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Qu’est-ce qu’une trappe à liquidité? (2) – Krugman et les remèdes

27 avril 2013

trappe_liquidité(2)La semaine dernière, j’ai passé sommairement en revue la partie de la Théorie de Keynes portant sur le concept de «trappe à liquidité». J’ai également présenté une manifestation concrète du phénomène – tel que rapportée par Paul Krugman – ayant eu lieu au Japon au cours des années 1990.

Or, malgré l’obsolescence des politiques monétaires inhérentes à la trappe à liquidité, il existe tout de même des solutions de rechange à ce genre de situation.

Les remèdes

– les dépenses et investissements publics

En temps de trappe, l’investissement et la consommation privés deviennent quasiment paralysés par certaines circonstances particulières et l’abaissement des taux d’intérêt par une banque centrale s’avère inefficace pour stimuler l’activité économique. En fait, un manque de confiance envers ladite autorité monétaire ou un simple climat d’incertitude économique expliquent souvent la stérilité des politiques monétaires décrétées par la banque centrale.

Paul Krugman recommande alors de compenser la perte – voire même parfois l’absence complète – d’investissements et de dépenses privés par une augmentation des investissements et dépenses publics. Dans l’extrait qui suit, Krugman répond aux économistes orthodoxes qui prétendent qu’une augmentation des dépenses et des investissements publics est inefficace, car elle sera automatiquement compensée par une baisse des dépenses et des investissements privés.

«[traduction] L’intuition derrière cette observation est que lorsque l’économie se retrouve coincée dans une trappe à liquidité, le coût social marginal associé aux dépenses gouvernementales est faible car la demande privée n’est pas suffisamment élevée pour employer intégralement les ressources de l’économie. Cela signifie qu’on s’attendrait normalement à une augmentation des dépenses publiques pour faire croître le bien-être collectif, jusqu’à ce qu’on ait atteint le plein emploi. Passé ce point, le coût marginal des dépenses gouvernementales bondit car elles accaparent des ressources aux dépenses privées.»

Lorsque Krugman mentionne le coût social marginal des dépenses publiques, il fait référence au fait que chaque unité de monnaie supplémentaire dépensée par l’État coûte plus cher à la société que la précédente car l’augmentation de ces dépenses au-delà d’un certain niveau risque de ponctionner une trop grande part des sommes destinées à la consommation et à l’investissement privés, sommes précédemment identifiées lors du dernier billet comme étant celles correspondant à la quantité M1 de monnaie. Bref, l’argument des orthodoxes s’applique (et encore, mais moins mécaniquement qu’ils ne le décrètent) dans une situation de plein emploi, mais pas dans une trappe à liquidité.

En effet, en situation de trappe, le coût social marginal des dépenses publiques est considérablement peu élevé comparativement à une situation normale; la demande privée agrégée, c’est-à-dire autant celles des consommateurs que des entreprises, est située à un très faible niveau. Ainsi, dans ces circonstances, l’État ne risque pas d’évincer une trop grande quantité de dépenses privées en cherchant à atteindre un niveau majoré de revenus fiscaux afin de financer une plus grande part de dépenses publiques.

Conséquemment, toujours selon Krugman, c’est cette substitution des dépenses publiques au rôle normalement joué par les dépenses privées qui permet l’atteinte du plein emploi afin de revenir à l’équilibre et de sortir de la trappe à liquidité. En effet, les nouveaux revenus obtenus grâce aux emplois nouvellement décrochés seront dès lors consommés et feront croître la demande agrégée, incitant ainsi les entreprises privées à investir et embaucher davantage.

– l’inflation

Krugman évoque une autre astuce pouvant être employée par la banque centrale :

«[traduction] De mon côté, je ferais plutôt appel à une réduction du taux d’intérêt réel si possible en augmentant le niveau d’inflation attendue; […]»

Tel que rappelé par l’économiste néo-keynésien, les néoclassiques auraient plutôt tendance à penser que le problème du chômage réside dans une fiscalité contraignante ou des salaires trop élevés. Cependant, Krugman considère qu’une diminution des salaires, se traduisant en une perte de revenu pour les travailleurs, réduirait également la demande en plus de provoquer une déflation qui ferait croître le fardeau des dettes privées. Autrement dit, la situation n’en serait qu’aggravée.

D’ailleurs, en temps de trappe, tel qu’énoncé lors du dernier billet, les craintes inflationnistes sont sensiblement amoindries en raison de la stagnation du niveau général des prix malgré toutes les liquidités injectées dans l’économie. Ainsi, l’idée derrière cet abaissement des taux d’intérêt réels afin de volontairement engendrer des attentes inflationnistes chez les agents économiques a déjà été précédemment bien résumée par Darwin :

«Tout d’abord, elle [hausse de la cible de l’inflation] permettrait de créer un plus grand écart entre un taux d’intérêt faible (qui ne peut être inférieur à zéro) et le taux d’inflation, rendant aussi l’emprunt plus attrayant, car l’emprunteur remboursera à terme (dans quelques années) une somme valant beaucoup moins que celle qu’il a empruntée. Normalement, cet avantage est annulé par les taux d’intérêt plus élevés en période d’inflation plus forte. Mais dans la situation actuelle de trappe à liquidité, les taux d’intérêt demeureraient très faibles jusqu’à ce qu’il y ait une véritable reprise, objectif de cette stratégie.»

Évidemment, les politiques budgétaires deviennent l’outil par excellence lorsqu’il devient impossible de réduire suffisamment les taux, car dans une situation de trappe, il faudrait les déduire au-dessous de zéro, ce qui est bien sûr impossible.

La sacro-sainte confiance

Lorsqu’il y a ralentissement économique, les économistes néoclassiques recommandent habituellement une diminution du fardeau fiscal des entreprises dans le but de leur octroyer une plus grande marge de manœuvre quant à leur investissement pour faciliter la reprise. C’est d’ailleurs ce qu’a fait le gouvernement conservateur au Canada en pensant que cela inciterait lesdites compagnies privées à créer des emplois. Or, elles ont plutôt accumulé des liquidités exactement comme dans une situation de trappe à liquidité. À ce sujet, le ministre Flaherty stipule :

«La situation actuelle est surtout un problème de confiance dans les efforts des gouvernements de se doter d’un plan crédible pour réduire leurs déficits.»

D’une part, c’est le gouvernement dont fait partie M. Flaherty qui a décidé de se priver de rentrées fiscales annuelles équivalentes à environ 4 milliards de dollars en diminuant le taux d’imposition des entreprises, des sommes qui lui aurait permis l’atteinte de son équilibre budgétaire plus rapidement. Considérant l’inefficacité de ces baisses d’impôt, il est plutôt étrange qu’il pointe du doigt le manque de confiance des investisseurs – en lien avec les déficits publics des gouvernements – à titre de cause derrière la lente reprise économique.

D’autre part, pourquoi le ministre des Finances refuse-t-il d’envisager la possibilité que la demande agrégée ne soit tout simplement pas suffisamment élevée au pays et que les entreprises agissent de manière plus frileuse en raison d’un niveau de consommation trop faible des différents acteurs économiques, incluant les différents paliers de gouvernement? En effet, pourquoi les entreprises investiraient-elles quand leurs capacités de production ne sont même pas toutes utilisées en raison de la faiblesse de la demande?

Il est vrai que les investisseurs et les consommateurs semblent avoir perdu confiance mais pas nécessairement en vertu des prétextes évoqués par le ministre…

De son côté, Krugman reconnaît certes l’influence néfaste que peuvent jouer les déficits gouvernementaux sur les décisions des investisseurs, ceux-ci craignant alors une éventuelle augmentation du fardeau fiscal pour compenser les déficits, mais cela ne suffit pas à justifier l’absence de l’augmentation des dépenses publiques lorsque la croissance frise des taux anémiques :

«[traduction][…]les inquiétudes face à la dette augmentent le coût marginal de G [dépenses gouvernementales] mais cela ne change rien au fait que le coût marginal bondit après l’atteinte du plein emploi. On peut donc toujours présumer que la quantité de G devrait augmenter lorsque vous faites face à une trappe à liquidité et devrait probablement être suffisamment élevée pour rétablir le plein emploi.»

Et alors…

Présentement, certains pays, incluant le Canada et les États-Unis, semblent faire face à une trappe à liquidité. Or, l’incertitude liée à la récente crise économique mondiale y est pour beaucoup. À titre d’exemple, l’inflation aux États-Unis reste actuellement très basse malgré toutes les politiques monétaires expansionnistes appliquées par la Fed. Or, les préconiseurs américains de l’austérité, craignant les déficits et l’inflation élevée, devraient plutôt reconsidérer leurs priorités et accepter qu’une augmentation des dépenses publiques ne puisse causer davantage de tort que de bienfaits surtout dans un tel contexte.

Pratiquer l’aveuglement idéologique est encore plus dommageable lorsqu’on a les pieds et les mains pris dans un piège à ours.

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9 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    28 avril 2013 11 h 21 min

    Il me semble qu’au Japon, pendant les année 90, les exportations d’automobiles et produits audiovisuels étaient importantes. Est-ce que la trappe à liquidité causait de réels problèmes? Mon cerveau n’a pas été défragmenté depuis quelques années. Il fonctionne peut-être tout croche. Ou alors, je suis peut-être un mercantiliste qui s’ignore.

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  2. 28 avril 2013 11 h 54 min

    On parle souvent de la décennie perdue au Japon pour qualifier les années 1990.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9cennie_perdue_(Japon)

    «Cette situation a été décrite par des économistes comme Paul Krugman comme une trappe à liquidité»

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  3. 28 avril 2013 12 h 21 min

    À lire au passage (en parlant de Krugman…) : http://blogues.radio-canada.ca/geraldfillion/2013/04/26/lechec-de-lausterite/

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  4. 28 avril 2013 15 h 29 min

    Très bonne chronique, en effet.

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  5. 28 avril 2013 18 h 35 min

    Un autre remède, l’augmentation des conditions de travail, en particulier les salaires et la syndicalisation. Cela réduit les iniquités et relance l’économie et par ricochet, l’investissement.

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  6. Richard Langelier permalink
    28 avril 2013 19 h 44 min

    Et pourtant, le moins qu’on puisse dire, c’est que Gérald Fillion n’est pas un radical de gauche. Les commentaires sont intéressants. Pourtant, un commentateur (George Pelletier, 27 avril 16h26) voit un charlatan en Krugman.

    Tout cela peut sembler loin de votre deuxième billet sur la trappe à liquidité, Pseudovirtuose. J’utilise le terme « commentaire » au sens d’apostille. Je crois aux dépenses et investissements publics comme remèdes à la trappe à la liquidité. Dans l’urgence, il faut relancer la croissance. Il y a la méthode Angela Markel, supprimer le salaire minimum, il y a la méthode raser les forêts du pays pour faire doubler le PIB au cours de l’année, etc. Après avoir dit aux électeurs qu’il faut dépasser l’économisme, comment leur proposer des mesures concrètes pour leur démontrer que si notre parti était au pouvoir dans l’îlot provincial québécois, les choses changeraient? Tout un défi pour vous, Pseudovirtuose, qui avez choisi à l’intérieur du Parti québécois et pour nous, Darwin et moi, qui voulons le faire à l’intérieur de Québec solidaire! En début de journée, je suis allé lire quelques commentaires sur http://www.journaldemontreal.com/2013/04/28/pas-de-deficit-zero-avant-2015- , ça ne volait pas haut. En allant chercher le lien, j’ai vu encore pire. L’anarchisme (ou la gauche non électoraliste) de Francis Dupuis-Déry m’a semblé une solution très attrayante. Écouter les solutions de Mario Tremblay si nos Habitants ne vont pas loin dans le détail me libérerait peut-être de cet amour qui ne veut pas mourir qu’est ce goût de croire que je peux faire quelque chose pour mettre un peu plus de justice dans la société québécoise (et au Bangladesh). La contemplation http://fr.wikipedia.org/wiki/Politique sevrait un sevrage smooth à 65 ans.

    P.-S. Je n’avais pas lu Benton avant de rédiger ce commentaire.

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  7. 29 avril 2013 0 h 44 min

    « Tout un défi pour vous, Pseudovirtuose, qui avez choisi à l’intérieur du Parti québécois et pour nous, Darwin et moi, qui voulons le faire à l’intérieur de Québec solidaire! »

    Je ne suis plus péquiste depuis quelques mois. L’obsession du déficit zéro est stupide et n’a que des visées superficielles et électorialistes.

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  8. 3 mai 2013 10 h 46 min

    Krugman revient aujourd’hui avec une autre chronique sur l’inflation et la trappe de liquidité.

    http://www.nytimes.com/2013/05/03/opinion/krugman-not-enough-inflation.html?_r=0

    Elle devrait être disponible ce soir ou demain en français sur ce site :

    http://www.rtbf.be/info/chroniques/archive_paul-krugman?chroniqueurId=5032403

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  9. 25 mai 2013 12 h 36 min

    Dans ce billet, tu as cité un extrait d’un de mes billets où j’écrivais :

    «Tout d’abord, elle [hausse de la cible de l’inflation] permettrait de créer un plus grand écart entre un taux d’intérêt faible (qui ne peut être inférieur à zéro) et le taux d’inflation, rendant aussi l’emprunt plus attrayant, car l’emprunteur remboursera à terme (dans quelques années) une somme valant beaucoup moins que celle qu’il a empruntée. Normalement, cet avantage est annulé par les taux d’intérêt plus élevés en période d’inflation plus forte. Mais dans la situation actuelle de trappe à liquidité, les taux d’intérêt demeureraient très faibles jusqu’à ce qu’il y ait une véritable reprise, objectif de cette stratégie.»

    Ce raisonnement était emprunté de Paul Krugman. Il a remis cela hier en commentant un autre économiste (Larry Ball) qui recommande de hausser la cible de l’inflation de 2 à 4 %. L’idée se répand… 🙂

    Extrait :

    «[traduction] Le fait est que la cible classique de pour cent 2 est un préjudice, rien de plus. Au début, l’établissement de cette cible reposait dans une certaine mesure sur des études suggérant que 2 pour cent était assez pour éviter les problèmes liés au plancher des taux d’intérêt à zéro %, mais nous savons maintenant que ce point de vue était totalement erroné, de sorte que nous nous retrouvons maintenant avec un objectif qui est considéré comme respectable parce que c’est ce que tous les honnêtes gens disent, et c’est ce que tous les honnêtes gens disent parce que c’est considéré comme respectable.»

    The Four Percent Solution

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