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L’emploi et les données sur l’emploi

18 janvier 2014
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Dessin de Blink

Tout le monde est mêlé avec les chiffres sur l’emploi! Mercredi, Gérald Fillion a cru bon d’inviter une responsable de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada à son émission RDI économie (voir à partir de 15 minutes) pour expliquer les écarts bizarres des données sur l’emploi au cours de la dernière année. Moi, j’ai trouvé qu’elle avait raison, mais disons qu’un cours de vulgarisation ne lui ferait pas de tort! Il faut dire que c’est rendu un privilège d’entendre un fonctionnaire parler à un journaliste, alors, ne nous plaignons pas trop! En fait, elle a raison : il y a toujours eu des mouvements étranges dans ces données, car il y a, comme dans toute enquête, ce qu’on appelle une erreur d’échantillonnage (ou une marge d’erreur, comme on dit souvent). Un écart de 30 000 emplois au Québec avec un intervalle de confiance à 95 % peut sembler énorme (cela fait en sorte que la baisse de 10 000 emplois annoncée la semaine dernière signifie en fait qu’il y a une probabilité de 95 % que la variation de l’emploi ait en fait été entre une hausse de 20 000 emplois et une baisse de 40 000), mais cela demeure à peine 0,75 % de l’emploi estimé (plus de 4 millions)! C’est quand même mieux que les sondages actuels qui n’ont même pas de marge d’erreur parce que leurs échantillons sont non probabilistes. Et quand leur échantillon l’est, la marge d’erreur est entre 3 et 4 %. On s’entendra que 0,75 %, c’est pas mal mieux! Mais, comme on applique la marge d’erreur à l’augmentation ou à la baisse de l’emploi, ça a l’air énorme!

Mais, ce n’est pas de ça dont je veux parler ici, mais de l’analyse d’un journaliste… En effet, le même jour, Alain Dubuc a publié une chronique pour faire la leçon au ministre des Finances du Québec sur les données sur l’emploi. Encore une fois, il a montré qu’il choisit bien les données qui font son affaire!

Emploi et données

Reprochant au ministre Nicolas Marceau de comparer la moyenne de l’emploi en 2013 à la moyenne de 2012, ce qui permet tout de même de réduire la marge d’erreur, lui compare plutôt les données désaisonnalisées de décembre 2011 avec celles de décembre 2012, puis avec celles de décembre 2013 pour arriver à la conclusion que l’emploi a augmenté «de 135 400 emplois» entre décembre 2011 et décembre 2012 et de seulement 2100 emplois entre décembre 2012 et décembre 2013. Pourtant, quiconque a un peu de notions en statistique sait que les données annuelles sont plus fiables que les données mensuelles. Les données annuelles sont en effet le résultat de 12 données mensuelles, les écarts positifs et négatifs s’annulant en grande partie! Le graphique qui suit montre que la comparaison de M. Dubuc est en fait encore pire.

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Ce graphique compare les données de l’EPA (ligne bleue) avec celles de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH, ligne rouge). Comme cette dernière ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes, et que les niveaux d’emplois sont très différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Les données de l’EERH sont beaucoup plus fiables, car cette enquête n’a aucune erreur d’échantillonnage, étant le résultat d’un recensement auprès des entreprises. Par exemple, elle est tellement précise qu’elle a capté les effets de la grève de la construction en juin dernier, là où j’ai mis le chiffre «101.1». J’ai aussi illustré les comparaisons faites par M. Dubuc en inscrivant aussi les données de l’EPA pour décembre 2011 (99,3), décembre 2012 (102,7) et décembre 2013 (102,8). On peut voir que la donnée de décembre 2011 (99,3) est anormalement basse. Les données montraient tout d’un coup, sans raison, (j’en avais parlé à l’époque…) une baisse de 60 000 emplois. D’ailleurs, les données de l’EERH n’avaient pas du tout capté cette baisse (ou si peu…). On peut voir que, quelques mois plus tard (en avril et mai 2012), la ligne bleue avait sagement rejoint la ligne de l’EERH, elle, je le répète, beaucoup plus fiable. En fait, on peut le dire avec certitude aujourd’hui, ce n’est pas l’emploi qui a baissé à l’époque, mais seulement les données!

Or, c’est en utilisant la pire donnée de cette époque, celle de décembre 2011, que M. Dubuc peut en arriver à dire qu’il s’est créé 134 000 emplois entre décembre 2011 et décembre 2012. Cela représenterait une hausse de 3,5 %, alors que les données de l’EERH ne montrent qu’une hausse de 1,0 % entre ces deux mois. Comme picorage de données, on ne fait pas mieux!

Cela dit, le picorage de M. Dubuc ne veut pas dire que la donnée présentée par le ministre est plus honnête… On peut en effet voir sur le graphique que les données de janvier à mars 2012 sont aussi anormalement basses. Pire, on peut constater que toutes les données de la ligne bleue de janvier à octobre sont sous celles de la ligne rouge (plus fiables, l’ai-je dit?), alors que presque toutes les données de 2013 y sont au dessus. Résultat? Les données de l’EPA montrent une hausse de l’emploi de 1,2 % en 2013, alors que celles de l’EERH n’indiquent, elles, qu’une hausse de 0,1% entre les données des 10 premiers mois de 2013 par rapport aux mois correspondant de 2012 (les données de novembre et décembre ne sont pas encore disponibles). Bref, le ministre et M. Dubuc s’amusent à sélectionner les données qui font leur affaire! De mon côté, je suis presque certain que, compte tenu du niveau nettement surestimé des données de l’EPA en 2013, ces données diminueront en 2014, ce qui ne veut pas dire que l’emploi baissera! Pour savoir si j’ai raison, il faudra suivre les données de l’EERH! J’y reviendrai sûrement…

Alors, me dira-t-on, pourquoi ne diffuse-t-on pas plus les données de l’EERH? Parce qu’elle sont disponibles deux mois plus tard et que personne ne s’intéresse à des données qui sortent plus tard que d’autres! Pourquoi sortent-elles en retard? Parce que, je le répète, il s’agit d’un recensement et qu’un bon pourcentage des entreprises envoient leurs données en retard. Plutôt que de les sortir plus tôt – comme on le fait aux États-Unis où les données de l’enquête équivalente à celles de l’EERH sortent en même temps que celles de l’enquête équivalente à l’EPA – et d’être obligé de les réviser pendant deux ou trois mois (comme on le fait aux États-Unis…), Statistique Canada préfère attendre. Cela dit, il y a aussi une révision ici aussi, mais une seule et rarement énorme. On m’a aussi dit que les pénalités aux entreprises pour retard sont plus fortes aux États-Unis et qu’elles sont appliquées, ce qui n’est pas le cas au Canada. Bref, c’est cela qui est cela!

Les comparaisons…

Dans sa chronique, M. Dubuc ne s’est pas contenté de cette seule entorse. Il a aussi écrit : «De décembre 2012 à décembre 2013, il y a eu 99 900 emplois de plus dans le reste du Canada, 24 000 de plus en Ontario, 1 374 000 de plus aux États-Unis.», en comparant avec la faible hausse de 2100 emplois dans les données du Québec. M. Dubuc devrait savoir que les données sur l’augmentation de l’emploi ne veulent rien dire en soi. Tout dépend de la situation démographique. La bonne comparaison doit se faire sur le taux d’emploi. Réglons le cas des États-Unis, leur taux d’emploi est passé de 58,6 % en décembre 2012 à … 58,6 % en décembre 2013 (voir le tableau au bas de cette page)! Quelle amélioration! C’est encore pire quand on sait que la population y est beaucoup moins âgée qu’ici et que ce taux atteignait 62,9 % en janvier 2008! Bon l’Ontario, maintenant…

Le graphique qui suit, tiré du tableau cansim 282-0002 de Statistique Canada, montre l’évolution des taux d’emploi au Québec et en l’Ontario depuis 1976.

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Qu’y voit-on? Oui, le taux d’emploi est plus faible au Québec, mais drôlement moins qu’avant! En fait, l’écart entre les deux est passé d’un maximum de 9,0 points de pourcentage 1982 (le Québec a subi plus durement cette récession que l’Ontario) à 1,1 point en 2013. À 60,3 %, ce taux demeure bien plus élevé que celui des États-Unis (58,6 %) dont M. Dubuc vante la création d’emplois. En plus, les données du Québec (et de l’Ontario) incluent celles des jeunes de 15 ans (dont le taux d’emploi est bien sûr très faible), tandis que celles des États-Unis ce comprennent que celles des personnes âgées de 16 ans et plus. Et cela ne dit pas tout…

La structure d’âge

Le taux d’emploi est calculé en divisant le nombre de personnes en emploi sur l’ensemble des personnes âgées de 15 ans et plus, y compris celles qui ont 100 ans… Or, on l’a assez dit pour nous mettre en garde contre la hausse des coûts de santé, la population du Québec vieillit davantage que celle du reste du Canada (mais moins que dans les Maritimes, mais, bon, ce n’est pas le sujet…). Comme on s’en doute, ce vieillissement ne touche pas que les coûts de santé, mais influence aussi les données sur le marché du travail.

emploi_01-2014-1Le tableau ci-contre compare les taux d’emploi au Québec et en Ontario par tranches d’âge de cinq ans. La dernière colonne montre la différence de ces taux entre les deux provinces, les cases en vert montrant celles où le Québec a un taux plus élevé que l’Ontario et les jaunes l’inverse.

On voit à la dernière ligne de ce tableau que le taux global (15 ans et plus) est à l’avantage de l’Ontario par 1,1 point de pourcentage. Par contre, quand on regarde les douze tranches d’âge, on s’aperçoit que les taux au Québec sont plus élevés que ceux de l’Ontario dans 6 de ces 12 tranches et égal dans une autre. L’Ontario, elle domine dans cinq tranches. L’avant-dernière ligne nous indique que le Québec est en avance de 0,6 point dans la tranche d’âge la plus active sur le marché du travail, les 25-54 ans. Cela montre que l’avantage global de l’Ontario n’est qu’un effet de composition dû à l’âge plus jeune de sa population. Pour vérifier cette affirmation, j’ai calculé quel serait le taux d’emploi au Québec si nous avions la même structure d’âge que celle de l’Ontario : il serait de 61,3 %, presque égal à celui de l’Ontario (61,4 %)! Et pourtant, nous avons plus d’emplois saisonniers qui contribuent à faire baisser ce taux…

En résumé, le taux d’emploi est plus élevé au Québec chez les plus jeunes et moins élevé chez les plus vieux. Quel drame! Nos jeunes trouvent plus facilement de l’emploi et nos vieux prennent leur retraite plus jeunes! Un véritable désastre…

Et alors…

Alors, c’est compliqué la vie! Ça, c’est correct, le problème, c’est quand des gens tentent de simplifier cette complexité pour la résumer en quelques chiffres bien sélectionnés pour appuyer leur idéologie ou leurs valeurs.

Je ne tente pas de dire que tout va bien au Québec au plan de l’emploi. D’ailleurs, je répète que les données de 2013 que j’ai utilisées dans ma démonstration me semblent surévaluées. Chose certaine, ça pourrait aller bien mieux sans les politiques d’austérité de nos deux gouvernements. Ça serait aussi mieux s’ils arrêtaient de promouvoir le pétrole. Mais, ce que je me demande au bout du compte, c’est si c’est toujours possible d’analyser une situation et d’en informer la population sans tenter de triturer les chiffres pour se donner raison…

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9 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    18 janvier 2014 15 h 42 min

    Merci pour ce cours d’économie du marché du travail 101. Plusieurs analystes devraient suivre ce cours. … surtout quand les données de l’EPA sont analysées par des représentants des banques/caisses lors de la publication de ces chiffres .au début de chaque mois. Rappelons aussi que les données désaisonnalisées seront révisées pour les 3 dernieres années et publiées dans la semaine prochaine. Merci de veiller au grain.

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  2. 18 janvier 2014 16 h 43 min

    Je me répète parfois, dans ces billets sur les données de l’emploi, mais, ceux qui interprètent mal ces données se répètent encore plusi! Une fois de temps en temps, je ne peux pas résister à la tentation de remettre les pendules à l’heure! 🙂

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  3. Richard Langelier permalink
    19 janvier 2014 17 h 38 min

    «Comme cette dernière [l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail] ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes, et que les niveaux d’emplois sont très différents…»

    1) Pourquoi cette enquête n’en tient-elle pas compte?
    2) En quoi faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour permet-il de pouvoir mieux voir l’évolution relative des deux courbes?
    3) « Le taux d’emploi est calculé en divisant le nombre de personnes en emploi sur l’ensemble des personnes âgées de 15 ans et plus, y compris celles qui ont 100 ans… » Pourquoi choisit-on un critère aussi différent de celui de la population active.

    P.-S. Ces questions candides sont rédigées alors que les Patriots punissent les fans néo-anglais de se désintéresser d’eux. Ce n’est pas une raison pour me punir moi et me donner un mauvais show. Oups! Ils me font mentir. Tu peux attendre la fin du match pour me répondre.

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  4. 19 janvier 2014 19 h 15 min

    «1) Pourquoi cette enquête n’en tient-elle pas compte?»

    Parce que c’est une enquête auprès des employeurs pour collecter de l’information sur les emplois et les salaires. Or, les travailleurs autonomes ne sont ni des employeurs (bon, parfois), ni des employés et ne touchent pas de «salaires». Pour l’agriculture, je crois que c’est la difficulté de déterminer qui est employé. C’est la même chose pour l’enquête équivalente aux États-Unis.

    2) En quoi faire partir les données à 100

    Une courbe partirait à 3,4 millions et l’autre à 3,9. On ne pourrait pas voir les courbes se croiser, donc voir quand l’EPA surestime l’emploi et quand elle la sous-estime. Et, c’est mon choix!

    «Pourquoi choisit-on un critère aussi différent de celui de la population active.»

    C’est exactement le même choix. La population active est formée des personnes âgées de 15 ans et plus (16 et plus aux É-U) qui travaillent ou sont en chômage.

    «alors que les Patriots punissent les fans néo-anglais de se désintéresser d’eux»

    Ce match fut jouissant… Enfin, pour moi! En souhaitant que les 49ers punissent ainsi les Seahawcks (quoique, dans ce cas, j’aime les deux équipes…)

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  5. Richard Langelier permalink
    19 janvier 2014 20 h 18 min

    T’aimes pas les Patriots parce qu’ils te font penser au Tea party?
    Les 49ers et les Seahawks. What a s show!

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  6. 19 janvier 2014 20 h 25 min

    Je n’aime pas les Patriots et les Cowboys parce que ce sont les America’s Teams. Mais, je n’en fais pas une hantise et apprécie quand même leurs beaux jeux, quand ils en font…

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