perfectionner. Par contre, si on oublie les valeurs, on se pétera les bretelles à court terme, mais on se retrouvera comme le Parti québécois des Bouchard-Landry, fiers d’avoir confectionné un budget qui plait aux agences de crédit, mais tout surpris d’avoir perdu la confiance des mouvements sociaux.

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  4. Le masculiniste moustachu permalink
    11 novembre 2012 22 h 23 min

    Ouf! Temps dur pour le modèle québécois! La droite devrait se mettre à jubiler avant longtemps, laissons leur le temps de finir de brailler la défaite de Romney…

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  5. 11 novembre 2012 22 h 26 min

    «ans 15 siècles, j’aurai l’air d’un con (au sens québécois).»

    Pas vraiment, ce laisse aussi mon commentaire où je dis que j’ai corrigé.

    «on se retrouvera comme le Parti québécois des Bouchard-Landry, fiers d’avoir confectionné un budget qui plaît aux agences de crédit, mais tout surpris d’avoir perdu la confiance des mouvements sociaux.»

    Bien dit! J’ajouterais «et d’une partie importante des citoyens qui l’ont porté au pourvoir.»

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  6. 11 novembre 2012 22 h 27 min

    Un paradoxe de ce monde:
    « C’est lorsque ça sens trop bon que ça pu au nez d’un néo-libérale! »

    Tout est une question de perception… selon le côté de la salle comme le disait M. Langelier.

    « Contenter le peuple et ménager les grands, voilà la maxime de ceux qui savent gouverner. »
    – Machiavel
    Ça reste une pensée bien conservatrice….

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  7. Gilbert Boileau permalink
    12 novembre 2012 17 h 17 min

    Encore des données qui dressent un bilan mitigé de la situation actuelle. L’emploi se maintient en nombre mais pas en qualité. Imaginez ce qui adviendra avec les nouvelles règles de recherche d’emploi de l’Assurance-emploi … avec des baisses possibles de 10%, 20% ou 30% de salaires … Ouf!

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  8. 12 novembre 2012 18 h 09 min

    @ Gilbert Boileau

    «avec des baisses possibles de 10%, 20% ou 30% de salaires»

    C’est en effet possible que cela ait un effet du genre, mais je dois avouer que je n’en suis pas sûr. Déjà des employeurs se plaignent dans certaines régions de se faire «harceler» par les prestataires. Dans des régions où le chômage saisonnier est élevé et le nombre d’employeurs est peu élevé, surtout hors saison, ce sont les mêmes qui se font visiter par tous ces chômeurs. Ils en ont déjà assez!

    Ensuite, sauf en milieu urbain, je ne vois pas les emplois que les travailleurs saisonniers peuvent occuper, même à 70 % de leurs salaires. En plus, si jamais quelques-uns trouvaient un emploi, ils pourraient toujours le laisser pour retrouver leur emploi saisonnier quand ce sera le temps.

    Bref, le pire est le harcèlement des chômeurs saisonniers, le stress et la baisse de qualité de vie. Je me trompe peut-être, certains finiront peut-être par quitter leur région, mais je pense que c’est très difficile de prévoir les effets concrets d’une mesure du genre. Chose certaine, cette mesure n’atteindra jamais l’objectif du gouvernement (diminuer le nombre de travailleurs étrangers), à moins que le réel objectif soit de punir les travailleurs saisonniers!

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