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Le salaire des enseignants et des infirmières

17 janvier 2013

profs_montmarquetteQuelques articles ont fait mention la semaine dernière d’une étude du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO) intitulée La rémunération relative des travailleurs des secteurs publics : une question de richesse ou de valorisation?

Ça me fascine tout le temps de constater qu’un organisme comme le CIRANO n’a qu’à publier une étude pour que les journalistes gobent tout crû ses conclusions sans le moindrement se poser des questions sur sa validité. Personnellement, à la seule lecture du nom d’un des auteurs, Claude Montmarquette (l’autre est Nathalie Viennot-Briot), j’ai automatiquement activé mon détecteur à bullshit (comme le dit si bien Normand Baillargeon).

Mais Francis Vailles, lui, a immédiatement adopté les conclusions de cette étude, en ne retenant en plus que la petite partie qui lui permettait de critiquer la rémunération des employés du secteur public.

L’étude

Je pourrais consacrer ce billet uniquement aux limites, pour ne pas dire aux failles, de cette étude. Comme je tiens à analyser les résultats de l’étude sur les enseignants et les infirmières (on le devinera avec le titre du billet et l’image qui l’accompagne), je me concentrerai ici sur seulement trois de ces limites : jamais on ne justifie la méthode de comparaison utilisée, jamais on ne mentionne la grande variabilité des données utilisées et jamais on n’y lit les mots «scolarité» et «exigences».

– méthode utilisée

Cette étude vise à comparer les salaires payés par les provinces canadiennes à leurs employés du secteur public. Au lieu de comparer les salaires comme tels (où on verrait que les employés du secteur public québécois sont moins bien payés que ceux des autres provinces), les auteurs ont décidé de les comparer en ratio des salaires moyens observés dans chacune des provinces. Par exemple, un salaire horaire de 30,00 $ divisé par un salaire moyen 20,00 $ donnera un ratio de 1,5. Mais ce même salaire de 30,00 $ divisé par un salaire moyen de 25,00 $ donnerait un ratio de 1,2. Or, comme les salaires moyens sont plus élevés dans les autres provinces, on divise pour elles le salaire de leurs employés du secteur public par un montant plus élevé que pour les employés du secteur public québécois. Pour un même salaire, le ratio des salaires des employés du secteur public sera donc moins élevé dans les autres provinces.

Or, on ne justifie cette méthode qu’en disant qu’une société plus riche doit mieux payer ses employés. C’est pour moi un peu court. On devrait aussi expliquer pourquoi les salaires sont plus élevés dans les autres provinces, notamment en Ontario, qu’au Québec. Or, la différence du salaire moyen s’explique en partie par la composition différente de la main-d’œuvre. Par exemple, en 2010, le secteur financier (qui paie des salaires élevés) embauchait 3,0 % de la main-d’œuvre au Québec et 3,8 % de celle de l’Ontario, soit au moins 25 % de plus. De même, le secteur de l’automobile, où les salaires sont élevés, y embauche près de 140 000 travailleurs, soit 2,0 % de la main-d’œuvre, alors que ce secteur est presque absent au Québec (il embauche moins de 0,3 % de la main-d’œuvre). Et, je n’ai pas parlé de la plus forte présence du travail saisonnier au Québec et de bien d’autres différences importantes.

Bref, je trouve bien peu pertinente la méthode utilisée. Il aurait été mieux, selon moi, de comparer les salaires avec le coût de la vie bien différent dans les provinces…

– variabilité des données utilisées

Ces données sont tirées de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada. Or, ces données ont d’importantes marges d’erreur même au niveau global, comme on peut le voir dans le premier graphique de ce billet. Alors, imaginons l’ampleur de ces marges lorsqu’on n’utilise par exemple que les données de l’EPA sur l’administration publique ou une seule profession, comme on le fait dans cette étude. Le Tableau 1 de cette étude (page 8) montre bien ce qui peut arriver. On peut voir que le pourcentage d’emplois du secteur municipal du Québec qui a un ratio supérieur à 1 passe de 40 % en 2008 à 100 % en 2010! Les auteurs prennent d’ailleurs la peine de mentionner que «Il est possible que ce chiffre relativement bas soit un problème d’échantillonnage» (en fait, ce n’est même pas seulement un problème d’échantillonnage, mais ce serait long à expliquer). La reconnaissance de ce problème n’empêche pas les auteurs de montrer un ratio pour les enseignants de 1,4874 en page 5. Quand on sait qu’on a des problèmes d’échantillonnage, on ne publie pas des données avec 4 chiffres après le point! Attention, je ne dis pas que ces données ne peuvent pas être utilisées, mais qu’on doit le faire avec prudence!

– Scolarité et exigences

À aucun endroit dans cette étude, on ne mentionne que les exigences, notamment scolaires, varient énormément selon les professions, et que ces exigences ont un rôle majeur sur les salaires. Quand on sait que, selon le dernier recensement, plus de 37 % des travailleurs ont un diplôme universitaire dans les secteurs où sont le plus présents les employés de l’État (enseignement, administration publique et santé et services sociaux), et que ce n’est le cas de seulement 15 % des travailleurs dans les autres secteurs, on voit que cette étude est passée à côté d’un élément d’analyse majeur.

Les enseignants

L’analyse du salaire des enseignants est celle qui a le plus retenu l’attention des médias. Normal, c’est celle où, en raison de la méthode retenue, les auteurs en arrivent à la conclusion que les travailleurs du Québec sont relativement mieux traités qu’en Ontario. Encore là, les ratios entre les enseignants québécois et ontariens ne sont pas si différents (voir le tableau 4 à la page 18) : écarts de 0,08 en 2008 (1,49 et 1,41), de 0,05 en 2009 (1,46 et 1,41) et de 0,01 en 2010 (1,45 et 1,44). Et ce, j’insiste, même si le salaire horaire moyen des employés de l’Ontario fut plus élevé ces trois années qu’au Québec!

En plus, il faut savoir que cette catégorie (enseignants) regroupe des professeurs d’université, des enseignants du cégep, du primaire et du secondaire. Cette catégorie comprend aussi des auxiliaires d’enseignement (des étudiants qui aident les professeurs d’université), des formateurs en entreprises et des conseillers d’orientation. Or, les salaires diffèrent grandement, on s’en doute, entre ces professions. Mais, les auteurs, pour une question de disponibilité de données, ont pris la moyenne de tout ce beau monde. Une belle salade!

Ensuite, les auteurs ne se sont posés aucune question sur les exigences pour enseigner au Québec et en Ontario. Or, alors que, par exemple, on exige au Québec un baccalauréat de quatre ans pour enseigner au primaire et au secondaire (après deux années de cégep), l’Ordre des enseignantes et des enseignants de l’Ontario exige un «grade universitaire représentant au moins trois années d’études dans un établissement postsecondaire reconnu» et «un programme de formation à l’enseignement de une année» après le diplôme d’études secondaires (DES). Comme le DES dure un an de plus en Ontario qu’au Québec (6 ans au lieu de 5), on obtient donc le permis d’enseignement en Ontario après 16 ans d’études (6 au primaire, 6 au secondaire et 4 à l’université) plutôt qu’après 17 ans au Québec (6 au primaire, 5 au secondaire et 2 au cégep et 4 à l’université).

En plus, les auteurs ont utilisé des taux horaires et non des taux annuels. Quand on sait la difficulté de savoir combien d’heures travaillent les enseignants, le salaire horaire peut perdre beaucoup de son sens. Par exemple, en utilisant les données du recensement de 2006, on pourra constater que les enseignants du primaire en Ontario ont gagné en 2005 en moyenne 23 % de plus que les enseignants québécois (47 706 $ par rapport à 38 635 $) et ceux du secondaire 25 % de plus (52 961 $ par rapport à 42 336$). En ne retenant que ceux qui ont travaillé à temps plein et à l’année, on obtient des écarts de 25 % et 27 %. Or, les écarts horaires montrés dans l’étude sont bien moindre (entre 4,9 % et 7,4 %, selon les années). Les données du recensement estiment d’ailleurs que les enseignants ont travaillé en moyenne 38,2 heures en Ontario et 35,2 heures au Québec.

Finalement, jamais les auteurs ne se sont demandé si le nombre d’années d’expérience des enseignants était le même en Ontario et au Québec. Il est par exemple possible que les taux de roulement soient différents dans chaque province. On n’en sait rien. Or, comme on peut le voir avec l’échelle salariale des enseignants des commissions scolaires québécoises de la page 2 de ce document, les salaires passent presque du simple au double selon le nombre d’années d’enseignement au Québec. Or, ces écarts sont moins élevé en Ontario, comme on peut le voir dans ce tableau de Statistique Canada.

Bref, avec tous ces bémols – méthode de comparaison avec le salaire moyen douteuse, utilisation de taux horaires plutôt qu’annuels, agrégation de professions dont les salaires diffèrent grandement, non prise en compte de la scolarité exigée et du nombre d’années d’expérience – on ne peut que questionner la validité des conclusions de cette étude pour les enseignants.

Les infirmières

Le cas des infirmières est à peu près à l’inverse de celui des enseignants. En effet, on peut voir au tableau 4 de la page 18 que, même en utilisant un salaire moyen plus élevé, le ratio des «professionnelles en sciences infirmières» de l’Ontario est plus élevé que le ratio de celles du Québec. Les écarts sont encore une fois peu élevés – de 0,05 en 2008 (1,40 et 1,45), de 0,01 en 2009 (1,44 et 1,45) et de 0,08 en 2010 (1,38 et 1,46) – mais cette fois en faveur des travailleuses de l’Ontario. Si ces ratios sont assez stables pour les infirmières de l’Ontario, on remarquera qu’ils le sont beaucoup moins pour celles du Québec.

Ici, il y a moins de problèmes de caractéristiques différentes entre les professions regroupées, car il n’y a que deux professions dans les «professionnelles en sciences infirmières», les infirmières autorisées et les infirmières en chef. En plus, les infirmières autorisées sont 20 fois plus nombreuses que les infirmières en chef. Bref, les données se rapportent vraiment à la profession examinée. C’est déjà ça.

Les auteurs sont surpris des résultats. Pourtant l’explication (mis à part les problèmes de variabilité des données mentionnés plus tôt) est la même que pour les enseignants : ils n’ont pas tenu compte des exigences des employeurs en matière de scolarité. Si on regarde l’onglet Tableau 14 des données sur le niveau de scolarité sur les infirmières compilées par l’Institut canadien sur la santé (ICIS), on constatera que 42,3 % des infirmières ontariennes avaient au moins un baccalauréat en 2011 (dont 5,5 % avaient une maîtrise ou un doctorat) par rapport à 33,8 % des infirmières québécoises (dont 3,0 % avaient une maîtrise ou un doctorat). Or, même au Québec, les infirmières bachelières ont un salaire beaucoup plus élevé que les infirmières diplômées des cégeps. Par exemple, on peut voir à la page numérotée 9 de ces échelles salariales que le salaire horaire des infirmières varie selon l’ancienneté de 21,91 $ à 32,63 $, tandis que celui des infirmières cliniciennes (page 1) varie de 22,31 $ à 39,76 $ et que celui des infirmières praticiennes spécialisées (page 4) varie de 27,01 $ à 48,16 $. Si l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) réussit à imposer le baccalauréat comme exigence de base pour accéder à cette profession, ce portrait changera bien sûr graduellement.

Bref, encore une fois, les auteurs ont «oublié» d’examiner un des éléments les plus importants dans la détermination d’un salaire, soit la scolarité exigée.

Et alors…

Je trouve désolant qu’un centre de recherche aussi prestigieux que le CIRANO publie une étude qui ne montre pas la rigueur à laquelle on devrait s’attendre d’un tel organisme. C’est dommage, car il est important d’avoir accès à des études fouillées et rigoureuse pour pouvoir débattre de façon éclairée de ce genre de sujets.

Celle-là n’a certainement pas atteint cet objectif…

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13 commentaires leave one →
  1. Mehö permalink
    17 janvier 2013 5 h 35 min

    Le CIRANO est un centre à bullshit et font la promotion de la privatisation de tout ce qui existe sur la planète. Monsieur Jean-Martin Aussant à été (Est peut-être toujours?) un disciple de ce centre de recherche. Voilà ce qui se cache derrière la pseudo gauche de ON

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  2. 17 janvier 2013 6 h 30 min

    Il est vrai que le CIRANO a nettement un penchant à droite. Les deux derniers directeurs (Marcel Boyer et Claude Montmarquette) sont par exemple parmi les économistes les plus à droite du Québec. Cela dit, certains chercheurs associés le sont un peu moins.

    Je crois toutefois l’association de Jean-Martin Aussant avec la droite en raison de sa possible participation à ce centre de recherche est un peu exagérée.

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  3. Mehö permalink
    17 janvier 2013 8 h 05 min

    Le temps nous le dira. Aussant n’a pas étudié le Néolibéralisme à la Austin Business School juste pour s’amuser. Cette école est sous la tutelle des Rothschild et forme les prochains Harper, Bush et Thatcher de ce monde.

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  4. 17 janvier 2013 8 h 27 min

    «Le temps nous le dira»

    Peut-être! Encore là, le lieu d’études peut être trompeur.

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  5. 17 janvier 2013 12 h 30 min

    N’empêche que le discours d’Aussant a très peu a voir avec la droite et beaucoup avec la gauche.
    Quand a ses actes, le seront-on un jour ?

    Cirano est plus hétéroclite que l’IEDM pour ce qui est du débat gauche/droite. Essaient-ils de noyer le poisson ? Faut être simplement plus vigilant.
    Par contre avec l’IEDM, nous somme le poisson!

    Pour le salaire des profs, je suis toujours surpris des gens qui trouvent que $77 000 par année (après 17 ans d’expérience) c’est beaucoup. De un, ils sont de niveau universitaires, de deux, ils éduquent nos enfants. Peu de travail rapporte autant à la société….

    Reste que l’éducation, ce n’est pas une dépense mais un investissement!

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  6. Mehö permalink
    17 janvier 2013 12 h 51 min

    « Reste que l’éducation, ce n’est pas une dépense mais un investissement! »

    Absolument Benton65, je suis tout à fait d’accord.

    Pour ce qui est de la supposée « gauche  » d’ON, il ne faudrait pas oublier que la gauche et la droite si séparent au niveau de la propriété et, je ne me rappelle pas avoir entendu Aussant parler de nationaliser les moyens de productions, mais plutôt de nationaliser les coûts d’exploration en laissant les profits au privé. Ce qui est en plein la mode néolibérale.

    Pour ce qui est du CIRANO, on peut aussi y retrouver un des défenseurs de la privatisation du système de santé, Claude Castonguay. En février 2008, il a publié un nouveau rapport qui recommande la collaboration du secteur public et du secteur privé dans le domaine de la santé pour réduire la pression financière sur le modèle de gestion de santé publique. Au lieu de regarder pour une meilleure gestion.

    Le comité Castonguay reconnaissait dans la préface de son rapport qu’il avait reçu un mandat de la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, de rendre le secteur de la santé conforme aux nouvelles règles de libéralisation des échanges commerciaux.

    C’est ça le CIRANO et c’est à ça qu’ils travaillent. Et je mettrais ma main au feu que Aussant n’y était pas pour rien.

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  7. 17 janvier 2013 13 h 08 min

    Claude Castonguay a été 2 ans et demi ministre et près 20 ans dans l’assurance privée qui a fait sa fortune. Normal qu’il prône l’assurance privé dans la santé, puisqu’il voit la santé d’un point de vue d’un actuaire et non pas d’un patient!

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  8. 19 janvier 2013 2 h 11 min

    Avez-vous examiné l’étude de Vincent Geloso (IEDM, http://www.iedm.org/files/note0113_fr.pdf ) sur la grande avancée économique que le Québec devrait à la grande noirceur? C’était récemment dans l’actualité. Ça me paraît, sans grande surprise, vouloir faire l’apologie de l’éducation privée et fustiger l’interventionnisme de l’état. Cette fois on ne compare qu’avec l’Ontario.

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  9. 19 janvier 2013 3 h 15 min

    @ victormorin

    «Avez-vous examiné l’étude de Vincent Geloso»

    Non. Savez-vous que plus on parle d’une chose, en bien ou en mal, plus cette chose gagne en crédibilité? Pour moi, cette merde ne vaut même pas une mention.

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  10. 19 janvier 2013 4 h 11 min

    Bien sûr que je sais ça. Mais le mal est fait puisque j’ai entendu et lu cette merde, comme vous dites (et avec moi des milliers d’autre personnes). C’est mon dernier commentaire sur ce site, même si je partage votre point de vue et salue vos efforts. Je vois que je n’y ai pas ma place et je ne veux pas vous faire perdre votre temps.

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  11. 19 janvier 2013 10 h 45 min

    «je ne veux pas vous faire perdre votre temps.»

    C’est drôle. on m’a dit hier que j’étais susceptible. C’est peut-être vrai, mais je ne suis pas le seul! Désolé que vous ayez pris ma remarque comme un reproche. Je voulais simplement signifier à quel point cela m’indispose que les médias accordent autant d’importance aux élucubrations de l’IÉDM.

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