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C’est une décision d’affaires!

12 décembre 2013

décision_affaireDans un précédent billet faisant partie de ma série sur les expressions qui me tapent sur les nerfs, j’ai parlé des abus de langage et euphémismes utilisés pour éviter de parler de compressions et de mises à pied. Mais, l’utilisation des termes «rationalisation» et «optimisation», c’est de la petite bière par rapport à celle qui dédouane totalement les entreprises de leurs décisions les plus douteuses : que voulez-vous, ce sont des décisions d’affaires…

Quelques exemples…

En fait, les décisions d’affaires ne se limitent pas à éviter aux entreprises d’expliquer leurs fermetures et mises à pied. Elles permettent de ne pas expliquer bien d’autres décisions. Je vais donc donner ici quelques exemples récents de décisions d’affaires en ne me limitant pas à celles qui débouchent sur des pertes d’emploi, sans tout de même les omettre!

– Aveos

Mon premier exemple porte sur la fermeture de Aveos, société créée à l’origine par Air Canada pour assurer la maintenance de ses avions. Cet exemple est succulent (ironie…), car l’expression vedette de ce billet n’est même pas utilisée par l’entreprise odieuse, mais par un ministre qui veut ainsi «justifier» son inaction :

«le ministre des Transports, Denis Lebel, a déploré les pertes d’emplois mais a ajouté qu’il s’agissait d’une décision d’affaires d’une entreprise privée, indiquant ainsi clairement qu’il n’avait aucune intention d’intervenir.»

Pourtant, la loi qui avait permis à Air Canada d’être privatisée prévoyait de façon très claire que cette société devait «maintenir les centres d’entretien et de révision» situés dans l’île de Montréal, à Winnipeg et à Mississauga, près de Toronto». Mais, pour notre ministre, qu’est-ce qu’une loi face à une décision d’affaires d’une entreprise privée?

– fermeture de gares

Quand le CN a décidé l’été dernier de fermer six gares en Gaspésie, la porte-parole de l’entreprise a mis fin aux questions qu’on lui posait sur la responsabilité sociale du CN en disant tout simplement qu’il s’agissait uniquement «de décisions d’affaires en fonction des besoins et des réalités à ces endroits». Alors, peu importe les conséquences de cette décision sur la population si ça favorise la rentabilité de l’entreprise…

La même société a décidé la semaine dernière de démanteler les rails reliant des municipalités de la municipalité régionale de comté (MRC) de Pontiac pour les réinstaller ailleurs. Peu importe si la MRC «soutient que le passage des trains est essentiel pour son économie», «le Canadien National (…) parle d’une décision d’affaires». Inutile d’élaborer avec un tel argument…

– résidences pour aînés

Lorsque la «résidence des Boulevards-campus St-Joseph, qui accueillait plus de 136 aînés à Montréal, a brusquement fermé ses portes le 5 juillet» dernier, elle contrevenait directement à une loi administrée par l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Pas grave, «Il s’agit d’une décision d’affaires» s’est contentée de dire l’Agence. On voit que ce ne sont pas que les ministres conservateurs qui se plient aux sacro-saintes décisions d’affaires et refusent d’appliquer leurs lois…

J’ai colligé bien d’autres exemples, mais, avec ceux-là je crois avoir bien démontré pourquoi cette expression et son acceptation tacite me tape sur les nerfs…

Et alors…

Mais, d’où vient le caractère indiscutable des décisions d’affaires? Comment en sommes-nous venu à accepter sans discussion que des décisions puissent être prises qu’en fonction des avantages (non démontrés) de sociétés privées, même si ces décisions nuisent à des régions, déstabilisent des personnes âgées et ne respectent même pas les lois auxquelles tous doivent pourtant obéir? Comment pouvons-nous dire qu’il n’y a pas d’amis en affaires (une autre expression qui me tape sur les nerfs…)? Est-ce à dire que les affaires sont naturellement si croches que jamais une amitié n’y résisterait? Si les affaires sont si néfastes, pourquoi acceptons-nous que les décisions prises pour elles aient préséance sur presque tout?

Dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire (dont j’ai parlé dans ce billet récent), David Graeber a, semble-t-il, trouvé la réponse…

«Le capitalisme moderne a pour spécificité de créer des dispositifs sociaux dont l’essence est de nous forcer à penser de cette façon-là. La structure de la société anonyme est un bel exemple – et ce n’est pas par hasard que les premières grandes sociétés par actions du monde ont été les compagnies anglaise et hollandaise des Indes orientales, qui ont fait le même travail d’exploration, de conquête et d’extraction que les conquistadors. C’est une structure conçue pour éliminer tout autre impératif moral que le profit. Les dirigeants qui prennent les décisions peuvent soutenir – et ils le font régulièrement – que, si c’était leur argent personnel, bien sûr qu’ils ne licencieraient pas une semaine avant la retraite des salariés qui ont travaillé pour la compagnie toute leur vie, et qu’ils ne déverseraient pas des déchets cancérigènes près des écoles. Mais ils sont tenus moralement d’ignorer ces considérations, parce qu’ils ne sont que des employés dont la seule mission est d’apporter le rendement maximal aux actionnaires (actionnaires auxquels on ne demande évidemment pas leur avis).»

«C’est une structure conçue pour éliminer tout autre impératif moral que le profit.»… Si cette citation explique bien l’origine de la préséance des décisions d’affaires, elle ne parvient pas à me faire comprendre pourquoi nous acceptons sans trop de réactions qu’il en soit ainsi…

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14 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    12 décembre 2013 9 h 40 min

    Ça explique bien des choses. Le profit avant tout … Même nos caisses de retraite comptent la-dessus.

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  2. 12 décembre 2013 10 h 33 min

    «Même nos caisses de retraite comptent la-dessus.»

    C’est d’ailleurs une des réserves que j’ai avec les régimes de retraite. Elles contribuent à la financiarisation de l’économie et à la part des revenus qui viennent de rentes. Comme je l’ai déjà dit ici, on épargne de la monnaie, pas les biens et services que cette monnaie permettra d’acheter. Ça prendra quelqu’un pour les produire!

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  3. 12 décembre 2013 17 h 23 min

    Il y a cette citation dans le documentaire « Corporation » l’où on définit le capitalisme comme l’art de refiler la facture a quelqu’un d’autre!

    Pour ce qui est des régimes de retraites, c’est que finalement la classe moyenne prête l’argent aux riches financiers de ce monde pour qu’ils fassent des profits en échange d’un retour de plus en plus maigre. Ils anticipent tellement des retours de plus en plus maigre qu’ils veulent se débarrasser des régimes à prestations déterminés!

    L’argent, c’est le pouvoir.. et l’on leur donne ce pouvoir!

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  4. 12 décembre 2013 18 h 15 min

    «on définit le capitalisme comme l’art de refiler la facture a quelqu’un d’autre»

    Privatisation des profits et socialisation des risques?

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  5. Benton permalink
    13 décembre 2013 12 h 00 min

    Un nouveau documentaire qui semble bien intéressant:

    http://www.lapresse.ca/cinema/201311/22/49-4888-inequality-for-all.php

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  6. 13 décembre 2013 13 h 30 min

    Oui, je connais. Je lis quotidiennement le blogue de Robert Reich, l’auteur et narrateur de ce documentaire. Par contre, mais comme il est en anglais seulement, je ne suis pas certain d’y aller… à moins d’y aller seul!

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  7. Richard Langelier permalink
    13 décembre 2013 22 h 29 min

    J’essaie de comprendre le non-débat sur la réforme des régimes de retraite des employés municipaux. J’ai toujours pensé que lors des négociations sur une nouvelle convention collective, il y avait entente sur le pourcentage qui irait aux salaires et celui irait en contribution au régime de retraite. Je lis maintenant qu’il y a un pourcentage payé par l’employeur et un pourcentage payé par l’employé (différent d’une convention collective à l’autre). Est-ce que quelqu’un peut éclairer ma lanterne?

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  8. 13 décembre 2013 23 h 21 min

    Je ne comprends pas vraiment ta question…

    «il y avait entente sur le pourcentage qui irait aux salaires et celui irait en contribution au régime de retraite»

    Ça, c’est un résultat, dans le sens que l’employeur évalue le coût total de la masse salariale de cette façon, mais ces éléments sont négociés séparément. Il peut par contre y avoir des «échanges», genre moins de hausses salariales pour un meilleur régime de retraite.

    «un pourcentage payé par l’employeur et un pourcentage payé par l’employé »

    Ça, c’est ce qui est négocié, la contribution de l’employeur et celle de l’employé.

    Le problème actuel est que, dans les régimes à prestations déterminées, on négocie en fait le niveau des prestations, par exemple 2 % du salaire par année de service, ou un montant fixe par année de service (et le type d’indexation). Ensuite, les actuaires établissent les cotisations nécessaires pour financer ces prestations. Puis, on négocie la contribution des employés, l’employeur ayant la responsabilité d’ajouter les sommes qui permettent, selon les calculs des actuaires, que le régime ait suffisamment de capital pour payer les prestations prévues (et versée aux anciens employés à la retraite).

    Par exemple, quand les rendements étaient meilleurs que les calculs des actuaires (surtout dans les années 1990), les employeurs pouvaient se permettre des congés de cotisations, car leur obligation n’étaient que de capitaliser le régime (s’assurer que le capital du régime soit jugé suffisant par les actuaires), ce que bien des villes ont fait (congés de cotisation).

    Or, en raison de l’augmentation de l’espérance de vie et de la faiblesse des rendements (surtout pour les régimes qui avaient acheté des papiers commerciaux…), les sommes que les employeurs doivent payer pour respecter leur part du contrat grimpent en flèche. Si les employeurs aimaient bien ces régimes quand ils pouvaient prendre des congés de cotisations, ils se plaignent maintenant de verser plus que les employés pour combler les déficits actuariels accumulés. Alors, ils veulent que les employés soient dorénavant aussi responsables qu’eux des déficits et que le principe soit dorénavant basé sur des cotisations égales (50-50).

    J’espère que tout ce charabia est compréhensible…

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  9. Richard Langelier permalink
    14 décembre 2013 1 h 25 min

    Ce n’est pas du charabia.
    J’irai encore plus loin dans ma question (fort simple : quelqu’un peut-il éclairer ma lanterne?)
    Qu’est-ce que la loi pilotée par Boisclair (alors ministre de?) sur les surplus des caisses de retraite officialisait?

    Ce document http://www.lacsq.org/fileadmin/user_upload/csq/documents/documentation/retraite/rregop-mythes-realites.pdf éclaire ma lanterne aussi.
    Comme j’étais 100% d’accord avec ton billet, je me suis permis de dévier puisque Gilbert Boileau avait abordé le sujet.

    P.S. Je n’ai aucune raison d’être jaloux de ceux qui touchent 70% du salaire de leurs meilleures années après 35 ans de service. J’accepte que la société se prive de revenus pendant que la personne est au travail en n’imposant pas les contributions individuelles (REER) et collectives (RPA), ni les dividendes d’actions et obligations détenues dans ces régimes. Par contre, si quelqu’un a plus 100 000$ de revenus de travail par année, il me semble que la société devrait dire : « un instant, pour la partie dépassant 70 000$ de revenus de retraite, nous ne nous priverons pas de revenus! Prends un compte hors REER ou la partie de contribution à ton régime de retraite collectif qui dépasse ce qui est nécessaire pour obtenir 70 000$ s’ajoutera à ton revenu imposable. »

    Un jour sur deux, l’idée de remplacer la retraite par capitalisation par la retraite par l’impôt me sourit pour réduire la financiarisation de l’économie. Par contre, lorsque je pense à ce qu’a permis pour le Québec le fait d’administrer son propre régime des rentes en rapport à la propriété étrangère des entreprises, j’hésite à nous priver d’un outil aussi important. Je pense que la Caisse de dépôt pourrait faire plus en finançant les coopératives et les PME. Si les règles du Régime des Rentes du Québec étaient changées pour assurer un taux de remplacement du revenu de 50%, l’outil serait encore plus important.

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  10. 14 décembre 2013 8 h 41 min

    «Qu’est-ce que la loi pilotée par Boisclair (alors ministre de?) sur les surplus des caisses de retraite officialisait?»

    Trop imprécis… ou je ne sais pas!

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  11. Richard Langelier permalink
    14 décembre 2013 12 h 50 min

    Je me souviens qu’un ami retraité était en beau fusil et contre Boisclair et contre la FTQ. Il avait milité au sein du Syndicat canadien de la fonction publique. Avec raison, il n’appréciait pas que les retraités n’aient aucun représentant pour négocier l’emploi des surplus des caisses de retraite.

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  12. 14 décembre 2013 13 h 22 min

    Je le comprends…

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  1. Le point saillant |

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