Skip to content

Le bas prix fait loi

30 mai 2013

bas-prixPlusieurs événements récents sont venus illustrer les conséquences de la recherche du bas prix… à tout prix! L’exemple le plus frappant et le plus désolant est sans contredit l’effondrement du Rana Plaza au Bengladesh. Cette catastrophe est une conséquence directe de la politique de bas prix des entreprises occidentales qui incitent (pour ne pas dire obligent) les fabricants des pays pauvres à rogner sur les salaires, à faire travailler leurs employés (parfois des enfants) des heures interminables et, on l’a vu, à négliger complètement les mesures de sécurité les plus élémentaires.

«Syndicats, fabricants et gouvernement bangladais s’entendent sur une chose: l’hypocrisie des multinationales, qui s’indignent des conditions de travail, tout en exigeant toujours des prix plus bas.»

Si cette conséquence épouvantable des bas prix est maintenant relativement connue (mais pas assez…), ils en entraînent bien d’autres, certes moins dramatiques, mais tout de même dignes de mention.

Le signal de prix

Je me souviens d’un échange que j’ai eu il y a quelques années avec un libertarien (pas sur ce blogue, avec quelqu’un qui n’y a jamais commenté) qui prétendait que le signal de prix était suffisant pour bien faire fonctionner un marché. Je lui ai soulevé qu’un prix sans information ne veut strictement rien dire. Je parlais des caractéristiques d’un produit, de ses ingrédients, de sa durabilité, etc. C’est seulement en pleine connaissance de ces éléments qu’une personne peut choisir d’acheter ou de ne pas acheter un produit, et de choisir un produit plutôt qu’un autre. Sinon, elle risque d’acheter n’importe quoi

En fait, je savais bien qu’il est impossible de connaître toutes ces caractéristiques, même s’il est préférable de s’y approcher. Et l’État peut dans ce sens contribuer au meilleur fonctionnement d’un marché, en obligeant par exemple les producteurs à afficher les ingrédients d’un produit alimentaire, en fixant des normes de production, en contrôlant les produits, etc. Et je ne connaissais pas à l’époque les travaux d’Akerlof et Stiglitz sur l’asymétrie d’information (le fait que le vendeur et l’acheteur ne possèdent pas la même information, le vendeur en connaissant beaucoup plus, comme dans l’exemple du vendeur de chars usagés…).

Mais, j’omettais plein d’autres éléments d’information qui peuvent aider à faire un choix éclairé dans tout achat, et sous-estimais le rôle que l’État peut jouer pour nous fournir cette information et pour rendre le prix moins bas, mais plus juste.

Les bas prix et la sécurité alimentaire

C’est à la lecture de la chronique de David Desjardins dans Le Devoir de samedi dernier que j’ai eu l’idée de ce billet. Il y soulevait un autre aspect des conséquences du prix le plus bas.

«(…) tant que la population sera obsédée par le plus bas prix, on n’en sortira pas. Il faudra toujours financer la production pour qu’elle soit concurrentielle avec celle de l’étranger qui bazarde ses stocks. Et les velléités de sécurité alimentaire, de diversité biologique et autres demeureront l’affaire de la marge.»

De fait, un signal de prix et même une liste d’ingrédients ne disent rien sur le coût réel d’un produit alimentaire, pas plus sur les subventions qui ont permis sa production à ce prix que sur ses conséquences environnementales, tant sur la pollution que sa production génère que sur les conséquences qu’elle a sur la diversité biologique. Cela justifierait tout à fait l’étiquetage, voire de l’interdiction des organismes génétiquement modifiés (OGM) et d’autres produits nocifs, ou, à tout le moins, l’introduction de taxes basées sur l’impact environnemental de la production, du transport et de la mise au rebut de tous les produits (analyse du cycle de vie).

Les bas prix et l’évitement fiscal

Sommes-nous conscients que si les entreprises transnationales peuvent se permettre de nous offrir des produits à des prix aussi bas, c’est en partie parce qu’elles ne paient pas leur juste part pour le fonctionnement de nos sociétés? Cela leur permet aussi, bien sûr, de payer des salaires faramineux à leurs dirigeants et de gâter leurs actionnaires. Chacune de ces raisons est suffisante pour s’attaquer aux manœuvres d’évitement fiscal de ces entreprises!

La question de l’évitement fiscal (sans parler de l’évasion et de la fraude fiscales…), aussi bien des riches que des entreprises, est de plus en plus présente dans les médias. Il est temps! Il est bien certain que si les États s’entendaient pour cesser de se concurrencer fiscalement, ce problème se règlerait facilement. On peut toujours rêver… Mais, ce n’est pas parce qu’un État ne peut pas s’entendre avec les autres qu’il ne peut rien faire.

Éric Desrosiers, dans une autre chronique du Devoir, a lui aussi souligné la difficulté qu’ont les États de s’entendre sur des mesures conjointes pour contrer l’évitement fiscal des entreprises («Les pays européens se sont réunis autour de la question, la semaine dernière, sans parvenir à une entente»), mais a tout de même mentionné certaines solutions :

«Selon certains experts, il faudrait que toutes les compagnies remplissent chaque année un seul et même rapport d’activité à partir duquel les gouvernements pourraient déterminer où se déroule la véritable activité économique et la taxer ensuite comme bon il leur semblera. Selon d’autres, les gouvernements devraient renoncer jusqu’à l’idée de taxer quelque chose qui est devenu aussi fluide que les profits et baser plutôt leurs calculs sur des facteurs moins mobiles, comme leurs propres consommateurs et la valeur des biens et services qu’ils achètent aux compagnies en question.»

Selon moi, la première proposition ne permet pas une intervention efficace sans un accord international pour s’entendre ne serait-ce que sur les critères à appliquer pour déterminer «où se déroule la véritable activité économique». On revient donc à la case départ. En plus, ce serait les entreprises elles-mêmes qui produiraient les rapports d’activité, pouvant ainsi dire ce qu’elles veulent… La deuxième, par contre, est plus prometteuse. Si les entreprises peuvent déplacer leurs profits, taxons davantage leurs produits! S’ils veulent les vendre, il devront bien les laisser sur les tablettes! Cette proposition me fait d’ailleurs penser à ce que propose Robert Reich dans un de ses récents billets (merci à Gabriel Monette de m’avoir fait connaître ce blogue!).

«[traduction] Après tout, le capital global dépend des consommateurs, et l’accès aux grands marchés de consommation tels que les États-Unis et l’Union européenne est essentiel si le capital global veut obtenir un bon rendement. Pourquoi Apple devrait avoir accès aux consommateurs américains, par exemple, si Apple refuse de payer sa juste part d’impôts pour financer l’infrastructure et l’éducation dont les Américains ont besoin pour améliorer leur niveau de vie? Les Américains pourraient acheter de l’un des concurrents d’Apple à la place.»

Il va donc encore plus loin que les «experts» d’Éric Desrosiers. Non seulement les États pourraient taxer les produits des entreprises qui ne paient pas leur juste part, mais ils pourraient restreindre et même interdire leur accès à leur marché! Cela montre que, des solutions, il y en a, si on en veut vraiment!

Les bas prix et le contrôle politique des entreprises transnationales

Dans son billet suivant, Reich en rajoute. Il dénonce le pouvoir politique des entreprises qui, en finançant les campagnes des partis politiques, décident quasiment de leur niveau de taxation, de la réglementation qui les encadre et même des subventions qu’elles reçoivent (s’il était paru, je mettrais un lien sur mon billet de lundi prochain qui donnera des exemples concrets de la puissance du pouvoir politique des entreprises…). Puis, il fait le lien entre ces avantages et les prix.

«[traduction] Les avantages [du pouvoir des entreprises] pour les consommateurs peuvent parfois dépasser leurs coûts [car cela fait baisser les prix]. Mais, comme nous l’avons douloureusement appris au fil des ans (effondrement de Wall Street, le déversement de pétrole de BP dans le Golfe, les blessures et décès des consommateurs de produits dangereux, les blessures et décès des travailleurs en raison de conditions de travail dangereuses, le réchauffement climatique provoqué par les émissions de dioxyde de carbone, et, oui, la manipulation des lois fiscales – dois-je continuer – les coûts sociaux peuvent aussi dépasser les avantages pour les consommateurs.»

Les coûts sociaux, voilà bien un autre élément qui n’est pas inclus dans les bas prix. Ces coûts peuvent être faibles, mais parfois mener à faire des compromis sur l’hygiène et devoir rappeler des tonnes de viande contaminée, ou encore passer outre les règles les plus élémentaires de sécurité et déboucher sur des catastrophes comme au Bengladesh… Bref, sait-on vraiment à quel point les bas prix nous coûtent cher

Et alors…

Je voulais par ce billet montrer dans un premier temps que l’établissement d’un prix peut cacher bien des fantômes. Je ne les ai bien sûr pas tous identifiés, n’ayant par exemple pas vraiment parlé du secteur des services, du salaire et des conditions trop souvent inacceptables des aides familiales à domicile et de bien des employés (surtout employées) au salaire minimum, des conséquences de la sous-traitance à bas prix et j’en passe.

Mais, dans un deuxième temps, je voulais surtout montrer qu’il est possible de réagir à ces situations, qu’on pourrait très bien incorporer des taxes pour améliorer le signal de prix ou tout simplement interdire les produits (biens et services) qui sont trop dommageables pour la société ou qui proviennent d’entreprises qui ne cherchent qu’à se défiler de leurs obligations! Alors, pourquoi ne le faisons-nous pas?

Publicités
7 commentaires leave one →
  1. Hugo permalink
    30 mai 2013 7 h 46 min

    Même si on cherche en quelque sorte à pénaliser les entreprises, elles trouveront toujours des consommateurs prêts à acheter n’importe quoi et ce, même si le produit a été confectionné par des travailleurs dans des conditions exécrables.

    Ce n’est pas le problème d’Apple si des gens achètent un iPad à 800$, qui leur en a coûté beaucoup moins à produire, mais bien celui des consommateurs prêt à payer n’importe quel prix pour leur joujou de luxe.

    J'aime

  2. 30 mai 2013 8 h 22 min

    @ Hugo

    «elles trouveront toujours des consommateurs prêts à acheter n’importe quoi »

    C’est d’ailleurs pourquoi Reich met sur la table la possibilité de réglementer pourinterdire certains produits. Il en parle dans le conteste des sociétés qui font de l’évitement fiscal, mais rien n’empêche de le faire pour des produits nocifs ou fabriqués dans des conditions inacceptables.

    «Ce n’est pas le problème d’Apple si des gens achètent un iPad à 800$»

    Si on lui interdit de vendre ses produits tant qu’elle ne paie pas sa part des impôts et taxes, là, ça deviendra son problème! Et tout un!

    J'aime

  3. 30 mai 2013 11 h 43 min

    « un libertarien (pas sur ce blogue, avec quelqu’un qui n’y a jamais commenté) qui prétendait que le signal de prix était suffisant pour bien faire fonctionner un marché. »

    Pardon? Il y a vraiment quelqu’un qui pense ça?

    J'aime

  4. 30 mai 2013 11 h 50 min

    Humm, j’ai plus l’impression qu’il s’agit de la recherche de la maximisation du profit plutôt que de la recherche du prix le plus bas…

    J'aime

  5. Benton permalink
    30 mai 2013 12 h 41 min

    Le signal de prix.

    Avant Krugman, la théorie sur le commerce international se résumait à l’économie d’échelle. Il a développé la théorie comme quoi pour la production, il y a l’économie d’échelle et pour la consommation, il y a l’économie de la diversité. En gros, cela explique pourquoi les suédois achètent des BMW et que les allemands achètent des Volvos. Il s’est mérité un Nobel là-dessus d’ailleurs. (Bien qu’Alfred Nobel ne considérait pas l’économie comme une science!)

    Le contrôle politique des entreprises transnationales.

    C’est contraire au libre-échange et comme se sont les entreprises qui contrôlent les négociations !!! La négociation « secrète » du libre échange entre l’Europe et le Québec en est un exemple. Les entreprises s’assurent que les gouvernements ne prendront aucune décision ou ne légiféreront aucune loi qui pourrait s’attaquer a leur profitabilité.

    L’accord Bretton-Wood avait une clause sur le contrôle des mouvements de capitaux transnationaux. Cette clause a été abrogé au début des années 70. (Pratiquement à la même époque que l’abandon de l’étalon-or) Avant 1970, 95% des mouvements de capitaux étaient dans la production et 5% dans la spéculation. Maintenant, le ratio est complètement inversé.
    Tobin avait prévue le coup là-dessus dès le départ et c’est pourquoi il proposa la fameuse taxe « Tobin ».
    On en parle encore aujourd’hui… mais seulement en parler!!!

    J'aime

  6. 30 mai 2013 13 h 36 min

    @ David

    «Pardon? Il y a vraiment quelqu’un qui pense ça?»

    Oui!

    «qu’il s’agit de la recherche de la maximisation du profit plutôt que de la recherche du prix le plus bas…»

    Pas faux (j’ai d’ailleurs écrit «Cela leur permet aussi, bien sûr, de payer des salaires faramineux à leurs dirigeants et de gâter leurs actionnaires»), mais pas contradictoire!

    @ Benton

    «Avant Krugman, la théorie sur le commerce international se résumait à l’économie d’échelle.»

    C’était plutôt la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Par contre, votre descrition de l’apport de Krugman est juste.

    «On en parle encore aujourd’hui… mais seulement en parler!!!»

    Quand même, une version édulcorée de cette taxe est supposée entrer en vigueur en Europe (pas partout) en 2014.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Taxe_sur_les_transactions_financi%C3%A8res_dans_l%27Union_europ%C3%A9enne

    J'aime

  7. 5 juin 2013 7 h 00 min

    Au Népal aussi…

    «Traditionnellement au Népal, à l’occasion d’une fête d’hiver, les parents les plus pauvres nouent des contrats oraux avec des intermédiaires pour vendre leurs filles en échange d’un travail à vie qui s’apparente le plus souvent à de l’asservissement dans des conditions de vie dégradantes.»

    http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/379883/nepal-manifestations-pour-mettre-fin-a-la-servitude-infantile

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :