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Petit éloge de l’anarchisme

7 avril 2014

éloge_anarCet article du Devoir, notamment sa mention du «culte de la quantification», m’a porté à lire le Petit éloge de l’anarchisme de James C. Scott. Contrairement à ce que son titre laisse entendre, ce livre ne parle pas vraiment de l’anarchisme, mais de son apport à divers sujets finalement assez disparates. Je vais ici tenter de présenter quelques-uns de ces sujets.

Le désordre

Le chapitre sur les usages du désordre et du «charisme» montre un grand nombre de situations où l’insubordination et la désobéissance civile ont apporté des résultats importants pour l’avancement des droits humains. Partant d’exemples anodins (comme le refus de traverser une rue au feu rouge…), l’auteur montre que le conformisme dans l’obéissance aveugle à toutes les règles sociales et à toutes les lois sans questionnement sur leur bien-fondé peut mener une société à l’immobilisme et à l’acceptation de décisions autoritaires inacceptables, le nazisme, l’esclavagisme et la discrimination en étant des formes extrêmes. À l’inverse, la transgression de la loi, qu’elle soit formée d’actes individuels ou collectifs, comme les nombreuses désertions lors de la guerre de sécession aux États-Unis, la fuite de la conscription lors des guerres napoléoniennes ou le refus de Rosa Parks de céder sa place dans un autobus, peut entraîner des bienfaits notables et même déterminants dans une foule de domaines.

Une partie de ce chapitre a davantage attiré mon attention que d’autres. L’auteur y montre que bien des règles humaines viennent de la coutume, que celle-ci ait été ou non officialisée par une loi ou un règlement. Ces règles sont passées «de la pratique à la coutume au droit acquis». Dans certains pays, ce type de droit acquis est d’ailleurs reconnu devant la loi. Dans d’autres, le refus de reconnaître ces droits acquis peut entraîner de graves réactions sociales (ralentissements, sabotage, braconnage, vol et, en dernier recours, révolte).

Ce thème m’a fait penser au droit de grève étudiant et, dans une moindre mesure, au droit de manifester sans remettre d’itinéraire aux autorités. Le droit de grève étudiant a été reconnu valide pendant des décennies (une règle tout à fait coutumière), avant qu’un gouvernement prétende que, n’étant pas encadré par une loi, il s’agit plutôt d’un simple boycottage. Et, cette décision, allant à l’encontre de la coutume et du droit acquis, a de fait entraîné de nombreux actes de désobéissance civile et d’insubordination (manifestations de casseroles, manifestations de nuit, etc.). Bref, loin d’être anormales, ces réactions sociales étaient pleinement prévisibles et en plus tout à fait justifiées.

La petite bourgeoisie

Ce chapitre peut étonner. James C. Scott y vante les effets déstabilisants que la petite bourgeoisie a toujours entraînés auprès des autorités. La petite bourgeoisie étant considérée au contraire comme une des franges les plus conservatrices de la société, l’affirmation de l’auteur est pour le moins contre-intuitive. Il s’explique ainsi :

«j’estime que la petite bourgeoisie et la petite propriété de façon générale représentent une précieuse zone d’autonomie et de liberté au sein de systèmes étatiques de plus en plus dominés par de grandes bureaucraties publiques et privées.»

Il avance en plus que la petite bourgeoisie représente «la classe sociale la plus importante à l’échelle mondiale» (mais pas dans les pays industrialisés). Il y inclut les petits commerçants, les petits exploitants agricoles, les artisans, les petits professionnels indépendants et d’autres travailleurs autonomes. Ce qui les caractérisent tous, c’est qu’ils contrôlent leur journée de travail et ne sont pas supervisés. Souvent objet de mépris, la petite bourgeoisie demeure difficilement contrôlable par l’État. Son indépendance attirera toujours beaucoup de personnes qui subissent difficilement l’encadrement du travail salarié ou qui désirent simplement se réaliser sans influence externe indue (on y trouve par exemple beaucoup d’immigrants).

Ce désir d’autonomie s’observe aussi dans le travail salarié où les travailleurs trouvent toutes sortes de moyens d’échapper au contrôle patronal. Cela montre l’universalité de ce désir d’autonomie (je résume…).

Selon l’auteur, cette autonomie est souvent à la source de bien plus d’innovations que n’en ont produites les grandes organisations. Il donne ici l’exemple des logiciels et de l’informatique. En outre, la présence de petits commerçants a toujours eu un rôle dans la sécurité des quartiers et même dans l’entraide (citant Jane Jacobs, il parle même d’une «sorte de service social quotidien, gratuit et digne de confiance»). Avec la percée des magasins à grande surface, ce rôle tend toutefois à se perdre depuis quelques décennies. L’auteur conclut ce chapitre de façon troublante :

«Une société dominée par les petits propriétaires et commerçants s’approche bien plus de l’égalité et de la propriété collective populaire des moyens de production que tout autre système économique jamais conçu à ce jour.»

Même si ce chapitre prend de nombreux raccourcis et tend à ne retenir que les éléments qui appuient ses propos, il a toutefois le mérite de présenter la petite bourgeoisie autrement et à nous faire réfléchir. C’est déjà beaucoup!

Les cibles

Quand j’ai rédigé un billet sur Les cibles il y a plus de trois ans, et que j’ai écrit «un indicateur fait bien son travail lorsqu’il est utilisé à posteriori. Par contre, lorsqu’on l’utilise comme cible, bien des gestionnaires viseront l’amélioration de l’indicateur plutôt que celle de la situation qu’il est supposé décrire», je ne savais pas que je ne faisais que rephraser une loi connue, la loi de Goodhart, qui s’énonce beaucoup plus simplement : «toute mesure qui devient un objectif cesse d’être une mesure».

Comme je l’ai fait dans mon billet, l’auteur illustre cette «loi» en bonne partie avec des exemples tirés du secteur de l’éducation, mais des exemples bien différents. Il montre avec brio l’inanité de vouloir évaluer les professeurs d’université uniquement avec des indicateurs liés au nombre de parution d’articles et de citations de ces articles. Même en pondérant ces citations en fonction de leur importance (critère déjà bien subjectif), les résultats peuvent être contraires aux objectifs poursuivis. En plus, comme le mentionne la loi de Goodhart, l’utilisation de ce type d’indicateur entraîne des réactions de la part des professeurs qui s’arrangent entre eux pour se citer et ainsi faire augmenter leur évaluation.

Il en est de même avec les enseignants qu’on évalue en fonction du résultat des élèves (comme veut le faire la CAQ). Tous ceux qui le peuvent refusent alors d’enseigner dans les écoles les moins fortes et certains d’entre eux en viennent même à modifier les réponses aux examens de leurs élèves pour éviter des mauvaises évaluations (et éventuellement leur renvoi). Ainsi, cette étude estime que «4 à 5 % des tests de classe dans les écoles élémentaires de Chicago pourraient être affectés par la fraude».

L’auteur donne ensuite des exemples dans des domaines aussi variés que dans l’armée (où on enjolive la situation), chez les dirigeants d’entreprises (qui trafiquent parfois les états financiers), chez les financiers (qui conçoivent des produits risqués se voyant accorder des cotes AAA par les agences de notation). Il termine ce chapitre en dénonçant la tendance à tout quantifier, même les relations sociales et la beauté des paysages… Il cite à ce sujet Albert Einstein, qui a déjà dit : «Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément».

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Tout dépend de ses attentes. Si on cherche un livre portant vraiment sur l’anarchisme, aussi bien chercher ailleurs. Ce livre montre plutôt l’application de principes chers aux anarchistes, comme la critique de l’uniformité, du conformisme et des règles universelles. Il est agréable à lire, bien conçu et sans prétention. En plus, malgré certaines démonstrations un peu boiteuses, il m’a fait réfléchir sur certains points que je prenais pour acquis. Que demander de plus quand on passe du bon temps en lisant un livre qui nous permet en plus de nous poser des questions?

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15 commentaires leave one →
  1. david weber permalink
    9 avril 2014 6 h 59 min

    Bonjour Darwin,
    Bonjour tout le monde,

    Je vais être hors sujet (comme d’habitude:D) mais je ne fais qu’un un petit passage, après vos élections, pour vous dire que je trouve les québecois bien moins bêtes que les français…

     » Au Québec, la défaite d’une laïcité dogmatique  »

    http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-bauberot/080414/au-quebec-la-defaite-d-une-laicite-dogmatique

    Bonne journée.

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  2. 9 avril 2014 8 h 13 min

    Merci pour l’article. Je ne suis pas en désaccord avec l’appréciation de l’auteur sur la «charte des valeurs», mais je trouve simpliste d’attribuer la déconfiture du PQ uniquement à sa charte. Bien d’autres facteurs ont joué, et je ne crois pas que la population s’est opposée tant que cela à la charte, qui bénéficiait toujours d’un fort appui, ce que semble nier ou ignorer l’auteur.

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  3. david weber permalink
    9 avril 2014 8 h 55 min

     » je trouve simpliste d’attribuer la déconfiture du PQ uniquement à sa charte », écrivez vous Darwin. Pourriez vous préciser ? Un certain nombre de médias français attribuent la défaite du PQ principalement à la charte; par exemple France culture qui est une radio nationale :
    http://www.franceculture.fr/emission-les-enjeux-internationaux-quebec-elections-generales-l%E2%80%99importance-et-les-retombees-du-scrut

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  4. 9 avril 2014 10 h 06 min

    C’est plutôt la confusion dans sa campagne et son virage à droite (dont la charte fait partie, mais pas uniquement) qui ont joué. Je préfère cette chronique de Josée Legault.

    http://blogues.journaldemontreal.com/joseelegault/politique-quebecoise/la-punition/

    Également cet article :
    http://www.ledevoir.com/politique/quebec/405038/requiem-pour-le-projet-de-pays

    Finalement cette chronique qui date d’un an, qui fait bien le tour de la perte de confiance graduelle envers ce parti :
    http://blogues.journaldemontreal.com/joseelegault/politique-quebecoise/chronique-dun-desastre-annonce/

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  5. Oli permalink
    9 avril 2014 10 h 09 min

    La question d’un éventuel (possible, peut-être, ou pas) référendum sur l’indépendance a permi aux Libéraux de faire une sorte de campagne de peur sur le sujet, et ça semble avoir fonctionné. Et les 18 mois du PQ au gouvernement n’ont pas été reluisants; une foule de promesses non-tenues, des engagements sur lesquels leur position changeait de semaine en semaine… En fait, la charte a été une source d’appui pour le PQ, et ils semblaient prêts à former un gouvernement majoritaire après une campagne électorale menée sur la question de la charte. C’est après quelques semaines de campagne que la situation s’est retournée contre eux à une vitesse spectaculaire, et ils ont tenté sans succès de ramener le débat sur la charte. Les autres partis ont préféré attaquer le PQ sur d’autres positions moins populaires, et ça a fonctionné.

    Désolé de répondre à la place de Darwin, mais je sors d’une discussion sur le sujet et je n’ai pas pu me retenir!

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  6. 9 avril 2014 10 h 11 min

    Merci Oli, je suis d’accord!

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  7. david weber permalink
    9 avril 2014 16 h 26 min

    Merci pour toutes ces précisions.

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  8. barefootluc permalink
    9 avril 2014 18 h 53 min

    Tant qu’à être hors sujet, je tiens à féliciter Darwin pour la qualité de ses billets pendant la campagne.

    Contrairement à d’autres blogueurs et médias qui ont la prétention d’être sérieux, Darwin a su ne pas verser dans des comportements dignes d’un coprophage et garder la « ligne éditoriale » de son blogue.

    Je suis d’accord pour dire que les choses sont plus complexes, que certains apportent pour expliquer la déconfiture.

    Par exemple:

    Dans mon entourage suite à la dernière élection quelqu’un se scandalisait que Charest ait été défait dans son comté, selon lui ça ne se fait pas de de pas voter pour un Premier Ministre lorsqu’il est député dans la circonscription où l’on habite. Apparemment, il y avait une exception à la règle, car ce n’était pas un scandale mardi matin. Je présume que si c’est une femme qui est Premier Ministre la règle non écrite est invalidée. 😉

    Autre mystère pour moi. Comment peut-on nous faire peur avec l’éventualité d’un référendum, et moins d’une semaine plus tard nous dire quelque chose du genre:
    « Vous voyez personne n’en veut d’un référendum au Québec. » ?

    Soit on est sûr qu’une majorité d’électeurs ne souhaitent pas un référendum et la crainte d’un référendum est le dernier de nos soucis, ou soit on essaie de se convaincre qu’une majorité n’en veut pas et craindre un nouveau référendum. Un psychanalyste peut-il m’éclairer sur cette question? 😉

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  9. 9 avril 2014 19 h 18 min

    Merci pour les bons mots!

    «Un psychanalyste peut-il m’éclairer sur cette question?»

    Je n’ai pas ces compétences, heureusement! 😉

    Plus sérieusement, je pense que les stratèges péquistes s’imaginaient que les Québécois seraient convaincus de la pertinence du projet indépendantiste par l’arrivée d’un riche dans la famille! Ce sont eux qui ont besoin d’un psychanaliste, maintenant!

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  10. barefootluc permalink
    9 avril 2014 19 h 39 min

    Hmm, je crois que l’idée était d’essayer de fermer le clapet de Legault et Couillard pour les compétences en affaires économiques (vraies affaires économiques?), par contre ils ont sous-estimé l’ampleur de la peur du référendum apparemment plus grande que la peur de l’économie parallèle (c.-à-d. la corruption dans certains domaines comme la construction et la santé…).

    Comme Sam « Sammy » Hamad l’a dit avec éloquence en onde à la radio-poubelle de Québec,

    le PLQ a payé pour ce que la Commission Charbonneau nous a révélé.

    Après cette longue et pénible période au purgatoire, c…ons-leur patience avec ça! Ils peuvent maintenant légitime-ment être de retour au pouvoir. 😉

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  11. barefootluc permalink
    9 avril 2014 20 h 10 min

    Je vais être hors sujet (comme d’habitude:D) mais je ne fais qu’un un petit passage, après vos élections, pour vous dire que je trouve les québecois bien moins bêtes que les français… [david weber]

    Dans mon milieu de travail les personnes qui dénonçaient la charte sont les mêmes qui tiennent des propos racistes pour se plaindre du mauvais service à clientèle qu’ils ont obtenu chez leur fournisseur, le maudit $%%2 (je censure ici le ou les mots utilisés) de préposé originaire du pays de $%@% (je censure encore une fois) m’a fait chier. Au moins avec un québécois il comprend ce que je dis et il trouve une solution à mon problème.

    Donc pour résumé, si je me fais arnaquer par un pure-laine pas de problème, mais si c’est un médecin magrébin qui doit malheureusement travailler comme préposé au service à la clientèle, qu’il aille conduire un taxi ou faire la plonge au restaurant!

    Dans ce contexte, je trouve que plusieurs parmi mes collègues de travail qui ont voté contre la charte sont vachement plus bêtes que les français qui votent pour Le Pen. Et croyez-moi il n’y a pas de discrimination, certaines personnes tenant ce genre de propos ont une formation universitaire!

    J’ai des amies magrébines, et si leur mec ose un jour se présenter à la maison en exigeant le port du voile, il va se faire dire de se barrer avec ses biens dans un sac à ordure.

    Ce qui fait mal à mes amies d’origine africaine c’est le racisme économique. Une d’elles à une formation similaire à la mienne obtenue au Québec dans la même université que moi. Elle a une expérience professionnelle similaire à la mienne. Par contre en entretient d’embauche, et ce même dans une ville comme Montréal, elles sont handicapées par la couleur de leur peau. Ce ne sont pas les quelques années d’expérience que j’ai de plus qu’elle qui peut justifier la différence des résultats.

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  12. 9 avril 2014 22 h 27 min

    @barefootluc

    Il y a quelque chose de paradoxale que le purgatoire du PLQ finisse avant même que la commission Charbonneau terminée et pondue leur rapport!!!

    Autre bizarrerie: Le PLC est toujours en purgatoire après 12 ans suite à de la corruption somme tout localisé alors que le purgatoire du PLQ n’a duré que 18 mois suite à de la corruption généralisée….

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  13. david weber permalink
    18 avril 2014 12 h 05 min

    Bonjour tout le monde,

    Puisque j’ai commencé la discussion en citant une note de Jean Baubérot, je vous signale qu’il sera de passage au Québec ce mois ci :

     » Baubérot – Milot – Laïcité(s) : Et si le Québec devenait le modèle?  »

    http://murmitoyen.com/418088

    Il y a bien longtemps, une internaute, Kovak si mes souvenirs sont bons, s’était fait écho, dans une note ici même, de son livre : « La laïcité falsifiée ».

    Bonne journée.

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