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McDonald’s et les travailleurs étrangers

1 mai 2014

Travailleurs_étrangersIl y a bientôt quatre ans, je dénonçais déjà le recours abusif de travailleurs étrangers temporaires en Alberta pour pourvoir des postes de serveurs au comptoir et aides cuisiniers, et autres emplois McDo, recommandant plutôt une hausse du salaire minimum pour diminuer les difficultés qu’éprouvent les employeurs à embaucher du personnel pour ce genre de postes.

Quatre ans plus tard, on semble enfin se réveiller… Après avoir appris que des restaurants McDonald’s diminuaient les heures de travail de son personnel canadiens pour donner plus d’heures à des travailleurs étrangers, ce qui pouvait sembler n’être qu’une anecdote, un événement isolé, les témoignages se sont multipliés, provenant de tous les coins du Canadade la Colombie-Britannique, de l’Alberta, de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick et de Terre-Neuve-et-Labrador»), reprochant à la chaîne de restauration rapide non seulement le traitement de ses employés canadiens, mais aussi l’exploitation de ses travailleurs étrangers.

Le gouvernement a alors agi en suspendant le permis d’embaucher des travailleurs étrangers temporaires à quelques entreprises, considérant ces abus comme des événements isolés. Sentant la soupe chaude, McDonald’s a pris les devants en suspendant volontairement son embauche de travailleurs étrangers. Puis, le coup de grâce est arrivé : une chercheuse de l’Institut CD Howe a publié une étude arrivant à la conclusion que «le programme fédéral des travailleurs étrangers temporaires (…) aurait contribué à une hausse du chômage dans l’Ouest canadien», hausse estimée à 1 point de pourcentage. Là, le gouvernement n’avait plus le choix, il a dû décréter «un moratoire sur son programme controversé de travailleurs étrangers temporaires dans le secteur de la restauration rapide» (voir le communiqué du ministère qui affirme plutôt que c’est tout le secteur des «Services de restauration et débits de boissons » qui est visé, pas seulement celui de la restauration rapide; la liste des professions visées par ce moratoire comprend en fait aussi les professions plus spécialisés, comme les chefs et les cuisiniers).

L’étude

«L’étude soutient que des changements au programme, apportés entre 2002 et 2013, ont facilité l’embauche de travailleurs étrangers temporaires, et ainsi contribué à un bond du taux de chômage en Alberta et en Colombie-Britannique pendant cette période.

Le rapport ajoute que l’assouplissement des règles s’est fait en l’absence de preuves empiriques de pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs. Ce sont ces pénuries qui sont invoquées par les employeurs pour pouvoir faire appel à des travailleurs étrangers temporaires dans certains secteurs.»

Cette étude est de fait intéressante. Elle décrit bien l’évolution de l’embauche de travailleurs étrangers temporaires au cours des 10 dernières années, dont le nombre a triplé entre 2002 et 2012 (de 101 000 à 338 000), présente un historique pertinent de l’utilisation de ce genre de programme ici et dans d’autres pays depuis les années 1960 et explique que les multiples projets pilotes mis en œuvre depuis 2002 ont considérablement modifié l’utilisation de ce programme par les employeurs, surtout en Colombie-Britannique et en Alberta.

Par contre, j’ai trouvé que la démonstration de l’effet de ce programme sur le taux de chômage dans l’Ouest laissait un peu à désirer. L’auteure a beau tenter de tenir compte de la structure industrielle des provinces, il me semble un peu simpliste de laisser de côté les très nombreux autres facteurs qui peuvent influencer l’évolution du taux de chômage (notamment la démographie, le taux d’emploi et le chômage non expérimenté). En plus, l’auteure associe les effets de ce programme au marché du travail en entier, alors qu’il est beaucoup plus utilisé par les employeurs de certaines industries et professions.

Utilisation des travailleurs étrangers temporaires par industries et professions

Le tableau au haut de cette page montre que les trois industries qui embauchaient le plus de travailleurs étrangers temporaires en 2012 au Canada étaient dans l’ordre :

  • l’industrie de l’hébergement et des services de restauration, qui embauchait 22,1 % des travailleurs étrangers temporaires, alors que l’emploi dans cette industrie ne comptait que 6,3 % de l’emploi au Canada (selon le tableau cansim 282-0008 de Statistique Canada);
  • l’agriculture en embauchait 19,4 %, alors que l’emploi dans cette industrie ne comptait que 1,8 % de l’emploi, soit 10 fois moins; et
  • les autres services (sûrement en grande partie les ménages privées, employeurs des aides familiales à domicile), industrie qui en embauchait 10,2 %, alors que l’emploi dans cette industrie ne comptait que 4,5 % de l’emploi.

Si les cas de l’embauche dans l’agriculture et, dans une moindre mesure, par les ménages privés, sont de fait liés à des emplois que les Canadiens refusent d’occuper (je pourrais m’étendre longuement à ce sujet, mais ce n’est pas l’objet de ce billet), la situation de l’embauche dans la restauration est beaucoup plus clairement abusive.

La concentration des embauches de travailleurs étrangers temporaires dans l’hébergement et les services de restauration est encore plus forte en Alberta. En effet, les employeurs de cette industrie embauchaient en 2012 près de 38 % d’entre eux, soit plus de six fois la concentration de l’emploi dans cette industrie sur l’ensemble du marché du travail (6,2 %). Et, cette donnée n’est pas le seul signe de difficulté d’embauche de personnel par les employeurs albertains de cette industrie. En effet, le fichier cansim 284-0001 nous indique que le taux de postes vacants dans l’industrie de l’hébergement et des services de restauration était dans cette province plus élevé que pour l’ensemble des industries au cours de chaque mois depuis mars 2011, soit le début de la publication de ces données. Pire, cet écart tend à augmenter, étant passé d’environ 1 point de pourcentage de mars à août 2011 à près de 5 points de pourcentage en janvier 2013 (dernière donnée disponible).

Est-ce à dire que le ministre aurait raison quand il parle de pénuries importantes d’emploi au Canada et surtout en Alberta ? Le tableau qui suit (tiré de cette page) montre les 10 professions pour lesquelles les employeurs albertains ont embauché le plus de travailleurs étrangers temporaires en 2012.

Travailleurs_étrangers1

On peut voir qu’à elle seule, la profession 6641 («serveurs/serveuses au comptoir, aides de cuisine et personnel assimilé») regroupait 16,8 % de toutes les embauches de travailleurs étrangers temporaires en 2012. Les professions de l’hébergement (6661) et de la restauration (6641, 6242, 6212 et 6611) représentaient près de 75 % des embauches parmi les dix professions de ce tableau, et les professions non spécialisées (dont le deuxième chiffre du code est un «6», soit 6641, 6661, 6611 et 7611), près de la moitié. Et les employeurs ne seraient pas en mesure de trouver des personnes qui ont les compétences pour occuper ces emplois ? Les travailleurs auraient besoin de programmes de formation subventionnés pour rehausser leurs compétences de façon à ce qu’ils puissent occuper des emplois souvent au salaire minimum dans ces professions (alors que le chômage est toujours élevé dans celles-ci, comme le mentionne l’étude du CD Howe) ? Insensé…

Et alors…

L’utilisation abusive du programme de travailleurs étrangers temporaires a fait les manchettes à de nombreuses reprises au cours des dernières années, que ce soit dans le domaine bancaire, dans les mines ou dans la construction. Mais, aucune de ces utilisations abusives ne semble aussi systémique que dans la restauration rapide. Si on peut à la limite comprendre (tout en émettant des réserves) que notre industrie de l’agriculture, essentielle pour assurer un minimum de sécurité alimentaire, ait besoin de travailleurs étrangers temporaires en raison du refus de la population locale d’occuper ce type d’emploi, aucune explication ne justifie leur embauche dans la restauration.

D’une part, il serait simple de solutionner les difficultés de recrutement des employeurs en haussant simplement les salaires et en améliorant les conditions de travail des employés. En effet, cette industrie n’est soumise par définition à aucune concurrence étrangère (on ira pas prendre nos cafés en Chine parce qu’ils sont moins chers) et a toujours su recruter localement. D’ailleurs, la Banque de Montréal a produit récemment un joli graphique (voir page 2) montrant que les salaires augmentent moins qu’ils le devraient compte tenu de la baisse du taux de chômage. L’auteur se demande si un facteur inconnu ne pourrait pas expliquer cette stagnation des salaires. Dans cet article, le Huffington Post Canada émet l’hypothèse que ce facteur inconnu pourrait justement être la hausse de l’embauche de travailleurs étrangers temporaires, embauche qui évite aux employeurs de hausser leurs salaires pour trouver des travailleurs sur le marché du travail local. Sans prétendre que ce soit le seul facteur expliquant la stagnation récente des salaires (l’embauche massive de travailleurs étrangers date quand même de plusieurs années), cela me semble sensé de penser que ce facteur joue un rôle non négligeable.

D’autre part, de nombreux employeurs ont avoué candidement préférer embaucher des travailleurs étrangers parce qu’ils travaillent plus fort que les Canadiens, ont un taux d’absentéisme inférieur, sont toujours volontaires pour travailler plus longtemps, même les soirs et les fins de semaine, et font preuve de plus de loyauté envers leur employeurs. Les esclavagistes seraient sûrement d’accord avec ces propos.

J’ai par ailleurs tenté de trouver un lien entre l’emploi et le chômage dans le secteur de l’hébergement et de la restauration, et la croissance de l’embauche de travailleurs étrangers temporaires, tant au Canada qu’en Alberta. Je n’ai rien trouvé de déterminant, si ce n’est une baisse du taux d’emploi et une hausse du taux de chômage chez les jeunes de 15 à 19 ans. Par contre, compte tenu que ces variations ne sont pas spécifiques à cette industrie, le lien ne me semble pas déterminant. L’augmentation de l’embauche de travailleurs étrangers temporaires pourrait expliquer en partie cette détérioration du marché du travail des très jeunes, mais rien n’est certain.

Il est toutefois clair que les objectifs du programme de travailleurs étrangers temporaires, faire venir du personnel de l’étranger pour pallier une pénurie temporaire de certaines compétences, n’a rien à voir avec l’utilisation que les employeurs de ce secteur en font. Le seul aspect qui me réjouit dans cette histoire, c’est que les pressions sur le gouvernement pour en faire respecter les critères semblent enfin commencer à porter leurs fruits !

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10 commentaires leave one →
  1. yanick noiseux permalink
    1 mai 2014 6 h 30 min

    Excellente analyse. Et pour ma part je n’hésiterais pas à étendre l’argument au secteur agricole. À 15$ de l’heure, je doute qu’on ait de la difficulté à trouver de la main-d’oeuvre quoiqu’avec les réformes de l’assurance-emploi, le gouvernement lui-même cherche à décourager les travailleurs d’oeuvrer dans le secteur…

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  2. 1 mai 2014 6 h 46 min

    «je n’hésiterais pas à étendre l’argument au secteur agricole »

    Moi, un peu. Contrairement à la restauration, le secteur agricole subit la concurrence de plusieurs pays, dont de nombreux (sinon tous) subventionnent fortement leur agriculture. Et, comme je l’ai indiqué dans le billet, cette industrie est «essentielle pour assurer un minimum de sécurité alimentaire». Bon, j’ai aussi des réserves sur ce genre de «cheap labor», mais je crois qu’il faut reconnaître que l’analyse doit être différente dans ce cas.

    «quoiqu’avec les réformes de l’assurance-emploi,»

    J’ai failli abordé cette question dans le billet, cette réforme visant en théorie à favoriser l’embauche de Canadiens en priorité à des travailleurs étrangers temporaires, alors qu’elle risque de faire exactement le contraire, chassant les Canadiens de ce secteur…

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  3. Gilbert Boileau permalink
    1 mai 2014 9 h 33 min

    Excellente mise-au-point. On y voit toute la complexité du marché du travail surtout quand les employeurs désirent conserver les salaires les plus bas possibles. À suivre.

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  4. 1 mai 2014 9 h 54 min

    «surtout quand les employeurs désirent conserver les salaires les plus bas possibles»

    C’est en effet un des points importants, mais pas le seul. Leur désir d’avoir des employés dociles et précaires (d’où ma comparaison avec l’esclavagisme) semble aussi très important. Par exemple (en plus de ceux cités dans le billet), quelqu’un m’a mentionné que l’embauche de travailleurs étrangers au MCDo de Rouyn (avec un nouvel employeur) visait à se débarrasser des horaires de travail complexes des étudiants qui y travaillaient pour passer à des horaires à temps plein de personnes qui se présentent à chaque jour.

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  5. 2 mai 2014 21 h 50 min

    C’est sûre que pour l’employeur, cette main-d’oeuvre « captive » lui est bénéfique. On n’est pas loin de l’esclavage. Il est vrai que le travailleur étranger est libre…. de retourner dans son pays!

    Dans ma région, une firme embauche des travailleurs tunisiens comme soudeurs. L’un eux a vue la possibilité de former un syndicat dans l’entreprise. Il fut congédié et retourné dans son pays pour incompétence, l’employeur c’est finalement rendu compte que l’employé n’avait pas les compétences…. après 18 mois!

    Tant qu’à jouer le jeu, j’ai avisé mon employeur, qui est le principal client de cette firme, de faire vérifier toutes les soudures faites les 18 derniers mois par cette firme!!!

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  6. 2 mai 2014 22 h 10 min

    Regarde à la 90ème page de http://www.mesrst.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/Ens_Sup/Commun/Statistiques/Relance/RelanceSecondaireFP2011P.pdf , au cours 5195, Soudage-montage, le taux de chômage des diplômés : entre 9,2 % et 16,0 %… Et ça, c’est sans considérer celui des diplômés anglophones (98ème page, cours 5695), de 27,3 %. Au Saguenay? 119ème page, taux de chômage de 15,1 %!

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  7. 12 mai 2014 17 h 48 min

    «Québec n’a qu’à engager les jeunes et les nouveaux arrivants au chômage, a rétorqué lundi le ministre de l’Emploi Jason Kenney à la province, qui veut être exemptée du moratoire sur l’embauche de travailleurs étrangers temporaires dans le secteur de la restauration.»

    http://www.ledevoir.com/politique/canada/408081/moratoire-sur-les-travailleurs-etrangers-engagez-les-jeunes-et-les-nouveaux-arrivants-replique-kenney

    Il n’a pas complètement tort, mais généralise… Cela a du sens pour les jobs McDo, mais pas pour les besoins de cuisiniers spécialisés dans des cuisenes particulières…

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