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Démocratie des urnes et démocratie de la rue

4 novembre 2013

démocratie_piotteJ’ai été attiré par le dernier livre de Jean-Marc Piotte, Démocratie des urnes et démocratie de la rue, pour au moins deux raisons. J’ai tout d’abord beaucoup de respect pour cet intellectuel québécois dont j’ai déjà lu quelques livres auparavant. D’autre part, le titre de ce livre m’a rappelé une réunion d’une assemblée populaire autonome de quartier (APAQ) à laquelle j’ai participé il y a un peu plus d’un an au cours de laquelle le sujet de la démocratie directe et de la démocratie représentative a justement été débattu.

Je trouvais que certains idéalisaient la démocratie directe qui, si elle permet à tous et toutes de se prononcer et fonctionne très bien dans certains milieux, comme dans les associations étudiantes, les assemblées de quartier et les syndicats, serait moins bien adaptée dans d’autres milieux et pour d’autres sujets. Elle risque par exemple d’imposer la dictature de la majorité quand on parle de droits individuels, comme on peut le constater actuellement dans le débat sur les valeurs québécoises. Elle risquerait aussi de paralyser complètement le fonctionnement d’un gouvernement qui doit souvent prendre des décisions rapidement. J’avais donc levé la main pour me prononcer ainsi sur ce sujet.

Un autre participant a toutefois pris la parole avant moi et a expliqué de façon beaucoup plus claire et complète ce que je voulais justement dire. Il s’agissait de Jean-Marc Piotte. On comprendra alors que j’étais attiré par un livre dans lequel il pourrait développer davantage sur ce sujet.

Le livre

En fait, le titre du livre ne s’applique qu’à un seul des 10 chapitres de ce court livre (153 pages). Ce livre représente en fait, selon le texte de sa présentation, «Le testament intellectuel d’un grand penseur québécois». Il y aborde donc de nombreux sujets de façon un peu disparate. Je présenterai ici le chapitre qui m’a attiré et décrirai rapidement quelques-uns des autres sujets que l’auteur traite dans ce livre.

Démocratie

Le chapitre qui porte le titre du livre commence en citant Jean Charest qui opposait directement l’an dernier, lors du conflit entre son gouvernement et le mouvement étudiant élargi, la démocratie des urnes à la démocratie de la rue, présentant la deuxième comme une dérive sans aucune légitimité. L’auteur conteste cette vision, tout en se distançant du rejet de la démocratie représentative (où la volonté des citoyens est confiée à des représentants élus, comme des députés) par une grande partie du mouvement étudiant, mais en reconnaissant que l’État que nous connaissons «n’est pas celui du peuple, mais celui d’une oligarchie».

Son étude de la démocratie représentative commence par l’analyse d’un texte paru dans le Devoir en décembre 2011, dans lequel l’auteur, Joseph Yvon Thériault, prétend que la politique est «l’activité par laquelle les hommes et les femmes, à travers la diversité des intérêts, des opinions et des passions qui les opposent, s’organisent pour ordonnancer la société». Piotte considère cette définition fausse, car l’organisation des gouvernements, dans tous les pays dits démocratiques, repose sur des constitutions adoptées par quelques individus, pas par l’ensemble de la population.

Thériault poursuit en affirmant que la démocratie représentative crée une médiation entre le peuple et le gouvernement. Piotte montre que, en fait, l’établissement de la démocratie représentative origine de luttes de pouvoir entre l’aristocratie, la royauté et la bourgeoisie. L’étendue du droit de vote à toute la population résulte plutôt de luttes (pouvoir de la rue…) qui ont permis de l’étendre à tous les hommes (seuls les propriétaires votaient avant cela) et, bien après, aux femmes. Et même là, Piotte considère que «La «démocratie» ne représente pas, même indirectement, le peuple», étant dominée «par les maîtres de l’économie», une oligarchie dont le pouvoir est tout de même tempéré par les libertés individuelles et la souveraineté populaire, qui, elle, s’exprime souvent par la démocratie directe et la démocratie de la rue.

«C’est principalement la lutte des ouvriers, puis des femmes, qui a engendré l’État social ou providence, limitant ainsi la subordination de tout un chacun au profit et à la productivité, sans supprimer évidemment l’oligarchie financière, industrielle et commerciale.»

Cette oligarchie se manifeste aussi par sa mainmise sur les industries culturelles et d’information, comme le montre plus en détail Simon Tremblay-Pepin dans son livre Illusions – Petit manuel pour une critique des médias que j’ai déjà commenté. Piotte nuance toutefois les effets de cette concentration des pouvoirs de la presse, en soulignant qu’on peut tout de même y lire des voix discordantes et qui permettent une certaine diversité des points de vue. Dans le même sens, la présence du journal indépendant Le Devoir permet la diffusion d’informations et de points de vue souvent opposés à ceux des médias possédés par les grands conglomérats. S’il est bien d’accord qu’on doit «lutter pour le démantèlement des empires et pour l’extension des médias sociaux qui peuvent présenter une image autre de la réalité», il nuance tout de même en maintenant que les positions soutenues dans les médias «ne sont pas uniformes et homogènes», contrairement à ce qui se passe dans de trop nombreux pays (notamment en Chine, en Russie et en Arabie saoudite) où l’État les contrôle directement.

L’auteur poursuit en soulignant, comme je l’ai fait au début de ce billet, l’importance de protéger les libertés individuelles des décisions de la majorité qui, «comme l’a montré Tocqueville, peut être despotique». Dans ce sens, le mouvement étudiant avait raison de s’opposer à la Loi 12 par laquelle «le gouvernement Charest a brimé ces libertés fondamentales et limité les contre-pouvoirs citoyens». Mais, cela ne disqualifie pas automatiquement la démocratie représentative, mais montre plutôt que son pouvoir doit être surveillé par des contre-pouvoirs citoyens.

Piotte ne nie nullement la capacité de mobilisation de la démocratie directe «qui repose sur l’adhésion consciente de chaque individu», bien au contraire. Il souhaite même que les syndicats appliquent ces «manières plus démocratiques de fonctionner». Il considère toutefois que, si les syndicats ont beaucoup à apprendre du fonctionnement démocratique du mouvement étudiant, ce dernier pourrait «également apprendre des syndicats qui distinguent, dans leurs pratiques, la mobilisation de la négociation. (…) La négociation, contrairement à la mobilisation, requiert que les représentants aient une certaine marge de manœuvre pour négocier avec le pouvoir un arrangement satisfaisant».

Puis, Piotte conclut :

«La démocratie directe est le meilleur instrument de lutte, mais elle doit servir à renforcer la démocratie représentative, et non se perdre dans l’illusion de la mobilisation.»

Les autres chapitres

Les autres chapitres abordent tous des thèmes différents, parfois avec des textes originaux, mais souvent par l’adaptation de textes qu’il a déjà publiés ailleurs. On peut y lire entres autres ses analyses sur :

  • la liberté (dans lequel il parle un peu de ses origines sociales);
  • la culture (en commentant entre autres le livre Liliane est au lycée de Normand Baillaillargeon);
  • les intellectuels (qui contient une critique cinglante des thèses de Jean-Claude Michéa, que j’ai moi-même égratignées…);
  • l’université (texte dans lequel il décrit l’évolution du système universitaire dans le monde et au Québec);
  • les droites (texte un peu court pour moi qui ai beaucoup lu sur le sujet);
  • la laïcité (un texte intéressant et nuancé, même si je ne partage pas toutes ses opinions).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Tout dépend… La lecture de ces textes fort disparates m’a parfois bien plu et d’autres fois moins. Chose certaine, je suis bien content de l’avoir lu, car j’en ai appris davantage sur la pensée de cet intellectuel majeur pour le Québec. Et ce ne fut pas bien long!

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6 commentaires leave one →
  1. 8 novembre 2013 8 h 04 min

    Bonjour!

    Dans une démocratie directe (comme représentative), le risque qu’une majorité exerce une tyrannie sur une minorité n’est-il pas minimisé par le recours aux droits fondamentaux garantis par des constitutions et autres chartes des droits et libertés? Je n’ai pas bien compris en quoi une démocratie directe risque davantage de déraper en tyrannie qu’une démocratie représentative.

    Les deux ont besoin de contre pouvoirs, de mécanismes de protection des minorités. Votre allusion à la charte du PQ est légitime considérant le contexte, mais dans le scénario ou ce débat serait fait dans une démocratie participative ou directe (par exemple en soumettant les articles de la charte à référendum) plutôt que par des députés au parlement, les mêmes mécanismes juridiques s’appliquent pour protéger les minorités, me semble.

    Autre exemple, une entreprise organisée en démocratie directe pourrait se doter de principes fondamentaux internes, comme le respect de sa mission première, etc., faisant en sorte qu’il faudrait par exemple les 2/3 des membres de tous les secteurs (employés, consommateurs, etc.) pour pouvoir prendre une décision allant à l’encontre des principes de départ de l’entreprise.

    Pour ce qui est de la lenteur, elle peut être effectivement problématique, mais là encore il n’en tiendrait qu’aux membres d’une démocratie directe donnée de décider quels seront les secteurs systématiquement débattus en assemblées, quels sont ceux pouvant être soumis à référendum, et quels sont ceux pouvant être relégués à des représentants. (C’est déjà à peu près ce qui se passe par exemple dans mon asso, je crois)

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  2. 8 novembre 2013 8 h 18 min

    Merci pour ce commentaire.

    Il est vrai et pertinent de mentionner qu’en conservant le rempart des chartes le danger de la dictature de la majorité pourrait être éloigné. Mais je retiens quand même les remarques de M. Piotte sur la lourdeur du processus et les réticences de bien des membres des organismes qui appliquent la démocratie directe à donner au moins certaines marges de manoeuvre à leurs représentants et porte-parole.

    Votre proposition de limiter les sujets qu’on peut aborder en assemblée est porteuse, mais serait elle-même sujette à des débats longs et ardus! J’ajouterai que le nombre de sujets abordés par un gouvernement est sans commune mesure avec ceux qui relèvent d’une association étudiante.

    Cela dit, vous apportez des nuances intéressantes! En fait, j’ai répondu à votre commentaire, mais je précise que ce billet rapporte les analyses et opinions de Jean-Marc Piotte, pas nécessairement les miennes (quoique je partage pas mal son point de vue sur cette question). Ce serait intéressant de prendre connaissance de ses réactions à vos propositions!

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  3. 9 novembre 2013 21 h 16 min

    Merci de votre réponse!

    Oui ces difficultés sont grandes évidemment!

    Mais je trouverais pertinent de considérer qu’une démocratie soit pensée d’abord directe par défaut, et ensuite, que de la représentativité/marge de manoeuvre soit  »accordée » là ou c’est légitime ou plus efficace (probablement à beaucoup d’endroits), histoire d’avoir un meilleur dosage entre efficacité et participation directe citoyenne.

    L’ironie de la chose est que bien que les parlements démocratiques/oligarchiques puissent traiter énormément plus de sujets que ne le pourraient des citoyens bénévoles un lundi soir dans leurs quartiers, leur  »efficacité » à régler des questions urgentes (comme la crise écologique mondiale par exemple!) est au mieux dangereusement médiocre.

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  4. 9 novembre 2013 22 h 03 min

    «Mais je trouverais pertinent de considérer qu’une démocratie soit pensée d’abord directe par défaut»

    J’ai tendance à être d’accord, mais avec un niveau de participation satisfaisant.

    «leur « efficacité » à régler des questions urgentes (comme la crise écologique mondiale par exemple!) est au mieux dangereusement médiocre.»

    J’interprète votre mention de parlements «oligarchiques» dans le sens du rôle important des lobbys entre autres du 1 %. je ne peux qu’acquiescer…

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  5. 3 janvier 2014 23 h 11 min

    J’ai complété la lecture de ce livre hier. Bien apprécié l’ensemble, particulièrement les éléments autobiographiques y étant parsemés. Une question que je me suis posé en fermant ce livre: combien d’autres «grands penseurs québécois» de gauche ne connais-je point encore?

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  6. 4 janvier 2014 0 h 29 min

    Il faudrait que tu nommes ceux que tu connais pour que nous ayons une chance de savoir ceux que tu ne connais pas. Et, je ne suis vraiment pas une autorité en ce domaine.

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