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Du néolithique au biolithique

20 mai 2013

kempfJ’ai bien apprécié le dernier livre d’Hervé Kempf, Fin de l’Occident, naissance du monde. Il débute sur les chapeaux de roues, présentant dès le départ sa vision de l’évolution des inégalités depuis l’apparition de l’homme sur la Terre.

Ainsi, lorsque les humains inventent l’agriculture qui permet «l’accumulation de surplus alimentaires, la concentration des humains dans des villages et des villes, la diversification des types d’activité et un décuplement du nombre des humains», ce qu’on appelle la révolution néolithique, les différentes sociétés humaines, malgré des inégalités importantes à l’intérieur de chacune d’entre elles, ont un niveau de consommation matérielle et énergétique assez semblable. Et cela allait durer des millénaires.

La grande divergence

L’auteur donne de nombreux exemples au début de ce chapitre de civilisations qui avaient des niveaux de consommation semblables surtout en Europe et en Asie, mais aussi en Afrique du Nord. Ce que Kempf appelle la grande divergence, soit l’accroissement important des différences dans le niveau de consommation matérielle et énergétique entre les pays, a commencé juste après le Moyen Âge. Pourquoi sont-ce les Européens qui ont découvert l’Amérique et pas les Chinois qui avaient pourtant au XVème siècle une flotte bien plus impressionnante (entre autres celle de l’amiral Zheng He) que celle des Européens? L’auteur avance certaines hypothèses en lien avec la décision des autorités chinoises de cesser les explorations jugées trop coûteuses. Les Européens, de leur côté, ont accepté de financer ces expéditions surtout en raison de leur goût des épices. Quoi qu’il en soit, c’est la découverte de l’Amérique qui fut le point de départ de la grande divergence.

Plutôt que l’Inde, ils découvrirent l’Amérique et plutôt que des épices, ils en rapportèrent de l’or! Si cela a permis le début de la grande divergence de richesses entre l’Europe et le reste du monde, c’est lors de la révolution industrielle, surtout entre 1750 et 1850, que les écarts se sont vraiment creusés. Par exemple, alors que le revenu moyen en Inde n’a augmenté que de 10 % entre 1820 et 1950 et celui de la Chine de 17 %, «celui des pays européens bondissait de 400 %».

Non seulement la révolution industrielle a creusé la différence de richesse entre les nations, mais elle a entraîné une hausse phénoménale de la population. Alors qu’il a fallu près de deux mille ans pour multiplier la population par six entre l’an zéro et 1815, il n’en a fallu que 200 pour qu’elle se multiplie par sept! Cette hausse est bien sûr accompagnée d’une augmentation encore plus élevée du bétail et de la production agricole (même si encore un milliard de personnes sont sous-alimentées), sans parler de l’apparition des nouveaux biens de consommation comme l’automobile.

Tout cela, y compris l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse de la mortalité infantile, n’aurait pas été possible sans la découverte de sources d’énergie peu coûteuses. La consommation d’énergie a ainsi été multipliée par 40 entre 1700 et 2000.

La grande convergence

Depuis les années 1990, on assiste à autre un revirement majeur : la croissance des pays occidentaux faiblit tandis que celle des pays dits émergents la surpasse de façon spectaculaire. Par exemple, la part du PIB mondial des pays asiatiques (sauf le Japon) est passée de 15 % à 30 % entre 1950 et 2010. Par contre, si les inégalités entre les pays diminuent, elle ne cessent de croître à l’intérieur des pays, aussi bien riches qu’émergents ou pauvres, sauf peut-être en Amérique latine, où elles demeurent tout de même parmi les plus élevées du monde. Mais, cette croissance peut-elle se maintenir? Toutes les nations peuvent-elles atteindre le niveau de consommation des pays riches?

Le mur écologique

La première barrière à l’augmentation de la richesse demeure la disponibilité de l’énergie. Même si on trouve encore de nouvelles sources d’énergie fossile (la plus facile à utiliser) comme les sables bitumineux, le pétrole en haute mer et le gaz et le pétrole de schiste, le rendement de leur exploitation est bien plus faible que ne l’est celui du pétrole conventionnel. Par exemple, il en coûtait en énergie l’équivalent d’un baril de pétrole au début du XXème siècle pour en produire 100. Ce ratio est graduellement passé de 1 pour 35 en 1990, puis à 1 pour 12 en 2007 et il continue à augmenter (il ne serait que de 1 pour 3 pour les sables bitumineux). L’extraction des métaux exige aussi de plus en plus d’énergie pour un rendement décroissant. Et tout cela ne fera qu’aggraver les conséquences du réchauffement climatique, lui même diminuant les possibilités agricoles et ainsi de suite…

Une autre barrière est constituée du niveau de consommation que la Terre peut fournir à un nombre d’humains croissant (qui atteindra environ 9 milliards en 2050) «sans déclencher des désastres écologiques incontrôlables». Par exemple, pour que la hausse de la température soit de moins de 2 degrés Celsius, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre (GES) se limitent en moyenne à 2 tonnes et demie par humain et par année entre aujourd’hui et 2050. Or, cela représente le niveau d’émission actuel d’un habitant de l’Inde, la moitié du niveau d’émission moyen de tous les Terriens et sept fois moins que celui de l’habitant des États-Unis. Ce sont donc les pays riches qui doivent restreindre le plus le niveau de leurs émissions de GES si on veut éviter de foncer directement dans le mur écologique.

Les chemins de la mutation

Je saute ici deux chapitres pour pouvoir m’attarder davantage à celui-ci. Ce n’est pas que ces chapitres manquent d’intérêt, mais, comme ils abordent la crise et ses conséquences, sujet que j’ai abordé fréquemment, je préfère me concentrer sur ce chapitre qui aborde des pistes de solution, ce qu’on lit moins souvent.

Face au mur écologique, il s’agit de trouver des moyens de «réduire la consommation matérielle dans les sociétés riches sans diminuer leur bien-être». (…) il ne s’agit plus de répartir l’abondance, mais d’organiser la sobriété.»

En raison de l’emprise internationale du capitalisme face au contrôle uniquement national des luttes politiques, l’auteur craint que seul le désastre qui nous pend au bout du nez «ouvrira la porte d’une autre politique». Mais, que ce soit le cas ou non, il est important pour lui que les solutions à apporter soient disponibles à ce moment. La politique qu’il préconise «s’ordonne sur trois axes» :

  • reprendre la maîtrise du secteur financier : s’assurer que ce secteur soit vraiment au service des peuples, notamment en redonnant aux pays et régions le contrôle de la création monétaire et en libérant le système monétaire de l’emprise du dollar
  • réduire les inégalités : changer le modèle culturel de surconsommation et récupérer «la partie de la richesse que se sont appropriée les riches, afin d’améliorer le sort des plus pauvres et financer la réorientation de l’économie»
  • écologiser l’économie : «modérer rapidement l’impact de l’activité économique sur la biosphère», en utilisant beaucoup moins d’énergie et de matériaux.

L’auteur présente ensuite d’autres objectifs à atteindre, tout en les associant aux trois axes développés plus tôt :

  • abolir le chômage en s’assurant que chaque personne «trouve une occupation utile à la société».
  • réhumaniser le travail agricole : il s’agit ici d’inverser le cycle actuel de production qui utilise «peu de travail, mais beaucoup d’énergie, d’eau, de pesticides et d’engrais chimiques», en soutenant l’agriculture vivrière, l’agroécologie, la valorisation des savoirs locaux, l’accès aux marchés locaux, etc. «Il s’agit de tourner la page de la révolution néolithique (…), d’accomplir la révolution industrielle pour nous engager dans l’ère biolithique, où l’espèce humaine prospérera en accord avec les autres espèces vivantes de la planète».
  • créer des emplois plus sobres : l’emploi industriel sera toujours nécessaire, mais il faut le réorienter «en fonction de l’impact écologique et de l’utilité sociale». Cela veut dire en premier lieu de réduire la consommation de matière et d’énergie, dont les transports. Un tel objectif créera beaucoup d’emplois, d’autant plus qu’il faudra réparer et maintenir les infrastructures, restaurer les écosystèmes dégradés, recycler et récupérer bien davantage. «La réduction de la consommation matérielle sera par ailleurs compensée par un développement de services collectifs plus utiles au bien-être comme l’éducation, la santé, les soins aux personnes âgées». Cette réduction permettra aussi d’élargir la place laissée à la culture et de développer le partage et la baisse du temps de travail.
  • rationner les biens matériels et développer les biens communs : il y aurait une moins grande variété de produits de consommation semblables et une réduction du nombre de nouveaux produits. Cela se réaliserait entre autres par l’interdiction de la publicité de produits nocifs et la tarification progressive des produits polluants. Il y aurait à l’opposé plus «de services de relations et de soins, (…) moins de biens, plus de liens». Il s’agit d’inverser le courant actuel qui marchandise les services collectifs (éducation universitaire, santé, services sociaux, etc.) pour les rendre au contraire plus accessibles.
  • abandonner le PIB : j’ai déjà montré à quel point le PIB est un indicateur biaisé, qu’à partir d’un certain point, les niveaux d’inégalité plus faibles apportent plus de bien-être (ou de bonheur) que le niveau du PIB et que la productivité du travail est un concept trompeur qui, entre autres, ne tient pas du tout compte des dégâts environnementaux liés à sa croissance. Or, la croissance du PIB (et de la productivité) est l’objectif premier des promoteurs de la croissance infinie. Selon l’auteur, mettre un terme à cette course qui nous mène au mur, c’est aussi abandonner cet indicateur. L’auteur remplacerait cet indicateur par d’autres qui tiendraient davantage compte de l’énergie, des matières et des dégâts environnementaux (émission de GES, pollution, etc.) nécessaires à toute production.

L’auteur poursuit en souhaitant «remettre l’activité scientifique au service de l’intérêt général», transformer la culture actuelle axée sur la réussite monétaire et la consommation à outrance, et faire accepter par les citoyens des pays riches une plus grande égalité avec les pays pauvres.

Il conclut ensuite son livre en comparant les options possibles (surtout entre sa proposition et la poursuite de la quête impossible à la croissance infinie) et leurs conséquences. Il sait très bien que son programme ne se réalisera pas par magie et que les résistances à un tel changement sont gigantesques et qu’elles viendront entre autres des plus puissants…

Et alors…

Ce livre m’a intéressé à plus d’un plan. Tout d’abord, son survol de l’évolution des inégalités entre les peuples est limpide. Mais, son apport majeur est de proposer un programme qui permettrait d’éviter de frapper le mur écologique, quoique, l’auteur le dit lui-même, on risque fort de frapper le mur avant de se décider d’adopter un programme semblable.

Bien des parties de son programme peuvent nous sembler à première vue complètement utopiques. Il demande un tel changement de la culture actuelle qu’on peut penser qu’il est complètement détaché de la réalité. Pourtant… N’est-ce pas la route que nous suivons actuellement, celle de la croissance infinie dans un monde fini, avec un niveau de consommation de biens et d’énergie insoutenable, qui est irrationnelle?

Je suis bien conscient que pas grand monde, moi y compris, ne serai prêt à adopter un tel plan du jour au lendemain et avec le sourire. Par contre, on sait bien qu’on ne peut pas continuer comme actuellement, qu’il faut absolument modifier notre mode de vie. En plus, certaines parties de son plan me paraissent plus faibles (comme ceux pour modifier le système financier et pour rationner les biens de consommation), mais l’auteur a le mérite de proposer quelque chose qui se tient et qui peut susciter des débats.

Il faut bien comprendre que Kempf ne décrit pas un monde idéal, mais un monde qui permettrait notre survie sur cette Terre… Et, en adoptant ce programme davantage axé sur le développement de liens entre les humains que sur la consommation, on ne le trouverait peut-être pas si mauvais au bout du compte!

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6 commentaires leave one →
  1. 22 mai 2013 8 h 26 min

    Kempf n’est pas le seul à dénoncer le fait que l’agriculture intensuve exige «peu de travail, mais beaucoup d’énergie, d’eau, de pesticides et d’engrais chimiques». Un article du Devoir à lire, pour les intéressés :

    Entrevue avec Michel Griffon – Pour une agriculture écologiquement intensive

    Extrait :

    «[l’agriculture productiviste] s’avère très coûteuse, en intrants, en énergie, notamment le pétrole, et on sait que ça va encore augmenter dans les prochaines années, notamment en engrais et en produits phytosanitaires. Enfin, d’un point de vue environnemental, la pollution en nitrates est devenue importante. Elle contribue également à l’effet de serre parce qu’elle dépense beaucoup de carburants et parce qu’elle est basée sur le labour en profondeur, qui favorise les émissions de dioxyde de carbone et de méthane…»

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  2. youlle permalink
    23 mai 2013 14 h 07 min

    @ Drawin

    J’ai pris sommairement connaissance de l’article et du billet. Très intéressant!

    Ce personnage est qualifié, mais ils semble faire de la politique plus que de l’agronomie. Bon c’est simplement une perception.

    « Elle contribue également à l’effet de serre parce qu’elle dépense beaucoup de carburants et parce qu’elle est basée sur le labour en profondeur,.. » (Michel Griffon)

    Il y a bien longtemps que je n’ai pas vu champ labouré par ici c’est-à-dire Longueuil et centre du Québec. De plus il y a un vendeur de machineries agricole important dans mon coin et je réalise que je n’ai pas vu une charrue depuis bien longtemps dans sa cour et peut être jamais depuis 25 ans.

    Il faut dire qu’il mentionne que l’Amérique du Nord fait exception, mais il me semble que le Québec fait exception à l’Amérique du moins pour les labours. C’est peut être parce que les terres ont agrandies qu’on en fait moins.

    Au lieu de la charrue, ils disent un chisel. En fait c’est une herse comme un gros râteau ou une bêche dans un gros jardin.

    À roulettes

    Avec des pics vers 20 sec.

    Ce qui est intéressant dans tout ça ce sont les possibilités d’économies gigantesques d’énergie de grande échelle et la lumière vers la fin du gaspillage gigantesque.

    Bon je vais lire cela.

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  3. youlle permalink
    23 mai 2013 14 h 09 min

    Bon je me répète.

    Ce qui est intéressant dans tout ça ce sont les possibilités d’économies gigantesques d’énergie et la lumière vers la fin du gigantesque gaspillage.

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  4. 23 mai 2013 15 h 02 min

    Je suis loin de bien connaître ce secteur. Alors merci pour les précisions!

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  5. youlle permalink
    23 mai 2013 16 h 11 min

    @ Darwin

    Ce qui est important de ce billet est l’énergie, et tant humaine que physique; je dirais cinétique gratuite.

    Je vais faire un effort pour apporter mon grain de sel.

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  6. 23 mai 2013 16 h 36 min

    C’est en effet l’aspect qui a le plus retenu mon attention dans ce livre.

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