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L’approche des capabilités

6 août 2013

capabilitésJ’ai parlé à quelques reprises sur ce blogue de la notion des capabilités, présentant essentiellement la vision d’Amartya Sen. Pour Sen, les capabilités sont les possibilités pour une personne de transformer des biens en liberté et de choisir la vie qu’elle veut mener. Martha Nussbaum, une philosophe des États-Unis qui a notamment fondé, entre autres avec Sen, l’Association pour le Développement humain et l’approche des capabilités (HDCA), pousse se concept encore plus loin dans son livre Capabilités, Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?. En effet, si Sen a toujours refusé de définir précisément quelles sont les capabilités qui permettent à une personne d’atteindre ses objectifs de vie, Nussbaum, elle, a relevé le défi.

Origine de l’approche

Nussbaum, comme Sen, considère que les critères utilisés couramment pour déterminer la justice et la liberté dans une société sont tout à fait insatisfaisants. Elle critique surtout l’utilisation aveugle du PIB par habitant qui dit finalement bien peu de choses sur la qualité de vie dans une société en termes de possibilités offertes à sa population de se réaliser. Même si elle reconnaît que l’indice de développement humain (IDH) fournit un peu plus de substance, elle ne le juge pas suffisamment adapté à ce qu’il entend décrire et le considère trop peu nuancé. Notons que Sen, qui a participé à l’élaboration de cet indice, n’a accepté qu’à reculons de réduire l’analyse de la qualité de vie d’une société à cet indice, comme je l’ai déjà mentionné dans un précédent billet.

Nussbaum trouve qu’on associe trop souvent le concept de développement humain aux seuls pays pauvres et que s’y limiter est une erreur. «Tous les pays sont des pays en développement, parce qu’ils connaissent des problèmes de développement humain et luttent pour une qualité de vie et une justice minimale véritablement acceptables. Tous échouent actuellement à assurer dignité et opportunités pour chacun. Pour tous, l’approche par les capabilités offre donc des pistes de réflexions».

Elle considère que l’approche des capabilités s’applique non seulement aux animaux humains, mais aussi aux animaux non-humains. Elle consacre d’ailleurs une section complète d’un chapitre à cette question qui mériterait un billet à elle seule (j’y reviendrai peut-être…).

Elle définit (provisoirement, car cette approche est toujours en élaboration) l’approche des capabilités «comme une manière d’évaluer et comparer ses qualités de vie, et d’établir une théorie de la justice sociale fondamentale». Cette approche ne s’intéresse pas seulement au bien-être total ou moyen des sociétés, mais «considère chaque personne comme une fin» et s’oppose aux injustices et aux inégalités de toutes sortes, y compris «aux manques qui tiennent à la discrimination ou à la marginalisation»

«Elle [l’approche des capabilités] se concentre sur le choix ou la liberté, et soutient que le bien essentiel que les sociétés devraient chercher à promouvoir pour leurs membres est un ensemble de possibilités, ou de libertés substantielles, que les individus peuvent décider d’exercer ou non : ce choix leur appartient.»

Cette approche repose en plus sur l’importance de la dignité humaine et sur le respect qui est dû à toute personne.

capabilités1Liste des capabilités centrales

Avant de présenter sa liste de capabilités centrales (celles qui sont incontournables), Nussbaum fait la distinction entre ce qu’elle appelle les capabilités combinées et les capabilités internes :

  • Les capabilités combinées sont des «libertés ou possibilités créées par une combinaisons de capacités personnelles et d’un environnement politique, social et économique».
  • Les capabilités internes sont, elles, celles qui sont liées aux caractéristiques d’une personne (personnalité, capacités intellectuelles et émotionnelles, santé, connaissances, capacités perceptives et motrices).

Les capabilités internes ne dépendent pas seulement de traits innés (qu’elle nomme les capabilités de base), car elles peuvent être développées «le plus souvent en interaction avec l’environnement social, économique, familial et politique». Elles contraignent les capabilités combinées, car celles-ci ne peuvent s’exercer qu’à la suite du développement des capabilités internes. Une société a donc des responsabilités à la fois sur le développement des capabilités internes de ses membres (entres autres par l’éducation) et sur celui des capabilités combinées, par l’établissement d’un environnement propice à leur développement.

L’auteure se demande ensuite «Qu’est-ce qu’une vie humainement digne exige?». Elle en arrive à une liste de dix capabilités centrales qu’une société doit garantir au moins minimalement à tous ses citoyens :

  1. La vie : être capable de mener sa vie jusqu’au terme d’une vie humaine d’une longueur normale;
  2. la santé du corps : être capable d’être en bonne santé et d’être convenablement nourri et logé;
  3. l’intégrité du corps : être capable de se déplacer d’un endroit à l’autre, d’être à l’abri d’agressions physiques, y compris les agressions sexuelles et la violence domestique, avoir accès à la satisfaction sexuelle et avoir le choix de se reproduire;
  4. les sens, l’imagination et la pensée : être capable d’utiliser ses sens (en bénéficiant entre autres de la liberté d’expression), d’imaginer (y compris de créer dans le domaine des arts), de penser, de raisonner et de le faire de façon humaine (y compris en s’amusant et en ne craignant pas les peines inutiles), à l’aide d’une éducation non seulement de base (mathématiques, langue, etc.), mais aussi en humanités, en sciences et dans d’autres domaines (les carrés rouges et l’IRIS devraient apprécier…);
  5. les émotions : être capable de s’attacher à des choses et des gens autour de nous, de les aimer, de regretter leur absence, de se mettre en colère, etc. sans avoir peur et sans angoisser; pour ce, la société doit soutenir diverses formes d’associations humaines essentielles au développement émotif;
  6. la raison pratique : être capable de se former une conception du bien et de participer à une réflexion critique sur l’organisation de sa propre vie (cette capabilité exige la protection de la liberté de conscience et de culte);
  7. l’affiliation : être capable de vivre avec et pour les autres, de prendre part à différents types d’interactions sociales et de pouvoir faire preuve d’empathie (cette capabilité exige le soutien de ces formes d’affiliation et la protection de la liberté d’assemblée et de discours politique); bénéficier du respect de soi et de la non humiliation et être traité avec dignité de façon égale (cette capabilité exige l’interdiction des discriminations basées sur la race, le sexe, l’orientation sexuelle, l’ethnicité, la caste, la religion et l’origine nationale);
  8. les autres espèces : être capable de développer une attention pour et de vivre en relation avec les animaux les plantes et le monde naturel;
  9. le jeu : être capable de rire, de jouer, de jouir de loisirs;
  10. le contrôle sur son environnement : être capable de participer efficacement aux choix politiques, de posséder et de jouir de droits de propriété sur une base égale avec les autres, de chercher un emploi et d’être protégé contre les perquisitions et les arrestations arbitraires, et pouvoir travailler humainement en collaboration avec les autres travailleurs.

L’auteure ajoute qu’une société ne peut satisfaire plus complètement une de ces capabilités pour ne pas avoir à en satisfaire une autre : toutes doivent être satisfaites minimalement, le seuil de satisfaction devant être le plus élevé possible, mais déterminé en fonction des possibilités et des valeurs de chaque société. Elle précise que cette liste est une proposition, qu’elle peut être contestée et améliorée. C’est même un de ses souhaits!

Elle aborde ensuite quelques caractéristiques particulières des capabilités centrales. D’abord, les choix tragiques, soit les conflits entre l’accomplissement de deux capabilités. Elle fournit de nombreux exemples (notamment retirer un enfant de l’école pour l’envoyer travailler de façon à ce que la famille puisse se nourrir et se loger de façon convenable – et encore…) sans pouvoir toujours trouver de solution acceptable à ces choix, qui ne sont pas tragiques pour rien… Ensuite, le fonctionnement fertile en est un qui tend à promouvoir d’autres capabilités. Par exemple, l’absence de discrimination, capabilité liée à l’affiliation, permet d’améliorer d’autres capabilités, comme la vie, la santé, la possibilité de postuler un emploi à égalité, etc. Puis, le désavantage corrosif est son pendant, où l’absence d’une capabilité empêche le développement d’autres capabilités, par exemple l’absence d’éducation.

La suite

La suite du livre (nous n’en sommes qu’au quart…) est consacrée à l’analyse de l’approche des capabiltés sous différents angles. L’auteur y traite notamment des questions suivantes :

  • l’importance d’une alternative théorique au PIB et à d’autres courants philosophiques, tel l’utilitarisme;
  • les droits fondamentaux, où elle distingue l’approche des capabilités d’autres approches visant la justice et la liberté, comme celles de John Rawls et du contrat social;
  • la diversité culturelle, où elle démontre que l’approche des capabilités s’adapte à toutes les cultures, qu’elle n’est pas pensée uniquement pour l’Occident;
  • les influences philosophiques de l’approche des capabilités, et ce, à partir d’Aristote;
  • les problèmes contemporains, des inégalités à la démocratie, en passant par le féminisme, les handicaps, l’éducation, l’environnement et les droits des animaux non humains.

La conclusion

Après une critique du système économique et social actuel, basé sur «l’obsession du profit et la quête de la réussite économique nationale», Nussbaum revient sur les objectifs les plus importants du développement :

«L’objectif du développement mondial, tout comme l’objectif d’une bonne politique intérieure, est de permettre aux individus de mener des vies pleines et créatives en développant leur potentiel et en créant une vie sensée, qui exprime la dignité humaine, égale pour tous. En d’autres termes, le véritable objectif du développement est le développement humain; les autres approches et mesures [dont le PIB] ne fournissent au mieux que des approximations pour le développement [et la qualité] de la vie humaine (…)»

Et elle termine :

«L’approche des capabilités se présente comme une contribution au débat national et international, non comme un dogme qui doit être accepté en bloc. Elle est présentée pour être évaluée, soupesée, comparée avec d’autres approches, puis, si elle résiste à l’épreuve de l’argument, être adoptée et mise en œuvre.»

Et alors…

Alors que j’ai plus ou moins apprécié les deux derniers livres dont j’ai parlé sur ce ce blogue, je considère celui-ci comme un des plus importants que j’ai lus. Non seulement l’auteure aborde un sujet pour moi fondamental, soit les objectifs des politiques économiques et de développement, mais elle le fait dans un langage abordable, ce qui est remarquable pour une philosophe (je blague un peu, mais à peine…), et élabore de façon humble et rigoureuse les tenants et aboutissants de l’approche des capabilités, tout en ouvrant la porte à des contributions qui sauront peaufiner les idées qu’elle a su élaborer de façon aussi approfondie.

Par contre, je ne puis répondre à une question posée par un ami Facebook : Sen ou Nussbaum? Je choisis la réponse facile qui ne répond pas à la question : les deux! Sen est à l’origine du concept des capabilités et à su lui donner toute la profondeur nécessaire en tant que concept essentiel à la justice et à la liberté, notamment dans son livre L’idée de justice. Nussbaum l’a poussé un cran plus loin dans ce livre, en définissant et en analysant les capabilités nécessaires à l’atteinte de la justice et de la liberté. Ces deux penseurs sont donc complémentaires et incontournables.

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22 commentaires leave one →
  1. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    6 août 2013 10 h 01 min

    Hummmm…

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  2. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    6 août 2013 10 h 06 min

    « Pour Sen, les capabilités sont les possibilités pour une personne de transformer des biens en liberté et de choisir la vie qu’elle veut mener. »
    Jusqu’ici ça allait, mais ensuite de dangereux concepts très langagiers sont venus gâcher mon party…

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  3. 6 août 2013 10 h 14 min

    Désolé, j’ai tenté de rendre ces concepts compréhensibles, mais ce n’est pas facile. Le pire pour moi, c’est la distinction entre les capabilités combinées et les capabilités internes. Je pensais qu’avec «Une société a donc des responsabilités à la fois sur le développement des capabilités internes de ses membres (entres autres par l’éducation) et sur celui des capabilités combinées, par l’établissement d’un environnement propice à leur développement.», ça aidait à comprendre, mais ça demeure pas évident…

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  4. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    6 août 2013 10 h 16 min

    Mais félicitation pour le travail de vulgarisation, nous avons eu droit à un bon résumé! 🙂

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  5. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    6 août 2013 10 h 22 min

    Je suis toujours effrayé quand on tente d’inclure des concepts tels que l’émotivité, l’affection etchetera etchetera dans une théorie sociale. C,est… C’est avec ça qu’on fait des religions. 😮
    Et vous n’êtes pas sans savoir que qui dit religion dit accommodements raisonnables!!! 😮 😮

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  6. 6 août 2013 10 h 23 min

    Pourtant, il n’y a même pas de chiffres! 😉

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  7. 6 août 2013 10 h 25 min

    «C’est avec ça qu’on fait des religions.»

    Pourtant, cette approche en est loin, même si elle juge la liberté de conscience essentielle.

    «qui dit religion dit accommodements raisonnables!!!»

    Elle est pour! Elle en donne même un ou deux exemples…

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  8. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    6 août 2013 10 h 28 min

    Je pourrais faire une critique plus constructive si un jour je m’en sent capable…

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  9. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    6 août 2013 10 h 29 min

    « Elle est pour! Elle en donne même un ou deux exemples… »
    😮 😮 😮
    Renart ! Au secours!

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  10. Lain permalink
    6 août 2013 12 h 07 min

    En complément à votre article:

    http://www.laviedesidees.fr/Martha-Nussbaum-ou-la-democratie.html

    Les concepts de vulnérabilité, de rationalité et d’émotivité auxquels elle fait référence y sont détaillés.

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  11. 6 août 2013 12 h 11 min

    Merci, j’ai lu cet article et comptais aussi le recommander (j’ai oublié…). Je le conseille d’ailleurs à ceux qui sont intéressés par le concept des capabilités, mais trouveraient trop ardu de lire le livre.

    Merci!

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  12. Lain permalink
    6 août 2013 13 h 06 min

    Tout le plaisir est pour moi!

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  13. 24 avril 2014 13 h 47 min

    Je viens de compléter la lecture de ce livre de Nussbaum: à la fois agréable à lire et très pertinent. J’ai particulièrement aimé la façon dont l’auteur a su lier la théorie à la pratique, entre autre en se référant à l’histoire de Vasanti qu’elle présente en introduction.

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  14. 24 avril 2014 15 h 37 min

    Les anecdotes servent en effet à mieux illustrer ses propos. Et, elles sont de fait pertinentes!

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  15. 3 janvier 2016 19 h 31 min

    Excellent résumé, y compris le Et alors…

    Pour qui fait dans la théorie j’ai aimé, mais pour qui fait dans la pratique, j’ai trouvé angélique, planant.

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  16. 3 janvier 2016 20 h 24 min

    «mais pour qui fait dans la pratique, j’ai trouvé angélique, planant»

    Ce billet, donc la lecture de ce livre, date de plus de deux ans. Alors, je ne me souviens plus assez les détails pour élaborer sur l’aspect pratique de ce livre. Le souvenir que j’en ai gardé est qu’il a un lien très fort avec la réalité. Angélique? Oui, si on pense à ce qui peut être fait à court et moyen termes, mais pas sur ce qu’il faudrait faire.

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  17. 4 janvier 2016 6 h 31 min

    Réflexion faite suite à votre commentaire, j’écrirais maintenant ambitieux avant angélique, profond après planant. Qui embrasse beaucoup mal étreint.

    Le fait que le sous-titre en français soit Capabilités : Comment créer les conditions d’un monde plus juste alors qu’en anglais c’était Capability :The Human Development Approach me frappe, m’intrigue et me fait réfléchir.

    J’en pense que pour Rawls la justice est une question de partage alors que pour Sen la justice est une question de promouvoir l’accomplissement de talents reçus. Nussbaum en fait une question de domaines et conditions de développement d’un potentiel personnel en recherche de liberté et de dignité.

    Elle consacre le premier chapitre à nous en fournir un exemple concret, pratique, avec le cas de Vasanti. Il s’y trouve un lien très fort avec la réalité. J’envie votre mémoire.

    Vite de même, je titrerais Viser un juste accomplissement : L’approche par le développement des capabilités. Le livre est dédié à tous les membres de la Human Development and Capability Association.

    En décembre, j’ai entrepris la relecture de Beyong Freedom and Dignity de B.F. Skinner, un éminent psychologue de l’éducation. Martha Nussbaum s’inspire peu des recherches en psychologie mais elle s’en approche par son appendice A dédié à l’économiste J. Heckman de l’université de Chicago, lauréat d’un organisme renommé en 2000, pour ne pas dire prix Nobel.

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