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Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! »

22 juillet 2013

dieu-darwinQui peut résister à un titre comme ça? Pas moi en tout cas!

Après une préface qui résume l’histoire passionnante des conflits juridiques sur l’enseignement de l’évolution et du créationnisme entre les intégristes religieux et les biologistes aux États-Unis (histoire reprise plus en détail par l’auteur, qui fut un des acteurs de ce conflit), le livre de Stephen Jay Gould, Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », aborde la difficile conciliation entre les croyances religieuses et la science «sous principe de «non-empiètement des magistères» (NOMA) entre science et religion».

Le NOMA

Ce livre porte essentiellement sur ce principe. Gould aimerait que la paix règne entre la science et la religion, même s’il est bien conscient que «Science et religion posent des questions différentes, séparées en pure logique, mais [que] leurs champs d’investigation sont souvent identiques – et, qui plus est, d’une extrême importance.».

Pour atteindre cet objectif de paix, les «magistères» (pour Wikipédia, comme pour Gould, «magistère» se définit ainsi : «Le mot magistère désigne le pouvoir d’enseignement, l’autorité doctrinale ou ceux qui les détiennent.») de la science et de la religion doivent éviter d’empiéter l’un sur l’autre. Leur autorité doit demeurer cantonnée à leurs domaines de compétence respectifs.

«La science s’efforce de rendre compte des faits du monde naturel et de construire des théories pour les relier et les expliquer. La religion, quant à elle, s’occupe (…) de nos buts, options et valeurs – questions que le point de vue scientifique peut sans doute éclairer, mais en aucun cas résoudre.»

En fait, même si son livre parle explicitement de deux magistères, Gould inclut dans le concept de religion tous les domaines de compétence qui abordent les questions morales sur la valeur et le sens de la vie. Le magistère de la religion comprend donc pour lui celui «de la discussion éthique et de la quête de sens» qui «comprend plusieurs disciplines – l’essentiel de la philosophie, ainsi qu’une partie de la littérature et de l’histoire, notamment – que l’on regroupe traditionnellement sous le terme d’«humanités». Il avoue prendre ici un raccourci, mais dit le faire parce que «la religion a été au cœur de ce magistère dans la plupart des traditions culturelles». Je dois avouer que ce raccourci m’a grandement indisposé, car il remet en question tout l’édifice de sa présentation…

Des exemples…

Gould fournit plein d’exemples des problèmes qui surviennent lorsque les magistères de la religion (ou de l’éthique…) et de la science empiètent un sur l’autre. En fait, ce livre est essentiellement construit autour des exemples présentés par l’auteur. Si l’exemple des nombreuses tentatives des créationnistes d’imposer leur croyance dans l’enseignement de la science au détriment de la théorie de l’évolution, notamment lors du «procès du singe» (au cours duquel John Thomas Scope fut condamné «au versement d’une amende de cent dollars pour avoir enseigné la théorie de l’évolution à ses élèves en dépit d’une loi de l’État du Tennessee»), dénonce uniquement l’empiètement du magistère de la religion sur celui de la science, l’auteur a su en donner aussi (mais beaucoup moins) sur l’empiètement du magistère de la science sur celui de la religion.

Le seul gros empiètement de la science sur la religion (en fait, sur les valeurs) que j’ai retenu est le darwinisme social (concept rejeté par Darwin lui-même, comme je l’ai expliqué dans un précédent billet), où on se sert de façon erroné de la théorie de l’évolution pour justifier l’élimination des faibles, des pauvres pour certains, des handicapés et des non Aryens (dont bien sûr les Juifs) pour d’autres. Quoique majeur, cet exemple ne touche pas vraiment la religion. En plus, il ne s’agit pas uniquement d’un problème d’empiètement de la science sur l’éthique, mais de mauvaise science (on fait dire à la théorie de l’évolution par sélection naturelle ce qu’elle ne dit pas).

Et alors…

Même si le concept du «non-empiètement des magistères» (NOMA) est invitant, j’éprouve certaines réserves à son égard. Comme l’auteur le dit, «leurs champs d’investigation sont souvent identiques». Comment alors éviter complètement que la science empiète dans le magistère religieux, surtout lorsque celui-ci défend des dogmes contredits par la science? Par contre, je suis bien d’accord pour que la science n’interviennent pas en matière éthique (sauf pour corriger des faussetés et rapporter des faits), comme je suis d’accord que les disciplines sociales doivent se plier aux faits établis par la science. C’est probablement ce que l’auteur veut, au bout du compte…

La «science économique», surtout orthodoxe (classique, néoclassique, économie de l’offre, etc.), est un exemple des disciplines sociales qui, selon moi, ne respectent pas le concept du NOMA. D’un côté, elle se compare trop fréquemment à la physique (prétendant que la loi de l’offre et de la demande est aussi immuable que la Loi de la gravité…), quand ce n’est pas à la biologie (économie évolutionniste) pour se donner artificiellement une aura scientifique. De l’autre, elle a élaboré des modèles théoriques basés sur de fausses prémisses sans se soucier de la réalité. Un récipiendaire du prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, dont on parle abusivement comme le «prix Nobel d’économie», Georges Stigler, a d’ailleurs déjà déclaré «Quand les faits sont contraires à la théorie, ce sont eux qui ont tort». Et, il n’est pas le seul! Milton Friedman, autre lauréat de ce prix provenant de l’école néoclassique, a déjà fait une déclaration semblable : «C’est une idée fausse et qui a causé de grands dommages, de vouloir tester les postulats (ou hypothèses de base). Non seulement il n’est pas nécessaire que les hypothèses de base soient réalistes, mais il est avantageux qu’elles ne le soient pas.». Bref, cette science sociale se voudrait aussi exacte qu’une science pure, mais refuse d’appliquer ses règles…

Mais, revenons au livre de Gould… Si j’ai bien apprécié les aspects historiques présentés dans ce livre (Galilée, Christophe Colomb, lutte pour éviter que le créationnisme soit enseigné dans les écoles des États-Unis, etc.), je déplore la structure qu’il a adoptée, structure que je n’ai toujours pas comprise. Cela entraîne de nombreuses répétitions (l’auteur s’excuse même de se répéter à la troisième page de son préambule!) et rend ardue la lecture de ce livre de guère plus de 200 pages. Même s’il est bien plus court que ceux que j’écris habituellement, ce billet m’a demandé beaucoup de travail, ne serait-ce que pour organiser mon texte de façon compréhensible (en souhaitant que j’aie réussi…).

Je déplore aussi que Gould interprète à son avantage certains faits pour défendre sa thèse. Par exemple, selon lui, seule une minorité des religieux contestent la science, uniquement des extrémistes ou fondamentalistes, et seulement en Amérique du Nord. Je trouve qu’il minimise leur importance. Quand on constate qu’on peut nommer un créationniste au poste de ministre des Sciences et Technologies du Canada, que plus de personnes aux États-Unis croient la version divine de la création que la version de Darwin et que «72% des pasteurs aux États-Unis rejettent la théorie de l’évolution. Et 46% pensent que la Terre a environ 6000 ans», cela fait beaucoup d’extrémistes! Et cela est beaucoup plus dangereux pour la science qu’il ne le prétend.

Finalement, même si ce livre aborde un sujet qui m’intéresse beaucoup, je l’ai trouvé long, répétitif et nullement convaincant. Ça m’apprendra à choisir un livre en raison de son titre! Mais, quand même, il a le mérite d’aborder un thème intéressant et de nous faire réfléchir à ce propos.

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10 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    22 juillet 2013 23 h 07 min

    J’ai lu « Le pouce du Panda » de Stephen Jay Gould, il y a fort longtemps. Il a été publié en français en 1982. Je l’ai emprunté à la Bibliothèque municipale de Montréal. Ladite bibliothèque a été fermée pour solidifier la structure. Nous avons appris quelques années plus tard que ces fameux travaux se sont éternisés parce que l’administration Doré a choisi de transférer les budgets pour participer aux rénovations de l’aréna Maurice-Richard. Les patineurs de vitesse courte piste obtenaient des médailles au niveau mondial. Les gouvernements fédéral et provincial ont octroyé des subventions pour ces rénovations. L’administration Doré s’est sentie obligée de participer. La Raison politique a ses raisons que le cœur ne connaît pas. Par contre, quand tu apprends que le parti politique dans lequel tu as mis des énergies pour t’opposer aux politiques de grandeur de Jean Drapeau te prive de livres pendant si longtemps, t’as le goût de décrocher à jamais de la politique.

    Des intellectuels américains comme Gould et Chomsky (en linguistique) ont un humour que j’apprécie. J’en ai lu un qui disait : « le pouvoir se sert des intellectuels comme un gars saoul se sert d’un lampadaire : pas pour s’éclairer, mais pour se tenir debout ».

    Kovale avait déjà écrit un billet affirmant que lorsqu’on est athée, on l’est sur toute la ligne. Selon mes souvenirs, elle n’adhérait pas à ce principe de NOMA. Évidemment, elle ne prétendait pas qu’il faut étrangler le voisin qui a des croyances religieuses.

    Comme toi, c’est évidemment dans mes lectures en « science économique orthodoxe », que j’ai vu le plus d’aberrations sur ce thème. Déjà, au cours classique, Émile Bouvier nous disait qu’il s’agissait d’une science où le point de tangence entre la courbe de budget et la courbe de préférence entre le bien x et le bien y expliquait tout, mais il plaçait des extraits des encycliques dans ses notes de cours. Au bac, j’ai entendu que c’était parce que les jeunes des milieux à faible revenu trippaient sur la Camaro qu’ils ne faisaient pas de calculs coûts-bénéfices et lâchaient les études après le Secondaire. Pendant le conflit étudiant, Yves Boisvert affirmait que c’était parce que les étudiants en Pharmacie savent compter qu’ils acceptaient les hausses de frais de scolarité du gouvernement Charest, alors que les étudiants en sciences sociales ne savaient pas compter. Avant le budget Marceau, on nous a cassé les oreilles en nous disant qu’il y aurait consensus chez les économistes : « le palier supérieur d’imposition ne doit pas dépasser le seuil psychologique de 50% ». D’un côté de la bouche, on prétend décrire des lois de la nature, de l’autre, on nous dit que c’est parce que ces lois de la nature n’ont pas été appliquées que ça va mal.

    On nous a aussi dit que les Canadiens-Français n’avaient pas la bosse des affaires, que les cultivateurs canadiens-français avaient multiplié les beurreries-fromageries contre toute rationalité économique.

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  2. 23 juillet 2013 5 h 02 min

    «Des intellectuels américains comme Gould et Chomsky (en linguistique) ont un humour que j’apprécie.»

    L’humour de Gould ne m’a pas vraiment frappé dans ce livre…

    «Selon mes souvenirs, elle n’adhérait pas à ce principe de NOMA»

    Je n’y adhère pas complètement non plus. Il doit vraiment triturer les faits pour les rentrer dans la case du NOMA!

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  3. 3 août 2013 11 h 49 min

    Sans surprise, Louis Cornellier a bien aimé ce livre et appuie sans réserve le concept du NOMA! Article cadenassé…

    De religion, de science et de sagesse
    http://www.ledevoir.com/culture/livres/384185/de-religion-de-science-et-de-sagesse

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  4. José permalink
    5 mars 2015 5 h 19 min

    Bonjour Jeanne,
    Je ne connaissais pas ce livre de Gould, et à mon avis il n’est jamais meilleur que quand il s’en tient strictement à la vulgarisation de son domaine. Quand il s’aventure sur le terrain de la confrontation entre science et religion, il adopte l’attitude de celui qui essaierait de réconcilier deux coqs dans un combat à armes égales. Or, comme tu le signales, il est un domaine où cette confrontation est loin d’être symétrique: c’est celui des valeurs morales. Là où la première énonce qu’elle n’a pas pour rôle de se prononcer, la seconde a la prétention agressive de dicter une ligne de conduite, avec toutes les conséquences que retient une histoire chargée de conflits, massacres et autres joyeusetés. Mais si la science n’impose pas, elle a pourtant ici aussi son mot à dire, et celui-ci déplaît à la religion. Parce que ce qu’elle a à dire, c’est que, n’étant pas dogme et en ce sens jamais achevée, elle est un outil pour débusquer les incohérences, ce qui a le talent d’irriter les religieux…
    Adopter le principe du NOMA, c’est prendre la posture des puissances ayant signé un pacte de non-intervention à l’occasion de la guerre d’Espagne, en fermant les yeux sur des coups de canif à ce pacte, qui ont trouvé leur conclusion logique à Guernica.

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  5. 5 mars 2015 6 h 24 min

    Je n’irais pas aussi loin que vous (associer le NOMA à Guernica, c’est aller un peu loin pour moi!), mais on s’entend!

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  6. José permalink
    5 mars 2015 8 h 47 min

    Pourtant, je pense que s’il n’y avait pas de réponse plus radicale que le NOMA pour lutter contre les intégrismes, un Guernica religieux ne serait pas loin (et les habitants des pays de mollahs ne me contrediront pas).

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  7. José permalink
    7 mars 2015 2 h 53 min

    Ce dont il faut bien être conscient, c’est que le débat entre science et religion est loin d’être symétrique. La science est, au plus, une source de conseils sur notre façon de vivre; alors que l’essence même de la religion est de nous dicter nos comportements. Pour la science, le bien et le mal sont des notions humaines dont chacun est le dépositaire, alors que pour la religion ils sont issus d’un absolu aux conséquences nécessairement totalitaires.

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  8. 7 mars 2015 8 h 33 min

    Conséquence?

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