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L’économie zombie (5) – Les privatisations

8 avril 2013

zombie_5Ce billet est le cinquième de ma série sur le livre Zombie Economics: How Dead Ideas Still Walk among Us (L’économie Zombie: comment les idées mortes se promènent encore parmi nous) de John Quiggin. Notons que ce livre est maintenant disponible en version française sous le titre Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure… Trop tard pour moi, mais tant mieux pour les personnes qui seraient intéressées à le lire!

Le chapitre que j’aborde dans ce billet est structuré comme les précédents. L’auteur présente le contexte menant à une idée, puis le sujet et ses applications (sa naissance), ses effets sur la théorie économique et les politiques (sa vie), les faiblesses de l’idée et la façon dont elle a été contredite (sa mort), ses applications encore en cours (sa résurrection) et les idées qui pourraient avantageusement la remplacer (ses substituts).

Dans le cinquième et dernier chapitre de ce livre, l’auteur aborde les privatisations, sujet très populaire sur ce blogue…

Contexte

L’intervention de l’État dans l’économie ne date pas d’hier. La théorie économique abordait déjà vers les années 1920 la pertinence de l’intervention de l’État pour corriger les cas de défaillance du marché. Ces défaillances peuvent aussi bien être dues à la présence de monopoles et d’externalités non prises en compte par le marché (comme la pollution), et à la production de biens publics (infrastructures, santé, éducation, etc.) qu’à des cas d’asymétrie d’information (mentionnons le marché des véhicules usagés où le vendeur possède beaucoup plus d’information que l’acheteur potentiel).

Ces défaillances ont justifié toutes sortes d’interventions de l’État pour les corriger, que ce soit par l’adoption des règlements ou par la décision de produire lui-même les biens et services touchés. Au XXème siècle, le rôle de l’État a pris de l’ampleur dans les sociétés capitalistes et les marchés ont fait de même dans les sociétés communistes. Certains ont cru que ces évolutions résulteraient en une convergence vers un niveau optimal d’économie mixte.

L’économie mixte n’est en fait pas un compromis entre les systèmes capitalistes et communistes, mais une troisième voie. Il est bien sûr que les limites d’intervention entre les secteurs publics et privés n’ont jamais été établis hermétiquement, mais ont plutôt varié selon les objectifs et les hasards de l’histoire (pensons à la Société des alcools au Québec). L’économie mixte a culminé vers les années 1970, créant l’espoir d’une société plus égalitaire. Mais, ce n’est pas ce qui est arrivé…

Sa naissance : nous sommes maintenant tous des libéraux

La période inflationniste des années 1970 a mis en doute la pertinence d’une économie mixte avec une forte composante publique. Même si le problème de l’inflation fut résolu, la remise en question de l’économie mixte est demeurée. Là est née l’impression que les marchés étaient plus efficaces que les entreprises publiques, mettant de côté ses défaillances pourtant toujours bien présentes. Les théoriciens de l’École de Chicago ont en effet convaincu les décideurs que ces défaillances n’étaient pas importantes, car autocorrectrices (les marchés permettraient de les corriger automatiquement), et que les incitatifs du secteur privé lui permettent toujours une plus grande efficience que le secteur public, même si les faits ne démontraient pas du tout ce résultat.

Avec l’arrivée au pouvoir de Thatcher, de Reagan et de leurs émules dans les pays anglophones surtout, on a donc assisté à une vague de privatisation (télécommunications, production d’énergie, transport, banques, etc.). Pire, ce modèle fut aussi appliqué par la suite en Europe, incorporé aux politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) sous l’appellation du Consensus de Washington et imposé aux pays qui demandaient de l’aide à ces institutions.

Non satisfaits de ces changements, les théoriciens de la droite recommandaient aussi la privatisation des systèmes publics de santé, d’aide sociale et d’éducation (par l’implantation d’un système de bons d’éducation qui permettraient aux parents de choisir l’école de leur choix, système notamment appuyé par l’ADQ au Québec – mais pas par la CAQ). et même les prisons et l’armée.

Sa vie : une politique à la recherche d’une justification

Les grands gagnants de ces privatisations sont sans conteste les dirigeants d’entreprise – bien mieux payés pour le même travail dans le secteur privé que dans le secteur public – le secteur financier – tant par les bonis obtenus dans ces transactions que par leurs services conseils et leurs profits liés au financement de ces acquisitions – et les politiciens – qui sont souvent récompensés de leur appui à la privatisation par des emplois lucratifs dans les entreprises privatisées (ou dans des entreprises connexes). Les grands perdants sont les employés et les syndicats, et bien souvent les «clients» de ces entreprises qui doivent payer plus cher pour les biens et les services auparavant publics. Bref, ces privatisations contribuent à l’accroissement des inégalités.

De leur côté, les gouvernements tentent de justifier leur décision de privatiser en faisant ressortir les avantages de vendre des actifs qui font diminuer la dette. Il est vrai que la dette brute peut diminuer en vendant des actifs, mais ces gouvernements perdent l’apport régulier de ces entreprises publiques à leurs finances et ne peuvent plus se servir de ces actifs pour obtenir de meilleures conditions pour leurs emprunts. Comme aucune société privée n’achèteraient une entreprise sans penser pouvoir en tirer profit, il est clair que les gouvernements perdent généralement plus qu’ils ne gagnent dans ces transactions. Et il n’est pas rare qu’ils doivent par la suite subventionner ces entreprises d’une façon ou d’une autre (recherche, formation, subventions directes, etc.).

Sa mort : des confusions et des échecs

Même avant la dernière crise, bien des États ont renationalisé quelques entreprises privatisées dans la vague des années 1980, en raison des échecs de ces privatisations. Les supposés avantages de la concurrence d’entreprises privatisées (bien souvent des monopoles…) ne se sont jamais matérialisés, bien au contraire. Cela est dû à un bon nombre de facteurs (que je ne vais pas tous traiter, certains étant très techniques et difficiles à résumer).

– coûts des emprunts

Le coûts des emprunts (taux d’intérêt payé) est beaucoup moins élevé pour un État que pour une entreprise. L’auteur évalue la différence à quatre points de pourcentage. Il est donc beaucoup moins coûteux pour un État d’investir. Cet argument est d’ailleurs souvent mentionné pour montrer l’irrationalité du mode de financement par partenariats publics-privés (PPP). Cela entraîne aussi une baisse du prix que les entreprises sont prêtes à payer pour acheter une entreprise publique. L’État est donc perdant des deux côtés : l’entreprise privée est moins efficace pour assurer son financement et il reçoit moins pour la valeur des actifs vendus. En plus, la baisse des salaires qu’imposera l’entreprise privée pour générer malgré tout des profits privera l’État de recettes (impôts et taxes payés par les travailleurs).

– effets budgétaires

Comme les États payent des taux d’intérêts peu élevés, l’avantage de la diminution de la dette (diminuer le service de la dette) est bien moindre que la perte des recettes transférées à l’entreprise privatisée. L’auteur cite de nombreux cas et conclut que l’État n’y gagne que lorsque l’entreprise publique est vendue durant une période de bulle (la valeur monétaire de l’entreprise privatisée est alors surévaluée), ce qui serait le cas que d’une faible minorité des entreprises privatisées. Cela est d’autant plus rare que les États pensent plus souvent à vendre leurs actifs quand la situation économique est mauvaise et les prix accordés plus faibles qu’en période de croissance. Et c’est ce qu’on force à faire les pays actuellement en récession comme la Grèce, l’Espagne et bien d’autres…

– échecs notoires

  • chemins de fer au Royaume-Uni : privatisés entre 1979 et 1997 et, face à l’insatisfaction, renationalisés de 2002 à 2009;
  • télécommunications en Australie : création d’un monopole privé sans aucune amélioration des services;
  • privatisation d’écoles aux États-Unis : la valeur des actions de Edison Schools est passée de 40,00 $ à 0,14 $ en quatre ans, avec un seul trimestre de profits; la réussite scolaire n’y fut pas meilleure tel que prévu, mais moins bonne; l’auteur mentionne toutefois de meilleurs résultats en Suède, mais avec des entreprises majoritairement sans but lucratif;
  • hôpitaux en Nouvelle-Zélande : hausse des coûts et baisse de la qualité.

Après avoir donné d’autres exemples d’échecs (système de santé, police privée, prisons, mercenaires et centres de détention pour immigrants aux États-Unis), l’auteur ajoute que certains cas ont connu le succès, mais toujours dans des domaines où la concurrence est présente, notamment dans la sous-traitance de services précis (réparation, facturation, etc.).

– privatisation et déréglementation

On associe en général la privatisation et la déréglementation. Or, certains succès de privatisation (l’auteur donne des exemples au Royaume-Uni) ont justement été rendus possible par la création d’organismes de réglementation pour encadrer le fonctionnement de monopoles privatisés dans de nombreux domaines : télécommunications, services publics (électricité, gaz, etc.), etc. L’auteur conclut cette section ainsi : «[traduction] La propriété publique n’est pas la seule solution à une défaillance du marché, mais en l’absence d’une forte réglementation, la privatisation n’est pas du tout une solution.»

Sa résurrection : mort pour de bon?

La dernière crise a démontré que la présence des gouvernement était essentielle pour garantir la stabilité économique et financière. Un zombie pourrait donc être tué pour de bon?

Même si l’idée que la privatisation est la solution en toute circonstance est morte pour longtemps, cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de ventes d’entreprises publiques au privé. Dans une économie mixte, il y aura toujours des zones où les avantages et désavantages de confier une activité à un secteur ou à l’autre seront discutables.

Ses substituts : L’économie mixte

Si la théorie des défaillances du marché indique de façon bien nette les secteurs qui ont sans l’ombre d’un doute avantage à être nationalisés ou à tout le moins fortement réglementés (monopoles, présence d’externalités importantes, production de biens publics, etc.), et s’il est clair que la lourdeur de l’appareil public se prête moins à d’autres secteurs (agriculture, commerce de détail, petites entreprises, etc.), il demeurera toujours des zones grises ou l’avantage du privé ou du public ne sera pas évident. Cela dit, on peut voir que certains secteurs sont presque systématiquement confiés à un ou l’autre de ces secteurs dans la plupart des pays du monde.

Et alors…

J’ai publié il y a environ un an et demi un billet qui portait sensiblement sur le même sujet (Biens publics et privés, et rôles de l’État et du secteur privé). Ces deux billets me semblent toutefois complémentaires. S’ils se rejoignent sur l’analyse de base (monopoles et biens publics relèvent du secteur public), l’explication de Quiggin sur l’importance des questions du coût des emprunts et des effets budgétaires des privatisations n’avaient pas été soulevées dans le précédent billet. À l’inverse, Quiggin ne considère que l’économie mixte sans considérer les secteurs coopératifs et sans but lucratif, ni le secteur domestique (travail non rémunéré). Malgré les routes différentes, il est toutefois intéressant de voir que les conclusions sont très semblables.

J’ai par ailleurs été surpris de l’optimisme de l’auteur. À voir la popularité, décroissante mais toujours présente, des partenariats publics-privés et de la diminution des effectifs de la fonction publique pour confier les activités réalisées par ces travailleurs au secteur privé (par exemple à des firmes de génie-conseil…), il me semble que le zombie montre toujours des signes de vie…

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9 commentaires leave one →
  1. 8 avril 2013 5 h 21 min

    Cette série de billets a été fort éclairant. Un gros merci. 🙂

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  2. 8 avril 2013 6 h 41 min

    Merci! Ça aurait été plus facile pour moi si j’avais attendu la version française! 😉

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  3. Normand Baillargeon permalink
    8 avril 2013 7 h 33 min

    Superbes billets. Merci.

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  4. 8 avril 2013 8 h 28 min

    @ Normand Baillargeon

    «Superbes billets. Merci.»

    C’est gentil! Il faut dire que la matière première, le livre, permettait de produire de nombreux billets sur des sujets variés.

    Aimé par 1 personne

  5. 8 avril 2013 11 h 46 min

    Bizarrement, le jour même de la publication de ce billet, Margaret Thatcher, l’une des principaux protagonistes de la privatisation, décède…

    L’on parle maintenant du succès de ses réformes!

    L’autre bizarrerie est que la façon keynésienne de sortir d’une crise prends environ 3 ans… et la façon « école de Chicago »… 15-20 ans!!!!

    C’est comme une jambe cassé: Bien traité, l’on en guérit avec un mois, pas traité, après 3 mois et mal traité, l’on en guérit après 6 mois!!!

    Comme quoi même mal traité, l’on en guérit… et un charlatan dira que c’est un succès… et plusieurs le croirons!!!

    Aimé par 1 personne

  6. 8 avril 2013 12 h 12 min

    «Comme quoi même mal traité, l’on en guérit… et un charlatan dira que c’est un succès… et plusieurs le croirons!!!»

    Tiens, je vais la garder celle-là pour un prochain billet!

    Aimé par 1 personne

  7. 10 avril 2013 20 h 54 min

    J’ai adoré ces billets. Je vais lire la version française.

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  8. 10 avril 2013 21 h 43 min

    @ Ginette Tremblay

    «J’ai adoré ces billets»

    Merci!

    «Je vais lire la version française.»

    Chanceuse! Mon anglais n’est pas si mal, mais ça me prend trois fois plus de temps… Par contre, quand on sait qu’on va écrire un texte sur le sujet, ça nous force à nous concentrer.

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