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Une idée de l’université

27 mai 2013

idée_universitéLe livre Une idée de l’université Propositions d’un professeur militant de Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal, s’ouvre avec un retour sur le conflit de 2012 entre le mouvement étudiant élargi et le gouvernement. Ces événements lui ont donné l’idée d’analyser ces événements avec le regard du philosophe qu’il est.

L’égalité des chances et John Rawls

Ce chapitre vise à établir les conditions à satisfaire pour qu’une société puisse véritablement offrir à tous l’égalité des chances de se réaliser. Il se base en grande partie sur les travaux de John Rawls, un des plus grands philosophes de la justice, pour présenter ces conditions.

  • l’égalité formelle : les personnes dotées des mêmes talents doivent avoir les mêmes possibilités
  • l’égalité de traitement : offrir par exemple des écoles de même qualité à tous, peu importe leur origine socio-économique
  • le seuil minimal : cette qualité (d’éducation, de soins de santé, etc.) doit atteindre un certain niveau, qui ne peut pas être médiocre
  • les politiques contre la discrimination : combattre les préjugés de tout ordre, socio-économiques, raciaux, etc.
  • l’évaluation au mérite : le mérite doit être un critère prépondérant pour l’accès aux études et à toutes les carrières
  • les interventions ciblées auprès des plus démunis : comme bien d’autres facteurs, dont le milieu de vie et l’alimentation, peuvent influencer le développement d’une personne, on doit offrir plus de services aux plus démunis pour compenser leur déficit de départ de ce côté.

Seymour ajoute que, même si on ne peut peut-être pas offrir tous les services nécessaires à une égalité complète des chances, on peut y tendre. On peut entre autres lutter contre les inégalités pour diminuer leur ampleur. Par exemple, l’ajout de paliers d’imposition a le double effet de diminuer les inégalités et d’augmenter les moyens de l’État pour qu’il puisse intervenir auprès des plus démunis.

Il démolit par la suite la prétention de penseurs américains qui considèrent qu’après le secondaire, les avantages des enfants des riches qui ont les moyens de payer pour des cours privés et de les envoyer à l’université bénéficient à toute la société (encore l’idée zombie du ruissellement…).

L’égalité des chances et l’université

Pour l’auteur (et Rawls), l’accès à l’université ne devrait être déterminé que par les aptitudes et les connaissances (l’auteur utilise parfois le mot «mérite» qui m’irrite…) des personnes, jamais par leur statut socioéconomique. Cela est une condition nécessaire à l’égalité des chances, ne serait-ce que pour garantir celle d’occuper des emplois qui exigent une scolarité universitaire, mais aussi pour celle d’avoir accès à la culture et aux connaissances qu’on y acquiert.

Il poursuit en précisant que les revendications du mouvement étudiant débordaient la question de l’accessibilité, portant aussi sur le type d’université que nous voulons : uniquement axée sur les besoins des clients étudiants et des entreprises, ou visant aussi le bien commun et la propagation de la culture. L’auteur penche sans hésitation sur ce deuxième rôle.

L’université comme entreprise

Dans ce chapitre, l’auteur donne beaucoup d’éléments montrant que l’université se transforme graduellement en une entreprise privée.

  • les gestionnaires sont de plus en plus souvent recrutés parmi des personnes qui n’ont pas d’expérience dans les universités et ils demandent des salaires (et des primes de départ) se comparant toujours plus à ceux versés dans l’entreprise privée;
  • la collégialité du milieu a fait place à une gouvernance plus axée sur des administrateurs venant du milieu des affaires;
  • les étudiants sont de plus en plus considérés comme des clients, ce qui entraîne une course à la clientèle, notamment par l’ouverture de «succursales» (Longueuil, Lévis, Laval, etc.), une augmentation importante des budgets de publicité et des objectifs de «production» de diplômés (avec plus de laxisme dans l’attribution des notes pour ne pas déplaire au client), et l’assimilation de la formation universitaire à un investissement rentable, d’où l’application, par la hausse des droits de scolarité, du principe de l’utilisateur-payeur;
  • les pavillons vendent des commandites au milieu des affaires et octroient toujours plus de doctorats honoris causa à des personnalités qui en sont issues;
  • la recherche se concentre davantage sur des domaines déterminés par les besoins des entreprises;
  • les universités investissent toujours plus dans des projets immobiliers;
  • les programmes doivent s’autofinancer.

Bref, «l’université se conçoit de moins en moins comme un service public servant l’intérêt collectif et le bien commun».

La hausse et l’accessibilité

Après avoir présenté les expériences de droits plus élevés au Canada et aux États-Unis, l’auteur résume les positions des partisans de la hausse des droits de scolarité qui nient que celle-ci puisse avoir un rôle sur l’accessibilité, même s’ils prétendent qu’une baisse de ces droits attirerait plus d’étudiants… Cherchons l’erreur! Seymour propose plutôt une série de solutions de rechange : hausse des impôts, recouvrement des impôts perdus dans les paradis fiscaux, hausse des redevances minières (tiens donc!), etc.

Sous-financement ou mauvais financement?

Divers intervenants, se basant sur l’évolution du ratio professeurs/étudiants, évaluent qu’il manque environ 1000 professeurs dans les universités du Québec. Mais est-ce vraiment dû à leur sous-financement? La démonstration des recteurs ne repose que sur une comparaison avec les universités du reste du Canada, ne tenant pas du tout compte, entre autres, que les salaires payés au Québec, tant pour les professeurs que pour les autres employés des universités, sont bien moins élevés au Québec.

L’auteur poursuit en étudiant (même s’il est professeur…) le changement de discours des recteurs, se plaignant naguère de la baisse des transferts fédéraux et jugeant tout d’un coup que le problème de financement venait en fait de l’insuffisance de la contribution des étudiants. Il explique ce revirement en montrant qu’une partie des transferts fédéraux pour le financement du budget de fonctionnement des universités a été transformée en financement de la recherche (de plus en plus axée sur les besoins des entreprises). Il conclut que les recteurs veulent gagner sur les deux tableaux : continuer à recevoir les sommes plus élevées en recherche et transférer le manque à gagner des frais de fonctionnement aux étudiants par une hausse des droits de scolarité.

Les universités sont-elles bien gérées?

Après avoir constaté un transfert du financement vers la recherche, Seymour se demande si les universités sont bien gérées, toujours en regard de sa vision basée sur les principes de Rawls. Il cherche donc à savoir si les dépenses sont hiérarchisées en fonction du rôle essentiel de l’université.

Il montre tout d’abord que les recteurs et autres administrateurs ont reçu des hausses de salaires telles que la moitié du déficit de l’Université de Montréal en 2007-2008 (10,5 millions $ sur 21 millions $) provenait du budget de l’administration et du soutien, 40 % du service de la dette et seulement 10 % du budget de fonctionnement.

Mais, il demeure que ce sont les dépenses d’immobilisation qui lui apparaissent les moins bien gérées. Le cas de l’Îlot Voyageur a été amplement discuté (rappelons que cette saga a coûté 380 millions $ au gouvernement, donc à nous tous…), mais c’est loin d’être une exception. L’auteur mentionne la construction de succursales sur le territoire des autres universités et s’étend longuement sur les intentions de l’Université de Montréal de s’installer à la gare de triage d’Outremont, négligeant bien d’autres solutions moins coûteuses, entre autres la rénovation du 1420, boulevard du Mont-Royal, dont l’achat-revente aura coûté au moins 20 millions $ à l’Université de Montréal (si elle aboutit). Et j’en passe…

Bref, comme une grande partie des dépenses immobilières sont financées à même le budget de fonctionnement des universités (l’auteur mentionne à cet effet que 45 % des revenus du fonds d’immobilisation de l’Université de Montréal provenaient du fonds de fonctionnement en 2006-2007), il reste évidemment moins de sous pour les dépenses vitales d’une université, manque à gagner qu’on veut refiler aux étudiants…

Repenser la gouvernance

Dans ce chapitre, l’auteur dénonce le mode de gouvernance proposé par le précédent gouvernement par un projet de loi qui est mort avec sa défaite. Il explique qu’il s’inspirait grandement de la gouvernance de l’Université de Montréal, avec une majorité de postes réservés à des «membres de la communauté» provenant surtout du secteur privé, dont du monde des affaires. Il explique que ce mode de gouvernance n’a pas empêché, bien au contraire, les dérives immobilières mentionnées plus tôt, ni l’explosion des salaires des cadres (ne respectant même pas la loi, dans certains cas). Il prône plutôt le retour à la collégialité dans la prise de décision, avec une participation majoritaire des professeurs, des chargés de cours et des étudiants.

La loi et l’ordre contre «la rue» et le désorde

Ce chapitre aborde la position du gouvernement Charest contre le mouvement étudiant, tant par sa condamnation des «carrés rouges» (symbolisant selon lui la violence et l’intimidation) que par l’adoption de la loi 12. Ces événements étant bien connus (j’espère!) je ne retiendrai que cette citation que j’ai bien aimée :

«Le ras-le-bol de la population n’était pas une contestation de l’autorité. C’était plutôt une contestation de l’autoritarisme. La rue, faut-il le rappeler, c’est le peuple!»

Et alors…

Même si je m’attendais à ce que ce livre aborde davantage le concept de l’université et moins le retour sur les événements de l’an passé, je ne peux pas dire qu’il m’a déçu (quoique un peu…). J’ai entre autres mieux compris les questions sur le financement des universités, notamment le rôle prépondérant du changement d’orientation des transferts fédéraux sur le déséquilibre des budgets des universités, surtout l’accroissement de l’importance accordée à la recherche axée sur les besoins des entreprises. Cela dit, j’aurais aimé que ce livre élabore davantage sur l’idée de l’université…

Supplément : une vidéo où Michel Seymour présente son livre.

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One Comment leave one →
  1. 28 mai 2013 16 h 29 min

    C’est plus un problème de dépenses mal ciblées qu’un problème de revenus.

    J'aime

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