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La journée de la pilule

19 novembre 2012

Le mercredi 14 novembre 2012 fut toute une journée pour la pilule! Cette journée a commencé par l’annonce que le gouvernement serait «prêt à céder, du moins en partie, aux demandes européennes concernant les brevets pharmaceutiques – une concession qui pourrait coûter 900 millions aux Canadiens chaque année.» J’ai déjà présenté mes craintes (et celles de bien d’autres) au sujet de l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AÉCG). Et la possibilité d’une entente sur les brevets pharmaceutiques n’en faisait même pas partie!

«Une entente signifierait que les gouvernements, les employeurs et les consommateurs devraient acheter pendant plus longtemps des médicaments d’origine – plus chers -, plutôt que de se procurer les versions génériques plus abordables. Selon des estimations du gouvernement, cette mesure coûterait de 367 millions à 903 millions par année, selon divers scénarios. Cette facture pourrait toutefois grimper à 2 milliards par année si le gouvernement Harper cède à toutes les demandes européennes en termes de brevets pharmaceutiques, selon des calculs internes obtenus par La Presse canadienne.»

J’ai bien hâte de voir quel motif le gouvernement pourra bien inventer pour justifier une mesure aussi désavantageuse. Il va sûrement nous ressortir son discours habituel affirmant que, pour que les entreprises canadiennes puissent avoir accès au marché européen de 500 millions de consommateurs, il faut bien sûr laisser tomber certains de nos avantages. Il est assez ironique que cet abandon d’une position de négociation aussi importante survienne au moment où les pressions sont fortes pour que le gouvernement provincial remette en question la pertinence de conserver la «règle de 15 ans» octroyée en 1994 aux sociétés pharmaceutiques. Ce qu’il n’a pas encore fait.

Rappelons que «la règle de 15 ans» «force la Régie de l’assurance-maladie du Québec (RAMQ) à défrayer les coûts d’un médicament innovateur pendant 15 ans, même si son brevet est échu et qu’un médicament générique est plus abordable.». Le coût pour le gouvernement de ce cadeau aux entreprises pharmaceutiques serait passé de 9 millions $ en 2001 à 158 millions $ en 2011 et atteindrait cette année environ 175 millions $, selon une étude récente de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC). Cette règle avait été adoptée pour inciter les entreprises pharmaceutiques à s’établir au Québec. Or, les entreprises pharmaceutiques du Québec ferment les unes après les autres et la valeur de leurs investissements diminue depuis 2007. Est-ce vraiment le moment de céder ainsi au lobby des sociétés pharmaceutiques européennes?

Conflit d’intérêts

Par un hasard qui fait dans ce cas bien les choses, Le Devoir publiait ce même jour un article (malheureusement cadenassé) présentant une étude sur les conflits d’intérêts dans le monde des médicaments.

«Brossant un panorama désarmant de la recherche sur le médicament aux États-Unis, le dossier montre que toute la chaîne décisionnelle est en effet prise dans les conflits d’intérêts.»

Ces conflits touchent aussi bien le financement des recherches universitaires en la matière, que les honoraires versés aux chercheurs et même à des membres des commissions consultatives des National Institutes of Health (NIH), «institutions américaines chargées d’attribuer les subventions publiques destinées à la recherche» :

«en recoupant plusieurs bases de données officielles, Seife [Charles Seife, l’auteur de l’étude] a découvert que 70 membres des commissions consultatives des NIH avaient reçu en 2009 et 2010 plus d’un million de dollars d’honoraires pour divers services rendus aux industriels. Or, les NIH accordent larga manu à leurs membres des exemptions les mettant à l’abri des lois et réglementations…»

Pharma-Québec

Toujours mercredi dernier, Québec solidaire déposait un projet de loi «visant à instituer Pharma-Québec, une société publique qui achèterait, produirait et ferait de la recherche dans le domaine du médicament. Pharma-Québec gérerait aussi un régime public universel d’assurance-médicaments en remplacement du régime actuel, privé et public.». Selon QS, appuyé dans ce sens par l’étude de l’IREC citée plus haut, (dont le directeur général, Robert Laplante, a participé à la conférence de presse de QS avec entre autres Jean-Martin Aussant, chef d’Option nationale, et Élisabeth Gibeau, analyste en santé à l’Union des consommateurs) et celle du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) et de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), Pharma-Québec ferait épargner au gouvernement du Québec jusqu’à 2 milliards $.

Et quel fut l’accueil du gouvernement du PQ à ce projet de loi? Le ministre de la Santé, Réjean Hébert, a qualifié en chambre ce projet d’extrémiste! Il s’agit là d’une insulte non seulement pour QS et les Québécois, mais aussi pour la Nouvelle-Zélande et la Suède qui administrent des programmes semblables! Pire, Le ministre Hébert avait même appuyé le concept de Pharma-Québec lors de la dernière campagne électorale. On peut en effet l’entendre dire à propos des sociétés pharmaceutiques, à partir de 31 min 55 de cette vidéo qui présente le débat sur la santé au cours de l’émission 24 heures en 60 minutes, «ou bien on les encadre, ou bien on leur met des normes, ou bien à un moment donné, il va falloir passer à un système universel public d’assurance médicaments.» Quelques secondes plus tard, après avoir été félicité de cette position par Amir Khadir, il a ajouté en réplique à Yves Bolduc : «Ça sauve deux milliards, ça sauve deux milliards!»

Comment ce ministre a-t-il pu changer d’idée aussi vite et en venir à qualifier sa propre position d’extrémiste? Lui qui reconnaît que Pharma-Québec pourrait faire épargner 2 milliards $ par année et qui compte appliquer des compressions de 400 millions $ dans le budget de la santé d’ici la fin de l’année financière (31 mars 2013, dans moins de 5 mois) préfère lever le nez sur ce moyen efficace pour maintenir, voire améliorer les services publics de santé qu’il dit privilégier. Amir Khadir a bien eu raison de dire sur Facebook que «cette rhétorique est digne du précédent gouvernement libéral», gouvernement qui avait simplement laissé mourir ce même projet de loi que QS avait aussi déposé lors de la précédente législature.

Et alors

Cette séquence d’événements est pour le moins troublante. Alors que le gouvernement fédéral pliera possiblement devant le lobby pharmaceutique qui représente une industrie minée par les conflits d’intérêts, le gouvernement du Québec continue à payer des millions $ inutilement en refusant de mettre fin à la «règle de 15 ans» et rejette du revers de la main une solution qui pourrait lui faire épargner jusqu’à 2 milliards $.

Il est difficile de ne pas penser à l’hypothèse pas du tout farfelue d’une collusion entre cette industrie et nos gouvernements. Cela dit, quelqu’un a-t-il une autre explication pour nous faire comprendre ces décisions incompréhensibles?

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14 commentaires leave one →
  1. Yves permalink
    19 novembre 2012 8 h 04 min

    Excellent billet Darwin!

    «Comment ce ministre a-t-il pu changer d’idée aussi vite et en venir à qualifier sa propre position d’extrémiste? Lui qui reconnaît que Pharma-Québec pourrait faire épargner 2 milliards $ par année«

    C’est effrayant comment le pouvoir change un individu.

    «Cela dit, quelqu’un a-t-il une autre explication pour nous faire comprendre ces décisions incompréhensibles?«

    Aucune autre!

    Je suis vraiment déçu de tout cela, en particulier de Réjean Hébert en qui j’avais un certain espoir.

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  2. 19 novembre 2012 8 h 30 min

    «en particulier de Réjean Hébert en qui j’avais un certain espoir.»

    Même chose!

    «quelqu’un a-t-il une autre explication pour nous faire comprendre ces décisions incompréhensibles»

    Tu vois, mon billet fait déjà son effet : je viens de lire dans La Presse (pas encore sur le site Internet) que le gouvernement compte mettre fin à la règle de 15 ans dans le budget qui sera présenté demain! 😉

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  3. 19 novembre 2012 9 h 37 min

    L’article est maintenant accessible.

    Pharmaceutique: Québec s’attaque à la protection des brevets
    Extrait :

    «La richissime industrie, qui a sabré plus de 1400 postes dans les centres de recherche de la grande région de Montréal, perdra l’avantage que lui avait donné le gouvernement du Québec sous Lucien Bouchard. La protection de 15 ans sur les brevets pharmaceutiques sera en effet abolie, a appris La Presse»

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  4. Yves permalink
    19 novembre 2012 9 h 40 min

    Ils vont peut-être revenir sur leur décision comme d’habitude. N’ empêche Darwin, tu as plus d’influence que n’importe qui d’autre sur ce gouvernement! 😉

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  5. Yves permalink
    20 novembre 2012 5 h 20 min

    En parlant de revenir sur leur décision, en voilà une autre et ce n’est pas la moindre.

    http://affaires.lapresse.ca/economie/energie-et-ressources/201211/19/01-4595513-ressources-naturelles-pas-de-hausse-de-redevances-dans-le-budget.php?

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  6. 20 novembre 2012 6 h 41 min

    Oui, j’ai vu… Je vais sûrement en parler, entre autres, dans mon prochain billet (sur le budget). Dire que le PQ déchirait sa chemise quand les libéraux refusaient de les relever.

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  7. 20 novembre 2012 9 h 38 min

    La journée de la pilule n’a pas mis fin aux informations sur le sujet!

    Tout d’abord, Le Soleil publie un article intéressant sur la hausse des coûts des médicaments.

    «La facture a pratiquement doublé en 10 ans, plus que quadruplé en 20 ans.»

    Pas un mot sur Pharma-Québec comme solution possible…

    Puis, Michel David aborde aussi cette question dans un article cadenassé du Devoir. Il propose d’adopter une proposition de la CAQ «de forcer les pharmaciens à renouveler tous les trois mois plutôt que chaque mois les prescriptions des patients dont la situation est stable. », une économie potentielle de 250 millions $. Ce n’est pas négligeable, mais pourquoi ne parle-t-il pas de l’économie de 2 milliards $ qu’entraînerait la mise sur pied de Pharma-Québec?

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  8. 20 novembre 2012 10 h 11 min

    Pas sûre que la CAQ approuverait sa propre proposition de renouveler tous les trois mois si présenté par le PQ. Ils voulaient aussi augmenter l’impôt des riches en campagne électorale et on a vu ce qui c’est passé par la suite. C’est un vieux jeune parti….

    Si je regarde au niveau de l’assurance collective que nous avons, les frais de médicaments augmentent en moyenne de 8% par année…. depuis la RAMQ! (Bien que c’est une assurance collective privée!!!) Et de 5% avant la RAMQ.
    Pourtant, suite a de l’embauche en 2000, la moyenne d’âge des employés avaient chuté de 10 ans… et depuis 6-7 ans, on a effectué un gros virage de médicaments génériques. (On atteint d’ailleurs la limite…)

    Il y a de l’abus quelque part…. et je ne crois pas que cela soit les gens qui abusent de médicaments!

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  9. Yves permalink
    20 novembre 2012 10 h 34 min

    «et je ne crois pas que cela soit les gens qui abusent de médicaments!«

    Et je ne crois pas que les employés qui fabriquent les médicaments ont vu leur sort s’améliorer de façons substantiel au cours des dernières années.

    Alors je me demande bien qui profite de ces abus. 😉

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  10. Yves permalink
    20 novembre 2012 10 h 38 min

    « mais pourquoi ne parle-t-il pas de l’économie de 2 milliards $ qu’entraînerait la mise sur pied de Pharma-Québec?«

    Mais voyons Darwin, c’est des idées de maudit communistes ça!

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  11. 20 novembre 2012 10 h 41 min

    @ benton65

    «Pas sûre que la CAQ approuverait sa propre proposition de renouveler tous les trois mois si présenté par le PQ»

    Pas sûr non plus du calcul d’économies (250 millions $) lié à cette mesure, ni de ses conséquences sur les pharmaciens et sur la population!

    «depuis 6-7 ans, on a effectué un gros virage de médicaments génériques»

    Il faudrait que le gouvernement fasse de même!

    @ Yves

    «Alors je me demande bien qui profite de ces abus»

    😆

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  12. 23 novembre 2012 9 h 45 min

    Un article qui va dans le même sens que ce billet et qui apporte des prcision sur la règle du 15 ans.

    Un cadeau coûteux pour les Québécois

    «L’élimination de la règle de 15 ans signifie-t-elle un changement de cap dans la grande générosité du gouvernement pour le bien-être de ces firmes? Cela est loin d’être évident. Pour compenser l’élimination de la règle de 15 ans, le budget Marceau octroie un crédit d’impôt additionnel de 10% pour les grandes pharmaceutiques. Québec s’apprête aussi à dépenser 125 millions sur cinq ans pour faciliter les partenariats de recherche avec les entreprises pharmaceutiques.

    La semaine dernière, le gouvernement Harper annonçait qu’il acceptait d’étendre la protection des brevets pharmaceutiques dans le cadre d’un accord de libre-échange avec l’Europe. La facture des Québécois en médicaments brevetés sera donc gonflée de 200 millions par année sans augmentation significative d’investissements en R&D.»

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