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Le bien-être subjectif

4 décembre 2012

bien-êtreJe poursuis ici ma série de billets sur le livre de Robert H. Frank, La course au luxe. L’économie de la cupidité et la psychologie du bonheur, série que j’avais commencée en parlant de L’économie des gagnants. J’aborderai ici son questionnement sur le bonheur et le bien-être en relation avec les revenus.

Le bonheur et le PIB

Avant de tenter de le mesurer, encore faut-il se demander ce qu’est le bonheur. Est-ce seulement une réaction de notre cerveau? Dans ce cas, comme le dit Robert Nozick, un philosophe libertarien, une machine qui stimulerait nos neurotransmetteurs serait plus efficace que quoi que ce soit d’autre. Malgré son aspect extrême, cette image nous permet de constater qu’une «belle vie» n’est pas qu’une question de bonheur et qu’on ne peut pas attendre de nos institutions qu’elles nous le procurent.

«Eu égard à la multitude de définitions divergentes de ce qu’est une belle vie, le plus que nous puissions attendre de nos institutions est qu’elles laissent à chacun d’entre nous la plus grande liberté possible de nous inventer les vies qui nous conviennent.»

Dans ce contexte, «comment évaluer la réussite d’une économie?». Chose certaine, l’indicateur le plus utilisé, soit le PIB, ne permet que d’évaluer la valeur monétaire des biens et services produits par l’économie marchande. Mais est-ce en ayant le PIB par habitant le plus élevé possible qu’une économie sert le mieux les intérêts de ces citoyens?

Comme on le sait, le PIB calcule aussi bien la production de biens utiles que ceux qui ne visent qu’à réparer des dommages créés par la production d’autres biens, comme la décontamination des sites miniers. En plus, le PIB comptabilise de la même façon les biens essentiels, comme le logement, la nourriture, les soins de santé et les services d’éducation, et le superflu qu’on achète souvent «sous l’effet manipulateur de savantes campagnes publicitaires» (pour plus de détail sur les imperfections du PIB, on peut relire ce billet que j’ai consacré à cette question). Malgré tout, on utilise encore largement le PIB par habitant pour comparer le niveau de bien-être, voire le bonheur des citoyens des pays.

Les études des psychologues et des autres spécialistes du comportement n’associent pas le bien-être (ou le bonheur, la satisfaction, etc.) au PIB par habitant, mais se basent plutôt sur des observations réelles tout en cherchant les facteurs qui expliquent les différences de bien-être.

Le bien-être subjectif

L’auteur définit le bien-être subjectif comme l’appréciation qu’ont les individus de la satisfaction générale de leur vie. En général, ce sont les personnes qui ont plus d’émotions positives que négatives qui ressentent le plus grand bien-être subjectif, mais pas toujours. L’absence de lien direct entre le bien-être subjectif et le bilan des émotions positives et négatives montre que bien d’autres facteurs jouent sur le bien-être subjectif.

L’évaluation du bien-être subjectif par les psychologues ne se fait donc pas uniquement sur la base du bilan des émotions positives et négatives, mais aussi et plus souvent par des questionnaires sur la satisfaction générale qu’ont les gens de leur vie. On pourrait penser que le résultat de tels questionnaires est bien aléatoire, mais, étonnamment, on observe que les réponses à de tels questionnaires sont très stables dans le temps. Il en est de même lorsqu’on compare les résultats des électroencéphalogrammes mesurant les émotions positives et négatives. Il est bien sûr qu’un événement malheureux, comme la perte d’un être cher, influencera négativement ces résultats, mais sinon, le bien-être subjectif demeure étonnamment stable.

L’auteur insiste à nouveau pour préciser que l’atteinte d’un bien-être subjectif élevé ne représente pas le seul objectif d’un individu ou d’une société. Cela dit, une amélioration du bien-être subjectif demeure positive, en autant que cela ne se fasse pas au détriment d’autres valeurs importantes.

Le bien-être subjectif et le revenu

Les revenus et la consommation de biens ont augmenté fortement dans le monde industrialisé au cours des derniers siècles. Est-ce que cela nous a rendu remarquablement plus heureux?

«Une des conclusions essentielles de la vaste littérature scientifique relative au bien-être subjectif est que lorsque les niveaux dépassent un seuil minimum absolu, les niveaux moyens de satisfaction dans un pays donné ont tendance à rester stables sur la durée, même en périodes de croissance économique significative.»

Par exemple, des études ont montré que le niveau de bien-être moyen est demeuré stable aux États-Unis et au Japon depuis plus de 50 ans malgré des hausses spectaculaires du PIB par habitant, surtout au Japon, où il a quadruplé entre 1960 et 1987. Par contre, le même genre d’étude montre que le bien-être subjectif s’améliore dans les pays très pauvres où la population ne mange pas à sa faim et manque de logement adéquat lorsque le revenu augmente de façon significative. De même, le bien-être subjectif des citoyens des pays très pauvres est bien moins élevé que celui des citoyens des pays riches. Bref, si le revenu a un rôle important sur le bien-être subjectif si on a moins qu’un certain niveau de biens, il n’en a plus du tout à partir d’un certain niveau. Notons que Richard Wilkinson et Kate Pickett ont observé exactement le même phénomène dans leur livre, The Spirit Level.

D’autres études (l’auteur en cite quatre des États-Unis et une autre tenue en Europe) ont montré que le revenu que les répondants considèrent représenter un minimum pour mener une vie satisfaisante augmente au même rythme que le revenu médian. Si le citoyen moyen a un revenu plus élevé, l’ensemble des citoyens considèrent avoir aussi besoin d’un revenu plus élevé pour mener une vie satisfaisante. Donc à partir d’un certain point, ce n’est pas le niveau du revenu qui importe, mais le revenu relatif établi en fonction du revenu qu’on observe autour de nous. L’auteur conclut que «plus nous possédons, plus notre sentiment de besoin semble grandir

La faculté d’adaptation

«La capacité des êtres humains à s’adapter à des changements de circonstances est l’une des caractéristiques les plus remarquables de notre espèce.»

L’auteur donne un exemple troublant. Même si bien des gens affirment préférer mourir que de passer leur vie handicapés, les survivants gravement handicapés d’un accident, après une période de désorientation et de dépression, s’adaptent presque tous un an à peine après leur accident. Les tests montrent qu’ils ont un profil d’émotions positives et négatives semblable au reste de la population. De même, l’adaptation des aveugles aux limites imposées par leur état «dépasse largement tout ce que la plupart d’entre nous pourraient imaginer».

Cette faculté d’adaptation se manifeste aussi du côté des revenus, quoique l’adaptation à la hausse soit plus facile. Nous nous adaptons tellement qu’au bout de quelques années, les «nouveaux riches» ne sont pas nécessairement plus heureux qu’avant. Ce phénomène pourrait expliquer «pourquoi les niveaux de vie absolus n’ont tout simplement guère d’importance dès lors que nous sommes parvenus à échapper aux privations physiques de la misère noire».

Notre faculté d’adaptation est donc une épée à double tranchant.

Et alors…

Il est essentiel de bien connaître ces caractéristiques de l’être humain pour bien comprendre et accepter que ce n’est pas nécessairement un niveau de vie précis que les gens recherchent, mais bien un revenu relatif par rapport aux gens qui les entourent. Cela explique aussi l’attrait de la consommation ostentatoire. Mais, je reviendrai sur cette question dans un prochain billet.

En plus, cela explique que la pauvreté ne soit pas seulement un état de manque de biens et services essentiels à la survie, comme bien des études le présupposent, mais, dans nos sociétés relativement riches, aussi et surtout un sentiment d’exclusion, un état où on sent ne pas pouvoir faire comme les autres, état qui nous empêche de nous réaliser. Finalement, cela concorde avec l’explication la plus crédible que j’ai lue du fait que bien des pauvres et des membres de la classe moyenne inférieure votent à droite : ils ne veulent pas que les programmes sociaux améliorent la condition de ceux qui gagnent encore moins qu’eux et se retrouver eux-mêmes tout en bas de l’échelle sociale…

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4 commentaires leave one →
  1. marc permalink
    4 décembre 2012 21 h 53 min

    Pour compléter ton analyse sur les facultés d’adaptation

    Bye

    J'aime

  2. 4 décembre 2012 23 h 06 min

    Super! Il y a même l’exemple du «nouveau riche» et de l’handicapé physique un an après!

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  1. L’irrationalité de nos choix de consommation «
  2. La course au luxe – critique «

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