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Tenir tête

2 décembre 2013

tenir_tête«Aujourd’hui, ici, au Cégep de Valleyfield, l’Histoire vous regarde. L’Histoire vous regarde et vous place devant un choix : y faire votre marque ou non.»

Ainsi commence le premier chapitre – après une introduction qui porte sur les événements qui ont précédé l’assemblée générale qui pouvait aussi bien allumer qu’éteindre l’étincelle à la base de la contestation étudiante du printemps 2012 – du livre de Gabriel Nadeau-Dubois, Tenir tête. Même si on sait que le vote tenu lors de l’assemblée générale des étudiants du Cégep de Valleyfield a été gagné par 12 votes (860 pour, 848 contre et une abstention) par les tenants de la grève, ce chapitre se lit comme un thriller, tant les émotions que tous ont ressenties ce jour-là sont bien transmises.

Si ce vote fut serré, les suivants le furent moins. Il raconte le vote au collège de Maisonneuve. La plus grande assemblée de tous les temps s’y déroule : 3 500 étudiants, qui font craindre à l’intégrité de la bâtisse, selon le responsable de la sécurité du cégep! Il est aussi surpris de la dernière intervention au micro d’un étudiant non militant, sans même de carré rouge, qui demande à ceux qui voteront non s’ils sont prêts à payer pour ses études, car, lui, il ne peut se permettre cette hausse et ne pourra aller à l’université! Résultat : 85 % pour la grève illimité! Le mouvement prend une ampleur que même les plus optimistes n’imaginaient pas dans leurs rêves les plus fous. Ce qui fait dire à l’auteur : «À force d’entendre dire que que j’appartenais à une génération apolitique, j’avais fini par le croire

La démocratie

L’auteur poursuit en donnant de nombreux exemples du mépris de la démocratie manifesté par les opposants à la grève, surtout du côté des commentateurs et du gouvernement, mais aussi des étudiants. Il cite entres autres les cégeps qui ont organisé des votes électroniques pour contourner le vote en assemblée générale sans succès, les résultats demeurant les mêmes. Ce chapitre nous donne l’occasion d’apprécier la profondeur de ses arguments. Il cite même le livre qui m’a le plus marqué au cours des dernières années, soit La dissociété de Jacques Généreux, ce qui n’est sûrement pas pour me déplaire! Et, pour répondre à ceux qui prétendent que la démocratie se limite à voter aux quatre ans, il farcit son exposé de phrases lapidaires du genre :

«N’en déplaise aux crapauds qui aiment les eaux mortes des marais et qui craignent le débordement des rivières au printemps, les débats et les conflits politiques, «la rue», ne sont pas l’ennemi de la liberté, ils en sont l’oxygène.»

Il souligne entre autres la contradiction des affirmations des éditorialistes qui conseillent aux jeunes de retourner en classe et de se contenter de voter en plus grand nombre, lorsque ceux-ci ne font que ça, ne pas se contenter de voter aux quatre ans et protester contre les décisions du gouvernements plusieurs fois par semaine! Eux auraient le droit de se prononcer entre les élections, tout comme les lobbys des plus puissants auraient le droit d’influencer les décisions des députés, mais pas 400 000 étudiants?

La fabrique d’homo œconomicus

Dans le chapitre suivant, Gabriel Nadeau-Dubois montre comment la vision néolibérale tente en fait de transformer l’humain en homo œconomicus, en une personne qui ne prend des décisions que pour maximiser son utilité. Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a d’ailleurs déjà affirmé que «Les gens ne veulent pas étudier pour étudier. Ils veulent étudier pour travailler». Les gens comme lui, qui ne considèrent les études universitaires que comme un investissement dans le capital humain des étudiants pour maximiser leur revenu futur, risquent de faire une prophétie autoréalisatrice en augmentant les droits de scolarité. Criblée de dettes à la sortie de l’université, la personne récemment diplômée est de fait fortement incitée à ne chercher que les emplois les plus payants pour pouvoir rembourser ses dettes. Ainsi, tous les autres objectifs de l’université, comme de former des citoyens éclairés et d’ainsi rejoindre les attentes du rapport Parent, seraient mis de côté.

L’auteur présente dans ce chapitre bien d’autres exemples liés à la vision néolibérale de l’éducation. Il parle entre autres de «juste part», de «révolution culturelle» et de l’expérience de droits de scolarité élevés en Grande-Bretagne. Je vous laisse le plaisir de prendre connaissance de ses autres exemples!

Pour éviter de tout dire, je ne ferai que présenter les thèmes abordés dans les chapitres suivants.

– Excellence : Ici, l’auteur confronte deux notions de l’excellence à l’université : celle qui est évaluée sur la base de la production de diplômés qui correspondent aux besoins des entreprises (une université qui voit les étudiants comme ses clients et comme des marchandises à livrer aux entreprises) et celle qui veut «rendre la culture d’un peuple digne de son humanité». Inutile de préciser qu’il critique la première notion de l’excellence et qu’il promeut la deuxième…

– Plus d’Indiens que de chef : Pour une xième fois, Gabriel Nadeau-Dubois explique de principe de la démocratie directe. Comme il le dit, c’était assez incroyable de constater que pleins de journalistes ne comprenaient toujours pas après plusieurs mois de couverture de ce conflit (ou ne voulaient pas comprendre) ce mode de décision et le rôle des porte-parole, et de les voir en contre-partie si compréhensifs (ou crédules) devant les tergiversations de la classe politique qu’ils critiquent pourtant depuis des années pour leur manque de crédibilité.

– Hystérie collective : L’auteur aborde dans ce chapitre les réactions disproportionnées de trop de commentateurs et faiseurs d’opinion : «Une véritable hystérie collective s’est emparée des chroniqueurs et éditorialistes, tous soudain en proie à une vive excitation nerveuse qui a affecté leur discernement. Les discours diffamatoires, haineux, condescendants, trop souvent adossés à du vent, se sont multipliés dans l’espace public» Après un an de recul, les énormités avancées au cours du conflit deviennent, si c’est possible, encore plus ridicules. Quoiqu’un certain débat actuel nous rappelle que ces excès ne sont pas limités à un seul sujet…

– Visite à Parthenais : L’auteur raconte ici l’interrogatoire d’intimidation qu’il a subi à Parthenais (quartier général de la sûreté du Québec), et fait le tour des actes d’intimidation et de violence commis par la police au cours du conflit. À ce sujet, je conseille toujours le livre de Francis Dupuis-Déri, À qui la rue, dont j’ai parlé récemment.

– Tenir tête : Ce chapitre porte sur la loi spéciale (qui contenait entre autres un article conçu uniquement pour lui…) et sur les événements qui en ont découlé, notamment sur les nombreux actes de désobéissance civile, autant par des étudiants que par le reste de la population, comme les manifestations nocturnes et les rassemblements quotidiens de tapeurs de casseroles.

Je m’étais bien promis de ne pas élaborer, mais là, impossible de résister! Il raconte en effet qu’un chroniqueur lui a confié que sa fille de neuf ans a répondu ainsi à son petit frère de six ans qui lui demandait pourquoi ils tapaient sur des casseroles : «le gouvernement veut pas qu’on manifeste… faqu’on manifeste!». Face à cette compréhension précoce des événements, l’auteur conclut que : «Il fallait défier l’autorité du gouvernement, précisément parce qu’il dépassait les limites dans lesquelles les citoyens acceptent qu’il gouverne. (…) La rue a cloué le bec à Jean Charest et on a pu voir que la désobéissance civile est un geste parfois normal en démocratie».

– À l’ombre des lois : L’ombre des lois, c’est leur utilisation abusive par des personnes qui nient la démocratie pour faire valoir leurs droits individuels. Rien d’autre. Dans ce chapitre, Gabriel Nadeau-Dubois aborde les injonctions accordées contre la grève, l’utilisation du terme «boycott», alors que le droit de grève des étudiants avait toujours été reconnu auparavant socialement si non juridiquement (et que le premier ministre et la ministre de l’éducation parlaient de grève à son début), et la poursuite qui lui a été intentée pour outrage au tribunal.

– Tout ça pour ça : Certains furent déçus des gains obtenus lors de ce conflit. Pas l’auteur. D’une part, il trouve les gains obtenus pas si mineurs et, d’autre part, il a vu une population qu’on croyait amorphe se politiser à grande vitesse. Comme toujours, une nouvelle vague pourrait survenir à tout moment…

– Épilogue : C’est son «Et alors…». Je vous laisse le plaisir d’y trouver une anecdote émouvante…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire sans faute! Ce livre se distingue à la fois par la réflexion qu’il contient et par la qualité de son écriture. Il se lit facilement, ce qui n’empêche nullement aux thèmes abordés de susciter la réflexion. C’est un plaisir assuré!

Avec la fin de son mandat de porte-parole, aussi étrange que cela peut sembler, Gabriel Nadeau-Dubois a en fait retrouvé la parole. Il le montre bien dans ce livre. Puisse-t-il jamais ne la perdre à nouveau!

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6 commentaires leave one →
  1. Benton permalink
    2 décembre 2013 12 h 54 min

    Ma belle-soeur m’a demandée en fin de semaine ce que je voulais comme cadeau de Noël… je viens de le trouver!

    L’année passée, je suis tombé sur un groupe Facebook donc le titre était « Gabriel Nadeau-Dubois, pu’capable! ».
    Tout tournait autour de deux sujets:
    – On y reprochait que GND ne condamnait pas la violence
    – On y souhaitait que quelqu’un lui sacre une volée!

    Quand j’ai soulevé ce point sur leur page, ils en sont restés bouche-bée… et c’est tout dire d’être bouche-bée sur Facebook!!

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  2. 2 décembre 2013 13 h 26 min

    Tant mieux si ce billet a permis de trouver un cadeau!

    La partie du livre qui soulève l’hystérie collective est vraiment excellente!

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  3. Oli permalink
    3 décembre 2013 1 h 06 min

    J’étais étudiant au Cégep Édouard-Montpetit et militant pour la grève, au printemps 2012. Gabriel Nadeau-Dubois est venu parler à l’une de nos assemblées de grève. Au final, et contre toutes attentes (en tout cas, contre les attentes de tous ceux que je connais!), Édouard Montpetit est l’un des Cégeps qui a tenu la grève le plus longtemps, malgré que les votes aient presque tous étés serrés. Et si je ne peux pas me prononcer sur le nombre de personnes qui ont étés politisées par la grève dans ce milieu assez aisé, voir carrément bourgeois, je sais qu’un petit nombre d’entre eux (et je ne me compte pas, puisque pour être honnête, mon engagement politique en-dehors d’internet depuis la fin de la grève est assez minime) commencent à s’activer sérieusement dans les milieux universitaires.

    C’est difficile de savoir à quel point ces événements-là sont importants; maintenant que tout est retombé, c’est souvent comme s’il ne s’était rien passé (ça a peut-être quelque chose à voir avec Longueuil… ou pas). Mais quand j’y repense, c’était quand même impressionnant, à un niveau dont on est rarement témoin. Quand je suis rentré au cégep, on était moins de 100 dans la plupart des manifs, et nos seuls drapeaux étaient mauves parce qu’il fallait être neutre par rapport à la politique, partis et idéologies!

    Fait intéressant, l’association des étudiants d’Édouard-Montpetit (quand même l’un des plus gros cégeps) est généralement fortement en faveur de l’ASSÉ depuis deux ans, du moins au niveau de ses exécutants élus. Si la FECQ ne contrôlait pas les modalités de référendum qui sont exigés pour désaffilier, je pense bien qu’ils auraient quelques milliers de membres en moins! Ça m’a toujours fait chier que la FECQ-FEUQ passe pour plus légitime que la CLASSE (ou pire, l’ASSÉ) alors que je faisais parti d’un cégep majeur qui se retrouvait plus ou moins « pogné » dans la FECQ.

    D’ailleurs, les journalistes et chroniqueurs n’ont jamais été foutus de prendre quinze minutes de leur temps pour démêler CLASSE et ASSÉ. Encore cette année, on entendait dire que la CLASSE était « devenue » ou « redevenue » l’ASSÉ. Édouard était membre de la FECQ et, pendant la grève, de la CLASSE, mais jamais de l’ASSÉ. Mais les plus grands journaux de la province ne seraient pas foutus de donner cette information comme du monde.

    Bref. J’ai pas lu le livre. Je devrais.

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  4. 3 décembre 2013 5 h 33 min

    Merci de ce témoignage. En passant, le livre a moins de 813 pages! 😉

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  5. Yves permalink
    3 décembre 2013 17 h 39 min

    Excellent Darwin!
    Tu n’en dis pas trop, juste assez pour que je sois pris d’une envie irrésistible de l’acheter.

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  6. 3 décembre 2013 18 h 09 min

    C’est toujours ma peur, d’en dire trop. Mais là, je crois avoir bien dosé.

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