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Le modèle allemand (2)

28 août 2013

allemagne2Je poursuis ici ma série de billets portant sur le livre Made in Germany, Le modèle allemand au-delà des mythes de Guillaume Duval en présentant d’autres caractéristiques du modèle allemand.

La peur phobique de l’inflation

Il peut sembler étrange que, dans une crise comme celle qui se vit dans la zone euro où le taux de chômage atteint toujours un niveau record, la Banque centrale européenne (BCE) accorde autant d’importance à l’inflation au détriment de mesures plus expansionnistes. En fait, selon ses statuts, «l’objectif principal de la BCE est de maintenir la stabilité des prix», alors que la plupart des banques centrales des pays industrialisées ont aussi le mandat de combattre le chômage ou même, comme la Réserve fédérale des États-Unis, de viser le plein-emploi. Il faut comprendre que la BCE «a été créée sur le modèle de la banque centrale allemande». Or, comme le dit Duval, «les Allemands ont une sainte horreur de l’inflation».

La peur des Allemands peut se comprendre. Qui n’a jamais entendu parler de l’hyperinflation allemande après la Première Guerre mondiale quand les Allemands avaient besoin d’une brouette remplie d’argent pour aller faire leur marché? Les Allemands s’en sont sorti, mais au prix de la perte «de la quasi-totalité de leurs patrimoines financiers». On pourrait penser que, près de 100 ans plus tard, ce souvenir aurait dû s’effacer, mais il fut malheureusement entretenu par d’autres événements.

En 1948, après la Deuxième Guerre mondiale, une nouvelle monnaie fut introduite faisant à nouveau perdre 90 % du patrimoine financier des rentiers… soit une deuxième euthanasie des rentiers consécutive… «Ayant perdu par deux fois toutes leurs économies en l’espace d’une génération les Allemands sont alors bien décidés à ce qu’une telle situation ne se reproduise plus». Ils décident alors que leur banque centrale sera autonome et aura comme premier mandat de combattre toute apparence d’inflation. Or, en important le modèle de la banque centrale allemande, la BCE a aussi adopté cet objectif, d’autant plus que, après la période de stagflation des années 1970 (que l’Allemagne a vécue moins fortement que les autres pays, bien sûr), les autres pays européens ont copié la recette allemande, pour le meilleur et surtout pour le pire, comme on le constate de nos jours.

Si la politique allemande a eu tant de «succès», c’est aussi en raison de la complicité des organisations syndicales et des corporations professionnelles qui, comme on l’a vu dans le premier billet, négocient la majorité des ententes salariales avec les employeurs. Elles aussi craignaient l’inflation, notamment pour éviter qu’elle ne gruge les régimes de retraite de leurs membres.

Cette stratégie a avantagé l’Allemagne, mais pas autant qu’on pourrait le penser, car la baisse relative de ses coûts de production était compensée par la montée de la valeur de sa monnaie. Mais, après l’adoption de la monnaie unique, les autres pays ne pouvaient plus compenser cet avantage, son solde commercial s’est mis à gonfler et celui des autres pays européens à devenir négatif, notamment ceux de la Grèce, de l’Italie du Portugal et de l’Espagne (les GIPS, dans le graphique suivant tiré d’un billet de Paul Krugman).

euro2-2

Je tiens à noter ici que ce genre de stratégie ne fonctionne que si on est le seul, ou un des seuls, pays à l’adopter et qu’elle «réussit» aux dépens des pays qui ne l’adoptent pas. Si tous les pays font de même, comme actuellement en Europe, tous en souffrent. D’ailleurs, l’auteur presse l’Allemagne et la BCE d’accepter un niveau d’inflation un peu plus élevé, soit de 3 % ou 4 %, à peu de choses près ce que recommandent aussi Paul Krugman et bien d’autres économistes progressistes (dont Joseph Stiglitz et Jim Stanford). Mais, il semble que la crainte bien compréhensible de l’inflation des Allemands soit vraiment devenue une peur phobique et qu’elle lui enlève toute capacité de réfléchir aux conséquences des politiques de la BCE.

La condition des femmes

Autant j’ai été surpris de la structure de gestion des entreprises et du pouvoir de décision des salariés dont j’ai parlé dans le premier billet, autant je l’ai été d’apprendre à quel point la situation des femmes est déplorable en Allemagne. Tout comme l’histoire de l’Allemagne explique la présence importante des corporations professionnelles et sa hantise de l’inflation, elle permet de comprendre, mais surtout pas d’accepter, la faible place laissée aux femmes dans ce pays.

Les femmes gardaient le fort pendant que les hommes faisaient la guerre et ces derniers les voient encore continuer à le faire. De Guillaume II, dernier empereur de l’Allemagne (il a abdiqué en 1918) qui résumait la place des femmes en trois mots – les enfants, la cuisine et l’église – à Hitler – qui comptaient sur les femmes pour reproduire la race Aryenne – puis à Konrad Adenauer – qui les exhortait à repeupler ce pays en déficit démographique après deux guerres – les Allemandes, même si elles furent parmi les premières Européennes à avoir le droit de vote (1919) et furent parmi les féministes les plus actives dans les années 1960, subissent encore certains des effets de l’histoire de l’Allemagne. En conséquence :

  • le taux d’emploi des Allemandes âgées de 15 à 64 ans atteint à peine 60 % par rapport à 68 % en France et à 69 % au Québec;
  • 45 % de celles qui travaillent le font à temps partiel, par rapport à 30 % en France et à 25 % au Québec;
  • l’écart entre la rémunération horaire des hommes et des femmes était en 2011 de 23 % en Allemagne, de 16 % en France et de 13 % au Québec (l’auteur explique en grande partie le plus fort écart en Allemagne par l’absence de salaire minimum, qui touche surtout les industries où les femmes sont plus présentes);
  • elles n’occupent que 13 % des postes de cadres dirigeants d’entreprise, le deuxième pourcentage le plus bas des pays industrialisés (après le Japon), 11 % des postes de haut fonctionnaire (moyenne de 30 % en Europe), 5 % des mairies (près de trois fois moins que la moyenne déjà famélique de 13 % de l’Europe);
  • 18 % des enfants allemands de moins de 3 ans étaient gardés en 2009 dans l’équivalent d’une garderie (41 % en France).

Selon l’auteur, ces données ne sont que le reflet du conservatisme de la société (patriarcale) allemande. Il mentionne par exemple qu’«une femme qui reprend un travail à temps plein quelques mois après avoir eu des enfants continue le plus souvent à être regardée d’abord comme une mauvaise mère. (…) Et cette vision des choses n’est pas seulement répandue dans les milieux conservateurs, elle l’est également dans tous les secteurs de la société allemande».

Environnement

L’Allemagne est un des pays les plus conscientisés à l’importance de l’environnement. Encore là, il s’agit d’une conséquence de l’histoire : «Le concept d’écologie lui-même avait d’ailleurs été inventé par un Allemand, Ernst Haeckel» (en 1866). À cette époque et au début du XXème siècle, le mouvement écologique allemand était foncièrement conservateur «voire réactionnaire», vantant la bonne vieille époque préindustrielle.

L’Allemagne fut en plus un des premiers pays à faire élire des députés de partis verts, en fait, dès 1983, aidés en cela par le mode de scrutin proportionnel (tiens donc…). Ce parti a même accédé au gouvernement de 1998 à 2005.

Cette conscientisation à l’environnement ne se reflète pas seulement par le vote vert, mais aussi par des données concrètes. Ainsi, même si le secteur manufacturier pèse deux fois plus dans l’économie allemande que dans la française, on y consomme proportionnellement moins de pétrole et le secteur résidentiel 50 % moins d’électricité, et on y émet moins de gaz à effet de serre, notamment grâce à une présence beaucoup plus forte de production d’énergie renouvelable. Ce lien à l’environnement et la répulsion de l’Allemagne face à l’énergie nucléaire nous permettent de mieux comprendre qu’un gouvernement pourtant de droite comme celui d’Angela Merkel vise à fermer toutes ses centrales nucléaires d’ici 2022. En plus, on y recycle davantage qu’en France et on y utilise beaucoup moins d’engrais chimiques et de pesticides.

Et alors…

J’ai conclu le premier billet de cette série en disant que le modèle allemand comporte des éléments beaucoup moins emballants que son système de formation professionnelle, son mode de gestion mixte (employeurs et salariés) des entreprises et son économie décentralisée. On a vu dans ce deuxième billet que, si sa conscientisation à l’environnement est un autre fleuron de son modèle, sa phobie de l’inflation, qui nuit à la reprise en Europe, et son conservatisme patriarcal, qui laisse beaucoup moins de place aux femmes que les autres pays industrialisés (qui ne leur en laissent déjà pas assez), sont des facettes tout à fait déplorables de ce modèle.

Je pensais au départ consacrer deux ou trois billets au livre de Guillaume Duval. Je dois me rendre à l’évidence : pour faire le tour de ce modèle aux caractéristiques si particulières et si déroutantes en évitant les billets fleuve, je devrai me rendre à quatre!

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6 commentaires leave one →
  1. Benton permalink
    28 août 2013 14 h 33 min

    Il est a noter qur bien l’Allemagne ait déclenchée la guerre en 1939, elle converti son économie en économie de guerre (toute production dédiée à la guerre, femmes dans les usines, etc…) qu’en 1943! (Il est vrai que l’Allemagne comptait sur l’esclavage des camps de concentrations)

    En comparaison, les États-Unis, qui entrèrent en guerre à la fin de 1941 était en économie de guerre dès 1942.

    J'aime

  2. 28 août 2013 15 h 41 min

    «Il est vrai que l’Allemagne comptait sur l’esclavage des camps de concentrations»

    …et du Service du travail obligatoire ! http://fr.wikipedia.org/wiki/Service_du_travail_obligatoire_(France)

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