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Théorie de la classe de loisir

3 février 2014

veblenAvez-vous déjà entendu parler de Thorstein Veblen? Il le père du concept de la consommation ostentatoire et du courant institutionnaliste en économie. Je vais présenter ici quelques éléments de son livre reconnu comme le plus important, La théorie de la classe de loisir. Écrit en 1899, ce livre touffu contient l’amorce de tous ses livres subséquents et a influencé de nombreux économistes, dont John Kenneth Galbraith.

Préface

La version que j’ai lue démarre avec une préface de Raymond Aron. Cette préface insiste beaucoup sur le parcours de Veblen. D’origine norvégienne, sa famille a immigré aux États-Unis dix ans avant sa naissance (1857). Pauvre, sa famille de douze enfants vit dans un milieu rural d’où il sortira pour poursuivre ses études qui le mèneront au doctorat. Selon Aron, cette origine étrangère, rurale et modeste marquera tous ses travaux. La théorie de la classe de loisir est son premier livre et fut écrit quand il avait déjà 42 ans.

Il a enseigné l’économie à Chicago, à Stanford et à New York, mais fut toujours isolé en raison de ses idées non conformistes. Même s’il fut peu reconnu de son vivant, sa pensée a laissé des traces et influence encore aujourd’hui bien des courants économiques. Cette préface situe l’apport de Veblen en lien avec les autres courants économique de son époque : classique, marxiste, etc. Elle est fort intéressante et permet de bien situer la place des apports de Veblen dans l’évolution de la pensée économique. De gauche, très critique de la classe dominante (l’objet de ce livre…), de la propriété privée, et de l’accaparation de la plus-value par les capitalistes, Veblen n’en rejetait pas moins le marxisme, qu’il considérait trop près des concepts de l’économie classique et de «la pseudo-rationalité du calcul hédoniste». Il contestait aussi la notion d’équilibre des classiques et fut parmi les premiers économistes à incorporer des principes d’évolution à l’économie.

Introduction

Un des éléments les plus confondants dans la lecture de ce livre est l’association que fait Veblen du comportement des classes sociales avec l’évolution de la société qu’il associe à différents stades allant de l’époque ancienne «sauvage et pacifique» (souvent sans propriété individuelle) à celle de son époque «barbare, guerrière et prédatrice». Dans cette dernière époque, on sépare les emplois des classes inférieures qui sont utiles et productifs (il parle des «métiers d’industries»), de ceux des classes supérieures qui ne doivent rien produire d’utile, car ils sont liés à leur niveau «d’honorabilité» : guerriers, prêtres, athlètes, politiciens, etc. Quand on sait que, encore aujourd’hui, la moitié des élus du Congrès aux États-Unis sont millionnaires, on peut constater que la division une peu grossière que fait Veblen n’est pas dépourvue de pertinence…

Veblen montre aussi que cette classe supérieure, sa fameuse classe de loisir, perpétue son rôle de générations en générations, notamment grâce aux héritages et à l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants, situation encore pertinente de nos jours, comme l’illustre cette citation tirée d’un article récent portant sur un rapport d’Oxfam : «Sans une véritable action pour réduire ces inégalités, les privilèges et les désavantages se transmettront de génération en génération, comme sous l’Ancien régime. Nous vivrons alors dans un monde où l’égalité des chances ne sera plus qu’un mirage». Leurs épouses ne doivent surtout pas travailler, mais se contenter de bien tenir la maison à l’aide de domestiques dont le nombre est davantage fonction de l’étalage de richesse que font les hommes de la classe de loisir que de leurs réels besoins. Mais, j’empiète déjà sur le concept suivant dont je voulais parler…

La consommation ostentatoire

J’ai déjà écrit quelques billets dans lesquels j’abordais le concept de consommation ostentatoire, c’est-à-dire celle qui est «destinée soit à montrer un statut social, un mode de vie ou une personnalité». Les exemples que donnent Veblen sont bien sûr très différents de ceux que j’y présentais (maison inutilement luxueuse, BBQ hors de prix, montre de marque, voiture sport, etc.), beaucoup de ces objets n’existant pas quand il a écrit son livre. En fait, plus que de simplement donner des exemples, Veblen parle plutôt d’une consommation associée à une classe qui veut se démarquer des autres.

Ensuite, il montre que chaque classe se réfère à celle qui lui est juste supérieure en aisance. Elle tente donc de copier son mode de vie et celle-ci tente de copier celle de la classe juste supérieure jusqu’à la classe ultime qui adopte un mode de vie que finalement tous veulent copier. Cette classe détermine donc les objets ostentatoires que tous finissent par convoiter. Veblen explique aussi que, une fois habitués à un mode de vie, bien des membres de ces classes pourront difficilement abandonner le niveau de consommation ostentatoire atteint si jamais leur revenu venait à diminuer. Certains se passeront même de l’achat de biens essentiels pour donner l’illusion qu’il appartient toujours à la même classe.

Ce comportement est de nos jours bien connu. Mais, Veblen fut le premier à le décrire ainsi. Les exemples qu’il donne touchent toutes les facettes de la consommation et de la vie en société. En voici quelques-uns :

  • il y a bien sûr, pour la classe de loisir (la plus élevée), les domestiques, les bijoux, les éléments architecturaux tape-à-l’œil sans utilité pratique et les autres achats dont la seule «qualité» est d’être chers et de montrer ainsi l’aisance et l’«honorabilité» de la famille et de son chef;
  • Veblen développe même sur l’importance pour les familles aisées d’avoir des ustensiles inutilement chers, souvent bien moins pratiques et utiles que les ustensiles ordinaires (il m’a fait penser à la coutellerie en argent de ma mère à laquelle il fallait consacrer des heures d’astiquage et avec laquelle il était tellement désagréable de manger…)
  • les dons et le bénévolat (souvent religieux) qui montrent encore l’aisance des familles, surtout quand ils vont à une fondation qui porte leur nom (Gates, Chagnon, etc.);
  • l’habillement des prêtres et les décorations onéreuses des églises, même dans des quartiers pauvres (nous sommes pauvres, mais honorables, diraient-ils…);
  • l’habillement est particulièrement important pour Veblen, car il montre en tout temps et de façon très ostentatoire sa capacité d’acheter des vêtements chers; cet engouement se transfère aussi chez les riches à l’habillement des membres de leur famille, surtout à celui de l’épouse qui ne doit pas nuire à l’honorabilité de son époux (on pourrait penser que Veblen exagère, mais j’ai vu récemment la bande annonce du film Le capital de Casta-Gravas – voir à partir de la 33ème seconde – où un nouveau pdg menace de quitter sa femme si elle ne s’habille pas comme doit le faire la femme d’un président…);
  • le choix des universités et des programmes d’études des enfants.

Cette liste ne montre qu’une faible partie des achats que Veblen associe à la consommation ostentatoire et qu’un des nombreux angles sous lesquels Veblen la présente. Mais, elle permet tout de même de se faire une idée de son approche…

L’évolution des institutions

Pour Veblen, la société évolue plus vite que les institutions. Ainsi, nos institutions reposent toujours en grande partie sur des valeurs passées. Et, comme le dit clairement Veblen, étant conservatrice, la classe de loisir veut conserver ses avantages que tout changement pourrait remettre en question. Elle résiste donc toujours à l’évolution des institutions :

«Les usages, les gestes et opinions de la classe riche et oisive prennent le caractère d’un code établi, qui dicte sa conduite au reste de la société. Cette consécration fait peser plus lourd et porter plus loin l’influence conservatrice. Il est du devoir de toutes les personnes honorables de suivre cette exemple. C’est ainsi que grâce à sa position d’avatar du bon genre, la classe fortunée en arrive à retarder l’évolution sociale; elle le doit à un ascendant tout à fait disproportionné à sa puissance numérique. Cet exemple consacré contribue largement à raidir toutes les autres classes dans leur résistance aux innovations; il fixe les affections sur ces bonnes institutions que nos pères nous ont léguées.»

Dans ce riche paragraphe, Veblen montre l’ascendant de la classe des 1 % sur la politique, ascendant qu’un grand nombre d’auteurs critiquent (avec raison!) de nos jours. Pour l’auteur, tout changement force la société à s’adapter et suscite donc des résistances, surtout chez les riches. On est bien loin des accusations de la droite consensuelle du Québec qui reproche au contraire aux mouvements sociaux leur immobilisme, alors qu’elle crie à l’angoisse fiscale dès qu’on veut faire payer leur juste part aux riches ou à la nécessité de la «création de richesse» quand les environnementalistes sonnent l’alarme avec raison sur le mur vers lequel on fonce en raison du réchauffement climatique, de la pollution et de l’épuisement des ressources. Qui résiste aux changements? Les riches, tel que nous le disait Veblen il y a 115 ans!

Veblen explique ensuite que le changement demande de l’énergie et que, pour l’appuyer, il faut en avoir! Raison de plus pour la droite (et la classe de loisir) d’éviter que les pauvres en aient trop :

«On comprend que la sous-alimentation et la fatigue empêchent le progrès, tout comme une vie de luxe lui ferme la porte en supprimant les occasions d’être mécontent. Les gens qui végètent dans la misère et n’ont de force que pour chercher à manger pour aujourd’hui, ces gens sont des conservateurs parce qu’ils ne peuvent pas se permettre de réfléchir à l’après-demain; comme eux les gens parfaitement prospères sont des conservateurs, parce qu’ils n’ont guère sujet de se plaindre de l’état présent des choses.

Il suit de cette proposition que la classe de loisir pousse les classes inférieures au conservatisme en leur retirant autant que possible leurs moyens de subsistance, donc en réduisant leur consommation et par là leur énergie disponible au point qu’elles soient incapables de l’effort voulu pour apprendre et adopter de nouvelles façons de penser. L’accumulation des richesses à l’extrémité supérieure de l’échelle sociale implique la privation à l’extrémité inférieure. C’est une vérité suffisamment reconnue que la privation sévère, en quelque lieu que ce soit, fait gravement obstacle à toute innovation.»

Ouf! 115 ans avant Thomas Piketty, Veblen avait compris que l’accroissement des inégalités implique la hausse de la pauvreté! Et il comprenait aussi l’intérêt des riches à garder les pauvres dans l’indigence. Il avait finalement décrit le programme des républicains et des conservateurs qui refusent de hausser le salaire minimum et qui adoptent des compressions à l’assurance-emploi et à l’aide sociale! Et il apporte une autre explication de l’éternelle question de savoir comment il se fait que tant de pauvres votent à droite…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Pour moi, la question de s’est pas posée. Cela faisait longtemps que je voulais le lire, car il s’agit d’un des livres les plus cités sur la consommation ostentatoire et l’institutionnalisme. J’ai aussi bien aimé l’ironie de l’auteur qui rend la lecture plus agréable malgré le sérieux général des sujets abordés. Il adopte un angle extérieur aux sujets traités, comme un observateur regarderait en laboratoire l’objet de ses recherches. J’ai été aussi surpris de son féminisme, féminisme bien sûr tout relatif comparé au féminisme actuel. Il dénonce entre autres à de nombreuses reprises la société patriarcale qui refuse aux femmes la liberté de choisir leurs activités, notamment productives, malgré leur volonté et leur talent indéniable à ce effet : «Vivre sa vie à sa façon, participer aux opérations industrielles de la société, les connaître de plus près qu’au second degré : voilà ce qui entraîne la femme, et peut-être plus irrésistiblement que l’homme». C’est peu, ambiguë, mais beaucoup pour l’époque!

Par contre, je ne peux cacher que ce livre demande un effort de lecture. Tout d’abord, le style est vieillot et les termes utilisés n’ont pas toujours le sens qu’on leur donnent aujourd’hui (stade barbare, honorabilité, anthropomorphisme, l’industrie, loisir délégataire, etc.). Ensuite, les développements sont souvent laborieux et pas toujours convaincants. L’absence de données appuyant ses démonstrations basées uniquement sur des observations, aussi pertinentes soient-elles, laissent aussi surgir le doute sur certains points.

Conclusion? Je conseille la lecture de ce livre seulement si on peut l’apprécier pour sa valeur historique, lui qui représente sans l’ombre d’un doute un jalon important dans l’histoire de la pensée économique.

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10 commentaires leave one →
  1. 3 février 2014 8 h 18 min

    Même Jean Dion connaît le principe de la consommation ostentatoire! En parlant du prix des billets sur le marché noir pour assister au Super Bowl (plus de 20 000 $) et en précisant qu’on voit bien mieux le match à la maison et ce, bien au chaud, Jean Dion, ajoute:

    «Mais vous ne pourrez pas raconter l’ambiance à vos petits-enfants, et vous passerez pour un raté.»

    http://www.ledevoir.com/sports/actualites-sportives/397880/question-de-genie (cadenassé)

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  2. 3 février 2014 12 h 24 min

    Pour mettre dans l’ostensoir mon « pas de classe » au sens de Lisa Leblanc, je vous avoue qu’hier soir, j’ai vu pour la première fois Bruno Mars et les Red Hot Chili Peppers.

    En ce qui concerne l’opinion de Jean Dionne, il y a ambiance et ambiance; vu de la télé, la nuit était resplendissante de pollutions lumineuses ostentatoires.

    Et alors…

    Je ne lirai pas Veblen dans les jours qui viennent mais Géopolitique et avenir du Québec, de JRM Sauvé : pour sa valeur historique, stratégique et son principe #5 de concentration de l’effort dans l’espace et le temps en vue de 2016.

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  3. 3 février 2014 18 h 13 min

    «j’ai vu pour la première fois Bruno Mars et les Red Hot Chili Peppers.»

    Moi, j’en ai profité pour aller fumer une cigarette ou deux…

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  4. 6 février 2014 15 h 08 min

    « Il avait finalement décrit le programme des républicains et des conservateurs qui refusent de hausser le salaire minimum et qui adoptent des compressions à l’assurance-emploi et à l’aide sociale! Et il apporte une autre explication de l’éternelle question de savoir comment il se fait que tant de pauvres votent à droite… »

    C’est en effet un visionnaire. Magnifique!

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  5. 6 février 2014 15 h 18 min

    Le plus étonnant dans la qualité de ses observations est l’absence de données à cette époque. J’aurais été bien démuni!

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Trackbacks

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  5. Les gains à la loterie et la consommation ostentatoire |

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