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Le modèle allemand (4)

9 septembre 2013

allemagne4Je termine avec ce billet ma série portant sur le livre Made in Germany, Le modèle allemand au-delà des mythes de Guillaume Duval.

Les années Schröder

Gerhard Schröder fut chancelier de l’Allemagne de 1998 à 2005. Son passage au pouvoir a été marqué par un virage à droite de son parti, le parti social-démocrate (SPD), qui, comme d’autres partis supposément à gauche, a finalement appliqué des mesures de droite au pouvoir (à l’image de la troisième voie de Bill Clinton et de Tony Blair aux États-Unis et en Grande-Bretagne), notamment :

  • baisse des impôts des riches et des entreprises (sans que cela ne résulte en la moindre hausse des investissements comme tous les économistes orthodoxes le prévoient quand les impôts des entreprises sont abaissés; ils ont plutôt diminué, passant de 20,5 % du PIB en 1998 à 17,1 % en 2005, bien moins que la moyenne de 21,2 % dans la zone euro!);
  • facilitation des licenciements et de la création d’emplois temporaires;
  • durcissement de l’assurance-chômage (dont la diminution de la durée de prestation et l’obligation d’accepter des emplois «d’intérêt collectif» à 1 euro de l’heure, somme qui s’ajoute aux prestations);
  • abolition de nombreux remboursements de l’assurance-maladie;
  • baisse du financement des communes (qui ont en conséquence fermé des centres sociaux, des piscines, des bibliothèques, des maisons de jeunes, etc.);
  • réduction des pensions de retraite et hausse de l’âge pour y avoir droit.

Les politiques d’austérité de son gouvernement sont souvent vantés et symbolisent le modèle allemand. Pourtant, il a laissé son pays avec une croissance moindre que dans le reste de l’Europe, une hausse du chômage, une baisse du pouvoir d’achat moyen des salariés, une dette accrue et un taux de pauvreté et un niveau d’inégalités bien supérieurs à ce qu’ils étaient à son arrivée au pouvoir. En plus, l’auteur n’attribue pas le seul succès de l’économie allemande à l’époque (soit le passage d’un déficit commercial représentant 0,8 % du PIB à un surplus spectaculaire de 6,5 % du PIB en 2006) à ces politiques, mais plutôt aux investissements considérables consentis lors de la réunification de l’Allemagne (voir le précédent billet), à la croissance des pays émergents (qui, devenus la manufacture du monde avec une forte augmentation du nombre de nouveaux riches, ont acheté beaucoup de machinerie et d’autos de luxe – Mercedes, Porsche, Audi, BMW, etc. – à l’Allemagne) et au développement de nouveaux marchés dans les pays de l’Europe centre et orientale (les PECO, où les investissements allemands dépassaient pour la première fois en 2005 ceux faits en France, alors qu’ils en représentaient moins du tiers en 1995).

Par ailleurs, une bonne partie de l’épargne non investie en Allemagne au cours de ces années a été prêtée aux pays européens maintenant les plus touchés par la crise (Grèce, Irlande, Espagne, etc.), souvent pour financer des projets qui se sont révélés purement spéculatifs. Cette épargne est aujourd’hui en danger, entre autres en raison des propres politiques d’austérité de l’Allemagne qui se sont étendues par la suite à toute l’Europe.

L’auteur termine ce chapitre par une analyse intéressante de la tendance de nombreux gouvernements de centre-gauche à gouverner encore plus à droite que des gouvernements de centre-droit, un peu partout dans le monde, citant notamment le désir d’apparaître sérieux et rigoureux, et le fait que les groupes (de gauche et de centre-gauche) qui sont proches de ces gouvernements sont moins portés à les contester. On a connu ça ici aussi…

La relance sous Angela Merkel

Nombreuses sont les personnes qui attribuent à l’effet retardé des mesures de Schröder la reprise subséquente de l’Allemagne et sa résilience face à la crise. Ce n’est pas le cas de Guillaune Duval. On a déjà lu le même raisonnement idéologique lors de la reprise de la deuxième moitié des années 1990 aux États-Unis que d’aucuns attribuaient aux réformes de Reagan, 15 ans auparavant (on a vu plus tard que cette reprise reposait entre autres sur le gonflement de la bulle technologique, mais c’est une autre histoire…)! Pour Duval, la fameuse reprise allemande sous Angela Merkel repose sur de nombreux facteurs et n’est pas aussi fantastique que certains le prétendent.

– les petits boulots et le pouvoir d’achat

Les petits boulots – quelques heures par semaine pour un revenu mensuel inférieur à 400 euros (soit moins de 150 $ par semaine), accompagnés de peu de prestations sociales et d’aucun droit à des pensions de retraite – occupaient en 2012 environ 4,8 millions de personnes, dont 65 % étaient des femmes, ce qui représente 12 % de l’emploi et permet de diminuer le taux de chômage officiel.

Malgré un regain notable depuis 2005, la rémunération moyenne des salariés allemand n’avait toujours pas retrouvé en 2012 son niveau atteint en 2000. Duval de conclure : «même si l’économie allemande s’est incontestablement mieux portée que les autres [économies européennes] sous Angela Merkel, elle n’a pour l’essentiel, tant en termes d’emplois que de revenus, que compensé les effets massivement négatifs de la période Schröder».

– le vieillissement

«L’amélioration récente de l’économie allemande tient de plus pour une bonne part à des causes qui ont peu à voir tant avec les réformes de Gerhard Schröder qu’avec la politique d’Angela Merkel». Paradoxalement, le vieillissement de la population et la faible natalité bénéficient actuellement à l’Allemagne, même s’ils représentent à moyen et long termes «une des menaces les plus importantes pour l’économie et la société allemandes».

La faible natalité a par exemple fait diminuer la proportion de la population âgée de moins de 15 ans de 15,8 % en 1999 à 13,3 % en 2011, ce qui représente 2 millions de jeunes en moins, pendant que cette proportion était beaucoup plus élevée en France et a beaucoup moins diminué (de 19,1 % en 1999 à 18,5 % en 2011). Cette faible proportion et sa baisse font d’une part diminuer les coût des services publics qui leur sont destinés (éducation, frais de garde, santé, etc.), déjà que ces services sont bien moins développés en Allemagne qu’en France. Elles font d’autre part augmenter la proportion de la population en âge de travailler. Cet avantage relatif de l’Allemagne a par contre déjà commencé à s’inverser en raison de l’augmentation de la proportion de la population âgée de 65 ans et plus et la diminution de la population totale. Ainsi la population de l’Allemagne a diminué un peu (de 0,8 %, soit de 730 000 personnes entre son sommet de 2003 et 2011), tandis qu’elle augmentait sensiblement en France (de 5,1 %, soit de 3 190 000 personnes). Cette baisse démographique explique entre autres l’absence de bulle immobilière en Allemagne. Alors que le prix de l’immobilier a augmenté de 150 % en France entre 1996 et 2010, il est demeuré stable en Allemagne. En plus, le fait que l’Allemagne n’offre pas de programmes d’aide à l’accès à la propriété a freiné la demande immobilière. Par contre, beaucoup moins d’Allemands sont propriétaires, (53 % par rapport à 62 % en France et à 83 % en Espagne). Cette absence de bulle immobilière a fait diminuer l’inflation et permis aux Allemands de toujours payer leur dette publique et privée à des taux d’intérêt avantageux, faisant notamment diminuer les coûts de financement pour les entreprises et augmenter leur compétitivité. Ce facteur, jumelé à la croissance des pays émergents et au développement de nouveaux marchés dans les PECO dont j’ai parlé précédemment, explique l’essentiel de la reprise sous Angela Merkel. Bref, «Gerhard Schröder et Angela Merkel n’y sont pour pas grand chose».

L’«avantage» du vieillissement s’inversera inévitablement à l’avenir. D’un côté, la population de l’Allemagne continuera à diminuer et celle de la France à augmenter, si bien que, selon les prévisions d’Eurostat, la population de la France dépassera celle de l’Allemagne vers 2045 (qui était en 2011 environ 25 % plus élevée que celle de la France), comme on peut le voir dans ce graphique tiré d’un billet de Paul Krugman qui en conclut que le PIB de la France surpassera celui de l’Allemagne vers 2050, inversant l’importance relative des pouvoirs politique et économique de ces pays en Europe actuellement à l’avantage net de l’Allemagne.

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D’autre part, comme le souligne Duval, la part des plus de 65 ans passera de 20 % en 2011 à 33 % en 2060 en Allemagne et de 17 % à 27 % en 2060, l’écart entre les deux pays doublant (de 3 points de pourcentage à 6 points). Ainsi, l’avantage de l’Allemagne qui bénéficie d’une plus forte proportion de sa population en âge de travailler (15 à 64 ans) s’inversera vers 2030.

Ce vieillissement privera l’Allemagne de main-d’œuvre, fera stagner ou diminuer son PIB et risque d’empirer énormément son ratio de la dette sur le PIB et, par voie de conséquence, de faire augmenter les taux d’intérêt qu’elle paie sur cette dette. Et, comme mentionné auparavant, avec une partie importante de l’épargne allemande placée dans des pays en difficulté, la politique intransigeante de l’Allemagne envers ces pays risque aussi de se retourner contre elle, surtout contre ses retraités. Bref, l’avenir de l’économie et de la société allemandes semble bien sombre…

Conclusion de l’auteur

Dans cette conclusion, l’auteur fait le tour de ce qui lui apparaît être les grandes forces de l’Allemagne, dont les plus grandes inégalités et les petits boulots ne font pas partie :

  • pouvoirs accordés aux salariés dans les entreprises;
  • gestion moins autoritaire et hiérarchique;
  • valorisation des métiers et du travail manuel;
  • mobilité sociale élevée;
  • système éducatif moins fondé sur la sélection et la concurrence qu’ailleurs;
  • pouvoirs politiques et économiques décentralisés.

Malheureusement, les Allemands et les autres Européens attribuent le «succès» du modèle allemand aux mesures d’austérité. En les étendant à toute l’Europe, les autorités européennes ne font qu’aggraver et prolonger la crise. Visant la réduction de l’endettement public, l’austérité ne fait que l’empirer en faisant augmenter le chômage et la pauvreté, tout en détruisant des vies et en plongeant des populations entières dans la misère.

L’auteur propose plutôt jouer la carte «de la conversion écologique de nos économies et de la transition énergétique». Non seulement cette carte est essentielle à l’avenir de l’humanité et des générations futures, mais elle permettrait de sortir l’Europe de sa dépendance aux énergies fossiles provenant de l’extérieur. Et, considérant la plus grande conscientisation environnementale des Allemands (dont j’ai parlé dans le deuxième billet de la série), cette solution pourrait trouver de nombreux appuis en Allemagne et bénéficier à tous les pays européens, notamment à ceux du Sud de l’Europe, les plus touchés par la crise.

Et alors…

Après quatre billets sur ce livre, il est peut-être inutile de préciser que je l’ai grandement apprécié. Mais, je le fais quand même et vous invite à le lire, ces billets ne pouvant qu’effleurer les sujets abordés. Même si j’ai déjà écrit quelques textes sur l’Allemagne, je n’en avais qu’une connaissance limitée. C’est en réunissant toutes les caractéristiques et les particularités de ce pays qu’on peut en avoir une vision globale et comprendre l’intransigeance des Allemands sur l’austérité et sur l’inflation.

À cet égard, j’ai omis de parler de l’attitude doloriste des Allemands qu’aborde brièvement l’auteur, mais sur laquelle Paul Krugman a davantage élaboré, notamment dans cette chronique, où il dénonce la vision des dirigeants allemands qui voient la crise comme une fable morale «une histoire de nations vivant au-dessus de leurs moyens et [qui] en paient le prix aujourd’hui» et qui considèrent que seule la souffrance peut les ramener dans le droit chemin…

Je terminerai cette série avec la citation de ce livre qui m’a le plus frappé, même s’il faut attendre les remerciements de la fin du livre pour la lire :

«Beaucoup plus que le savoir-faire des ingénieurs allemands, c’est la fierté des ouvriers et le respect que la société marque à leur égard qui fait la différence entre nos deux industries. Ils ont permis le succès de l’une et entraîné le déclin de l’autre»

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9 commentaires leave one →
  1. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    9 septembre 2013 21 h 57 min

    « On a connu ça ici aussi… »
    Ahem! ça va faire les allusions là!! 😡

    Pour les prévisions démographiques, je me demande si une certaine remontée des naissances ne serait pas à prévoir ou bien s’il faut se ranger du côté pessimiste de l’auteur.

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  2. 9 septembre 2013 23 h 44 min

    « je me demande si une certaine remontée des naissances ne serait pas à prévoir »

    Tout est possible, mais sans changement aux politiques et à la culture, ce qui est improbable, ce serait étonnant. Et, de toute façon, cela n’aurait pas beaucoup d’effet avant trente ans. En plus cela augmenterait le taux des personnes hors de la tranche d’âge les plus actifs.

    En effet, avec une hausse du taux de natalité, il y aurait autant de personnes âgées et plus d’enfants, ajoutant la pression sur les encore moins nombreux en âge de travailler (on calcule le ratio de dépendance en calculant la proportion de personnes âgées et de personnes de moins de 15 ou 20 ans par rapport aux autres http://fr.wikipedia.org/wiki/Ratio_de_d%C3%A9pendance_d%C3%A9mographique). Bref, je partage le verdict de Duval : «l’avenir de l’économie et de la société allemandes semble bien sombre…»…

    Cela dit, j’ai rarement autant appris en rédigeant un billet ou une série de billets. Peu importe pour moi la faible popularité de cette série.

    Content quand même que cela t’ait plu!

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  3. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    10 septembre 2013 7 h 48 min

    @Darwin
    Je ne crois pas qu’il s’agit d’impopularité. Un texte plus sérieux va forcément engendrer moins d’achalandage qu’un texte polémique du genre : « Rima Elkoury voudrait exciser notre charte »!
    Je pourrais vous pondre le texte qui vient avec le titre si jamais vous cherchez un peu d’action! 😈

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  4. 10 septembre 2013 8 h 45 min

    Hum… Je vais y penser! 😉

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  5. 20 septembre 2013 17 h 45 min

    Agnès Gruda a commencé hier une série sur l’Allemagne. Les deux premiers textes sont excellents! Ci-après, le premier (le seul sur le site de La Presse pour l’instant) aborde d’un angle différent la question du vieillissement en Allemagne. Comme moi, elle n’est pas trop optimiste… Cet article parle aussi du modèle de la mère au foyer que j’ai abordé dans un précédent billet.

    «L’Allemagne fonce vers un mur, et le recul de l’âge de la retraite ne suffira pas pour l’anéantir.»

    http://www.lapresse.ca/international/europe/201309/19/01-4691029-lallemagne-le-vieillard-de-leurope.php

    Le Devoir diffuse aussi des articles sur l’Allemegne depuis hier, mais ils sont cadenassés…

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  6. 21 septembre 2013 13 h 56 min

    Le deuxième article d’Agnès Gruda est maintenant sur le site de LaPresse. Elle détaille le concept des petits boulots que j’ai abordé dans ce billet. À lire!

    http://www.lapresse.ca/international/europe/201309/20/01-4691499-mini-jobs-mini-salaires.php

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  7. 6 novembre 2013 0 h 58 min

    Encore Krugman sur l’Allemagne, qui explique à quel point elle nuit à une éventuelle reprise. Disons qu’on se rejoint!

    http://www.rtbf.be/info/chroniques/detail_ces-allemands-deprimants-paul-krugman?id=8128515&chroniqueurId=5032403

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