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L’Hydre de Lerne, Chypre et l’euro

30 mars 2013

hydre_lerneDans la mythologie de la Grèce antique, l’Hydre de Lerne fut le monstre qu’eut à affronter le héro grec Héraclès dans l’achèvement de ses douze travaux. Il s’agissait d’une créature à plusieurs têtes dont l’une d’entre elles pouvait être qualifiée de «tête centrale» ou «tête intelligente». Une version contemporaine de ce cauchemar grec semble avoir pris forme réelle et sa plus célèbre victime s’avère être la Grèce elle-même. Désormais, ne reculant devant rien et encore moins devant la démocratie, la créature à trois têtes s’apprête à faire chanter les habitants de l’île de Chypre…

La Troïka

Terme emprunté à la langue russe et désignant habituellement le regroupement de trois éléments, la Troïka européenne est composée de la Banque centrale européenne (BCE), la Commission européenne (CE) et du Fonds monétaire internationale (FMI). Cette organisation a émergé à la suite des difficultés auxquelles le gouvernement grec a dû faire face pour garantir la stabilité de sa dette souveraine. Elle assure l’aide financière à l’État hellénique en s’assurant que la gestion des finances du pays corresponde aux conditions posées en échange de cette aide, conditions qui ont obligé la Grèce à entreprendre un tas de réformes austères : privatisations, compressions budgétaires, mises à pied dans la fonction publique, etc. De plus, un récent plan d’aide concocté sous le regard de ces organisations supra-étatiques envisageait la réduction partielle de la dette grecque grâce à une dévaluation de ses obligations détenues par des créanciers privés.

Malheureusement pour les Chypriotes, les banquiers de l’île avaient cru qu’il s’agissait là d’obligations valant la peine d’être achetées et ce malgré tous les remous que connaissait déjà la Grèce lors de leurs émissions. Ainsi, une crise n’attendant pas l’autre, le système bancaire de Chypre, en partie en raison de la détention de ces actifs toxiques, s’est retrouvé dans l’eau chaude. Or, encore plus malheureux pour les habitants de la petite île méditerranéenne, le système bancaire forme l’une des deux seules principales activités économiques de Chypre, l’autre étant le tourisme. La misère des financiers chypriotes a donc obligé l’État à accroitre son endettement car ne l’oublions pas, lorsqu’il s’agit de sauver des banques, les gouvernements ont toujours de l’argent à dépenser!

Cet évènement a par la suite forcé le gouvernement chypriote à se tourner vers l’aide financière de la Troïka pour éviter la faillite de l’île. Cependant, de manière similaire au cas de la Grèce, l’organisation exigea qu’une partie de l’aide soit financée par les épargnants des banques. Un premier scénario, mis au point lors de négociations entre le président du pays et le fameux trio, proposait un prélèvement de 9,9 % sur les portions des dépôts supérieures à 100 000 euros et de 6,75 % pour celles situées entre 100 000 et 20 000 euros. Cette «taxe sur l’épargne» a non seulement été grandement contestée par la population mais également rejetée par le parlement chypriote. Toutefois, à l’instar d’Héraclès qui découvrit la capacité de l’Hydre à régénérer ses têtes coupées, les chypriotes se rendirent bien vite compte qu’ils n’étaient pas au bout de leur peine! En réponse à ce refus démocratique du parlement de Chypre, la BCE, «tête centrale» de la Troïka, a soulevé la menace d’un blocus monétaire :

«Après avoir «pris acte» du rejet du plan d’aide par Nicosie, la BCE a sorti son arme de dissuasion massive: le blocus monétaire. Elle a prévenu qu’elle n’alimenterait plus les banques chypriotes en liquidités, tant que le plan de sauvetage UE-FMI ne serait pas accepté. «Les liquidités d’urgence de la BCE ne sont disponibles que pour les banques solvables, or les banques chypriotes ne sont pas solvables tant qu’elle ne seront pas recapitalisées rapidement», a indiqué Jorg Asmussen, l’un des membres du directoire de la BCE

De retour à la table de négociations, les parties en sont arrivés à une entente impliquant une importante décote de la partie des épargnes dépassant les 100 000 euros pour les clients de la Laiki, deuxième plus grande banque du pays. À cela s’ajoute des ajustements structurels pour l’institution financière. D’autre part, les dépôts de 100 000 euros et moins seront garantis et transférés vers la Banque de Chypre.

Les impacts d’une telle mesure

Faute d’expérience antérieure semblable, il s’avère difficile d’estimer les retombés et conséquences des décisions des dirigeants européens. Cependant, on peut d’ores et déjà tenter d’esquisser les avantages et désavantages d’une « taxe sur l’épargne » dans un tel contexte.

– les points positifs

En premier lieu, Chypre est régulièrement considéré comme un paradis fiscal. En fait, son taux d’imposition sur les entreprises est le plus bas de tous les États européens. Ensuite, une importante partie des comptes d’épargne – estimée jusqu’ici aux environs d’un tiers – détenus par les banques de Chypre serait la propriété d’oligarques russes. Puis, le second plan de sauvetage ne touche pas aux dépôts bancaires inférieurs à 100 000 euros. En résumé, je ne ressens aucun malaise à ce que de gros épargnants d’un système bancaire surdimensionné, la plupart fuyant l’impôt de leur pays d’origine, financent une partie de l’aide financière apportée à l’État chypriote mis en difficulté principalement par les banques elles-mêmes. Néanmoins, cette taxe risque d’avoir son lot d’effets pervers…

– les points négatifs

Tout d’abord, la possibilité d’une panique bancaire à la réouverture des banques devient de plus en plus réelle. Pour l’instant, elle semble avoir été heureusement évitée. Toutefois, les retraits sont limités à un certain montant par jour et il en va de même pour les transferts de capitaux. Cette situation évoque notamment celle du dilemme du prisonnier; si un épargnant chypriote (ou russe) décide de retirer le maximum d’avoirs des banques qu’il lui soit possible de retirer, il risque par le fait même d’aggraver l’état du système bancaire en le privant de liquidités et augmentant ainsi le risque de pertes pour les autres épargnants. Bref, l’État impose donc la coopération à tous en limitant les retraits à un montant maximal par jour.

De plus, la première version du plan, visant aussi les dépôts inférieurs à 100 000 euros, a jeté un biais de discrédit sur la garantie des dépôts inférieurs à 100 000 euros dans toute la zone euro. D’ailleurs, si une ruée bancaire devait avoir lieu en Chypre, elle serait difficilement limitable aux frontières de l’île et risquerait de s’étendre aux autres pays européens en difficulté (l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le Portugal pour ne nommer que ceux-là); une analyse également partagée par le secrétaire général de l’OCDE sur les marchés financiers, Adrian Blundell-Wignall :

«Le «plan A» a contaminé le «plan B». La suspicion est là. L’Europe a mis à mal la sacro-sainte garantie des dépôts. Les Européens se sont battus pour avoir une garantie de dépôts équivalente dans toute l’Europe (jusqu’en Suisse et en Islande). C’était un élément clé du retour à la confiance dans les banques après la crise de 2008. Tout ce qui remet en question ce principe risque de créer des ruées bancaires dans les pays en difficulté.»

J’ajouterais qu’il sera difficile de savoir si les plus fortunés auront véritablement payé leur juste part dans cette histoire. Selon certaines sources, peu de temps avant l’annonce du premier plan de sauvetage et de la fermeture des banques de Chypre, 4,5 milliards auraient été évacués de l’île.

Finalement, l’attitude de la Troïka et principalement de la BCE est déplorable et démontre qu’elle semble faire totalement fi de la souveraineté des peuples. Un vote démocratique n’est plus suffisant pour refuser une motion et ce qui équivaut dans le droit international à un «acte de guerre» se transforme en couteau que l’on met à la gorge des États lorsque ceux-ci refusent de se plier aux recommandations des technocrates européens.

Et alors…

Avec toutes les contraintes que cela lui inflige, on se demande encore pourquoi Chypre n’a pas déjà mis fin à sa relation avec l’Union Européenne et plus précisément avec la zone euro. Plusieurs prédisent déjà sa sortie bien que d’autres prophètes aient prêté des intentions similaires aux dirigeants grecs lors de la dernière année et ce malgré le fait que la république hellénique fait toujours partie intégrante de la zone monétaire. Cependant, les avantages de quitter, par rapport aux désavantages de rester, n’en sont que plus grands pour Chypre. D’ailleurs, y a-t-il un seul pays présentement membre de l’euro, en dehors de l’Allemagne, qui profite véritablement de l’attitude managériale de la Troïka?

Lorsque interrogé à ce sujet, Paul Krugman a justement recommandé à l’île de quitter la zone euro. D’une part, l’une des deux principales et majeures activités économiques du pays, le système financier, vient d’être quasiment anéantie par l’entente signée avec l’Eurogroupe et la Troïka. Sans compter les nombreuses politiques d’austérité que renferme cet accord, Chypre va mettre du temps à se rétablir et sans la possibilité de dévaluer son taux de change pour relancer l’attrait de son tourisme, une baisse de salaires pour les travailleurs chypriotes reste la seule et très douloureuse autre option envisageable.

Gageons que d’ici là, avec toutes pertes d’emplois qui résulteront de ces mesures d’austérité, les politiciens chypriotes risquent d’avoir coupé plus d’une tête, le genre qui ne repousse malheureusement pas!

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4 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    30 mars 2013 12 h 06 min

    Très bon résumé de la situation. Que d’intrigues !!!

    J'aime

  2. 30 mars 2013 12 h 18 min

    À Chypre, tout le monde souhaite quitter l’euro… excepté le président!

    «Le problème est que ce discours est relayé par des partis de gauche comme le Akel, parti communiste, de dix-neuf députés (sur cinquante-six), qui crient haut et fort les méfaits des politiques d’austérité des pays de la zone euro», explique Haridimos Tsoumas, professeur de sciences politiques à l’université de Nicosie. «Forcément, ce discours a des échos. Même Nikolas Papadopoulos, le président de la commission économique du Parlement, membre du parti Diko, qui soutient le gouvernement, est en faveur d’une sortie du pays de l’euro, ajoute le politologue. Et plus la crise va nous toucher, avec des baisses de salaires et l’augmentation du taux de chômage, plus ces voix vont être entendues.»

    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/03/29/20002-20130329ARTFIG00613–chypre-la-tentation-de-quitter-l-euro.php

    Cette analyse rejoint ma conclusion : « […] sans la possibilité de dévaluer son taux de change pour relancer l’attrait de son tourisme, une baisse de salaires pour les travailleurs chypriotes reste la seule et très douloureuse autre option envisageable. »

    @Gilbert

    Merci! En effet, ces péripéties européennes parsemées de soubresauts m’intriguent tout autant que vous!

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  3. david weber permalink
    30 mars 2013 13 h 52 min

    LE CHATIMENT DE CHYPRE – la Parisienne Libérée

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  4. 30 mars 2013 16 h 37 min

    @ David

    Très spécifique! (Et qui est le monsieur qui dit ça tout le temps?)

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