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L’économie des gagnants

27 novembre 2012

Je lis actuellement un livre datant d’une dizaine d’années, La course au luxe. L’économie de la cupidité et la psychologie du bonheur de Robert H. Frank. Ce livre porte en premier lieu sur la consommation ostentatoire, concept développé par les économistes institutionnalistes, surtout par Thorstein Veblen.

Dit simplement, la consommation ostentatoire, telle que définie correctement par Wikipédia, «est une consommation destinée soit à montrer un statut social, un mode de vie ou une personnalité, soit à faire croire aux autres que l’on possède ce statut social, mode de vie ou personnalité.». Plus je lis sur ce type de consommation, plus je réalise à quel point il est répandu, à quel point il est nuisible tant pour la répartition des richesses que pour l’utilisation durable des ressources, et à quel point il entraîne un recul dans la recherche d’une vie saine, satisfaisante et entière. Ce type de consommation s’observe dans des domaines bien variés. Je vous en donnerai sûrement de nombreux exemples, car je compte écrire quelques billets sur ce livre.

La croissance des marchés où le gagnant rafle la mise

Après avoir donné moult exemples de l’explosion des achats de luxe (montres, bateaux, électroménagers, vins primés, chirurgie esthétique, maisons, etc.), l’auteur associe cette explosion à l’augmentation des inégalités, entre autres à l’enrichissement du 1 % le plus riche. Rien d’original, pourrait-on penser, mais je rappelle que ce livre a été écrit il y a plus de 10 ans (en 1999, pour être précis), lorsque le sujet était drôlement moins populaire et débattu.

Il élabore ensuite sur les facteurs explicatifs de la croissance des inégalités et surtout sur les causes de l’enrichissement du 1 % le plus riche. J’ai souvent écrit sur le sujet et la plupart des facteurs qu’il énumère ont déjà été avancés par bien d’autres, comme la baisse des impôts, les compressions dans les programmes sociaux, le recul des syndicats, la hausse du commerce international, les gains des plus scolarisés dans un contexte d’économie du savoir, le pouvoir croissant des élites, etc. Sans nier leur rôle, Frank croit que ces facteurs passent à côté d’un élément essentiel, soit «la croissance des marchés où le gagnant rafle la mise».

Ces marchés se distingueraient par le fait que «des écarts de performance minimes se traduisent souvent par des différences monumentales en termes de récompense économique». Si ce type de marché existe depuis longtemps dans les arts et les sports, il s’étendrait maintenant à bien d’autres domaines : journalisme, comptabilité, droit, médecine, secteur financier, design, mode, etc.

Le domaine des arts vit en effet depuis bien longtemps ce phénomène. Qu’on vende 100 copies d’un album de musique ou des millions, il ne coûte pas plus cher à produire. Le coût de fabrication d’un exemplaire de plus coûte bien peu et rapporte beaucoup, ce qui est encore plus vrai en format électronique (ce que l’auteur ne connaissait pas). L’extension de ce modèle à la conception de logiciels est directe, car, dans ce domaine aussi, c’est la première copie qui coûte cher à produire, toute vente supplémentaire n’étant que profit direct. C’est ainsi que Bill Gates et bien d’autres ont fait fortune.

En droit, c’est davantage la hausse prodigieuse des sommes accordées qui a fait la fortune des avocats les plus habiles (ou retors ou encore seulement chanceux de mettre la main sur les causes payantes). Il en est de même dans le secteur financier où les gains prodigieux consécutifs à la financiarisation de l’économie ont transformé les gestionnaires de portefeuille les plus habiles (ou retors, chanceux et sans scrupules…) en millionnaires.

Ce que l’auteur appelle la révolution de l’information, soit les grandes avancées technologiques dans les télécommunications, a rendu accessibles à ce phénomène d’autres marchés, et ce, dans bien des domaines. De même, le décloisonnement des fonctions de gestion a aussi favorisé les gestionnaires professionnels qui peuvent maintenant sans problème passer de la gestion d’une entreprise du secteur alimentaire à la gestion d’un fabricant de produits électroniques (l’auteur donne bien des exemples que je vous épargne). Plutôt que de recruter à l’interne, comme ce fut le cas pendant des décennies, bien des entreprises «magasinent» leurs gestionnaires partout sur Terre et dans tous les domaines.

Visionnaire, Frank prévoyait que la multiplication des signatures d’ententes de libre-échange, l’amélioration des transports et des communications (y compris Internet) ne pourraient qu’accentuer ces tendances. Et il avait bien raison!

Et alors…

J’ai pensé à présenter cette section du livre de Robert H. Frank uniquement parce qu’elle élabore sur un aspect bien particulier de l’augmentation des inégalités, même si je ne suis pas certain que «la croissance des marchés où le gagnant rafle la mise» soit vraiment la cause prédominante de la hausse des inégalités. D’ailleurs, Thimothy Noah, qui a écrit un des textes les plus lumineux sur cette question (dont j’ai déjà parlé) évaluait que l’enrichissement des plus riches explique environ 30 % de la hausse des inégalités. Et, cet enrichissement n’est pas dû uniquement à «la croissance des marchés où le gagnant rafle la mise», même si ce facteur joue sans contredit un rôle important dans ce phénomène. Comme bien d’autres, je crois par exemple que le copinage entre les membres du club des 1 % et leur influence sur la politique et l’économie y contribue aussi…

Cela dit, une étude plus récente (avril 2012), intitulée Jobs and Income Growth of Top Earners and the Causes of Changing Income Inequality (Les emplois et la croissance du revenu des hauts salariés et les causes de l’évolution des inégalités de revenu) de Jon Bakija, Adam Cole et Bradley T. Heim confirme que certains des domaines mentionnés par Frank sont de fait parmi ceux qui ont le plus augmenté leur présence dans le club des 1 % les plus riches au cours des 30 dernières années, comme on peut le voir sur le tableau qui suit :

Ce tableau montre que ce sont les professions de la finance qui ont le plus augmenté leur présence dans le 1 % le plus riche, celle-ci étant passé de 7,7 % à 13,9 % entre 1979 et 2005. Les deux autres professions qui ont le plus bénéficié de ces tendances sont les professionnels de l’immobilier (de 1,9 % à 3,2 %), ce qui n’est pas étonnant compte tenu que 2005 était au cœur de la bulle immobilière, et les avocats (de 7,0 % à 8,4 %), même si le niveau de leur présence dans ce panthéon (…) soit un de ceux qui fluctue le plus. Et ce sont les dirigeants des entreprises non financières qui ont le plus reculé (de 36,0 % à 31,0 %). Si Frank a bien vu dans le cas des financiers et des avocats, il a raté les professionnels de l’immobilier (quoiqu’on puisse associer ce domaine à celui de la finance) et s’est carrément trompé pour les dirigeants des entreprises non financières.

Ce tableau ne précise toutefois pas le niveau d’enrichissement de toutes ces personnes. Même les membres des professions dont la présence a stagné, comme les médecins et autres professionnels de la santé, gagnaient beaucoup plus en 2005 qu’en 1979. L’étude d’où est tirée ce tableau contient plein de précision sur les tendances des 1 %, et même des 0,1 % des États-Unis. Mais, cela, ce sera pour un autre billet!

Bref, Frank a trouvé un filon intéressant et a assez bien prévu l’évolution générale de l’enrichissement des plus riches. Par contre, comme bien des gens qui veulent démontrer leur point, il a peut-être accordé trop d’importance à un facteur, qui, même s’il joue un rôle majeur dans l’enrichissement du 1 % le plus riche, n’est pas aussi prépondérant qu’il le prétend. Et cet enrichissement ne semble pas vouloir se terminer…

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15 commentaires leave one →
  1. 28 novembre 2012 12 h 24 min

    Augmentation des revenus de 275% entre 1979 et 2007 pour le 1% des plus riches selon CBO.

    Ces données venant du congrès américain, je doute que les drettistes ne les « taxes » de données gauchistes!

    http://www.lexpress.fr/actualites/2/monde/les-revenus-des-americains-les-plus-riches-augmentent-plus-vite_1044682.html

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  2. 28 novembre 2012 13 h 36 min

    «Augmentation des revenus de 275% entre 1979 et 2007 pour le 1% des plus riches selon CBO.

    En effet. J’ai d’ailleurs cité cette donnée récemment dans ce billet :
    https://jeanneemard.wordpress.com/2012/11/13/le-reve-americain/

    Ma source était le« Economic Report of the President (rapport économique du président) du Council of Economic Advisers (Assemblée des conseillers économiques) de février 2012, qui citait d’ailleurs le Congressional Budget Office (CBO).

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  3. 2 décembre 2012 13 h 46 min

    Dix ans ! ce livre est d’avant la première grève au hockey professionnel. À plus forte raison de la présente.

    « Il (Robert H. Frank) élabore ensuite sur les facteurs explicatifs de la croissance des inégalités et surtout sur les causes de l’enrichissement du 1 % le plus riche. »

    Loto-Québec est un facteur marginal mais réel de croissance des inégalités. L’épargne en est un autre.

    – Le Québec en Canada est-il assimilable au 1 % des pays les plus riches ?

    – Non !

    – Le Canada ?

    – Non !

    – Le Québec en monde ?

    – Il serait du 5 %, après le Canada. L’affirmer, c’est poser deux questions.

    C’est sûr qu’il y a plus de différence entre un pays du 1% au 5 % qu’entre un pays du 95 % au 100%. Ce n’est pas la loi de la moyenne mais celle des extrêmes. Si quelqu’un connaît un empêchement à cette affirmation, il est prié de commenter au plus tôt.

    Ceci étant écrit, la Chine a du entre 1% et 5 et du entre 95 et 100%. Ça ne simplifie pas les choses. Zheng Ruolin en parle dans Les Chinois sont des hommes comme les autres, Denöel 2012. Il y aurait 4 Chine.

    Karl Marx n’a pas su nous avertir que le syndicalisme pourrait conduire à moins de hockey à la télé que d’habitude en 2012-2013. Ça ne me chagrine pas. Il manquait d’information.

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  4. 2 décembre 2012 14 h 40 min

    «Il serait du 5 %, après le Canada»

    Je ne vois pas ce que vous voulez démontrer avec ce commentaire.

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