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L’emploi, toujours l’emploi!

9 mai 2014

emploi09-05-2014La dernière estimation de l’emploi au Québec de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada n’a pas tardé à susciter des réactions. En effet, celle-ci montre (voir la page numérotée 37) une baisse de 32 000 emplois entre mars et avril 2014 (-0,8 %) ou de quelque 5 000 emplois entre avril 2013 et avril 2014 (-0,1 %).

D’un côté, le gouvernement s’empresse d’associer cette baisse au fait que «les derniers mois ont été difficiles pour le marché du travail au Québec». Le ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale choisit en outre de considérer cette donnée mensuelle (peu représentative, comme toute donnée mensuelle) comme le «point de départ» à partir duquel on pourra juger les progrès de l’emploi dus au plan de relance de l’emploi de son gouvernement. De l’autre, l’opposition officielle conclut de cette donnée que le gouvernement doit éviter de «s’enfermer uniquement dans une logique d’austérité». Elle n’a pas tort, mais oublie de préciser que l’objectif du retour au déficit zéro du gouvernement antérieur allait exactement dans le même sens et que ces baisses (ou cette stagnation de l’emploi) ont eu lieu le mois passé quand le PQ était au pouvoir.

Cela peut paraître étrange, mais cette forte baisse de l’estimation de l’emploi ne fait finalement que remettre les données de l’emploi de l’EPA sur la trajectoire de celles plus fiables de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), comme le montre le graphique qui suit.

emploi09-05-2014-1

Comme l’EERH ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes, et que les niveaux d’emplois de l’EPA et de l’EERH sont différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

On peut voir sur ce graphique que les données de l’EPA (ligne bleue) sont beaucoup plus erratiques que celles de l’EERH (ligne rouge). En plus, alors que les données de l’EPA ont systématiquement été inférieures à celle de l’EERH de septembre 2011 à octobre 2012, elles les suivent assez bien jusqu’à septembre 2013 avant de les surpasser. La baisse de ce dernier mois semble faire revenir les données de l’EPA au niveau de celles de l’EERH, les deux données montrant une hausse de 2,0 % depuis septembre 2010, comme on peut le constater avec les chiffres que j’ai inscrits en dessous des données les plus récentes des deux séries (102,0).

Il semble donc clair que l’emploi stagne, comme je le dis depuis quelques mois. Je me suis même avancé dans mes précédents billets, notamment en janvier dernier, à prévoir que les données de 2014 diminueraient, sans que cela veuille nécessairement dire que l’emploi diminuerait vraiment! Disons que la baisse de ce dernier mois ne veut pas dire que j’ai eu raison, mais, elles vont dans ce sens là! Et cela correspond bien avec la faible croissance du PIB et les recettes inférieures aux prévisions du gouvernement.

Bref, je soupçonne que la baisse des estimations d’avril ne font finalement que remettre les pendules à l’heure dans ces données, éliminant leurs niveaux trop élevés des derniers mois. Mais, comme d’habitude avec ces données, il faudra attendre quelques mois pour en être raisonnablement certain.

Démagogie

emploi09-05-2014-2J’ai beaucoup de respect pour Jim Stanford. Je considère même son Petit cours d’autodéfense en économie comme un des meilleurs livres d’introduction à l’économie. J’y ai d’ailleurs consacré quatre textes. Par contre, je trouve que son billet sur les données les plus récentes de l’EPA paru hier est un exemple déplorable de démagogie (ou d’ignorance). Le graphique ci-contre illustre ses propos.

Comparant le taux d’emploi désaisonnalisé le plus élevé historiquement au Canada (63,8 % en février 2008), et celui des estimations les plus récentes (61,5 % en avril 2014), il arrive à la conclusion que, avec ce même taux d’emploi appliqué à la population adulte (15 ans et plus) actuelle, le Canada aurait 665 000 emplois de plus. Or, cette conclusion est totalement erronée!

Je demeure toujours ahuri de constater que des économistes aussi reconnus n’ont jamais entendu parler du vieillissement de la population, ou, s’ils en ont entendu parler, qu’ils n’en tiennent pas compte dans leurs analyses. Pour effectuer une comparaison valable, j’ai plutôt comparé les données non désaisonnalisées d’avril 2008 (dont le taux d’emploi désaisonnalisé est à peine inférieur au sommet historique de février 2008, soit 63,7 % par rapport à 63,8 % en février 2008), car ce sont les seules qui fournissent des données par tranches d’âge détaillées (15 à 19 ans, 20 à 24 ans, jusqu’à 65 à 69 ans et finalement 70 ans et plus).

Le taux d’emploi de toute la population adulte est passé de 62,9 % à 60,9 %, une baisse de deux points de pourcentage. En appliquant la méthode de Stanford, je conclurais donc que, si le taux d’emploi était demeuré à 62 9 %, il y aurait environ 590 000 emplois de plus au Canada. Par contre, en appliquant les taux d’emploi de chacune des tranches d’âge d’avril 2008 à la population de 2014, la différence ne serait plus que de 42 600 emplois, à peine 7 % des 590 000 emplois calculés avec la méthode de Stanford! Bref, 93 % de l’écart s’expliquerait par le vieillissement de la population! Je m’attendais à une forte correction, mais pas à ce point!

Mais, là encore, l’analyse demeure simpliste. La réalité est bien plus complexe que ça. Le comportement sur le marché du travail s’est modifié considérablement au cours des 6 dernières années. J’ai donc refait cet exercice, mais pour chacun des grands groupes d’âge, soit les 15-24, les 25-54 et les 55 ans et plus. Le résultat, encore une fois, est d’une ampleur que je ne soupçonnais pas. Ainsi, en utilisant la même méthode (soit d’appliquer les taux d’emploi par tranches d’âge d’avril 2008 à la population d’avril 2014), il y aurait en avril 2014 :

  • 255 000 emplois de plus chez les 15-24 (dont 160 000 plus chez les 15-19);
  • 170 000 emplois de plus chez les 25-54;
  • 380 000 emplois de moins chez les 55 ans et plus.

On voit donc ici la complexité de la situation. En fait, la population plus âgée est beaucoup plus souvent en emploi qu’en 2008, mais les jeunes beaucoup moins. Comme je l’ai déjà mentionné dans un autre billet, la baisse de l’emploi chez les jeunes est possiblement due, au moins en partie, à la plus grande présence de travailleurs étrangers temporaires dans des emplois que les jeunes (surtout étudiants) occupent historiquement. La hausse de l’emploi chez les 55 ans et plus est à la fois le résultat de la plus grande participation au marché du travail de cette génération (surtout chez les femmes) et du manque de ressources chez les personnes en âge de prendre leur retraite. Bref, tous ces mouvements ne résultent pas seulement des décisions gouvernementales fédérales (qui n’aident pas, là Stanford a raison!).

Et alors…

On a pu voir, enfin je l’espère, que la situation de l’emploi qu’on peut analyser avec les données de l’EPA et de l’EERH est beaucoup plus complexe que ne le disent nos politiciens et économistes. Mais, il est beaucoup plus simple pour eux de se servir de ces données pour appuyer leurs objectifs et leur idéologie…

Est-ce qu’on peut espérer une relance comme le prétend le nouveau gouvernement? Ce serait étonnant. D’un côté, la baisse de la valeur du dollar canadien laisse un peu d’espoir pour nos exportations. De l’autre, les mesures d’austérité prévues par nos gouvernements risquent d’annuler cet avantage potentiel. Finalement, le vieillissement de la population ne pourra que limiter les possibilités de relance, Alors, la stagnation, au mieux, semble bien installée…

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8 commentaires leave one →
  1. 12 mai 2014 8 h 35 min

    Très intéressant.
    La question démographique et son impact sur le taux de chômage et le taux de participation a été bien analysée par les économistes de la banque CIBC il y a quelques mois, mais dans le contexte des États-Unis. Ils concluaient que la baisse du taux de participation n’est pas entièrement conjoncturelle et structurelle, mais qu’une bonne part de la baisse des dernières années est démographique.

    Pour ce qui est du Canada, la marge d’erreur de l’EPA est ahurissante et rend le chiffre pratiquement inutile (ce que je répète sans cesse à mes collègues, mais ça rentre dans une oreille et sort par l’autre…)

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  2. 12 mai 2014 9 h 10 min

    «Pour ce qui est du Canada, la marge d’erreur de l’EPA est ahurissante et rend le chiffre pratiquement inutile»

    D’accord sur la marge d’erreur, moins sur l’inutilité de la donnée. Bien utilisée, en tenant compte de ces grosses marges, il est possible de dégager des constats. Par exemple, malgré ses limites, l’exercice que j’ai fait de comparer les taux d’emplois par tranches d’âge apporte des informations que je trouve très utiles, notamment sur la baisse chez les 15-24 et la forte hausse chez les 55 ans et +. Il est certain que les chiffres auxquels je suis arrivé ne sont pas exacts, mais ils fournissent un ordre de grandeur et montrent des tendances bien nettes.

    «ce que je répète sans cesse à mes collègues, mais ça rentre dans une oreille et sort par l’autre»

    Bien des économistes de banque ne comprennent rien à ces données… et ce sont eux qui commentent! Je fais une exception pour Joelle Noreau qui tient toujours compte de la fragilité de ces données.

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  3. 12 mai 2014 9 h 20 min

    J’ai une question/observation pour toi.

    Si je prends les données totales de l’emploi pour le Canada entier, d’octobre 2010 à février/avril 2014 et que je compare l’EPA à l’EERH, j’obtient une croissance de l’emploi de 4.3% avec l’EERH et de 8.1% avec l’EPA.

    C’est quand même bizarre que l’EPA surestime autant la croissance de l’emploi des dernières années. Selon toi est-ce parce qu’une grande partie de cette croissance est provenu des travailleurs autonomes?

    Ou y a-t-il un biais méthodologique dans l’EPA qui tend à surestimer le nombre d’emplois?

    Ce n’est quand même pas le secteur agricole qui explique la différence…

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  4. 12 mai 2014 9 h 23 min

    Oublie mon précédent commentaire…il y avait une coquille dans mon tableur…désolé, l’EPA montre une hausse de +4.0% et non +8.1%.

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  5. 12 mai 2014 9 h 29 min

    Ce qui est intéressant par contre est que si je fais une régression des changements mensuels entre les deux enquêtes pour le Canada entre octobre 2010 et février 2014, le R2 est quasi nul! Le coefficient de corrélation n’est que de 9%.

    Donc bien que les deux indicateurs aillent dans la même direction, leurs variations mensuelles sont complètement décorrélées.

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  6. 12 mai 2014 9 h 39 min

    Pour ce qui est des économistes « de banques », ils ne tiennent pas compte de l’EERH, car 2 mois pour la bourse c’est comme un million d’années. Ce que nous faisons généralement est de faire la moyenne mobile 3-mois du chiffre de l’EPA, ce qui donne une série qui devient moins erratique que l’EERH, tout en indiquant la bonne direction.

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  7. 12 mai 2014 10 h 59 min

    « l’EPA montre une hausse de +4.0% et non +8.1%»

    Je trouvais cela étrange, car j’ai fait le même exercice que pour le premier graphique de ce billet avec les données pour tout le Canada et les écarts étaient beaucoup moins élevés.

    «Le coefficient de corrélation n’est que de 9%.»

    Je ne l’ai pas calculé, mais j’ai déjà observé ce phénomène. Il faut tenir compte du fait que la marge d’erreur pour les changements du niveau d’emploi d’un mois à l’autre pour l’EPA est souvent plus grosse que la hausse ou la baisse estimée.

    Par exemple, l’erreur-type pour la baisse estimée de 28 900 en avril est de … 28 900 ! Et l’erreur-type n’est qu’une marge à 68 %. La mage à 95 % est le double, soit de 57 800.

    Voir la troisième colonne de http://www.statcan.gc.ca/daily-quotidien/140509/t140509a001-fra.htm .

    L’EPA mensuelle est utile pour les niveaux d’emploi et de chômage, mais très peu utile pour les variation mensuelle des stocks…

    «faire la moyenne mobile 3-mois du chiffre de l’EPA»

    C’est mieux, mais ça ne marche pas toujours, comme lors de la baisse prolongée de la fin 2011 au début 2012. C’est là, entre autres, que la comparaison avec les mouvements de l’EERH (et d’autres indicateurs, comme les demandes d’assurance-emploi, les recettes de l’État, le PIB, les faillites, etc.) est utile. Le retard de deux mois embarque dans la moyenne de trois mois. Il faut savoir que les cohortes de l’EPA sont conservées pendant six mois. Alors, s’il y en a une particulièrement «mauvaise», elle influence les résultats pendant six mois! Le creux dont je parlais en est un exemple (et il devait y avoir deux ou trois cohortes trop basses consécutives, ce qui est très rare, heureusement!). Comme je dis souvent, un écart qui dépasse la marge à 95 % arrive en moyenne une fois sur vingt, donc en moyenne plus d’une fois par deux ans! Et, il peut arriver deux ou trois fois dans une année donnée (comme Bronner le mentionne – https://jeanneemard.wordpress.com/2014/04/21/la-democratie-des-credules/ – l’effet râteau nous fait sous-estimer la fréquence de ce genre de phénomène).

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