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La situation des jeunes étudiants aux États-Unis

12 juin 2014

jeunes_ÉUEn regardant le taux de chômage le plus récent aux États-Unis (6,3 % en mai 2014), on pourrait avoir l’impression que la récession officiellement terminée en 2009 a cessé de se faire sentir. Or, ce serait une grave erreur de penser cela, surtout (mais pas uniquement) en regardant la situation chez leurs jeunes.

L’Economic Policy Institute (EPI) a publié au début du mois dernier une étude complète sur la situation des jeunes étudiants aux États-Unis intitulée The Class of 2014 -The Weak Economy Is Idling Too Many Young Graduates (La promotion de 2014 – La faiblesse de l’économie nuit à trop de jeunes diplômés). On se doute que ça ne va pas bien, mais sait-on à quel point? Je vais tenter ici de faire le tour des (très) nombreux indicateurs présentés dans cette étude.

Chômage

Il est «normal» que le taux de chômage des jeunes (moins de 25 ans) soit plus élevé que celui des plus vieux. En moyenne, que ce soit au Canada, au Québec ou aux États-Unis, il est environ le double (2,2 fois en moyenne entre 1989 et 2007 aux États-Unis) de celui de l’ensemble de la population active. C’était aussi le cas en mars 2014 (14,5 % par rapport à 6,7 %).

jeunes_ÉU1Or, ce taux de chômage ne tient pas compte de ce que les auteurs appellent les travailleurs manquants (missing workers), c’est-à dire des travailleurs potentiels qui ne sont pas employés et ne cherchent pas activement un emploi simplement parce qu’ils jugent que les possibilités qu’ils ont d’en obtenir un est trop faible (voir ce document pour plus de précision). Le graphique ci-contre montre que les travailleurs manquants âgés de moins de 25 ans étaient très peu nombreux entre 2006 et 2008, que leur nombre a atteint plus de 1,5 millions de 2010 à 2012, et qu’il a soudain diminué au-dessous de 1 million en mars 2012 (ce n’est pas qu’au Québec que les données sur l’emploi varient en raison des marges d’erreur…). Même avec cette baisse, le taux de chômage des jeunes passerait de 14,5 % à 18,1 % si ces jeunes cherchaient un emploi. Les auteurs ajoutent que cette hausse n’a rien à voir avec un soudain désir de retourner aux études ou d’y demeurer plus longtemps, car le nombre d’inscriptions aux études supérieurs n’a pas vraiment augmenté au cours de cette période (comme on le verra…).

Les auteurs regardent par la suite la situation spécifique du taux de chômage des nouveaux diplômés :

  • chez les diplômés du secondaire (high school) âgés de 17 à 20 ans qui ne poursuivaient pas leurs études, il est passé de 15,9 % en 2007 à 27,1 % en 2010 avant de diminuer à 22,9 % (34,7 % chez les jeunes Noirs…) en avril 2013; si on tient compte du sous-emploi (cela inclut les découragés et le temps partiel involontaire), leur taux de chômage est passé de 27 % en 2007 à 47 % en 2010 avant de diminuer à 42 % en avril 2013;

  • chez les diplômés du collégial âgés de 21 à 24 ans, il est passé de 5,3 % au début de 2008, a atteint un sommet de 9,6 % en 2010 pour descendre à 8,5 % en avril 2013 (13,1 % chez les jeunes Noirs), toujours 60 % plus élevé qu’en 2008; si on tient compte du sous-emploi, leur taux de chômage atteint toujours 17 % en avril 2013, le double de leur taux officiel; en plus, la proportion de ces jeunes en emploi qui travaillent dans un emploi qui correspond à leur niveau d’étude est passé de 74 % en 2000 à seulement 56 % en 2012.

Ces nombreuses données (je m’excuse du bombardement…) montrent l’aspect étendu de la stagnation vécue aux États-Unis (et je n’ai pas fini…). La dernière donnée présentée illustre aussi la futilité de l’affirmation des conservateurs qui prétendent (aux États-Unis comme au Canada) que le chômage se maintient élevé en raison du manque de compétence de la main-d’œuvre et non en raison de la faiblesse de la demande. Alors, pourquoi ces diplômés ont-ils autant de difficulté à trouver un emploi, et encore plus dans un poste qui correspond à leur niveau d’études?

Fréquentation scolaire

On pourrait croire que la faiblesse du marché du travail a entraîné une forte hausse de la fréquentation scolaire, ce qui est souvent le cas au cours de récessions ou de stagnation, les jeunes préférant poursuivre leurs études que de chômer. Alors que le taux de fréquentation scolaire des diplômés du secondaire âgés de 17 à 20 ans au collège ou à l’université est passé de 44 % à 57 % au début de 2008, il a diminué à 56 % en avril 2013, après, il est vrai, un passage à 60 % en 2012. Bon, il n’a pas diminué beaucoup, mais il est assez étonnant qu’il ait baissé au cours de ce genre de période.

Les auteurs expliquent que, compte tenu du coût des études, un grand nombre des étudiants postsecondaires ont besoin d’un emploi à temps partiel pour poursuivre leurs études. Or, le taux d’emploi des jeunes (moins de 25 ans) fréquentant le collège est passé de 51 % en 2007 à 45 % en 2013. En conséquence, un grand nombre de jeunes n’ont tout simplement pas les moyens de poursuivre leurs études. En plus, ils peuvent de moins en moins compter sur leurs parents, dont un grand nombre a perdu son emploi et même sa maison durant la crise. Résultat de la baisse des taux d’emploi et de fréquentation scolaire, la proportion de jeunes âgés de 17 à 20 ans ni en emploi, ni scolarisés, ni en formation (Not in Education, Employment or Training ou NEET en anglais), concept dont j’ai déjà parlé dans ce billet, est passé de 14 % en 2007 à 18 % en 2013, un sommet. La hausse fut moins abrupte pour les jeunes âgés de 21 à 24 ans, mais ce taux est tout de même passé de 8 % à 11 % entre 2007 et 2013 (avec une pointe à 12 % en 2012).

Salaires

Le salaire réel (en tenant compte de l’inflation) des jeunes diplômés ne fréquentant plus l’école a diminué considérablement : de 9,8 % entre 2007 et 2013 chez les diplômés du secondaire (17 à 20 ans) pour atteindre 9,82 $ (moins que notre salaire minimum!) et de 6,9 % chez ceux du collégial (21 à 24 ans) pour se situer à 16,99 $.

Assez étrangement (ou pas!), la baisse des salaires de ces deux groupes a en fait commencé en 2000, avec l’élection de George W Bush, alors qu’ils avaient augmenté d’entre 15 % et 20 % dans les deux cas entre 1995 et 2000, sous la présidence de Bill Clinton. Les auteurs doivent être de vilains démocrates pour souligner ça (en fait, ils n’ont pas nommé les présidents en poste au cours de ces années…)! Personnellement, je pense que, s’il est clair que l’arrivée d’un conservateur comme Bush n’a sûrement pas aidé, la bulle technologique de la fin des années 1990 a sûrement plus contribué à la hausse de leurs salaires que la présidence foncièrement néolibérale de Clinton. Mais, bon, retenons surtout la déplorable tendance récente…

Autres indicateurs

L’alignement de statistiques qui vont toutes dans le même sens devenant lassante, je vais simplement présenter celles qui restent en vrac :

  • la proportion des diplômés du secondaire et du collégial en emploi qui bénéficient de couverture médicale a diminué de plus de la moitié entre 1989 et 2013;
  • la baisse de la proportion des emplois qui offrent des programmes de retraite fut presque aussi forte;
  • jeunes_ÉU2le nombre de départs volontaires d’un emploi (qui est, chez les jeunes, un signe qu’ils ont trouvé un meilleur emploi) a diminué de près de 50 % entre 2006 et 2010, avant de rattraper la moitié du chemin perdu entre ce moment et 2014 (c’est trop frappant, je ne peux pas résister à la tentation de montrer ce graphique à droite…);
  • ces jeunes ne sont pas seulement malchanceux d’arriver sur le marché du travail au cours d’une telle stagnation, mais les recherches sont unanimes pour montrer que des jeunes qui connaissent un aussi mauvais départ au plan de l’emploi traîneront ce retard durant au moins 10 ou 15 ans, sinon plus;
  • les frais réels (après inflation) associés aux études collégiales ont augmenté de plus de 125 % que ce soit dans les établissement privés ou publics entre 1983-1984 et 2012-2013, pendant que le revenu réel des familles n’augmentait en moyenne que de 16 % (même si les familles avec deux revenus sont beaucoup plus fréquentes de nos jours que dans les années 1980…);
  • en 2010, 20 % des ménages avaient une dette d’études, le double qu’en 1989, et le montant réel à rembourser de ceux qui avaient des dettes était en moyenne trois fois plus élevé.

Bon, c’est assez, je pense…

Conclusion des auteurs

Cinq ans après la fin officielle de la crise, la situation des jeunes aux États-Unis ne s’est guère redressée. Tant que la croissance demeurera anémique, on peut penser que la promotion de 2014 ne connaîtra pas un meilleur sort que les précédentes.

Cela n’est toutefois pas une fatalité. Si le gouvernement adoptait enfin des mesures de relance – investissements publics, rétablissement des services publics (il y a eu de nombreuses compressions chez les enseignants, entre autres), renforcement du filet de sécurité social, dont le rétablissement des mesures spéciales d’assurance-emploi abandonnées récemment – ces jeunes pourrait entrevoir l’avenir avec plus d’optimisme. D’autres mesures encore pourraient faire croître la demande (je vous épargne une nouvelle liste de mesures suggérées par les auteurs). Bref, la situation actuelle n’est que le résultat de mauvais choix.

Et alors…

Ce billet déprimant nous montre à quel point nous devons éviter d’adopter le modèle en force aux États-Unis, notamment dans nos politiques touchant l’éducation supérieure. On voit les conséquences de la phobie de trop de nos recteurs de vouloir transformer les institutions qu’elles dirigent en universités «de classe mondiale», dont le modèle est justement celui des États-Unis : hausse des droits de scolarité, baisse du taux de fréquentation, dette insoutenable, création d’une bulle qui pourrait éclater en tout temps, etc. Et je ne parle pas des autres effets de cette recherche effrénée, comme la marchandisation de l’éducation

J’espère seulement que ce billet contribuera à justifier, si besoin est, la résistance aux prophètes de malheur qui ne rêvent qu’à faire de nos jeunes les prochaines victimes des recettes néolibérales appliquées aux États-Unis.

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One Comment leave one →
  1. 12 juin 2014 8 h 43 min

    Quelques articles tout récents sur le sujet :

    «La promo 2014 est officiellement la plus endettée de l’histoire du pays. Les titulaires d’un « bachelor » (après quatre années d’études) qui ont emprunté doivent en moyenne 33.000 dollars, contre 10.000 en 1993 (en dollars constants). Environ deux tiers de ces diplômés ont souscrit des prêts étudiants. L’encours total des prêts étudiants se monte à 1.200 milliards de dollars – il a quasi doublé depuis 2007.»

    «Au Sénat, Elizabeth Warren, démocrate du Massachusetts, avait déposé une proposition de loi qui permettrait aux jeunes Américains de renégocier leurs prêts à des taux plus bas. Elle proposait de financer cette mesure en supprimant des niches qui bénéficient aux ménages les plus aisés. Les républicains, pour qui le problème est surtout l’inflation des frais de scolarité, ont empêché son adoption hier.»

    Obama au secours des étudiants endettés
    http://www.lesechos.fr/monde/etats-unis/0203557684736-obama-au-secours-des-etudiants-endettes-1011736.php

    Et :

    Senate Blocks Elizabeth Warren’s Student Loan Refinancing Proposal
    http://www.huffingtonpost.com/2014/06/11/elizabeth-warren-student-loan-refinance_n_5484662.html

    Aimé par 1 personne

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