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Étudier rapporte-t-il moins qu’avant?

21 septembre 2013

étudier0Un article (cadenassé) du Devoir a résumé il y a quelques semaines une courte étude de Marchés mondiaux CIBC intitulée Degrees of Success: The Payoff to Higher Education in Canada (jeu de mot intraduisible qui donne à peu près Les niveaux variables de succès des diplômes: le rendement de l’enseignement supérieur au Canada). Compte tenu de l’observation que le Canada compte la plus forte proportion de la population qui est titulaire d’un diplôme d’études postsecondaires de tous les pays industrialisés, cette étude se demande s’il n’y en a pas trop et tente en fait de le démontrer…

L’étude

L’étude commence en montrant que, même si les droits de scolarité ont fortement augmenté au cours des dernières années, la proportion de jeunes qui fréquentent l’université continue à augmenter. L’étude veut ensuite démontrer que ce comportement est étrange, car, selon les auteurs, le «rendement» des études universitaires, tant en termes de salaires que de taux de chômage et de travail à temps partiel, est de moins en moins avantageux.

Je ne dirai jamais assez souvent qu’il est ridicule de ne voir l’avantage des études universitaires qu’en fonction du «rendement» sur le marché du travail. Mais, en plus, cette étude ne montre bien que ce qu’elle veux montrer, ne présente pas toutes les données et ne les explique pas correctement.

Taux de chômage

étudier1L’étude utilise le graphique ci-contre pour montrer que l’écart entre le taux de chômage (selon les données de l’Enquête sur la population active, EPA) des diplômés universitaires et celui des titulaires d’un diplôme d’études secondaires (DES) de 25 ans et plus (l’étude ne mentionne pas que les auteurs ont utilisé ces données plutôt que celles des 15 ans et plus ou des 25-54 comme la plupart des études font; grrrr…) s’est grandement réduit avec le temps et que, en conséquence, il est moins avantageux qu’avant d’avoir un diplôme universitaire. Oui, c’est vrai, cet écart s’est réduit… jusqu’en 2003!

Mais ce que les auteurs ne disent pas, c’est que ce graphique commence en 1990, année de récession. Or, ceux qui ont le plus perdu d’emplois au cours de cette récession (comme dans presque toutes les récessions) sont les personnes qui travaillaient dans le secteur manufacturier et dans la construction, deux domaines où la majorité des emplois exigent peu de scolarité. Il est donc normal que l’écart entre les taux de chômage des diplômés universitaires et des titulaires d’un DES ait augmenté (on peut voir sur le graphique une hausse notable entre 1990 et 1993, de 3 à 5 points de pourcentage) et ait été élevé.

On remarquera que l’écart s’est réduit tout d’abord lentement (on a appelé la reprise qui a suivi la récession du début des années 1990 la reprise sans emploi), demeurant même fixe à près de 4 points de 1994 à 1996, puis plus rapidement pour se stabiliser entre 1 et 2 points de pourcentage entre 2001 et 2008 pour soudain se creuser à plus de 3 points en 2009 en raison d’une autre récession (frappant encore davantage les personnes qui travaillaient dans le secteur manufacturier et dans la construction), mais moins profonde que la précédente.

Les auteurs ne mentionnent pas non plus (mais ils en parlent plus loin dans l’étude, de façon plus générale) que cette période fut marquée par l’arrivée d’immigrants beaucoup plus scolarisés qu’avant, mais éprouvant beaucoup de difficulté à faire reconnaître leurs diplômes et leur expérience à l’étranger. Malheureusement encore, l’EPA ne collige des données sur les immigrants que depuis 2006. Cela dit, il est remarquable de constater que, pour les sept années où des données sont disponibles, l’écart entre le taux de chômage des diplômés universitaires et celui des titulaires d’un DES fut en moyenne deux fois moins élevé chez les immigrants (1,8 point de pourcentage) que chez les natifs (3,7 points). Cela a bien sûr contribué à faire diminuer cet écart pour l’ensemble de la population, ce que montre nos auteurs.

Bref, l’analyse de la CIBC sur l’évolution des écarts du taux de chômage entre les titulaires de diplômes universitaires et de DES est bien superficielle… et conclut erronément!

Travail à temps partiel

étudier1-1Ici, les auteurs ont voulu comparer la qualité des emplois des titulaires de diplômes universitaires et de DES en examinant l’évolution de l’écart entre les taux de travail à temps partiel des deux groupes. Ils expliquent que cet écart a fondu entre 1990 et 2012, passant de près de trois points de pourcentage à un seul. Or, cet écart a en fait disparu complètement vers l’an 2000 (étant même légèrement négatif en 2004) et est en hausse depuis. Ils oublient de mentionner que le pourcentage de femmes chez les titulaires de DES a diminué de façon notable au cours de cette période (de 5,2 points de pourcentage) et a encore plus augmenté chez les diplômés universitaires (de 8,4 points de pourcentage). Or les femmes travaillent beaucoup plus souvent à temps partiel (4,3 fois plus que les hommes chez les diplômés d’un DES en moyenne de 1990 à 2012, et 2,8 fois plus chez les diplômés universitaires), que ce soit volontaire ou pas. Détail…

Au total, l’écart entre le taux de travail à temps partiel est demeuré étrangement le même tout au long de la période et chez les hommes et chez les femmes, les hommes universitaires étant plus souvent à temps partiel que les diplômés du secondaire (en moyenne de 1,5 point de pourcentage, 7,0 % par rapport à 5,5 %,), et les femmes universitaires l’étant moins souvent (en moyenne de 3,9 points de pourcentage, 19,4 % par rapport à 23,3 %). Étonnant, non?

J’expliquerai peut-être ça un autre jour, l’important à retenir étant qu’il n’y a en fait aucune tendance de ce côté!

Salaires

Alors là, c’est presque le bout de la… Presque, parce que j’ai un autre indicateur à présenter!

étudier2Les auteurs présentent en effet la différence entre la croissance du salaire réel entre les titulaires de diplômes universitaires et de DES. Ils montrent que la croissance des salaires hebdomadaires réels (corrigés de l’inflation) des titulaires de DES fut plus élevée entre 2002 et 2012 (13 %) que celle des diplômés universitaires (8 %), comme le montre la partie droite du graphique ci-contre. Ils notent toutefois dans la partie gauche du graphique que la rémunération augmente toujours fortement en fonction du niveau de scolarité. Fiou!

On peut toutefois se demander pourquoi les auteurs ont cru bon de faire commencer leur graphique en 2002, même si ces données sont disponibles depuis 1997. La réponse est simple, c’est l’année qui leur permet de montrer les écarts les plus élevés! Du bon vieux picorage de données (cherry picking).

Ensuite, ils ne parlent pas non plus de l’influence de l’immigration scolarisée (mais, je le répète, ils en parlent plus loin), ni de la féminisation des personnes qui obtiennent des diplômes universitaires. En effet, les diplômées ont en moyenne gagné entre 75 % et 80 % des salaires des diplômés entre 2002 et 2012, cet écart se rétrécissant avec le temps. Or, la proportion de diplômées est passée de 50,0 % à 53,9 % au cours de cette période et la proportion de femmes chez les titulaires d’un DES de 49,5 % à 47,1 %. La présence grandissante des immigrants et des femmes parmi les diplômés universitaires, et la diminution de la proportion de femmes chez les titulaires d’un DES expliquent sûrement une grande partie ou même tout cet écart. Mais, ça, les auteurs ne le disent pas. Ils préfèrent picorer les données qui correspondent le mieux avec leur thèse…

Taux d’emploi

étudier3Le taux d’emploi est selon moi l’indicateur du marché du travail le plus important (quoiqu’on ait toujours besoin des autres pour avoir un portrait complet…). Or, les auteurs n’en parlent pas… On se demande bien pourquoi!

On peut voir dans le graphique ci-contre que l’écart du taux d’emploi entre les titulaires de diplômes universitaires et de DES a été très élevé lors de la récession du début des années 1990, car, je le répète, cette récession a davantage touché le secteur manufacturier et la construction, domaine où les personnes en emploi sont peu scolarisés, et qu’il a diminué jusqu’en 2003 (demeurant très important avec 15 points de pourcentage d’avantage, soit 73,6 % par rapport à 58,4 %), et augmente depuis, avec, bien sûr, une poussée lors de la récession de de 2008-2009 pour atteindre plus de 25 points en 2012 (l’écart le plus élevé de toute la période), soit 73,8 % par rapport à 48,7 %.

étudier4Si j’avais fait comme les auteurs, j’aurais pu ne montrer que les données de 2003 à 2012, comme on peut le voir à droite. On ne verrai qu’une hausse durant cette période, mais, on le sait, je ne suis pas comme ça… Je tiens à souligner que cette hausse s’est produite dans un contexte où la proportion d’immigrants diplômés universitaires a augmenté, population ayant un taux d’emploi plus faible (70 % par rapport à 78 % pour les natifs en 2012, écart semblable de 2006 à 2012). L’augmentation de la proportion de femmes diplômées a eu moins d’impact, l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes étant bien moindre (2,5 points de pourcentage en 2012).

Bref, cet indicateur va complètement à l’encontre de ce que les auteurs semblent vouloir prouver : être titulaire d’un diplôme universitaire représente toujours un avantage important, qui augmente sous certains aspects, diminue sur d’autres (surtout en raison du changement des caractéristiques des diplômés), mais demeure substantiel.

La suite

Par après, les auteurs soulignent que la baisse de l’avantage sur le marché du travail des diplômés universitaires sur les titulaires d’un DES qu’ils ont observée (et qui est bien moins importante qu’ils le disent et qui est même une hausse dans l’indicateur le plus important) s’explique en bonne partie par l’augmentation de la présence d’immigrants, comme je l’ai moi aussi indiqué à quelques reprises… Pourtant, ils concluent que cette supposée baisse de l’avantage de rester longtemps aux études est un signe que le Canada a un surplus de diplômés. Or, rien dans les données n’appuie cette conclusion…

Et alors…

Ce genre d’étude qui sélectionne les données et en omet d’autres pour «prouver» les thèses mises de l’avant par les auteurs me révulse profondément. Cela confond la population et les décideurs, et avalise l’impression partagée par bien des gens qu’on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres, tandis que, comme j’espère l’avoir montré, les chiffres ne disent toujours que ce qu’ils disent, pas ce qu’on veut leur faire dire.

Et, bien sûr, pas une seconde l’idée que des études peuvent servir à autre chose qu’à trouver un emploi bien payé, comme par exemple d’avoir une population mieux éduquée et mieux en mesure de comprendre l’univers dans lequel nous vivons, et de bénéficier de citoyens éclairés n’a traversé l’esprit de nos auteurs. Ils peuvent bien travailler pour une banque!

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4 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    21 septembre 2013 18 h 16 min

    Merci de mettre en lumière les côtés sombres de ces études téléguidées.

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  2. 21 septembre 2013 19 h 02 min

    J’ai dû, pour des questions de temps et d’espace, omettre un des aspects de cette étude, celle qui porte sur l’avantage de la diplomation par domaine d’étude. Les auteurs déplorent que trop de gens étudient dans des domaines qui rapportent moins, comme les sciences humaines, et pas assez dans ceux qui rapportent le plus, comme le génie, l’administration et la santé.

    Je crois que c’est le message que tente de transmettre cette étude, soit d’encourager davantage les domaines qui correspondent le plus aux besoins des employeurs, ignorant totalement, je le répète, les avantages de ces formations sur la société, mais aussi les intérêts et les aptitudes des étudiants et étudiantes.

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  3. THE LIBERTARIAN BADASS permalink
    22 septembre 2013 12 h 33 min

    Excellent ce dernier commentaire darwin: On commande des études incomplètes pour « prouver » un point idéologique déjà choisi.

    J'aime

  4. 22 septembre 2013 13 h 12 min

    «J’aime…»

    Ça ressemble à ça, en tout cas…

    J'aime

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