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L’augmentation des prix des aliments et du transport en commun

4 janvier 2014

inflation_récenteUne lettre intitulée La déflation alimentaire guette, parue dans La Presse vers la fin de l’année dernière a suscité ma curiosité. L’auteur, Sylvain Charlebois, un spécialiste de la distribution et des politiques agroalimentaires qui enseigne à l’Université de Guelph, y affirmait que «plus d’une demi-douzaine de catégories de produits alimentaires ont vu leur prix diminuer. Notons entre autres, le café, les noix, les pâtes, plusieurs produits laitiers, les légumes surgelés et encore». Il attribuait cette baisse à la concurrence entre les détaillants.

Ce commentaire m’a surpris, car j’ai plutôt remarqué que les prix alimentaires ont augmenté plus fortement que l’inflation au cours des dernières années. Cette hausse est d’ailleurs en partie responsable de l’augmentation du taux de faible revenu selon la mesure du panier de consommation (MPC) entre 2007 et 2011 (donnée la plus récente). En effet, ce taux est passé de 8,3 % à 10,7 % au Québec (de 10,8 % à 12,4 % dans le reste du Canada), selon le fichier cansim 202-0802, pendant que le poids de l’alimentation dans le panier complet évalué par la MPC (fichier 202-0809) augmentait de 3,9 points de pourcentage (de 28,2 % à 32,1 %) dans la région de Montréal et de 3,3 points (de 22,2 % à 25,5 %) dans la région de Toronto. Il semble donc clair que, si le prix des aliments a diminué comme l’affirme M. Charlebois, cela doit être très récent.

Les seules données que je connais qui sont publiées suffisamment fréquemment pour pouvoir vérifier si le prix des aliments a véritablement diminué récemment sont celles de l’indice des prix à la consommation (IPC), soit l’indice qui sert à calculer l’inflation. Ces données, tirées du fichier cansim 326-0020, ne fournissent toutefois pas de données aussi précises que celles mentionnées par M. Charlebois (noix, pâtes, légumes surgelés), qui ne cite pas sa source. Malgré tout, les données que j’ai trouvées nous permettent de mettre les affirmations de M. Charlebois en contexte, comme on peut le voir dans le graphique qui suit :

inflation_récente1

Il est à noter que, même si j’ai choisi les données du Québec, les tendances sont très semblables avec les données du Canada (dont semble parler la lettre de M. Charlebois). Tout d’abord, on peut voir que tous les produits alimentaires que j’ai sélectionnés ont augmenté davantage depuis 2007 que l’IPC d’ensemble (ligne bleue), ce qui confirme les observations faites avec les données de la MPC. En fait, si j’avais fait débuter les données en 2002, les écarts entre les produits alimentaires et l’IPC d’ensemble seraient encore plus grands, mais les lignes de tous ces produits se confondraient et on ne pourrait rien voir des tendances récentes. Ce graphique nous montre aussi que :

  • il est vrai que le prix du café (jumelé ici avec celui du thé, voir la ligne bleue pâle) a baissé en 2013, mais il demeure qu’il est le produit ici sélectionné dont le prix a le plus augmenté depuis 2007; il a en fait diminué de 2,3 % en 2013 au Québec (de moins de 0,5 % dans l’ensemble du Canada), mais avait auparavant augmenté de 27 % en 5 ans, bien plus que l’IPC d’ensemble (9,4 %) et même que l’ensemble des aliments achetés au magasin (17,2 %);
  • de même, il est vrai que le prix des produits laitiers (ligne verte) a baissé en 2013, mais pas le lait (ligne bourgogne), car ce sont en fait les prix du fromage et du beurre qui ont diminué;
  • le prix de la viande (ligne jaune) a, lui, continué à augmenter;
  • au bout du compte, le prix des aliments achetés au magasin (ligne rouge) a augmenté en 2013 (de 0,6 % au Québec et de 1,1 % au Canada, soit au même rythme que l’IPC d’ensemble), contredisant l’affirmation de M. Charlebois sur une supposée déflation alimentaire;
  • en plus, le prix des aliments achetés au magasin a augmenté 75 % plus fortement entre 2007 et 2013 que l’IPC d’ensemble (plus de 90 % plus fortement au Canada).

J’ignore si les petites baisses de quelques produits en 2013 sont vraiment dues à l’augmentation de la concurrence entre les détaillants, ni même si elles se maintiendront à l’avenir, mais je trouve le signal lancé par M. Charlebois trompeur, surtout quand on sait que le prix des aliments a en fait augmenté beaucoup plus rapidement que les autres produits et services, et que ces hausses frappent beaucoup plus les plus pauvres de notre société (et du monde entier…).

Et dans le transport?

Tant qu’à avoir le nez dans les données sur l’inflation, je me suis dit que ce serait intéressant de voir si elles captent bien les augmentations du prix du transport en commun et, tant qu’à y être, de les comparer avec celles de l’augmentation du prix des autres formes de transport. On sait par exemple que le prix de la carte Opus (anciennement carte autobus-métro) de la Société des transports de Montréal (STM) a augmenté de 55,5 % entre 2002 et 2013, passant de 50,00 $ à 77,75 $. On sait aussi que cette augmentation a atteint à 59 % au début de 2014, le tarif ayant encore augmenté davantage que l’inflation (2,3 % par rapport à 0,7 %) pour être porté à 79,50 $. Mais, les augmentations ont peut-être été moins élevées dans les autres villes, me suis-je dit sans me croire… Et elles sont peut-être moins élevées que celles que doivent subir les automobilistes, me suis-je aussi dit (sans plus me croire). Le graphique qui suit montre bien que j’avais bien raison de ne pas me croire!

inflation_récente2

La première chose qui me frappe avec ce graphique est que le prix des transports (ligne rouge, presque cachée par la ligne jaune du transport privé) a augmenté plus fortement que l’IPC d’ensemble entre 2002 et 2013. On peut aussi presque voir que le transport privé a augmenté au même rythme, mais un tout petit peu moins (28,9 % par rapport à 29,5 %). Cela est normal que les augmentations du prix de ces deux services se confondent, car le transport privé représente 93 % des dépenses totales de transport des consommateurs au Québec (ou 18,24 % de l’ensemble des dépenses de consommation par rapport à 19,71 % pour les transports, comme on peut le voir en cherchant bien dans ce tableau…).

Dans les dépenses contrôlées par l’État, on peut constater une très forte disparité entre la hausse des frais d’immatriculation (ligne verte, 8,8 %) et celle des tarifs du transport urbain en autobus et métro (ligne bourgogne qui domine le graphique, 54,7 %, augmentation finalement très semblable à celle que j’ai calculée plus tôt pour les tarifs de la STM). En fait, l’augmentation des tarifs pour les usagers du transport urbain fut 6 fois plus élevée que celle qu’on a imposée aux automobilistes pour les frais d’immatriculation! Pourtant, l’ampleur des dépenses de ces deux postes budgétaires contrôlés par l’État est assez semblable, les frais d’immatriculation représentant 0,38 % des dépenses des consommateurs et les tarifs du transport urbain 0,50 % (toujours selon les données de ce tableau). En fait, si les frais d’immatriculation avaient augmenté au même rythme que le prix du transport en commun, ils représenteraient aujourd’hui une part plus élevée des dépenses des consommateurs que le transport urbain!

Si nos gouvernements nous disaient clairement qu’ils veulent inciter la population à abandonner le transport en commun pour plutôt utiliser le transport privé et faire augmenter les émissions de gaz à effet de serre, on pourrait comprendre ces évolutions, mais il prétend le contraire

Et alors…

Cet examen n’est bien sûr pas exhaustif. Mais, en constatant que le taux de faible revenu est en hausse importante depuis 2007, et que cette hausse vient en bonne partie de la hausse du prix des aliments et sûrement aussi, dans une moindre mesure, de la hausse du prix du transport en commun, on ne peut que s’étonner de lire un chercheur en politiques agroalimentaires nous parler de déflation dans ce secteur et de voir le gouvernement continuer à favoriser l’utilisation du transport privé au détriment du transport en commun.

Cela m’amène à conclure, en paraphrasant William Shakespeare, qu’il y a quelque chose de pourri dans notre royaume…

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6 commentaires leave one →
  1. 4 janvier 2014 12 h 35 min

    Bienvenue à l’IPC 2013, 11 mois, pour sa pente comparable à 2009-2010 plutôt que les deux années suivantes.

    Pour en acheter régulièrement, je confirme que le café Malabar m’a coûté moins cher en 2013 qu’en 2012. Le thé, j’en bois très rarement. Où se situent nos équivalents locaux ?

    La viande, j’en consomme régulièrement. Où je l’achète ordinairement, l’augmentation de prix s’est faite sentir en 2013, en délai sur 2011 et 2012 du graphique.

    J’ai observé que le prix du lait avait augmenté tristement quand j’ai acheté avec un bec verseur à bouchon plutôt qu’à ouverture économique.

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  2. youlle permalink
    4 janvier 2014 18 h 12 min

    «plus d’une demi-douzaine de catégories de produits alimentaires ont vu leur prix diminuer. Notons entre autres, le café, les noix, les pâtes, plusieurs produits laitiers, les légumes surgelés et encore».

    J’y vais de mes petites connaissances en mémoire.

    Le café n’est pas une nourriture et soumis à la spéculation intense comme le pétrole. C’est de la drogue facilement spéculative.

    Les noix c’est une denrée de riches et peu abondante.

    Les pâtes :
    Du blé dur, durum, pour faire du macaroni. Mon humble avis, il est que les gaz extraits des shale ont fait tomber les prix de l’énergie donc de l’éthanol issu des cultures. On sait que ces cultures ont fait monter les prix du maïs et du blé. C’est donc normal que le prix du blé et du maïs s’effondre parallèlement aux prix de l’énergie.

    Les produits laitiers :
    Pas le lait. Il est soumis à la loi canadienne des coûts versus les prix de vente, donc à l’inflation.

    Le fromage patenté et les produits laitiers :
    Ces produits sont soumis à d’énormes pressions de plus importante d’importations de substances laitières modifiées grassement subventionnées ou provenant de dumping.
    De plus ça ce stock les substances laitières et on peut attendre le moment propice pour les vendre.

    Fait à remarquer; le fromage cheddar patenté style Petit Québec que nous avons au Québec est interdit sous le nom cheddar aux USA et en France.

    Les légumes surgelés :
    Pour la cause, je suis allé aujourd’hui par ce temps froid à l’épicerie parce que je ne connaissais pas l’emplacement des légumes congelés. Ça me turlupinait.

    Les légumes frais et fruits sont chez-moi trois fois en surface et en hauteur ce qu’ils étaient il y a cinq ou six ans. Environ 3000 pieds carrés contre quatre porte de congélateur pour les légumes congelés et trois portes pour les patates frites.

    Viande :
    Coupable le bio gaz et le gaz de shale.

    Les beu, les poulat, et les cochons sont nourris au maïs.

    Le maïs se vendait 300$ la tonne en 2011 et pour disponibilité en janvier 2014, 185$ la tonne.

    Un boeuf prend deux ans à produire. Donc 300$ la tonne pour le partir et 185$ la tonne pour le finir. Il est donc raisonnable de penser que le bœuf qui à été élevé à 300$ la tonne il y a un ou deux ans reflète les prix des céréales de 2011 et 2012.

    Approximativement :
    Il faut environ14 kg de céréales pour produire 1 kg de bœuf et environ 24 mois et plus d’élevage.

    Il faut environ 4,5 kg de céréales pour produire 1 kg de porc et 180 jours d’élevage.

    Il faut environ 2,5 kg de céréales pour produire 1 kg de poulet et environ 60 jours pour le rendre à terme.

    Fait à remarquer, cette année, le prix de la nourriture des poulets a diminué et les prix ont augmenté.

    Il y a de ces mystères…

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  3. 4 janvier 2014 18 h 54 min

    Il y a une très forte augmentation des aliments qui on démarrés avec l’annonce du président Bush des subventions dans l’agriculture (éthanol) pour sa politique d’indépendance énergétique. Bien qu’ici l’augmentation tourne autour de 20%, en Afrique, les aliments de premières nécessités comme les farines ont augmentés de 100 à 200% dès les premières années du plan Bush.

    Cette politique fut un fiasco et avec l’orientation américaine vers le gaz schiste ces dernières années, nous avons une bonne partie de l’explication de la diminution de certains produits.

    Je crois que M. Sylvain Charlebois a tout faux, que la distribution et les lois du marché y ont très peu a voir… sauf la « loi du marché » propre à l’énergie qui a ces raisons que la raison ignore… pour paraphraser Pascal!

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  4. 4 janvier 2014 19 h 54 min

    Un autre facteur est la bourse des aliments de Chicago, comme le mentionne Jean Ziegler.

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  5. 5 janvier 2014 13 h 14 min

    Très belle remise en contexte darwin, c’est ce qui est déplorable avec les journaux: les sources sont rarement dévoilées et les tendances fortement exagérées.

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  6. 5 janvier 2014 14 h 03 min

    «les sources sont rarement dévoilées»

    Disons que cela me fait chercher pas mal!

    « les tendances fortement exagérées»

    Ce qui me fait dire souvent : ce n’est pas difficile de trouver une tendance, ce qui l’est est d’en évaluer l’ampleur.

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