Skip to content

L’intolérance et les crimes haineux

23 juillet 2013

crimes_haineuxL’histoire gonflée et, avouons-le, pas brillante, du turban a fait, encore une fois sortir le meilleur de nos compatriotes du reste du Canada. «[traduction] Avec sa décision sur le turban, le Québec a atteint son sommet historique de l’intolérance». Rien que ça… Mais, comparé aux autres provinces canadiennes, notre «sommet» est-il si élevé que ça?

Crimes haineux

Statistique Canada a justement publié récemment des données de 2011 sur une des manifestations les plus frappantes de l’intolérance, les crimes haineux. Il les définit ainsi :

«Les crimes haineux déclarés par la police sont des affaires criminelles qui, après enquête par la police, sont déterminées comme ayant été motivées par la haine d’un groupe identifiable. L’affaire peut cibler la race, la couleur, l’origine nationale ou ethnique, la religion, l’orientation sexuelle, la langue, le sexe, l’âge, l’incapacité mentale ou physique, ou d’autres facteurs tels que la profession et les convictions politiques.»

À en croire certains journalistes du Canada anglais, il serait bien évident que ces crimes soient plus répandus au Québec que dans le reste du Canada. Ah oui? En fait, c’est le contraire. Le taux de crimes haineux a été de 2,2 par 100 000 habitants au Québec en 2011 par rapport à 3,9 en moyenne au Canada (ou 4,4 hors du Québec, soit le double du taux québécois), écart encore plus grand, mais dans le même sens qu’en 2010 (2,7 par rapport à 4,1). Le tableau qui suit montre en plus les écarts en fonction des types de crimes haineux.

crimes_haineux1

En fait, si les Québécois ont commis proportionnellement autant de crimes haineux basés sur la religion que les habitants du reste du Canada, ils en ont fait quatre fois moins en raison de l’origine ethnique et deux fois moins ciblant l’orientation sexuelle. On pourrait bien sûr se péter les bretelles face à ces résultats et les mettre sur le nez des chroniqueurs des autres provinces qui nous accusent d’intolérance, mais peut-être est-il plus pertinent de regarder si ces différences ne s’expliquent pas par des facteurs autres que notre plus grande acceptation de la diversité…

Densité

– par province

Quand j’ai parlé de ces résultats sur Facebook, une personne a fait un commentaire que j’ai trouvé très pertinent : «Je me demande si on peut contrôler pour la densité. Comme la moitié de notre population est peu exposée aux autres cultures, ça diminue le taux de crimes haineux.». Je lui ai aussitôt répondu que son commentaire soulevait un bon point et que, appuyant son questionnement, le taux de crimes haineux était d’ailleurs presque deux fois plus élevé dans les régions métropolitaines de recensement (RMR), où on retrouve généralement le plus de membres de communautés ethniques et religieuses minoritaires, que dans les autres régions (4,6 par rapport à 2,4). Intéressant, mais pas encore assez direct…

J’ai donc décidé de m’amuser en associant les taux de crimes haineux des provinces en fonction de la présence des communautés les plus susceptibles de subir des crimes haineux. Pour ce faire, j’ai regroupé les résultats des provinces maritimes et omis les données des territoires (du Nord-Ouest, Yukon et Nunavut), les nombres étant trop petits pour être vraiment représentatifs. Par exemple, les 12 crimes haineux observés à l’Île-du-Prince-Édouard génèrent un taux de 8,2 par 100 000 habitants, plus du double que la moyenne canadienne, alors que ses 2 crimes de l’année précédente lui donnait un résultat (1,4) trois fois inférieur à la moyenne canadienne (4,1)…

J’ai donc comparé les taux de crimes haineux avec trois caractéristiques dont on trouve des données de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENAM, enquête qui remplace les données du formulaire long des recensements précédents) de 2011 de Statistique Canada. Cette comparaison m’a donné les coefficients de corrélation suivants :

  • Population immigrante : 0,816
  • Minorités visibles : 0,823
  • Population non chrétienne et non athée : 0,773

En fait, ces trois coefficients sont très élevés, ce qui n’est pas étonnant, car ces populations sont sûrement en grande partie formées des mêmes personnes. L’étude sur les crimes haineux mentionne d’ailleurs que «En 2011, 88 % des musulmans et 97 % des bouddhistes, des hindous et des sikhs vivant au Canada étaient également membres d’une minorité visible». J’ai construit le graphique qui suit avec les résultats des crimes haineux en fonction de la caractéristique qui a obtenu le coefficient de corrélation le plus élevé et qui m’apparaît la plus pertinente, soit la présence relative de membres des minorités visibles.

crimes_haineux2

Ce graphique nous montre que les habitants des Maritimes semblent faire plus de crimes haineux par rapport aux habitants des autres provinces compte tenu de la faible présence de membres des minorités visibles dans leur région. D’ailleurs, le coefficient de corrélation qui s’appliquent seulement aux autres provinces atteint 0,942, ce qui est très élevé! On notera aussi que les habitants du Québec et de l’Alberta semblent aussi moins enclins à faire des crimes haineux en fonction de la présence de membres de minorités visibles. Finalement, la courbe de tendance montre qu’il y aurait tout de même un certain nombre de crimes haineux (un peu moins de 2 par 100 000 habitants) même s’il n’y avait pas du tout de membres des minorités visibles dans une province. La présence de minorités visibles n’explique donc pas à elle seule les crimes haineux, ce qui est normal, ne serait-ce qu’en raison des crimes haineux faits en raison de l’orientation sexuelle (les données du recensement de 2011 fournissent des données sur les couples de même sexe, mais pas sur l’orientation sexuelle).

– par RMR

On a vu plus tôt que la prévalence des crimes haineux est beaucoup plus élevée dans les RMR que hors RMR. Mais, les corrélations entre la présence de minorités visibles ou d’immigrants et ces crimes s’y observent-elles aussi? Pour répondre à cette question, j’ai fait le même genre de calcul que pour les provinces, mais avec les données sur les RMR des crimes haineux de 2011. Les résultats sont moins clairs…

  • Population immigrante : 0,251
  • Minorités visibles : 0,139
  • Population non chrétienne et non athée : 0,156

Décevant, non? Par contre, on peut constater que deux résultats sur le ratio de crimes haineux par 100 000 habitants sont vraiment hors norme : ceux de Peterborough (17,9) et de Hamilton (15,9), deux RMR où le taux de présence des immigrants (respectivement 8,2 % et 23,5 %) et des membres des minorités visibles (3,4 % et 14,3 %) et des minorités religieuses (2,4 % et 6,7 %) sont tous moins élevés que ces taux pour l’ensemble des RMR (27,3 %, 26,6 % et 12,2 %). Il aurait été intéressant de disposer de données par type de crimes haineux pour ces deux RMR, pour savoir quels types de crimes haineux (origine ethnique, religion, orientation sexuelle ou autres) expliquent ces ratios hors normes. Cela dit, on peut constater que les coefficients de corrélation augmentent énormément quand on enlève ces deux RMR, tout en demeurant nettement inférieurs à ceux calculés entre les provinces :

  • Population immigrante : 0,446
  • Minorités visibles : 0,390
  • Population non chrétienne et non athée : 0,387

Voici à quoi ressemble la relation entre le ratio de crimes haineux et la présence de minorités visibles entre les 31 RMR restantes :

crimes_haineux3

Ce graphique montre que, même si la relation entre la densité des minorités visibles a manifestement un lien important avec la prévalence des crimes haineux, d’autres facteurs jouent inévitablement. Ainsi, comment expliquer que le ratio de crimes haineux soit sensiblement le même à Montréal et Québec alors que la présence de membres des minorités visibles est 6 fois et demie plus élevée à Montréal et que le ratio de crimes haineux soit près de sept fois plus élevé à Ottawa qu’à Edmonton malgré une densité de membres des minorités visibles presque identique? Notons en plus que les différences entre les taux de crimes haineux de ces RMR étaient presque les mêmes en 2010 (3,1 à Québec et 3,0 à Montréal; 14,2 à Ottawa et 2,4 à Edmonton). Et je n’ai pas parlé de Saint-John, au Nouveau Brunswick, où il n’a eu aucun crime haineux en 2009, en 2010 et en 2011, même si la présence de membres des minorités visibles y est un peu plus élevée que celle qu’on observe à Peterborough (3,7 % par rapport à 3,4 %) qui a atteint le sommet de crimes haineux en 2011 (17,9 par 100 000 habitants) et était dans le peloton de tête en 2010 (12,3) et en 2009 (14,8).

Encore une fois, la courbe de tendance indique qu’il y aurait tout de même un certain nombre de crimes haineux (un peu moins de 3 par 100 000 habitants et même 4 dans la courbe de tendance qui inclut Peterborough et Hamilton, non présentée dans ce billet) même s’il n’y avait pas du tout de membres des minorités visibles dans une RMR. D’ailleurs, 9 RMR ont des ratios de crimes haineux supérieurs à la moyenne canadienne (3,9) même si moins de 10 % (soit environ la moitié de leur présence moyenne au Canada, 19,1 %) de leur population est formée de membres des minorités visibles. Dans le même sens, je tiens à préciser que le ratio de crimes haineux hors RMR qui est environ deux fois moins élevé que dans les RMR (2,4 par rapport à 4,6) est tout de même élevé si on considère que qu’on y trouve proportionnellement 9 fois moins de membres de minorités visibles (2,9 % de la population par rapport à 26,6 % dans les RMR)!

Et alors…

S’il est clair que les chroniqueurs de l’extérieur du Québec qui accusent les Québécois d’intolérance voient plus facilement notre paille (OK, une paille beaucoup trop grosse!) que leur poutre, il n’en demeure pas moins que la plus faible présence d’immigrants, de membres des minorités visibles et de minorités religieuses au Québec semble expliquer en grande partie la plus faible prévalence de crimes haineux qu’on y observe année après année.

L’analyse par RMR semble, elle, montrer que bien d’autres facteurs entrent en jeu pour expliquer l’intolérance et la prévalence de crimes haineux. Le conservatisme? L’homophobie? La peur des différences? On peut tenter de deviner, mais sans données probantes ou études pertinentes, cela demeure un exercice un peu stérile…

Publicités
2 commentaires leave one →
  1. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    24 juillet 2013 9 h 55 min

    Je serais curieux de voir des exemples précis de ce qui est considéré comme crime haineux car ça m’étonne que les taux soient si haut.

    J'aime

  2. 24 juillet 2013 10 h 31 min

    Ce sont des taux par 100 000 habitants!

    «Je serais curieux de voir des exemples précis »

    Comme mentionné dans le billet, Il faut que ce soit un acte criminel. Cela la dit, le méfait (sans violence) : «qui comprend le vandalisme, le graffiti et d’autres formes de destruction d’un bien» est le plus courant (50 % des cas).

    Va à http://www.statcan.gc.ca/daily-quotidien/130711/dq130711a-fra.htm et descend la page jusqu’au premier graphique qui détaille les types de crimes. Je mets ci-après le texte qui l’accompagne:

    «Dans l’ensemble, la plupart des crimes de haine déclarés par la police comportaient des infractions sans violence. Le méfait, qui comprend le vandalisme, le graffiti et d’autres formes de destruction d’un bien, était l’infraction parmi les crimes de haine déclarés par la police la plus souvent mentionnée; les affaires impliquant un méfait constituaient la moitié (50 %) des affaires de crimes de haine. Cela valait particulièrement pour les crimes motivés par la haine de la religion, qui représentaient 75 % des affaires impliquant un méfait. Le nombre de crimes de haine sans violence a diminué de 16 % entre 2010 et 2011, ce qui a entraîné le recul global des crimes haineux.

    Parallèlement, toutefois, la proportion de crimes haineux impliquant des infractions avec violence, telles que les voies de fait et les menaces, est passée de 34 % en 2010 à 39 % en 2011. Cette hausse était attribuable à des augmentations du nombre de crimes haineux avec violence impliquant la race et, dans une moindre mesure, l’orientation sexuelle. Les crimes motivés par la haine de l’orientation sexuelle étaient les plus susceptibles d’impliquer des infractions avec violence (65 %).»

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :