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Le salaire minimum et l’emploi

21 février 2013

salaire_minimumVendredi dernier (le 15 février), j’ai écouté le débat à RDI économie entre Simon Tremblay-Pépin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économique (IRIS) et Martine Hébert, vice présidente de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) pour le Québec sur la décision de Barack Obama de rehausser le salaire minimum aux États-Unis, en le faisant passer de 7,25 $ à 9,00 $ de l’heure. Comme j’ai déjà défendu la hausse du salaire minimum dans un billet détaillé allant justement à l’encontre de la position de la FCEI, je ne reviendrai pas sur ce débat.

Sans étonnement, Paul Krugman a consacré sa dernière chronique (voici la version française, malheureusement sans les liens de la chronique originale) à cette décision. Il avait aussi abordé ce sujet un peu plus tôt dans un billet qui contenait un lien vers une étude qui aborde en détail l’impact des hausses du salaire minimum sur l’emploi.

L’étude

Cette étude du Center for Economic ans Policy Reseach (CEPR), intitulée Why Does the Minimum Wage Have No Discernible Effect on Employment? (Pourquoi est-ce que le salaire minimum n’a aucun effet perceptible sur l’emploi?), comme son titre l’indique, ne fait pas qu’affirmer qu’une hausse du salaire minimum n’a aucun effet significatif sur l’emploi, comme je l’avançais dans mon billet, mais explore les raisons pour lesquelles il n’en a pas. Voilà qui est intéressant!

La première partie de cette étude, comme il se doit, fait le tour des recherches et méta-études (études qui analysent et compilent d’autres études) les plus récentes (1990 et plus). L’auteur, John Schmitt, après avoir examiné l’équivalent de 1500 recherches sur le sujet et avoir analysé leurs méthodologies, conclut qu’aucun effet significatif sur l’emploi ne peut être observé lors de hausses du salaire minimum, ni à la hausse, ni à la baisse. Cela va à l’encontre de la théorie économique classique, mais le résultat est éloquent, comme on peut le voir sur ce graphique :

salaire_minimum1

On voit bien que la presque totalité des études concluent que l’effet d’une hausse du salaire minimum n’a presque pas d’effet sur l’emploi, les résultats se retrouvant dans une écrasante majorité autour d’une élasticité avoisinant zéro, quoiqu’on en trouve plus avec un effet très légèrement négatif qu’avec un effet positif.

Une fois cela établi, l’auteur fait le tour des facteurs et adaptations de la part des employeurs et des salariés qui peuvent expliquer cette absence d’effet sur l’emploi d’une hausse du salaire minimum. D’un point de vue théorique, il regroupe ces facteurs et adaptations en fonction de trois modèles :

  • modèle concurrentiel (théorie classique ou néolibérale) : baisse de l’emploi, baisse des heures travaillées, hausse des prix, baisse des avantages sociaux (assurance-santé et régimes de retraite, surtout), moins de formation et changement dans la composition de l’emploi au désavantage des travailleurs peu scolarisés;
  • modèle institutionnel : ce modèle prévoit d’autres effets et façons de s’adapter et conclut qu’une hausse du salaire minimum aura peu, pas d’effet sur l’emploi et pourrait même le faire augmenter : hausse de la productivité par une meilleure gestion (que le modèle concurrentiel prétend toujours à son niveau optimal…), salaire d’efficience (un salaire plus élevé encourage les salariés à mieux travailler, à arriver à l’heure et à vouloir conserver leur emploi, réduit le roulement de personnel, augmente le sentiment d’appartenance, etc.), hausse de la demande grâce à l’augmentation des salaires qui fait augmenter les dépenses et crée de l’emploi, etc.
  • monopsone dynamique : baisse du taux de roulement et des coûts liés à l’embauche, à la formation de base et à la faible productivité des employés peu expérimentés.

L’auteur analyse ensuite chacun de ces facteurs théoriques pour voir si leurs effets supposés s’observent vraiment et à quel point dans les études qu’il a consultées.

– réduction des heures travaillées

Aucune étude n’observe de baisse significative des heures travaillées à la suite d’une hausse du salaire minimum. Cela dit, les données sont peu précises à cet égard. Bref, cet effet prévu par la théorie concurrentielle ne s’observe pas.

– baisse des avantages sociaux

Les trois méta-études qui ont abordé cette question concluent qu’il y a peu ou pas d’effet de ce genre lors d’une hausse du salaire minimum. Encore une fois, un effet prévu par le modèle concurrentiel ne s’observe pas dans la réalité. En fait, les avantages sociaux les plus courants pour les travailleurs au salaire minimum sont par exemple des repas gratuits ou à prix réduits dans le secteur de la restauration, car peu d’employeurs qui rémunèrent leurs employés au salaire minimum offrent des programmes d’assurance-santé ou des régimes de retraite. Ils ne peuvent donc pas les éliminer ni les diminuer!

– moins de dépenses de formation

Les études sur cet autre effet prévu par le modèle concurrentiel ne sont pas plus concluantes. On observe en fait plus souvent des hausses de dépenses de formation que des baisses. Selon l’auteur, cela correspond davantage au modèle institutionnel qui conclut que des salaires plus élevés encouragent au contraire les employeurs à offrir plus de formation pour faire augmenter la productivité. J’ajouterai que la baisse du roulement de personnel (comme on le verra plus loin) incite aussi l’employeur à investir davantage dans la main-d’œuvre qu’il embauche.

– changement dans la composition de l’emploi

Selon le modèle concurrentiel, les employeurs peuvent être portés, à la suite d’une hausse du salaire minimum, à augmenter leurs exigences en termes de compétences et d’expérience, ce qui nuiraient aux travailleurs moins scolarisés et moins expérimentés, ce qui toucherait de façon proportionnellement plus élevée des jeunes Noirs et Latinos. Certains chercheurs avancent que la hausse du salaire minimum peut au contraire attirer sur le marché du travail des personnes qui considéreraient les coûts associés au travail trop élevé : transport, habillement, frais de garderie, recherche d’emploi, etc. J’avais d’ailleurs soulevé un argument semblable dans mon billet précédent sur le salaire minimum.

Quatre études se sont penchées sur cette question et trois d’entre elles sont arrivées à la conclusion qu’aucun effet du genre sur les adolescents («teens»), sur les Noirs et sur les Latinos n’a pu être observé au cours des trois vagues de hausses du salaire minimum depuis 1990. La quatrième étude en a vu chez les plus jeunes, mais pas chez les plus vieux (par contre, cette étude ne porte que sur une seule hausse du salaire minimum et dans un seul état). Bref, quatre échecs en quatre prévisions pour le modèle concurrentiel!

– hausse des prix

Une méta-étude portant sur 30 études analysant cette question arrive à la conclusion qu’une hausse du salaire minimum de 10 % entraîne une hausse du prix des aliments d’au plus 4 % (moins dans certaines études, mais jamais plus que ces 4 %), mais une hausse générale des prix d’au plus 0,4 %! Une étude plus récente dans le secteur de la restauration évalue à environ 0,7 % l’augmentation des prix dans les restaurants à la suite d’une hausse de 10 % du salaire minimum. Bref, cette fois le modèle concurrentiel ne se trompe pas totalement, mais la hausse des prix demeure bien faible par rapport à celle du salaire minimum.

– amélioration de l’efficacité

Selon le modèle institutionnel, bien des employeurs chercheront à améliorer l’efficacité de leur gestion plutôt que de procéder à des mises à pied qui affecteraient le moral du personnel qui resteront à leur emploi (et qui feraient diminuer le chiffre d’affaire!). L’auteur ne cite qu’une étude à ce sujet. 90 % des employeurs interrogés ont de fait répondu avoir rehaussé leurs exigences (efforts, ponctualité, polyvalence, etc.). Ils voyaient en la hausse du salaire minimum un défi et une occasion d’améliorer la productivité. Même si on doit être prudent avec les résultats d’une seule étude, celle-ci va sans contredit dans le sens prévu par le modèle institutionnel.

– l’effet du salaire d’efficience

Même si ce facteur provient du modèle institutionnel, il a aussi été avancé par Stiglitz et Akerlov, deux représentants du «nouveau keynésianisme». Toutefois, aucune étude n’a jamais porté directement sur ce facteur. On verra toutefois plus loin une analyse de l’effet de la hausse du salaire minimum sur le roulement de personnel, qui est une conséquence du concept de salaire d’efficience, mais aussi du modèle du monopsone dynamique.

– compression des salaires

L’auteur n’a associé ce facteur à aucun modèle, quoiqu’il cadrerait bien avec le modèle institutionnel. Il s’agit ici de réduire les salaires des employés les mieux payés, ou à tout le moins de geler leurs salaires ou de les faire augmenter moins que prévu, pour absorber une partie du coût de la hausse du salaire minimum. Une des études a de fait posé la question aux employeurs. La moitié d’entre eux ont dit avoir l’intention de geler les salaires ou de reporter des hausses prévues pour les employés plus qualifiés. D’autres études ont aussi observé avec des données globales qu’une hausse du salaire minimum entraîne une diminution des écarts de salaires. Bref, ce facteur s’observe vraiment dans la réalité. En plus, cela nous permet de conclure que la hausse du salaire minimum contribue à la baisse des inégalités de revenus, ce qui est foncièrement positif.

– baisse des profits

Une seule étude – en Angleterre – observe une baisse de profits liée à une hausse du salaire minimum. Toutes les autres études n’ont observé aucun effet concluant de ce côté.

– hausse de la demande

Comme le taux d’épargne des travailleurs au salaire minimum est très faible, toute hausse de leur salaire devrait faire augmenter leurs dépenses et entraîner une hausse de la demande et de l’emploi, sauf dans une situation de plein emploi. Il est difficile, voire impossible d’isoler un tel effet dans une étude. Cela dit, bien des études (dont une mentionnée par l’auteur et que j’ai lue récemment) évaluent qu’une hausse du salaire minimum de 7,25 $ à 9,80 $ créerait 100 000 emplois aux États-Unis. Ce n’est pas énorme pour une économie qui compte plus de 140 millions d’emplois, mais ce n’est pas non plus négligeable, surtout dans une situation de stagnation de l’emploi et du chômage… Et c’est bien mieux que la baisse de l’emploi prévue par le modèle concurrentiel!

– Baisse du roulement de personnel

Les modèles institutionnel et du monopsone dynamique prévoient qu’une hausse du salaire minimum réduira le taux de roulement (et les difficultés de recrutement), mais le modèle concurrentiel prétend que le roulement est inexistant, donc qu’il ne peut pas diminuer! Au moins trois études, dont une qui couvre tout le territoire des États-Unis, ont observé «des preuves frappantes que les départs volontaires, les nouvelles embauches et les taux de roulement pour les adolescents et les travailleurs de la restauration chutent substantiellement à la suite d’une augmentation du salaire minimum.» Un autre bon point pour les modèles institutionnel et du monopsone dynamique!

Et alors…

J’ai trouvé cette étude fascinante sous plusieurs aspects. Tout d’abord, son recensement de près de 1500 études montre hors de tout doute (même irraisonnable…) que, contrairement à ce que prétendent les économistes néolibéraux et les organismes patronaux, une hausse du salaire minimum n’a que peu ou pas d’effet négatif sur l’emploi et que, même dans ces cas là, les salaires totaux des travailleurs payés au salaire minimum augmentent considérablement. Ensuite, c’est la première étude dont je prends connaissance qui élabore autant sur les autres stratégies que peuvent prendre les employeurs pour compenser les coûts associés à une telle hausse. Et, la plupart des effets observés rejoignent les analyses institutionnelles, bien plus logiques et réalistes que celles des classiques qui ne jurent que par les aspects concurrentiels et qui ne réalisent pas que si les employeurs mettent à pied leurs employés, ils feront aussi baisser leurs revenus sans diminuer leurs coûts fixes (loyer, équipements, etc.), bref que la réduction de leur personnel est la dernière des options à envisager.

Finalement, je me réjouis de voir que la hausse du salaire minimum entraîne autant d’aspects positifs aux États-Unis, bien sûr pour les travailleurs, mais aussi pour les employeurs : moins de difficulté de recrutement, moins de roulement de personnel, moins de départs volontaires, hausse de la productivité, etc. En effet, si une hausse du salaire minimum a ces effets positifs aux États-Unis, elle ne peut qu’en avoir davantage au Canada et au Québec où le vieillissement de la population beaucoup plus important ne peut qu’entraîner plus de pénuries de main-d’œuvre et de difficultés de recrutement.

Alors, à quand la prochaine hausse significative du salaire minimum au Québec?

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22 commentaires leave one →
  1. Yves permalink
    21 février 2013 5 h 39 min

    Excellent Darwin!

    Quand j’ai su que le salaire minimum était de 7,25 $ chez nos voisins, j’en suis resté estomaquer. Pour moi c’est de l’esclavage pur et dur et Ils veulent l’augmenter à 9,00 $ d’ici 2015. C’est rire du monde, c’est loin 2015 quand tu crèves de faim.

    Martine Hébert, houff, je ne la connaissais pas celle-là. Je vais me retenir.

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  2. 21 février 2013 6 h 18 min

    Il faut tenir compte que certains états ont des salaires minimum plus élevé que 7,25 $ («Par exemple, Santa Fe, au Nouveau-Mexique, a un salaire minimum en 2009 de 9,92 $ de l’heure et San Francisco, en Californie de 9,79 $».).

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  3. Gilbert Boileau permalink
    21 février 2013 9 h 11 min

    Nouvel éclairage précieux. Passons le message à qui de droit… il est encore temps avec un gouvernement minoritaire.

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  4. 21 février 2013 12 h 23 min

    Selon « Minimum wage in the United States » dans le wiki, 3.6 millions de salariés gagnent le salaire minimum fédéral… ou moins, ce qui représente 4.9%. (le « ou moins », c’est 2.6 millions de personnes!?!?!)

    Au Québec, selon ISQ, c’est 5.7% des salariés.

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  5. Richard Langelier permalink
    21 février 2013 12 h 25 min

    Est-ce qu’il y a des employés qui relèvent de la législation fédérale et d’autres qui relèvent de celle des États?
    Ou alors, est-ce que le niveau du salaire minimum dans certains États améliore le niveau du salaire minimum fixé par l’État fédéral?

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  6. 21 février 2013 15 h 55 min

    « ce qui tocherait de façon proportionnellement plus élevée des jeunes Noirs et Latinos. »

    Souhaitiez-vous dire « torcherait » ou « toucherait »? 😉

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  7. 21 février 2013 17 h 54 min

    P.S. Ma petite boutade sous-entend « torcher » comme dans « écorcher »…

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  8. 21 février 2013 23 h 09 min

    @ Gilbert

    «il est encore temps avec un gouvernement minoritaire.»

    Ben voyons, son état minoritaire est son escuse pour ne rien faire…

    @ benton65

    Au Québec, selon ISQ, c’est 5.7% des salariés.

    En fait, ça varie beaucoup d’une année à l’autre, dépendant du niveau du salaire minimum. Si le salaire minimum augmente en termes réel (plus que l’inflation), le % au salaire minimum augmente!

    @ Richard Langelier

    «Est-ce qu’il y a des employés qui relèvent de la législation fédérale et d’autres qui relèvent de celle des États?»

    Je ne crois pas. Le salaire minimum fédéral est, je crois un plancher pour tout le pays. Auncun état ne peut en adopter un inférieur. Mais il peut en adopter un supérieur.

    @ pseudovirtuose

    « ce qui tocherait de façon proportionnellement plus élevée des jeunes Noirs et Latinos. »

    😆 Merci! C’est corrigé.

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  9. Pierre Jobin permalink
    22 février 2013 16 h 49 min

    Merci pour cet excellent billet. Et oui, à quand une hausse substantielle du salaire minimum au Québec?

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  10. 22 février 2013 17 h 57 min

    Content de voir que d’autres ont trouvé ce sujet intéressant!

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  11. Richard Langelier permalink
    22 février 2013 19 h 31 min

    @ Pierre Jobin

    Il faudrait que Québec solidaire ait la balance du pouvoir. J’imagine mal un gouvernement péquiste, libéral ou caquiste décréter une hausse substantielle du salaire minimum au Québec, sans pression.

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  12. 22 février 2013 21 h 23 min

    Les libéraux ont aligné trois ans de hausses de 50 cents. Deux ou trois autres comme ça, et ça aurait commencé à avoir de l’allure. Le PQ? La moitié…

    http://affaires.lapresse.ca/economie/quebec/201212/19/01-4605474-le-salaire-horaire-minimum-sera-majore-de-025.php

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  13. Richard Langelier permalink
    22 février 2013 21 h 47 min

    Au cours des années 70, le gouvernement Bourassa a augmenté substantiellement le salaire minimum. Il n’avait pas vraiment le choix. La guerre du Vietnam financée par la planche à billets et le « choc pétrolier » ont provoqué une inflation sérieuse. Le premier gouvernement Lévesque a commandé une étude à Pierre Fortin. La science économique a tranché !!!

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  14. 22 février 2013 21 h 49 min

    Ouais, sa fameuse limite de 45 % du salaire moyen. Et il utilise encore ces données comme si la situation était la même qu’à l’époque.

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  15. Ginette trenmblay permalink
    23 février 2013 0 h 16 min

    Les principaux facteurs expliquant les hausses de productivité sont les suivants:

    Santé sécurité au travail
    Qualité de vie au travail
    Roulement de personnel*
    Absentéisme*
    Productivité physique marginale*

    La hausse du salaire minimum affecte trois* de ces facteurs tel que démontré dans l’article. On peut donc conclure qu’une hausse du salaire minimum fait augmenter la productivité globale.

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  16. Yves permalink
    23 février 2013 7 h 09 min

    Je suis curieux de savoir lequel entre les libéraux et les péquistes ont fait le plus pour améliorer le sort des pauvres depuis 40 ans.

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  17. 23 février 2013 7 h 56 min

    @ Ginette

    «On peut donc conclure qu’une hausse du salaire minimum fait augmenter la productivité globale.»

    C’est ce que prétendent d’ailleurs les institutionnalistes, avec raison, fort probablement.

    @ Yves

    Il faudrait faire l’exercice (ce n’est pas simple), mais comme une période de 40 ans inclut son premier mandat, j’irais avec le PQ.

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  18. 27 février 2013 18 h 17 min

    Je ne suis pas un grand opposant au salaire minimum, qui est loin de figurer parmi mes préoccupations principales (je n’ai d’ailleurs jamais écris d’article spécifiquement sur le sujet). Mais j’ai trouvé la méta-analyse que tu cite très boiteuse et mal ficelée.

    L’étude DLR 2010, que les auteurs qualifient de « plus importante et influente de la dernière décennie », compare l’emploi de comtés adjacents qui ont des salaires minimums différents. Détail important, ils ajustent leurs chiffres d’emploi pour prendre en compte les tendances régionales d’emplois (!!). Ils observent notamment que :

    “ employment appears to exhibit an independent downward trend in states that have increased their minimum wages relative to states that have not”

    Comment ont-ils établi que ces tendances étaient « indépendantes »? Ainsi, c’est après avoir ajusté leurs chiffres que l’effet du salaire minimum disparaît comme par magie! Je n’en revenais pas de lire ça. Par ailleurs, cette étude ne porte que sur la restauration…comme toutes les autres.

    Le même ajustement a été appliqué aux données de ADR 2011, sans lequel ils avaient trouvé qu’une hausse de 10% du salaire minimum résulte en une baisse de 1% de l’emploi chez les adolescents. Encore une fois on ajuste les chiffres pour leur faire dire ce qu’on veut.

    L’étude HKZ 2011 ne porte que sur 81 restaurants de la même chaîne appartenant à seulement trois franchisés, sur une période de seulement 3 ans (en récession en plus), dans seulement 2 états. Ne comptez pas sur moi pour extrapoler ces résultats.

    Quant à SBH 2012, la dernière étude analysée, sa conclusion est contraire à celle suggérée par l’analyse :

    « …robust evidence that raising the New York minimum … significantly reduced employment rates of less-skilled, less-educated New Yorkers. »

    Les études citées concernant la diminution du taux de roulement (p. 21), que les auteurs qualifient de « strongest evidence » (p.22), ne sont pas du tout analysée. Incroyable non?

    Parlons-en justement de cette conclusion. Voici comment les auteurs l’expliquent :

    « a higher minimum wage makes it easier for employers to recruit and retain employees, lowering the cost of turnover.”

    Ainsi, cela signifie que le salaire optimal pour les profits est plus élevé que le salaire minimum, mais que l’employeur préfère s’en tenir au salaire minimum, qui crée une sorte de balise ou d’ancre (« anchor bias »). C’est un phénomène souvent attribué au salaire minimum et aux contrôles de prix en général. Donc, dans ce cas, la hausse du salaire minimum vient atténuer ce biais en rapprochant le salaire minimum du salaire de marché…. Autrement dit, cet ajustement corrige une faille causée par l’existence du salaire minimum! Sans le salaire minimum, les employeurs offriraient des salaires qui leur permettrait d’obtenir un taux de roulement satisfaisant, sans être influencés par cette balise et sans s’imaginer (faussement) que cela diminuerait leur compétitivité.

    En général, il n’est pas surprenant de voir que le salaire minimum a un effet limité sur l’emploi dans la mesure où il est suffisamment bas. La plupart des gens seront d’accord pour dire que si le salaire minimum était relevé à $50/h au Québec, les effets sur l’emploi seraient significativement négatifs. Mais augmenter le salaire minimum de $9.50 à $10.45 par exemple, soit 10%, ne changerait pas grand chose aux coûts d’opération de la plupart des entreprises et donc n’aurait pas de conséquences significatives sur l’emploi. Le graphique n’est pas surprenant en ce sens. Pour une entreprise dont 40% des coûts sont de la main d’œuvre et dont 30% de la main d’œuvre est au salaire minimum, cela représente une hausse de seulement 1.2% des coûts totaux…pas de quoi déclencher une restructuration.

    Il y a cependant deux questions que la méta-analyse n’aborde pas :

    1) Est-ce qu’un salaire minimum plus élevé favorise le décrochage scolaire plus hâtif?
    2) Est-ce que l’abolition ou la baisse du salaire minimum permettrait à certains emplois d’exister ou de sortir du marché noir?

    Ce sont peut-être ces effets que les ajustements de DLR 2010 effacent… mais il est pratiquement impossible de le mesurer à défaut d’avoir accès à un univers parallèle.

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  19. 27 février 2013 18 h 42 min

    «Par ailleurs, cette étude ne porte que sur la restauration…comme toutes les autres.»

    Faux. Les 1492 études ne portent pas toutes sur la restauration. Malheureusement, très peu d’études ont cherché à expliquer les résultats. C’est en analysant les trop rares études qui tentent de le faire, facteur par facteur, qu’on en trouve moins et, il est vrai, portant majoritairement sur la restauration.

    «Sans le salaire minimum, les employeurs offriraient des salaires qui leur permettrait d’obtenir un taux de roulement satisfaisant, sans être influencés par cette balise et sans s’imaginer (faussement) que cela diminuerait leur compétitivité.»

    C’est votre opinion, pas la mienne. Supposer que tous les employeurs agissent en conformité avec la théorie et sont de parfaits homo oeconomicus me semble une théorie irréaliste. Libre à vous d’y croire.

    J’analyse plutôt ce phénomène avec le dilemme du prisonnier. Si un seul employeur augmente ses salaires pour diminuer le taux de roulement et son coût de recrutement, il est certain qu’il devra augmenter ses prix et qu’il perdra des clients, que ce soit vrai ou pas. Par contre, quand le salaire minimum augmente, tous les employeurs en bénéficient au bout du compte.

    «Pour une entreprise dont 40% des coûts sont de la main d’œuvre et dont 30% de la main d’œuvre est au salaire minimum, cela représente une hausse de seulement 1.2% des coûts totaux…pas de quoi déclencher une restructuration.»

    Exact, sauf qu’une hausse du salaire minimum pousse aussi à la hausse les salaires un peu plus élevés. D’ailleurs, plus le salaire minimum est élevé, plus le taux de travailleurs au salaire minimum augmente, comme on peut le voir dans les tableaux sur cette page http://www.progressive-economics.ca/2013/02/27/boost-the-minimum-wage-boost-the-economy/. Mais, nous sommes d’accord sur le fond, l’impact serait sûrement d’un peu plus de 1,2 %, mais, comme vous le dites, pas dramatique.

    «Est-ce qu’un salaire minimum plus élevé favorise le décrochage scolaire plus hâtif?»

    C’est d’ailleurs, selon moi, le seul argument qui milite vraiment contre une hausse du salaire minimum. Cela dit, il est difficile d’en mesurer l’impact. Il n’y a guère eu de hausse du décrochage après les trois hausses consécutives de 0,50 $ au cours des dernières années. Cela peut se régler en sensibilisant les employeurs et, si nécessaire, en réglementant le travail des jeunes à l’âge où l’école est obligatoire.

    «Est-ce que l’abolition ou la baisse du salaire minimum permettrait à certains emplois d’exister ou de sortir du marché noir?»

    Je ne verrais nullement l’intérêt pour eux.

    «mais il est pratiquement impossible de le mesurer à défaut d’avoir accès à un univers parallèle.»

    Avec les mêmes personnes présentant toutes les mêmes caractéristiques! Et je soutiens qu’aucune corrélation, ou même causalité, n’a le même impact dans le temps et dans l’espace.

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  20. 27 février 2013 19 h 22 min

    « J’analyse plutôt ce phénomène avec le dilemme du prisonnier. »

    J’ai pris le temps de consulter un peu de littérature « libertarienne » sur ce sujet dernièrement. Franchement, je ne suis pas impressionné par leur tentative de réfutation!

    Évidemment, cette théorie, étant l’antithèse de la main invisible, va à l’encontre de ce qu’avancent les écoles de pensée néoclassique et/ou autrichienne. Bref, l’intérêt collectif n’est pas toujours compatible avec l’intérêt purement individuel et ce, même en situation de « libre-marché ».

    Un argument qui revenait souvent était celui de la « liberté de contrat », permettant aux acteurs qui risquent de se nuire de s’entendre pour coopérer lorsqu’ils font face à un dilemme du prisonnier. Or, le hic avec un tel argument, c’est que les libertariens (ou du moins certains d’entre eux) ignorent que le dilemme du prisonnier peut inclure plus de deux joueurs. Autrement dit, il est possible d’étendre un tel dilemme à l’ensemble d’une société lorsqu’elle fait face à certains enjeux. Dans ces cas-là, la démocratie reste le seul moyen viable et réaliste de résoudre le dilemme.

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