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Des organismes patronaux qui vivent sur une autre planète…

24 janvier 2014

CPQMichelle Monette a attiré mon attention plus tôt cette semaine sur les commentaires du Conseil du patronat du Québec (CPQ) déposés dans le cadre des consultations prébudgétaires 2014-2015, dans un texte intitulé Un Québec prospère qui vit selon ses moyens. C’est toujours fascinant de constater à quel point ces lucides autodéclarés peuvent accoucher de propositions aussi incohérentes…

Recommandations

En introduction, le CPQ félicite le Québec de son taux effectif marginal d’imposition (TEMI) pour les entreprises qui aurait un «niveau parmi les plus faibles au Canada et même comparativement à plusieurs pays au monde». Du dire même du CPQ, ce faible taux est principalement dû au «crédit accordé à l’investissement en machines et matériel pour le secteur manufacturier». Ainsi, «ce taux varie de -3,5 % pour le secteur forestier à 22,7 % dans le secteur de la construction, en passant par 2,2 % pour le secteur manufacturier». L’impôt serait donc négatif pour le secteur forestier et ridicule pour le secteur manufacturier… Disons que cela donne des idées quand on cherche de nouvelles sources de financement pour le Québec!

Malgré cela, le CPQ se plaint que ces bas taux ont le désavantage pour les entreprises de «rendre le système fiscal plus complexe et probablement moins efficace». Je suis d’accord, si on éliminait ces crédits (OK, peut-être pas tous, il faudrait voir), le système serait plus simple et plus efficace! Il critique aussi que «ces mesures négligent la grande entreprise créatrice de richesse». Comme qui? Rio Tinto Alcan qui bénéficie encore du privilège de posséder les barrages hydroélectriques les plus rentables du Québec? Les autres alumineries qui paient des tarifs électriques inférieurs aux coûts de production, alors qu’on veut imposer aux ménages une hausse de 5,8 % des tarifs résidentiels? Les banques qui ont vu leurs taxes sur le capital disparaître en 2011?

Le CPQ recommande à ce sujet une révision de tous ces programmes. Là, je dois approuver. Mais, je n’aurais pas nécessairement les mêmes critères que lui pour ce faire!

Bon, je vais maintenant me contenter de lister et commenter rapidement ses principales autres recommandations de ces «commentaires» :

  • limiter ou réduire les taxes sur la masse salariale : pour ramener la RRQ dans le rouge? Pour éliminer les prestations parentales? Le CPQ ne précise pas…
  • promouvoir l’entrepreneuriat et valoriser la création de la richesse par le monde des affaires : pour l’entrepreneuriat, tout dépend comment c’est fait, car certaines activités améliorent le bien-être et d’autres le réduisent, notamment quand elles nuisent à l’environnement; pour la richesse, c’est la même chose, et le monde des affaires n’est pas souvent celui qui crée la plus désirable des richesses!
  • diminuer la réglementation : on aurait pu penser que, depuis qu’on sait les conséquences de la déréglementation (crise, désastres environnementaux, catastrophe de Lac-Mégantic, etc.), les représentants des patrons mettraient la pédale douce à ce sujet, mais non…
  • éviter le harcèlement des entreprises et limiter leur fardeau administratif dans la lutte contre l’évasion fiscale : si au moins les entreprises déclaraient tous leurs profits sans en envoyer dans des paradis fiscaux, on comprendrait cette revendications, mais, dans le contexte actuel, elle est carrément odieuse;
  • sans s’opposer aux nouvelles réglementations sur les coûts des travaux d’infrastructure et sur la vérification de l’honnêteté des entreprises contractantes, le CPQ craint que cela fasse perdre de l’expertise au Québec dans ce domaine : quelles vérifications seraient de trop? Le CPQ a-t-il pris connaissance des enquêtes de la Commission Charbonneau?
  • diminuer le coût de l’électricité pour les alumineries : j’en ai parlé plus tôt;
  • exploiter les hydrocarbures et encourer le transport du pétrole au Québec (!) : le CPQ répète les arguments du manifeste pro-pétrole : je ne répéterai pas les miens!
  • diminuer les dépenses, éliminer des programmes sociaux (pour les rendre comme ceux du reste du Canada, tant qu’on n’est pas plus «riches» qu’eux), baisser les impôts et la dette (!), lier les budgets des hôpitaux à la «performance» et donner plus de pouvoirs à leurs directeurs généraux (!!, et même !!!), permettre la double pratique (privée et publique) des médecins, laisser les régimes de retraite au privé, etc. : c’est la rengaine habituelle…
  • «dans un contexte de décroissance de la main-d’œuvre, l’objectif prioritaire ne devrait pas être la création d’emplois en soi, mais plutôt la recherche de façons de faire pour inciter les entreprises à moderniser leur machinerie et leurs processus afin d’accroître leur productivité» : la priorité ne doit pas être la population, mais les entreprises!

Bref, diminuons les taxes et impôts payés par les entreprises et les riches, et éliminons encore plus de services à la population pour pouvoir faire diminuer la dette! Notons que le Conseil canadien des chefs d’entreprise (CCCE) a émis des recommandations semblables cette semaine, demandant au gouvernement fédéral de diminuer encore les impôts des grandes entreprises dès qu’il aura retrouvé l’équilibre budgétaire, alors que ces impôts sont passés de 41 % en 1960 à 15 % en 2012 (voir page 7). Tant qu’ils ne seront pas à -3,5 % comme dans le secteur forestier, elles ne seront pas satisfaites! Mais, le seraient-elles même dans ce cas-là?

Pendant ce temps, sur la même planète…

Il est ironique de lire ces recommandations quand la plupart des organismes mondiaux, même patronaux, tiennent un tout autre discours… Par exemple, le Forum économique mondial, un organisme pas du tout issu d’organismes de gauche, mais qui réunit plutôt «des dirigeants d’entreprise, des responsables politiques du monde entier ainsi que des intellectuels et des journalistes» a justement publié deux documents cette semaine qui vont à l’opposé des demandes de nos organismes patronaux.

Le premier a déterminé que les plus grands risques actuels et au cours des prochaines années sur la planète sont liés essentiellement à des facteurs socio-économiques et environnementaux. Il parle entre autres des inégalités, de la crise économique et du chômage chronique qu’elle entraîne, et du réchauffement climatique et de ses conséquences, comme la disponibilité de plus en plus limitée de l’eau et l’insécurité alimentaire. Et que nous disent nos deux organismes patronaux canadien et québécois à ce sujet? Rien! Pour eux, la priorité, c’est de baisser les impôts et les taxes des entreprises!

Le deuxième, écrit par son Conseil sur l’emploi, va dans le même sens, mais en se limitant aux questions touchant le travail. Et que recommande-t-il?

  • Des politiques pour augmenter le taux d’activité, notamment pour les jeunes, les femmes, les travailleurs âgés et les personnes handicapées;
  • des politiques qui stimulent la demande et permettent de réduire les inégalités, notamment en améliorant la protection sociale, en augmentant le salaire minimum (oui, oui, c’est bien écrit!) et en favorisant la négociation collective;
  • des investissements pour favoriser le transfert vers une économie qui utilise moins de carbone;
  • des taxes environnementales;
  • des accords entre les patrons et les syndicats pour développer les compétences des travailleurs.

Et alors…

On peut toujours douter des moyens qui seront mis en œuvre par les membres du Forum économique mondial pour atteindre ces objectifs, mais ses constats sont drôlement plus pertinents que les recommandations corporatistes et nombrilistes de nos organismes patronaux! Cela montre à quel point ces organismes ont perdu tout contact avec la réalité!

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13 commentaires leave one →
  1. Mathieu Lemée permalink
    24 janvier 2014 23 h 08 min

    « et le monde des affaires n’est pas souvent celui qui crée la plus désirable des richesses! »

    Et pas plus souvent celui qui crée la richesse tout court. 😉

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  2. 24 janvier 2014 23 h 13 min

    C’est vrai dans un sens, mais j’hésitais là-dessus, parce que le «monde des affaires» est une expression peu spécifique. C’est comme la «richesse», on ne la définit pas tous de la même façon!

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  3. 25 janvier 2014 10 h 17 min

    J’ai écrit :

    «le Forum économique mondial, un organisme pas du tout issu d’organismes de gauche, mais qui réunit plutôt «des dirigeants d’entreprise, des responsables politiques du monde entier ainsi que des intellectuels et des journalistes»

    Cet article (http://www.economist.com/news/international/21595032-whos-magic-mountain ) nous fournit la répartition entre ces différentes catégories de participants :

    Affaires 1595 60,8%
    Gouvernement 364 13,9%
    ONG 246 9,4%
    Journalistes 234 8,9%
    Intellectuels 183 7,0%

    Merci à Ianik Marcil pour le tuyau!

    On voit donc qui y mène! Et si on tenait compte de l’influence relative de chaque participants, la domination du monde des affaires serait encore plus évidente. Et, les femmes ne représentent que 15 % de ces personnes…

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  4. 25 janvier 2014 10 h 48 min

    Le CPQ et le CCCE ne sont pas seuls, la FCEI va dans le même sens!

    « la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) a présenté les recommandations de ses membres en prévision du prochain budget.

    La principale demande de la FCEI porte sur le taux d’imposition des petites entreprises. La Fédération souhaite que le taux soit réduit et passe graduellement de 11 % à 9 %, en commençant par une baisse de 0,5 % dès cette année.»

    So so so!

    http://affaires.lapresse.ca/economie/canada/201401/25/01-4732286-les-pme-veulent-une-baisse-de-leur-taux-dimposition.php

    Merci à François Giguère pour l’info!

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  5. Oli permalink
    25 janvier 2014 15 h 35 min

    Pour ce qui est de la « création de la richesse », j’ai toujours envie de demander à un dirigeant d’entreprise, par simple curiosité, ce qui arrive à ces richesses et à leur créations lorsque leurs travailleurs tombent en grève. Dans leur rôles d’investisseurs et de gestionnaires, on dirait qu’ils oublient souvent que ce qu’ils investissent et gèrent, c’est surtout le travail des autres!

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  6. 25 janvier 2014 16 h 34 min

    Ce qui explique aussi que le ruissellement se réalise en fait du bas vers le haut et non l’inverse, contrairement à ce que prétendent ceux qui voient les plus riches comme des créateurs de richesse!

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  7. Yves permalink
    25 janvier 2014 17 h 25 min

    Ceux qui voient les plus riches comme des créateurs de richesse ont raison. Le hic, c’est que c’est seulement leurs richesses à eux qu’ils créent.

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  8. 25 janvier 2014 17 h 42 min

    Belle phrase, mais je ne considère pas que tous les riches créent leur richesse )pour certains, oui, on peut voir ça comme ça). Beaucoup d’entre eux se l’accapare!

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  9. Yves permalink
    25 janvier 2014 18 h 16 min

    Bien, tout dépend comment on voit cela, pour moi se l’accaparé est aussi une manière de se la créer

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  10. 26 janvier 2014 9 h 07 min

    « Ce qui explique aussi que le ruissellement se réalise en fait du bas vers le haut et non l’inverse, contrairement à ce que prétendent ceux qui voient les plus riches comme des créateurs de richesse! »
    Parler de « théorie de l’évaporation » serait peut-être plus juste😜

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  11. 26 janvier 2014 9 h 33 min

    «Parler de « théorie de l’évaporation » serait peut-être plus juste»

    Dans un sens oui, mais l’eau, en s’évaporant, change d’état, de liquide à gazeux. On utilise d’ailleurs fréquemment le terme évaporation dans le sens de disparition. Ainsi, quand on dit «mon argent s’est évaporé» on ne pense pas au fait que cet argent est rendu dans les poches de riches, mais que je l’ai gaspillé!

    Cela dit, je suis ouvert à toute suggesion qui rendrait mieux en français l’expression «tricle up».

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  12. 26 janvier 2014 9 h 46 min

    Ce que j’avais en tête, c’est surtout cet argent qui « s’évapore » vers les paradis fiscaux

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  13. 26 janvier 2014 10 h 53 min

    Là, oui, l’expression me semble plus juste!

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