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Les bilans de la faim

31 octobre 2013

bilans_faimJ’ai su par Simon De Jocas que les banques alimentaires du Québec et du Canada publient annuellement des données sur les personnes qui ont utilisé leurs services (sacs de provisions, repas, collations, etc.). Je me suis dit que ça pourrait être intéressant de regarder cela de plus près.

Personnes aidées

En consultant les 14 derniers Bilans-faim sur cette page et quelques-uns sur celle-là, puis en corrigeant les données à l’aide de ce document (grrrrr… si je l’avais vu avant, j’aurais sauvé une couple d’heures!), j’ai construit ce joli petit dessin…

bilans_faim1

Un peu frustrant, ce joli dessin! En effet si on regarde la donnée de 1989, disponible uniquement pour le Canada, il semble que la progression de la population qui utilise les services des banques alimentaires se soit réalisée dans les années 1990 ou même avant…

Je me souviens d’ailleurs avoir rencontré Pierre Legault, un des fondateurs de Moisson Montréal, lors de sa création en 1984. Il s’agissait alors d’un petit organisme comptant moins de 10 employés (en fait, je pense plutôt quatre ou cinq, et même moins, mais je ne suis pas certain), alors qu’il y a maintenant 18 Moissons au Québec qui approvisionnent plus de 1000 organismes d’aide alimentaire. Le Chic resto pop a été créé la même année. Il existait en fait peu d’organismes d’aide alimentaire à l’époque, si ce n’est les popotes roulantes, qui s’adressaient surtout aux personnes âgées en leur livrant à domicile des repas chauds, quelques fois par semaine.

Cela dit, le graphique montre bien que les banques alimentaires desservent une portion stable de la population au Canada et un peu décroissante au Québec depuis le début de ce siècle, quoiqu’elle ait quelque peu augmenté après la dernière récession. On notera que la proportion aidée au Québec est rendue 20 % inférieure (2,0 % par rapport à 2,5 %) à celle du Canada (qui comprend encore le Québec…). Par contre, la composition de la population qui utilise ces services a changé de façon notable au cours de cette période, comme on peut le voir dans le graphique suivant.

bilans_faim2

Je n’ai indiqué dans ce graphique que les trois plus grands utilisateurs des banques alimentaires canadiennes. On peut voir que les deux plus grands changements furent la baisse de la proportion de bénéficiaires de l’aide sociale (ligne bleue, dont l’échelle du graphique est à droite, de 65 % en 2001 à 52 % en 2012) et la forte hausse de la proportion de personnes recevant des pensions d’invalidité (ligne jaune, échelle de gauche, de 7 % à 14 %). Cela semble montrer l’insuffisance de ces pensions, en général celles des organismes gouvernementaux de santé et sécurité au travail. La ligne rouge, elle, montre que la proportion de personnes en emploi est demeurée assez fixe, quoique à un niveau élevé (12 % des utilisateurs), montrant, elle, l’insuffisance des salaires. Je noterai finalement que la proportion des trois autres principaux utilisateurs est aussi demeurée assez stable, soit les personnes qui reçoivent une pension de la sécurité de la vieillesse (autour de 7 %), les bénéficiaires de l’assurance-emploi et les personnes sans revenu (environ 5 à 6 % dans les deux cas).

bilans_faim3Ces proportions sont passablement différentes aux Québec, mais, comme les documents consultés ne les mentionnent que pour 2010 à 2012, je n’ai pas pu suivre leur évolution dans le temps. On peut voir ci-contre la moyenne de ces proportions au cours de ces trois années. On peut constater que la proportion de bénéficiaires de l’aide sociale est nettement plus élevée que dans le reste du Canada, mais, si on considère que la proportion de la population qui utilise les banques alimentaires est moins élevée au Québec qu’au Canada (2,0 % par rapport à 2,5 %, je le rappelle), ces proportions s’équivalent en fait (0,52 x 0,025 = 0,0130; 0,627 x 0,020 = 0,0125). Ce qui pourrait étonner, est que les proportions de personnes en emploi et surtout de personnes recevant des pensions d’invalidité soient au Québec tellement plus faibles qu’au Canada. Dans ce dernier cas, la proportion est de 4 % au Québec, de 14 % pour tout le Canada, mais près de 30 % en Ontario! J’émettrais l’hypothèse que la différence de coût du logement entre ces provinces pourrait expliquer ces besoins plus grands en Ontario, où la proportion de la population qui utilise les banques alimentaires est 50 % plus élevée qu’au Québec (autour de 3 % par année, voir la page numérotée 24). Et on nous répète constamment à quel point les Ontariens sont plus riches que nous…

Et alors…

Je ne sais pas trop comment interpréter tout cela. D’un côté, on peut être content de la place occupée par les banques alimentaires, qui donnent de la bouffe aux personnes les plus démunies, surtout quand on sait «que l’insécurité alimentaire est en hausse au Canada», comme j’en parlais dans ce billet sur la base de cette étude. Elles offrent aussi des expériences de travail à des jeunes en difficulté. En effet, ces banques alimentaires sont ce qu’on appelle des entreprises d’insertion qui «répondent à des besoins de formation et d’accompagnement de personnes en sérieuses difficultés d’intégration au marché du travail, dans un objectif de lutte à la pauvreté et à l’exclusion». En utilisant souvent des produits rejetés par les chaînes d’alimentation, elles permettent aussi de réduire le gaspillage alimentaire qui représente un grave problème mondial.

De l’autre côté, on est en train d’institutionnaliser la sous-traitance de la misère à des organismes communautaires et à de la main-d’œuvre bon marché, plutôt que de réaliser que l’émergence des banques alimentaires est en grande partie due à l’insuffisance des prestations sociales et à l’augmentation des inégalités. On voit d’ailleurs que cette insuffisance frappe plus dans les autres provinces qu’au Québec. Et, soyons clair, les banques alimentaires ne sont pas dupes du rôle ingrat qu’on leur confie. Si elles déplorent le manque de ressources qu’on leur accorde (voir la page 12), elles aimeraient bien qu’on ne fasse appel à leurs services que pour corriger des situations temporaires, que la société et l’État fassent en sorte que leurs interventions deviennent moins routinières. En effet, on peut lire à la page 13 leurs recommandations pour vraiment éradiquer la pauvreté et la misère qui obligent une proportion si élevée de la population à dépendre de leurs services. Elle voudraient en priorité :

  • accroître le nombre de logements sociaux abordables;
  • augmenter le salaire minimum

Elles émettent ensuite 14 autres recommandations qui passent de l’amélioration de l’aide sociale (une vraie, pas comme celle-là!) à la diminution des droits de scolarité… On croirait lire une partie du programme de QS!

Ça doit parfois être difficile de travailler si fort pour soulager la misère et constater que les gouvernements comptent justement sur notre intervention pour ne pas avoir à prendre les décisions qui s’imposent…

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9 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    31 octobre 2013 16 h 31 min

    « Ça doit parfois être difficile de travailler si fort pour soulager la misère et constater que les gouvernements comptent justement sur notre intervention pour ne pas avoir à prendre les décisions qui s’imposent… »

    Exactement! Dans Le Devoir aujourd’hui http://www.ledevoir.com/politique/quebec/391402/la-taxe-sante-est-la-pour-de-bon-dit-marois (article cadenassé), nous apprenons que « Cette dernière (Pauline Marois, R. L .) est bien consciente que l’image de son parti a été mise à mal au printemps dernier avec les compressions de 19 millions à l’aide sociale. « L’objectif n’est pas de redorer notre image. D’abord, c’est de refaire clairement la démonstration que nous avons le coeur à la bonne place et que nous voulons prendre soin de notre monde, et que nous n’avons pas attendu pour le faire. […] Nous faisons aujourd’hui la démonstration que nous sommes toujours le parti qui a fait le choix de la solidarité, un parti progressiste et social-démocrate. »

    Si Pauline Marois peut dire ça sans rire, c’est qu’une grande partie de la population pense que les sans-emploi sont paresseux.

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  2. 31 octobre 2013 18 h 03 min

    «Si Pauline Marois peut dire ça sans rire, c’est qu’une grande partie de la population pense que les sans-emploi sont paresseux.»

    Regarde les pages 37 et 38 de ce sondage (tu as dû lire l’article cadenassé dans le Devoir…) : http://www.ledevoir.com/documents/pdf/sondageleger30octobre2013.pdf

    On voit que la population a une vision relativement négative des prestataires de l’assurance-emploi. Alors, ça m’étonnerait qu’elle en ait une bien plus positive des prestataires de l’aide sociale et des autres sans-emploi…

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  3. Richard Langelier permalink
    31 octobre 2013 19 h 20 min

    Justement Darwin, au moment où j’avance très lentement dans mon commentaire à ton commentaire, je viens de voir que le mien a été accepté dans Le Devoir pour http://www.ledevoir.com/politique/quebec/391402/la-taxe-sante-est-la-pour-de-bon-dit-marois#reactions .

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  4. 31 octobre 2013 19 h 39 min

    Les grands esprits se rejoignent (et lisent le même journal…)!

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  5. Richard Langelier permalink
    31 octobre 2013 19 h 52 min

    S’il y avait de meilleurs journaux, on séparerait peut-être les grands esprits des grands esprits (ceux qui sont trop vieux pour apprendre à mettre des smilies).

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  6. 2 novembre 2013 8 h 06 min

    Parlant de la vision négative des chômeurs et des prestataires de l’aide sociale, Krugman a justement consacré sa chronique d’hier à la guerre contre les pauvres. J’attendais qu’elle soit traduite en français pour en parler. C’est fait!

    http://www.rtbf.be/info/chroniques/detail_une-guerre-contre-les-pauvres-paul-krugman?id=8126491&chroniqueurId=5032403

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  7. 5 novembre 2013 18 h 01 min

    Le rapport 2013 est srtie, avec peu de changement : baisse de 5,6 % au Canada et au Canada et hausse de 0,7 % au Québec.

    Canada : http://www.foodbankscanada.ca/getmedia/643f862f-f931-43c8-8e5c-3777cdf4c9ed/Bilan-Faim2013.pdf.aspx?ext=.pdf

    Québec : http://www.banquesalimentaires.org/flextop/upload/pdf/3baccb2cfcb9e2de40bccdd59a7ee558.pdf

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  8. Yves permalink
    5 novembre 2013 20 h 32 min

    Très intéressant ce rapport du Québec, merci.

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  9. 5 novembre 2013 23 h 11 min

    Tu as sûrement remarqué que les organismes de ce secteur ont encore une fois fait des recommandations pertinentes (page 13)…

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