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Miser sur l’égalité

23 juin 2014

MISER_égalitéMiser sur l’égalité – L’argent, le pouvoir, le bien-être et la liberté, compilation de textes sous la direction d’Alain Noël et Miriam Fahmy, est un livre paru dans le cadre du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales de l’Institut du Nouveau Monde (INM).

Comme toute compilation, ce livre regroupe des textes fort différents les uns des autres. Je dois toutefois mentionner la qualité de l’encadrement des deux personnes qui ont dirigé ce recueil. En effet, les textes se complètent bien, se répètent très peu et sont présentés dans un ordre qui rend la lecture plaisante. La question des inégalités y est abordée sous tous ses angles, tant de façon descriptive (données sur le phénomène, évolution de la pauvreté, etc.), qu’en analysant ses conséquences sociales et en suggérant les mesures les plus efficaces pour y faire face (dont celles associées au système nordique dont j’ai parlé récemment).

Comme il est impossible de faire le tour de tous les sujets abordés, je me contenterai ici de remettre en question une analyse que j’ai trouvée un peu faible et de présenter le texte qui a le plus attiré mon attention.

Lutte à la pauvreté

Dans un texte, excellent au demeurant, sur la difficulté de lutter contre la pauvreté, l’auteure, Bea Cantillon, professeure et sociologue belge flamande, affirme que les «dépenses sociales ne sont absolument pas synonymes de redistribution sociale». Elle base cette affirmation sur des données publiées dans un livre datant de 1982, The strategy of equality: redistribution and the social services (La stratégie de l’égalité : redistribution et services sociaux) de Julian Le Grand.

Ces données montrent que le quintile le plus pauvre ne reçoit que 22 % des dépenses publiques et le quintile supérieur 17 %. L’auteure semble trouver que cela ne permet pas une redistribution importante, en tout cas beaucoup moins que celle due aux transferts en argent. S’il est vrai que les transferts sont proportionnellement plus concentrées chez les ménages plus pauvres, elle sous-estime l’impact des dépenses sociales.

Supposons en effet que les dépenses publiques représentent en moyenne une contribution de 10 000 $. La part des membres du quintile le plus pauvre serait de 11 000 $ et celle du quintile le plus riche de 8 500 $. Sur un revenu de 10 000 $, cela doublerait les biens et services reçus par les membres du quintile le plus pauvre et n’augmenterait que de 8,5 % ceux reçus par les membres du quintile le plus riche sur un revenu de 100 000 $. En plus, comme les membres du quintile le plus riche contribuent davantage au financement de l’État, il s’agit au bout du compte d’une redistribution très importante.

D’ailleurs, une étude de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) datant de 2011 (voir ce billet) évaluait que les services publics font baisser le coefficient de Gini de 20 % et concluait que «au total, l’effet redistributeur des services publics sur les inégalités et la pauvreté est plus grand que celui des transferts aux particuliers!». Notons en plus que certains des services publics potentiellement les plus progressifs n’ont pu être analysés en raison d’un manque de données.

Une étude plus récente de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC) concluait de façon semblable (voir ce billet). Elle observait aussi une distribution assez semblable des avantages des services publics aux ménages des cinq quintiles. Toutefois, en considérant le fait que les ménages du premier quintile sont beaucoup plus petits que ceux du cinquième, elle estimait que les personnes membres du premier quintile reçoivent en fait le double de la valeur des services publics reçus par les membres du quintile le plus riche. Cela vient encore accentuer l’effet redistributif de ces services.

Et cela ne tient pas compte des effets indirects de ces services. Ainsi, le taux de faible revenu des femmes cheffes d’une famille monoparentale est passé de 53 % à 31 % ou de 55 % à 17 %, selon la mesure de faible revenu qu’on utilise (il y en a trois, mais une dont les données ne remontent qu’à 2002), entre 1997, juste avant l’implantation des services de garde à contribution réduite, et 2011 au Québec, selon le tableau cansim 202-0804 de Statistique Canada. Ce taux a aussi baissé pour l’ensemble du Canada, mais nettement moins (de 48 % à 37 % et de 48 % à 21 %). La baisse plus forte au Québec semble donc s’expliquer en bonne partie par l’implantation des services de garde à contribution réduite.

En plus, les effets de ces programmes par quintile de revenu peuvent être trompeurs. En améliorant le sort des personnes, les services publics peuvent faire en sorte qu’ils ne soient plus dans les quintiles les plus pauvres. On conclura alors que les services publics aident moins les personnes pauvres, car ils sont rendus moins pauvres! Par exemple, les femmes à la tête d’une famille monoparentales qui sont sorties du faible revenu parce qu’elles ont bénéficié des services de garde à contribution réduite ne sont justement plus à faible revenu! On pourrait conclure que ces services n’aident pas les femmes à la tête d’une famille monoparentales les plus pauvres parce que celles qui en bénéficient ne sont plus parmi les plus pauvres! Il en serait de même d’une personne qui quitterait le faible revenu après un retour aux études.

Bref, même si son texte est très intéressant, Mme Cantillon ne semble pas avoir interprété correctement les données qu’elle utilise dans cette partie de son texte.

La distribution non matérielle

Au début du livre, Miriam Fahmy et Michel Venne de l’INM expliquent que l’idée du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales (et donc de ce livre) vient en partie de la lecture du livre The spirit Level de Richard G. Wilkinson and Kate Pickett (L’égalité, c’est mieux, en français). Le texte de Henry Milner (La distribution non matérielle : l’angle mort de la lutte aux inégalités) tout en saluant la pertinence de ce livre, fournit la meilleure analyse que j’ai lue sur ses faiblesses méthodologiques.

De nombreux lecteurs, dont moi, étaient en effet perplexes devant certaines corrélations présentées dans The spirit Level. D’une part, certaines observations semblaient étranges. Par exemple, il n’y a que dans les données de ce livre que j’ai vu le Japon être considéré un des pays les plus égalitaires au monde. Milner explique que ce résultat étrange est dû au fait que les auteurs ont utilisé comme indicateur des inégalités le ratio des revenus entre les 20 % les plus riches et les 20 % les plus pauvres, indicateur bien moins révélateur que le coefficient de Gini qui montre le Japon moins égalitaire que la moyenne des pays riches. Enfin, un mystère qui est résolu!

D’autre part, l’auteur montre que bien des corrélations observées par Wilkinson et Pickett dépendent en fait des excellents résultats des seuls pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande et Danemark). En effet, si on les enlève, les liens, par exemple entre une faible inégalité et le statut des femmes, ou avec le niveau de confiance d’une société, l’obésité et la maternité précoce, disparaissent totalement.

Milner croit donc que les bons indicateurs sociaux (faible criminalité, moins de grossesses chez les adolescentes, meilleure participation aux études, faible mortalité infantile, etc.) ne sont pas causées par faible niveau d’inégalité, mais que les bons indicateurs sociaux et les faibles niveaux d’inégalité sont tous les deux les conséquences d’un autre facteur commun aux pays nordiques, facteur qui y est plus présent qu’ailleurs. Ce facteur serait les institutions que ces pays se sont données (ce qui correspond aux conclusions du livre dont j’ai parlé dans un récent billet). Il cite entre autres :

  • la forte présence syndicale et une bonne coopération entre les syndicats et les entreprises;
  • les mécanismes de participation démocratique décentralisée;
  • la présence prolongée au pouvoir de gouvernements socio-démocrates;
  • un scrutin proportionnel;
  • un bon système scolaire;
  • un grand nombre de services publics universels de qualité (garde, santé, pensions, etc.);
  • l’accent mis sur la distribution non matérielle (il rejoint là les propos que j’ai tenus dans la partie précédente de ce billet…).

Par exemple, comment ne pas faire de lien causal entre une bonne éducation sexuelle et de faibles taux de maternité précoce ou entre la transmission d’informations complètes sur l’alimentation et de plus faibles taux d’obésité? L’auteur conclut à ce sujet, après avoir rejeté brillamment certaines des explications de Wilkinson et Pickett :

«le rôle des politiques et des institutions est nécessaire pour expliquer la relation statistique, y compris dans les domaines connexes à l’expertise épidémiologique des auteurs tels la mortalité infantile.»

Milner ne prétend pas que les institutions expliquent tout. Il avance par contre qu’il est certain que l’omission de ce facteur fausse le portrait global. Et je ne peux que lui donner raison.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Ce livre aborde, comme mentionné auparavant, l’ensemble des questions relatives aux inégalités. Bon, les textes sont parfois… inégaux! Cela est inévitable dans un livre qui regroupe des textes d’une douzaine d’auteurs. Mais, dans l’ensemble, chacun d’entre eux apporte une brique à l’édifice et certains des murs complets! Le seul point qui m’a indisposé (encore…) est la malencontreuse décision de mettre les notes à la fin du livre. Quand les éditeurs apprendront-ils que cela nuit énormément au plaisir de la lecture?

Alors, oui, ce livre vaut la peine d’être lu. Personnellement, ayant tant lu sur la question, je fus ravi d’y apprendre quelques aspects de la question que je ne connaissais pas. Bravo à l’INM, aux deux directeurs de la publication et aux auteurs!

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One Comment leave one →
  1. 23 juin 2014 5 h 15 min

    Une critique du même livre qui vise juste :

    Le droit à l’impôt
    http://affaires.lapresse.ca/economie/201406/16/01-4776118-le-droit-a-limpot.php

    J'aime

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