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Liberté, égalité et solidarité

9 décembre 2013

Christian_NadeauDès le début de son livre, Liberté, égalité, solidarité – Refonder la démocratie et la justice sociale, Christian Nadeau, professeur de philosophie morale et politique au département de philosophie de l’Université de Montréal, se revendique de gauche. Pas de faux-fuyant! Pour lui, «le projet politique de la gauche, définie par la solidarité, représente l’âge d’or de la démocratie».

Trois concepts

Selon Nadeau, le projet politique de la gauche doit reposer sur «la triangularisation liberté, égalité, solidarité», d’où le titre du livre. Il définit ces concepts ainsi :

– liberté : Nadeau confronte ici le concept de la liberté individuelle de la droite économique, qui l’associe au droit de faire ce qui nous plaît (je résume et simplifie, bien sûr) sans donner à chacun les moyens de le faire, à celui de la gauche, qui cherche plutôt à permettre à chaque personne de «pouvoir vivre sans être à la merci du pouvoir arbitraire d’autrui, de la puissance des plus nantis ou des caprices de la majorité».

– égalité : «chaque personne doit pouvoir jouir de conditions égales d’accès à une vie autonome, et où tous peuvent bénéficier à parts égales des protections mises en place afin que nul ne soit laissé pour compte». Ce concept doit aussi comprendre la lutte «contre l’exclusion sociale et politique, contre la précarité et contre l’humiliation constante de la pauvreté».

– solidarité : pour Nadeau, la solidarité est un «appel à tous et à toutes :

  • pour dépasser le cercle de nos intérêts particuliers ou de ceux de nos proches;
  • pour l’inclusion de tous au débat social-démocrate;
  • au réel partage du bien commun;
  • pour que nul ne soit traité comme une sous-catégorie de l’espèce humaine.

La solidarité, dans ce sens, «incarne le principe même de la réalisation de l’égalité et de la liberté». Elle ne doit pas reposer sur le bon vouloir de tout un chacun (comme la charité), mais sur des institutions qui peuvent «amplifier nos efforts respectifs pour la démocratie et pour la justice sociale».

Après avoir ainsi développé l’objet de son livre, l’auteur élabore sur ces concepts et illustre leur application à une foule de sujets. Pour donner une idée de ce que ça donne, je m’attarderai ici sur deux d’entre eux.

La désobéissance civile

Certains se sont servis par le passé de la démocratie pour prétendre qu’une société ne doit pas accepter la désobéissance civile. Ce serait, selon ce discours, inadmissible de ne pas obéir aux lois adoptées par des représentants élus démocratiquement. D’autres vont plus loin en limitant l’exercice de la démocratie à un vote fait à intervalles réguliers.

Pour l’auteur, non seulement la contestation de décisions gouvernementales est permise, mais elle complète la démocratie représentative (vote au quatre ans). La désobéissance civile va toutefois plus loin et doit donc être utilisée dans des situations moins générales que la simple contestation de décisions gouvernementales. Cela dit, la limite qu’on doit imposer à la désobéissance civile ne doit pas reposer sur «des principes de sécurité et de paix sociale», mais sur justement le caractère démocratique ou non de la désobéissance.

La désobéissance civile, contrairement à des infractions ou des crimes ordinaires, ne vise pas l’intérêt individuel et doit se faire ouvertement. Elle ne conteste pas les institutions et la démocratie (l’auteur mentionne que des anarchistes contesteraient sûrement cette limite), mais «vise à dénoncer des lois ou des politiques publiques opposées au bien commun». Elle ne remet pas question l’autorité gouvernementale mais bien «l’abus de cette autorité, ou un détournement de son sens et de sa valeur», elle rappelle à cette autorité que son pouvoir «n’existe jamais pour lui-même, mais toujours au service du bien commun».

La vision de l’auteur de la désobéissance civile diffère de celle de David Thoreau, qui voit la désobéissance civile comme un acte individuel, mais ressemble plus à celle de John Rawls qui voit en elle une action collective, «un geste public, non violent, qui vise de manière consciente à défier une loi de manière à provoquer un changement politique ou juridique». Je partage tout à fait cette vision que j’avais d’ailleurs présentée dans un billet que j’ai rédigé à propos de la sortie d’Amir Khadir sur la désobéissance civile lors du conflit entre le gouvernement et le mouvement étudiant, l’an passé.

L’auteur poursuit en rappelant que la désobéissance civile ne remet pas en question le pouvoir délégué à l’exécutif par la démocratie représentative, mais que cette délégation de pouvoir «n’est jamais un don définitif du peuple à une forme de pouvoir, mais un consentement provisoire à son autorité, si bien entendu elle gouverne dans les limites de son mandat». La désobéissance civile est un geste public qui ne peut pas être fait en cachette, car elle vise justement à adresser un message au gouvernement, pour lui faire savoir son opposition, et à la société civile, pour inviter ses autres membres à en faire autant. Et là, c’est la solidarité qui pourra permettre d’avoir gain de cause!

La question nationale

L’objectif de faire du Québec un pays indépendant a longtemps été perçu comme prioritaire «dans la hiérarchie de nos projets sociaux, reléguant tous les autres au second plan». Tant que «le projet collectif de la justice sociale» lui était associé, cela ne posait pas vraiment de problème. Mais, de nos jours, «ces deux combats apparaissent bien éloignés l’un de l’autre». Pour bien des indépendantistes, il faudrait laisser de côté les autres questions politiques, «comme si les injustices pouvaient attendre, ou comme si elles résultaient toutes de notre situation constitutionnelle». L’indépendance ne serait ni de droite, ni de gauche. Pour lui, «Il est évident que l’absence de souveraineté limite l’ordre des possibles, mais il est aberrant de croire que tout en dépend».

L’auteur n’accepte en effet pas cette façon de voir, qui prétend que «l’idéal de nation et de patrie serait conçu sinon comme un principe supérieur à ceux d’équité et de liberté, du moins comme étant leur condition de possibilité». Au sujet du débat actuel sur les «valeurs québécoises» (peu importe comment le projet de loi les a rebaptisées…), il craint que la complaisance dans le discours identitaire se serve de l’affirmation de la laïcité pour camoufler son discours «nationaliste et patriotard», notamment dans l’introduction d’un cours d’histoire du Québec qui serait obligatoire pour tous les étudiants. S’il appuie le fait qu’on implante un tel cours, il craint que l’insistance sur le nationalisme dans ce cours ne la rende socialement plus importante que la solidarité, qu’elle fasse en sorte qu’on oublie les injustices sociales «sous prétexte qu’il y a plus important à faire». Pour lui, «c’est le peuple qui constitue la nation, et non la nation qui détermine le peuple!». Il trouve que l’enseignement qui insisterait trop sur «l’histoire des grands événements nationaux en brandissant le drapeau et à grands coups de sentimentalisme patriotique» serait aberrant, surtout dans le contexte actuel où les jeunes (et trop d’adultes) «ignorent tout de leurs droits fondamentaux», «du monde politique où ils vivent», «des conditions de vie des plus défavorisés» et «des raisons d’être des institutions et des causes pour lesquelles la vigilance citoyenne à l’égard des élus relève de l’absolue nécessité».

Il tient à ce moment à préciser qu’il trouve légitime, fondamentale et incontournable la discussion sur la question nationale et sur les injustices que le Québec et ses habitants ont subies. Et il conclut :

«Je considère toutefois inadmissible d’accorder la priorité à la question nationale sur toute autre question politique, surtout lorsque cette priorité vise à nier le pluralisme d’une société comme la nôtre et à oublier que l’histoire du Québec est d’abord et avant tout l’histoire des peuples – car il y en a plusieurs au Québec – avant d’être celle d’une nation»

Autres sujets

Les deux sujets que j’ai développés dans ce billet ne couvrent qu’une dizaine des quelque 260 pages de ce livre. Dans les 250 autres pages, l’auteur y parle aussi bien de notions philosophiques et politiques (liberté politique, responsabilité collective, droits et démocratie, etc.) que d’applications concrètes des trois concepts à la base de ce livre (inégalités, présence du privé, lobbies, mouvements sociaux, syndicats, lutte à la pauvreté, féminisme, santé, logement, immigration, environnement, éducation, etc.). Ce livre embrasse donc de grands pans des questions qui touchent la société québécoise.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, ça c’est sûr, mais avec une petite hésitation. Il est certain que, avec le grand nombre de sujets que l’auteur aborde, on a parfois l’impression de passer d’un livre à un autre à chaque section de chaque chapitre. On aimerait parfois aussi que ces sujets soient davantage approfondis. Par contre, cette formule permet d’avoir un aperçu complet des questions philosophiques, sociales et économiques qui confrontent le Québec.

En plus, les liens qu’il établit entre ces questions et ses trois concepts à la base de toute politique de gauche (liberté, égalité et solidarité) permettent de rendre plus cohérents les objectifs spécifiques de chacune des mesures préconisées par la gauche en les faisant passer par le filtre de ces trois concepts. Bref, ce livre demande un effort de lecture, mais celui-ci est bien récompensé!

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2 commentaires leave one →
  1. 10 décembre 2013 11 h 06 min

    « L’effort de lecture », il faut le comprendre dans la perspective de ton fameux « j’ai de la difficulté avec les philosophes et les sociologues »?

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  2. 10 décembre 2013 12 h 19 min

    Sûrement! J’aurais peut-être dû préciser…

    Par exemple, certains thèmes ressemblent à ceux présentés dans Tenir tête de Gabriel Nadeau-Dubois (ils se connaissent…). Je les ai trouvé beaucoup plus faciles à lire dans l’autre livre…

    J'aime

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