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Citations de John Kenneth Galbraith

9 juin 2014

galbraithAussi étrange que cela puisse paraître, je n’avais jamais lu L’ère de l’opulence, l’œuvre principale de John Kenneth Galbraith, publiée en anglais en 1958 sous le titre The affluent society. Là, c’est fait! Plutôt que d’en faire un résumé, ce que je fais le plus souvent dans mes billets portant sur mes lectures, j’ai décidé de plutôt en retirer les citations les plus marquantes et de les commenter un peu, lorsque pertinent. On verra à quel point ce livre était en avance sur son temps.

«Les carences des sciences économiques ne sont pas dues à des erreurs initiales, mais à un vieillissement auquel il n’a pas été remédié»

On croirait entendre l’appel au pluralisme des étudiants en économie…

«Dans une très grande mesure, nous associons la vérité à la commodité – à ce qui s’accorde le mieux avec notre intérêt et notre bien-être personnels ou ce qui semble devoir le plus sûrement nous éviter des efforts gênants ou un bouleversement désagréable de notre vie.»

C’est la version de Galbraith du biais de confirmation. Cela explique, par exemple, que les riches croient vraiment, car cela leur convient bien de le croire, qu’ils sont des créateurs de richesse alors qu’ils sont surtout des aspirateurs de richesse, ou que les inégalités favorisent la croissance économique, alors que les données militent plutôt pour conclure que ce sont plutôt les mesures égalitaires et le partage des richesses qui la favorisent.

Sur la vision économique de Ricardo et Marx au sujet du destin de l’homme ordinaire (très pessimiste) :

«Il n’y avait pas de différence sur ce point entre le monde de Ricardo et celui de Marx. Pour l’un et pour l’autre, étant donné le jeu ininterrompu des forces sous-jacentes, l’avenir était à la fois périlleux et sans espoir. La différence était que Ricardo et ses premiers disciples pensaient que le système survivrait, et Marx non.»

Cette ressemblance dans les thèses de Ricardo et Marx (et pas seulement sur ce point) a d’ailleurs été souvent notée par la suite.

On a souvent l’impression que la question des inégalités est un enjeu relativement récent en économie. Or, ce n’est pas le cas :

«La consommation notoirement insuffisante des classes pauvres est en partie le résultat de la demande superflue du riche. Il n’y a pas assez pour satisfaire les deux, et les riches ont bien plus que ce dont ils ont besoin. Il faudrait, si possible, remédier à cette inégalité, car aucun homme sensible ne peut rester indifférent aux difficultés et aux conflits sociaux qu’elle engendre et semble susceptible de produire encore (…)»

Un peu plus, et il dirait, comme Alain Dubuc, que les inégalités remettent en question les «fondements même des sociétés comme la nôtre», mais il y croyait vraiment, lui!

Sur la consommation comme signe de son appartenance de classe :

«Comme la société attache une grande valeur aux compétences qui permettent d’atteindre un niveau de vie élevé, elle évalue les gens aux produits qu’ils possèdent. L’incitation à consommer est engendrée par un système de valeurs qui met en relief la capacité de production de la société. Plus la production augmente, plus il faut posséder des biens, afin de conserver le prestige qui convient.»

Avec cette citation, Galbraith rejoint directement le concept de consommation ostentatoire développé par Thorstein Veblen (qu’il cite d’ailleurs dans son livre).

Sur la relation entre le niveau de vie d’une société et son bien-être :

«En termes techniques, on ne peut plus continuer à admettre que le bien-être soit plus élevé à un niveau général de production supérieur qu’à un niveau inférieur. Il peut être pareil.»

Par cette citation, Galbraith décrit très précisément ce que d’autres ont démontré par la suite, notamment Richard Wilkinson et Kate Pickett dans leur livre, The Spirit Level (ou Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous dans sa version française).

En parlant de certaines absurdités de la théorie économique conventionnelle (terme que Galbraith préfère à «orthodoxe») :

«Il est tellement plus facile d’être solidement ancré dans l’absurdité que de voguer sur l’océan agité de la réflexion.»

C’est ma citation préférée! Elle correspond en effet tellement à la position de nombreux économistes conventionnels qui s’accrochent à leurs théories infondées même quand les faits les contredisent.

Sur l’endettement des ménages, qui soutient la consommation :

«Un arrêt dans l’accroissement des dettes signifie en réalité une réduction dans la demande de biens. (…) On peut consentir des risques de crédit de plus en plus grands, mais à la fin, il deviendra nécessaire d’éliminer l’emprunteur qui ne paie pas (…).»

Galbraith ne décrit-il pas ici exactement ce qui s’est passé au début de la dernière crise, quand les banques se sont mises à reprendre les maisons dont les emprunteurs n’avaient plus les moyens de rembourser les hypothèques? Et, je le rappelle, il a écrit cela en 1958!

Sur les impôts élevés :

«un des principes bien définis et fort influents des idées conventionnelles est que des impôts élevés se justifient quand il s’agit de défense nationale, mais qu’ils sont immoraux et ressemblent à des mesures de confiscation quand on les utilise à des fins civiles.»

Je n’ai pas pu ne pas penser à certains de nos amis libertariens en lisant ça!

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? L’ère de l’opulence est sans contredit un des livres sur l’économie qui a le plus marqué son époque. Il peut aussi bien être revendiqué par les institutionnalistes, les adeptes de la décroissance (notamment en raison de sa critique de la création de toujours plus de produits inutiles, à la base de sa notion d’opulence) que par la gauche en général.

La partie de ce livre qui m’a le plus intéressé est celle où il développe le concept d’équilibre social. Galbraith considérait que le développement débridé de la production de biens ne permettait pas à l’État d’offrir les infrastructures et les services publics nécessaires à leur utilisation maximale. En voici quelques exemples :

  • trop d’autos mais pas assez de routes et de stationnement;
  • plus de bébelles d’une utilité douteuse (dont le besoin est créé ou accentué par la publicité), mais des écoles délabrées (ça n’a pas beaucoup changé!);
  • plus de maisons (mais pas pour tous…) et de personnes dans les villes, mais pas assez de moyens de transport publics, d’espaces verts et de terrains de jeu;
  • abondance de la production privée, mais insuffisance de soins dans les hôpitaux psychiatriques et manque de places dans les collèges et les universités;
  • plein de moyens pour aller à la campagne, mais trop de cours d’eau pollués.

Selon lui, le secteur privé peut permettre un équilibre dans la production des biens privés (assez d’essence pour faire fonctionner les automobiles, par exemple), mais est incapable d’assurer un équilibre entre les besoins de biens privés et les besoins en services publics. Il conclut en conséquence que la population devrait diminuer sa consommation de biens qui ne procurent guère plus de bien-être pour plutôt consacrer davantage de ressources au financement des services publics, donc qu’elle devrait payer plus de taxes et d’impôts! En plus, la hausse de ces taxes et impôts jumelée à une augmentation des services publics contribuerait à faire diminuer les inégalités. Quand on pense que Galbraith a écrit ce livre au milieu des Trente glorieuses, époque la moins inégalitaire depuis des siècles, on réalise à quel point il était en avance sur son époque! Et, malheureusement, comme il l’a écrit une vingtaine d’années plus tard, les choses ne se sont pas améliorées par la suite sur ce plan, bien au contraire! Il termine ainsi son chapitre sur l’équilibre social :

«Si nous émettons l’idée qu’en passant en revue nos besoins en matière de services publics pour voir si l’amélioration et l’accroissement de ces derniers sont susceptibles d’augmenter notre bonheur, on nous accuse de donner violemment dans les idées de gauche. (…) À l’opposé, le charlatan qui imagine un produit inutile pour parer à un besoin inexistant et qui réussit à exploiter l’un et l’autre, demeure un bienfaiteur de l’humanité.»

Alors, oui, il faut lire ce livre!

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5 commentaires leave one →
  1. 9 juin 2014 12 h 23 min

    Wow, parlons-en du biais de confirmation ici.

    Donc tout ce qu’il manque ou va mal est géré (voire monopolisé) par l’État, comme les routes, les stationnements, les hôpitaux, l’éducation, les parcs et les cours d’eau.
    Et j’ajouterais que tout cela est fourni généralement gratuitement par l’État (du moins au Québec), donc en-dessous du prix de marché.

    Donc il semblerait que ce qu’il faudrait c’est davantage de capitalisme! Pas moins!

    Et dans la phrase suivant cette énumération, tu mentionnes que le capitalisme fait bien dans la production de bien privés…alors pourquoi ne pas voir ce qu’il peut faire avec les biens qui sont présentement publics et hors de sa portée? D’ailleurs, ces choses ne sont pas en pénuries dans les pays où elles sont privées…

    Pour ajouter à la première phrase du billet, j’ai « curieusement » lu ce livre il y a plusieurs années. Je l’ai trouvé plutôt superficiel et paternaliste.

    J'aime

  2. 9 juin 2014 12 h 55 min

    « tu mentionnes que le capitalisme fait bien dans la production de bien privés…»

    Dans la phrase qui commence par «selon lui»? Je cantonne personnellement moins la production à des secteurs précis.

    https://jeanneemard.wordpress.com/2011/08/29/biens-publics-et-prives-et-roles-de-letat-et-du-secteur-prive/

    «Je l’ai trouvé plutôt superficiel et paternaliste.»

    Je m’en doute bien.

    J'aime

  3. 9 juin 2014 22 h 03 min

    @Minarchiste

    « Donc tout ce qu’il manque ou va mal est géré (voire monopolisé) par l’État, comme les routes, les stationnements, les hôpitaux, l’éducation, les parcs et les cours d’eau. »

    « Donc il semblerait que ce qu’il faudrait c’est davantage de capitalisme! Pas moins! »

    Vous partez de la mauvaise prémices. Le problème n’est pas la mauvaise gestion des gouvernements mais de la trop grande emprise du capitalisme sur nos gouvernements et sa gestion.

    Il ne faut pas plus de capitalisme mais plus de démocratie!

    Tout comme le lien privé = efficacité relève du sophisme. L’essence même du capitalisme c’est le profit et le plus court chemin vers le profit sera toujours l’iniquité entre les deux parties….

    « D’ailleurs, ces choses ne sont pas en pénuries dans les pays où elles sont privées… »

    Elles ne sont pas en pénuries, elle sont tout simplement non accessible!!! (Et quand elles sont accessibles, elles sont plus chère…. ou accessible de façon limité. Les systèmes de santés privés en sont un exemple.)

    Aimé par 2 people

  4. 9 juin 2014 22 h 22 min

    … et pour en finir avec l’efficacité, c’est qu’elle dépend du point de vue l’où on est. Ça reste aussi une vision très comptable du monde qui lui, est avant tout humain.

    Je vous trouve bien efficace mais vous savez, un cheval porte des oeillères pour une question d’efficacité aussi!
    (D’autant plus que l’efficacité va plus dans le sens du cocher que du cheval!!!)

    Aimé par 2 people

  5. 9 juin 2014 22 h 27 min

    «D’autant plus que l’efficacité [des oeillères] va plus dans le sens du cocher que du cheval!!!»

    Bonne analogie!

    J'aime

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