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La violence des riches

26 mai 2014

violenceLa violence des riches, Chronique d’une immense casse sociale, de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, ne parle pas de violence physique (quoique un peu), mais «dénonce un processus de déshumanisation, une logique de prédation, une caste qui casse le reste de la société». Il s’agit d’une «violence inouïe. Qui brise des vies, qui atteint les gens au plus profond de leur corps, de leur estime, de leur fierté du travail». Devant une telle présentation, comment résister à le lire?

Contenu

– des anecdotes

Le premier chapitre, portant sur les «patrons spéculateurs et les salariés jetables» m’a laissé perplexe. Il est en effet formé d’une suite d’anecdotes sur les conséquences des fermetures sauvages d’un bon nombre d’entreprises, que ce soit pour les délocaliser dans des pays à bas salaires ou simplement pour obtenir un profit à court terme. Chacune de ces fermetures est présentée en interrogeant les victimes et, parfois, les patrons. Même si les cas sont nombreux, il est difficile de se faire une idée de l’ampleur du phénomène. Par contre, il est certain que les conséquences sont les mêmes : vies brisées, obligation de quitter une région à laquelle on est attaché, rupture du tissu social, etc. L’utilisation des acronymes et du jargon français rend la lecture de ce chapitre parfois ardue et toujours désagréable. J’ai dû à plusieurs reprises consulter Internet pour comprendre de quoi parlaient les auteurs. Par exemple, j’ai appris qu’un «plan social», appelé aussi « plan de sauvegarde de l’emploi», est en fait un licenciement collectif, même si, officiellement, il s’agit d’un «dispositif légal français visant à limiter les conséquences des licenciements collectifs»! Faut savoir!

– la délinquance des riches

Le deuxième chapitre contient aussi de nombreuses anecdotes, mais aborde des réalités plus systémiques, comme la fraude fiscale, la complicité de la justice, la plus grande sévérité du système envers la petite délinquance qu’envers celle des riches (qui entraîne pourtant des effets destructeurs d’une toute autre échelle), la criminalisation de la contestation sociale (qu’on vit ici aussi, nous l’ont bien montré Josée Legault et surtout Francis Dupuy-Déri, entre autres), et le sentiment d’impunité des riches qui en découle. J’ai nettement préféré ce chapitre, car il aborde vraiment les problèmes de fond, pas seulement leurs effets.

– néolibéralisme à la française

Après avoir dénoncé l’hypocrisie de François Hollande qui a déclaré lors de la campagne électorale de 2012 que son véritable adversaire «n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti (…) pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance», alors qu’il s’entoure de visages bien concrets associées à ce monde depuis des décennies (et même dans son exécutif actuel), les auteurs abordent le rôle des socialistes français dans la mondialisation libérale.

Cette partie du livre est celle qui m’a le plus intéressé. On attribue généralement la montée du néolibéralisme à l’arrivée au pouvoir de Thatcher (et son moto, «there is no alternative» ou TINA – «il n’y a pas d’autres choix») et de Reagan (avec ses déréglementations et baisses des impôts des riches), ce qui est vrai. On parle aussi du rôle de la «troisième voie» dans la mondialisation libérale en l’associant au virage à droite de certains partis sociaux-démocrates, comme les travaillistes de Tony Blair (le «blairisme»), les démocrates de Bill Clinton et les sociaux-démocrates de Gerhard Schröder, encore là, avec raison. On parle toutefois moins souvent du processus d’adhésion à de nombreux principes néolibéraux par les socialistes français. Les auteurs, eux, n’hésitent pas à le faire!

Ils rassemblent de nombreux faits allant dans ce sens :

  • l’élaboration de la directive de 1988 sur la libéralisation des mouvements de capitaux à l’intérieur de l’Europe sous François Mitterrand;
  • l’adhésion au traité de Maastricht en 1992, toujours sous la présidence de François Mitterrand;
  • la présence de nombreux socialistes dans des instances néolibérales, comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI), le Comité des mouvements de capitaux et des transactions invisibles (CMIT), etc.;
  • l’appui des socialistes à la nomination de Christine Lagarde (ministre des Finances sous Sarkozy) à la présidence du FMI;
  • l’appui du gouvernement Hollande (et des députés et sénateurs socialistes) au traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), mieux connu sous le nom pacte budgétaire européen, mis au point par la droite officielle de France (Sarkozy) et d’Allemagne (Merkel), après s’être engagé en campagne électorale à le renégocier «en privilégiant la croissance et l’emploi et en réorientant le rôle de la Banque centrale européenne dans cette direction», position qu’il a abandonnée peu après sa prise du pouvoir. Notons que ce traité enlève de grand pouvoirs démocratiques aux peuples de l’Europe en obligeant les pays signataires à notamment maintenir leur déficit et leur dette sous un niveau préétabli sous la menace de sanctions très sévères et automatiques;
  • l’appui majoritaire des élus socialistes au traité de Lisbonne (malgré son rejet par référendum);
  • l’augmentation des crédits aux entreprises (critiquée notamment par Thomas Piketty…) financée entre autres par une hausse des taxes régressives (la taxe sur la valeur ajoutée – TVA – française);
  • «L’engagement de taxer à 75 % la tranche des revenus au-dessus d’un 1 million d’euros a été improvisée par un candidat Hollande inquiet de la montée des intentions de vote à l’intention de Jean-Luc Mélanchon» et a été abandonné par la suite. Cet abandon ressemble terriblement à celui du PQ de la promesse d’ajouter deux paliers d’imposition supplémentaires aux plus riches, face à leur supposée angoisse fiscale.
  • adoption de lois diminuant les droits des travailleurs, dont celle de la «sécurisation de l’emploi» qui, contrairement à son titre, facilite les licenciements;
  • etc.

Les auteurs poursuivent en décrivant le rôle prépondérant des lobbys des riches, dont ceux de la finance et du patronat, dans ces reculs. Il s’agit bien là d’une forme de violence particulièrement dévastatrice quand on voit le nombre de vies ravagées par l’application de ces préceptes néolibéraux partout dans le monde et de façon actuellement évidente en Europe. La complicité d’un parti qui prétend combattre le néolibéralisme ajoute une couche au niveau de cette violence.

– la domination dans les têtes

Ce chapitre aborde le contrôle des médias et des messages lancés à la population, pour la convaincre que les riches sont en fait des créateurs de richesse qui permettent aux pauvres de vivre dignement… «La publicité achève bien les cerveaux», comme ils disent!

– la mécanique de la domination

Dans ce chapitre, les auteurs montrent de façon plus évidente leur formation en sociologie… Ils se demandent comment on peut expliquer que la population accepte de vivre dans «un système économique et social aussi injuste et inégal». Pour répondre à cette question. ils abordent le système judiciaire plus accessible au riche (et conçu ainsi), la fabrication de l’image des riches notamment par leur mécénat (plus souvent qu’autrement payé par le peuple grâce aux généreux crédits accordés aux riches pour leurs contribution aux arts et aux causes sociales…) et l’acceptation des différences sociales par les plus pauvres comme allant de soi et nécessaire à la sacro-sainte croissance (quelle croissance?) qui finira bien par ruisseler sur eux (ah oui, quand?).

Pour explorer ce dernier point, les auteurs ont procédé à différentes expériences intéressantes, par exemple en emmenant des jeunes d’écoles de milieux défavorisés dans des quartiers et des commerces chics. Eux habituellement si expressifs se taisaient et ne pouvaient que constater qu’ils n’étaient pas à leur place face aux regards hautains des habitués (je résume…). Cette forme d’intimidation est pour les auteurs une autre manifestation de la violence des riches.

Ils observent sensiblement la même chose chez les représentants des salariés dans les conseils d’administration (dont la présence est dans certains cas imposée par la loi). Que ce soit par l’habillement, le niveau de langage ou le ton adoptés par les administrateurs professionnels, ils se sentent immanquablement intimidés (même si certains, pas tous, réagissent sans complexe à cette intimidation). La priorité donnée dans les réunions à des sujets bien loin des activités concrètes de leurs entreprises contribuent aussi à leur sentiment d’exclusion.

– la ville comme champ de bataille

Dans ce dernier chapitre, lui aussi fortement axé sur la formation en sociologie des auteurs, on aborde l’utilisation de l’espace public. Les auteurs remarquent qu’on accorde plus d’importance aux lieux habités et utilisés par les riches que par les pauvres. Ils y parlent autant de la disparition des ports de pêche (remplacés par des ports pour bateaux de plaisance) que du changement de vocation d’immeubles auparavant voués à l’action commune des plus pauvres. De même, les représentants politiques des quartiers chics (ou de petites villes bourgeoises) tentent toujours de remettre en question leur obligation de fournir un certain nombre de logements aux plus pauvres et n’hésitent pas à intimider ces derniers pour qu’ils partent (en n’entretenant pas ou peu les édifices où ils vivent, par exemple). Le cantonnement de certaines classes dans des quartiers mal desservis par les services publics (écoles, hôpitaux, bibliothèques, etc.) et privés relève du même type de violence. La concentration des immigrants pauvres dans des banlieues «chaudes» est un exemple particulièrement révoltant de cette violence des riches.

– conclusion

«En démontant les mécanismes de la violence des riches à l’heure de «leur» mondialisation et en dévoilant leur arbitraire, leurs subterfuges économiques, politiques et idéologiques, nous avons voulu alerter sur la force et la détermination d’une classe sociale mobilisée pour la défense de ses intérêts, quitte à mettre en péril les autres classes, voire la planète même. L’idée d’un changement radical peut faire peur, mais à tort. Tout au contraire, puisque le chaos c’est maintenant et qu’il est installé dans une spirale infernale. Il n’y a pas d’autres solutions que de rompre avec un capitalisme devenu irresponsable, l’appât du gain immédiat faisant perdre le sens du possible et de la solidarité.»

Que dire de plus?

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Malgré certains éléments qui m’ont ennuyé, dont la démonstration trop spécifique à la France et l’aspect trop souvent anecdotique des propos (quoique, avec le nombre d’anecdotes citées, on approche d’un portrait systémique…), je dois concéder que l’alignement du livre axé sur la violence des riches envers tous ceux qui leur permettent d’être riches a suffisamment d’originalité et de pertinence pour mériter notre attention.

Il est certain que la violence présentée dans ce livre n’a pas l’impact immédiat de désastres aussi dus à l’avidité des riches, comme l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh et l’explosion récente dans une mine turque qui a tué plus de 300 personnes, mais il faut réaliser que cette violence immédiate n’empêche pas les riches de ces deux pays (et d’ailleurs) d’exercer une autre violence, quotidienne celle-là, toute aussi dommageable à long terme.

Bref, ne serait-ce que pour cet apport à l’analyse de la répartition des revenus, oui, ce livre mérite d’être lu!

En supplément : une entrevue des deux auteurs sur ce livre, que je trouve sous certains aspects encore plus éclairante que le livre (c’est rare!), et que mon billet. On n’y trouve bien sûr pas tous les faits présentés dans le livre, mais son objet y est expliqué d’une façon que j’ai trouvée bien plus claire. On y parle même plus du réchauffement climatique et de ces conséquences, sujet à peine effleuré dans le livre!

 

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2 commentaires leave one →
  1. MarieTherese Miller permalink
    26 mai 2014 9 h 41 min

    Je vous demande de me désabonner de cette publication. Merci

    J'aime

  2. 26 mai 2014 14 h 12 min

    Désolé, je ne crois pas avoir cette possibilité, J’imagine que vous devez faire comme quand vous vous êtes abonnée.

    Aimé par 1 personne

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