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Dialogue sur l’anarchie

21 juillet 2014

Panarchie_pèrear un curieux hasard (mais en est-ce un?), je semble être attiré ces temps-ci par les livres portant sur l’anarchie… Peu de temps après avoir commenté le livre de David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, je vais ici présenter L’anarchie expliquée à mon père, de Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri.

Le contenu

Ce livre est présenté comme une discussion en continu entre Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), et Thomas Déri, père du premier, et homme de lettres (il a notamment dirigé le Salon du livre de Montréal et cofondé une librairie). Comme ce livre est écrit en un seul chapitre (toute une conversation!) et que les sujets abordés changent au gré de la progression de la discussion, il est assez difficile de résumer ce livre ou de s’attarder sur un des éléments soulevés, comme je le fais souvent dans mes billets portant sur des livres. Je vais plutôt me contenter de citer brièvement un certain nombre des sujets abordés, brièveté qui ne rendra bien sûr pas les nuances apportés dans le livre.

– anarchie et démocratie : Le livre commence lorsque le père demande au fils de lui expliquer ce qu’est l’anarchie. Le fils lui explique alors l’évolution de la signification du mot «démocratie», signification qui a été dénaturée avec le temps. Comme je traiterai de ce sujet bientôt quand je présenterai un livre précédent de Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot (que j’aurais dû lire avant celui-ci, mais le hasard de mes réservations de livres en a décidé autrement…), je vais passer vite sur ce sujet. Disons seulement que le sens de ce mot a longtemps été honni, car la vraie démocratie donne «trop» de pouvoir au peuple au détriment des élites, avant qu’on ne lui accole un nouveau sens correspondant à la démocratie représentative que nous vivons actuellement, forme de démocratie bien peu démocratique. L’anarchisme, qui fonctionne avec un mode de démocratie directe basée idéalement sur le consensus (voir le billet sur le livre de Graeber dont j’ai parlé plus tôt qui élabore sur la prise de décision par consensus), a donc en partie reçu sa réputation associée au chaos parce que, après avoir dénaturé le sens du mot «démocratie», on a cessé d’y associer le chaos pour plutôt l’accoler à l’anarchie…

– anarchie et anarchisme : Le fils, à la demande du père, distingue ensuite l’anarchie, l’expérience de vie sans chefs et autorité, de l’anarchisme, la philosophie ou l’idéologie des anarchistes.

– l’anarchie et l’entraide : La révolte contre les autorités n’exclut nullement l’entraide et la coopération, comme trop de gens le laissent penser, alors qu’elles sont au contraire au centre du fonctionnement des anars.

– anarchie et violence : Les médias et les pouvoirs sont bien habiles à associer l’anarchie à la violence, mais il demeure que celle-ci est bien plus présente dans d’autres idéologies.

– l’histoire de l’anarchisme : Le fils aborde l’histoire de l’anarchisme dans de nombreuses régions du monde.

– les différentes formes d’anarchisme : Si tous les anarchistes s’opposent à l’autorité, qu’elle soit étatique, capitaliste, religieuse, patriarcale, raciale ou même parentale, certains concentrent leurs actions sur des enjeux spécifiques. Malgré certaines démarcations un peu arbitraires, le fils parle entre autres (et principalement) de l’anarcho-communisme, de l’anarcho-syndicalisme, de l’insurructionnalisme, de l’anarchisme individualiste, de l’anarcha-féminisme et de l’anarcho-écologisme.

– l’influence des idées anarchistes : Même si l’anarchie a peu de possibilités de s’imposer, le fils pense qu’il est important de continuer à lutter et à présenter les idées des anarchistes. Par exemple, ces idées, portées aussi par d’autres, il est vrai, ont grandement contribué à améliorer le sort des travailleurs, des femmes, des LGTB et de biens d’autres communautés opprimées. Il reste bien du chemin à faire, mais l’avancement est indéniable. Il faut continuer. Je dois dire que je pense exactement la même chose de mon engagement dans Québec solidaire : il ne prendra probablement pas le pouvoir de mon vivant, mais ses interventions permettent de mettre sur la place publique des enjeux qui n’y seraient pas sans lui.

En plus de ces sujets, le livre aborde aussi :

  • la vision anarchiste de l’éducation des enfants;
  • la relation parfois ambiguë des anarchistes avec l’État (si tous les anarchistes vilipendent l’État et ses œuvres, certains, sans appuyer l’État providence, résistent à son démantèlement) et avec la démocratie représentative (la plupart prônent l’abstention aux élections, même si d’autres se sont déjà présentés à des élections et si certains ont occupé des postes de ministres);
  • la place accordée à la révolution;
  • les positions anarchistes à propos de la guerre (pacifistes en principe, certains ont quand même participé à des conflits armés);
  • la police (symbole du pouvoir et du monopole de la violence «légitime» de l’État, et plus que symbole du harcèlement des anarchistes) et les solutions à son abolition;
  • l’anarchisme et la religion (en principe incompatibles…);
  • les relations hommes-femmes;
  • l’embourgeoisement des syndicats;
  • l’anarchisme et le communisme;
  • l’anarchisme et le nationalisme.

Et alors…

Et alors, lire ou ne pas lire? Étrangement, alors que le mode d’écriture choisi par les auteurs, soit une conversation qui évolue sur plein de sujets dans un seul chapitre, laisse penser que sa structure puisse être défaillante (un défaut que je pardonne difficilement), ce n’est finalement pas du tout le cas. Je m’en suis encore plus rendu compte en rédigeant ce billet, ce livre est très bien structuré. Il enchaîne les sujets de façon logique, épuisant chaque sujet graduellement en les abordant sur tous leurs angles.

Avec le titre, je craignais l’opposition entre un père ignorant du sujet abordé, rempli d’appréhensions et de préjugés, et un fils militant et savant. Il n’en est rien. Ce père, sans connaître à fond le sujet abordé, est une personne ouverte, lettrée, empreinte de curiosité intellectuelle. Il relance bien son fils, le recentre sur le sujet lorsque celui-ci s’égare et est au bout du compte bien plus qu’un faire-valoir. Je pense d’ailleurs que le titre de mon billet représente mieux ce livre que celui que les auteurs (l’éditeur?) ont choisi.

Et surtout, ce livre est agréable à lire, informe bien sur l’anarchisme dans un langage accessible et fait le tour du sujet, en autant qu’on accepte qu’il s’agit d’un livre de vulgarisation. En tout cas, j’en connais plus sur le sujet qu’avant de le lire! Bref, oui, si on ne connaît pas trop bien l’anarchisme, il faut le lire. Des livres que j’ai lus sur le sujet, c’est sûrement un de ceux que je recommanderais en premier!

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9 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    21 juillet 2014 20 h 08 min

    Il n’y a rien à faire, je ne réussis pas à revenir à mes convictions soixante-huitardes. Pourtant «quand j’oublie qui je suis, j’r’eviens toujours au rock’n’roll» [1]. Je resterai antistalinien jusque sur mon lit de mort, je n’accepterai plus jamais qu’un Big Brother vienne me dire ce que je dois aimer en art.

    Si j’avais fait mon cours classique latin-grec, je saisirais sans doute les fines nuances entre les mots qui se terminent en «archie» et ceux qui se terminent en «cratie».

    Je persiste à croire que les communautés qui dépassent la cinquantaine de membres (et qui ne sont pas nomades) ne peuvent fonctionner au consensus. La re-présentation est nécessaire. Bien sûr, entre les élections, le droit de manifester, de présenter des mémoires en commission parlementaire, etc. est nécessaire.

    «Je dois dire que je pense exactement la même chose de mon engagement dans Québec solidaire : il ne prendra probablement pas le pouvoir de mon vivant, mais ses interventions permettent de mettre sur la place publique des enjeux qui n’y seraient pas sans lui.»

    Comme je suis beaucoup plus âgé que toi, Darwin, je pense la même chose à 132,5% [2]. L’âge rend aussi «narfé». Un engagement électoral de revenu minimum garanti de 12 000$ sous un gouvernement solidaire provincial évalué à 3,9 G$, suivi d’un engagement électoral de revenu minimum garanti de 12 600$ sous un solidaire provincial évalué à 1,2 G$, 18 mois plus tard, c’est gênant. La popularité du discours anarchiste chez certains intellectuels provient peut-être du fait de ne rien avoir à chiffrer.

    J’apprécie cependant la plume de Francis Dupuis-Déri, chaque fois qu’un de ses textes est publié dans Le Devoir, sa verve lorsqu’il est interviewé sur RDI. Il l’est rarement chez Denis Lévesque. Je suppose que Québecor le considère moins subtil que Christian Dufour.

    [1] Paroles de Pierre Harel, musique de Chuck Berry, interprétation de Gerry Boulet.
    [2] Comme Koval n’intervient plus, je prends le risque de faire un produit en croix.

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  2. 21 juillet 2014 22 h 27 min

    «Un engagement électoral de revenu minimum garanti de 12 000$ sous un gouvernement solidaire provincial évalué à 3,9 G$, suivi d’un engagement électoral de revenu minimum garanti de 12 600$ sous un solidaire provincial évalué à 1,2 G$, 18 mois plus tard, c’est gênant»

    As-tu déjà oublié que cette baisse (de 3,9 G$ à 1,7 G$ – voir la troisième page du cadre financier – soit 42 % de plus que ton 1,2 G$) est due au fait que ceux qui ont fait ce calcul ont justement appliqué TA recommandation de baser le calcul sur les ménages plutôt que sur les individus? D’accord, il ne l’ont pas fait pour toi, mais pour épargner des sous. mais merde, là tu chiales contre une chose et son contraire, et toujours contre QS!

    Cela dit, je te l’ai dit, je n’ai pas aimé non plus que cette baisse soit adoptée ainsi. Et, je crois que nous nous entendons aussi sur le fait que nous allons travailler pour que cela ne se passe plus ainsi.

    http://www.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2014/03/14-01100-QS-brochure-cadres-financiers_WEB.pdf

    «Je suppose que Québecor le considère moins subtil que Christian Dufour.»

    Hahaha!

    Lis ce livre, il est court et très bien écrit! Et tu verras qu’il est peut-être plus nuancé (son père, en tout cas, c’est clair!) que tu ne le penses.

    J’ai fini son livre sur la démocratie et ai même écrit le billet sur ce livre, billet qui paraîtra dans deux semaines (4 août)… Scoop : j’ai aimé!

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  3. Richard Langelier permalink
    22 juillet 2014 0 h 21 min

    Darwin, je confesse que le cadre financier de Québec solidaire de la dernière campagne électorale est dans une pile de feuilles à côté de l’ordinateur. J’aurais dû fouiller et ne pas faire une erreur aussi importante.

    Je ne veux pas embêter les lecteurs de Jeanne Émard avec les débats internes de Québec solidaire. Je suis obligé de te poser la question. : «T’es certain que ce calcul de 1,7 G$ signifiait que seules les personnes répondant aux critères actuels pour recevoir l’Aide sociale toucheraient le Revenu minimum garanti, que les barèmes seraient de 12 600$ pour une personne seule et 25 200 $ pour un couple, alors qu’à l’élection précédente, ce n’était pas ça?»

    Dans mon commentaire, j’ai seulement cherché une explication au choix de personnes que je trouve intelligentes comme Francis Dupuis-Déri de ne pas vouloir présenter de solutions concrètes au néolibéralisme, réalistes et crédibles, chiffrées au besoin, comme c’est écrit dans la Déclaration de principes de Québec solidaire.

    À l’époque où j’hésitais entre la contemplation et l’action, mes arguments pour la contemplation étaient d’éviter les risques d’inimitié. Ce fut de courte durée. J’étais en philo à l’Université de Montréal. J’ai dit à un ami :
    – Le mot chien n’a jamais mordu personne.
    – Va dire le mot chien à un policier, tu auras des surprises!

    Le hasard faisant bien les choses, dans ce que mon propriétaire nomme 2 1/2, lors de la canicule, un livre bref sous forme dialogue devrait me reposer des défaites des Alouettes.

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  4. 22 juillet 2014 5 h 52 min

    «seules les personnes répondant aux critères actuels pour recevoir l’Aide sociale toucheraient le Revenu minimum garanti»

    Ça, je n’ai jamais dit ça.

    « les barèmes seraient de 12 600$ pour une personne seule et 25 200 $ pour un couple, alors qu’à l’élection précédente, ce n’était pas ça?»

    Là, c’est ça, mais sans autre condition.

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  5. Richard Langelier permalink
    22 juillet 2014 16 h 39 min

    Confiteor (bis) [1]

    De façon fort malhabile, j’ai tenté d’expliquer que la position anarchiste me semblait plus facile que l’implication dans un parti politique. Ici, il y a des contraintes spécifiques. Il faut rédiger un programme réalisable sur plusieurs mandats dans un Québec souverain. Il faut aussi adopter une plate-forme électorale réalisable lors d’un premier mandat d’un gouvernement solidaire provincial. Le cadre financier fait partie de la stratégie électorale. Le risque que les membres votent, lors des assemblées locales et lors des congrès, selon le principe «ma-z’en cé pas d’l’onguent» est très fort. Qui plus est, Michel Chartrand a repris le discours de Réal Caouette dans les mouvements sociaux. Être obligé de se battre contre ce discours demande beaucoup d’énergie. [2]

    Mai 68 a modifié bien des choses. Une psychanalyste m’a dit qu’avant Mai 68, on pouvait être rayé de l’Ordre des psychanalystes si on remettait en question «L’envie du pénis» http://fr.wikipedia.org/wiki/Envie_du_p%C3%A9nis . Lorsque Sarkozy a lancé : «c’est fini les folies de Mai 68!», Cohn-Bendit a répondu : «Sarko est un produit de Mai 68. Si de Gaulle avait divorcé, il n’aurait jamais été réélu. Sarko fait la Une de Paris-Match avec sa nouvelle épouse et les sondages restent stables.

    Selon ta recension, Darwin, il ne s’agit pas d’un dialogue entre deux anarchistes. Je lirai ce livre. J’espère, qu’à l’instar de Richard Desjardins, tu me répondras : «God bless you! Que Dieu te blesse!» [3]

    [1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Confiteor . Je ne connaissais pas le Missel de Paul VI. Oh là, là, là. Tout est là! Mon commentaire devrait être terminé.
    [2] Je l’ai écrit souvent, lorsque les congressistes du Front commun des personnes assistées sociales ont refusé d’entendre mes arguments contre le revenu social garanti universel, au niveau du seuil de faible revenu de Stat-Can pour une personne seule habitant une agglomération urbaine canadienne de 500 000 habitants ou plus, je suis parti très amer.
    [3] Je sais bien que dans tes rêves, tu souhaiteras que Dieu aille plus loin. De toute façon, Freud admettait qu’on ne peut connaître l’ombilic du rêve. Il n’y a pas encore d’article su Wiki, alors je me rabats sur le premier lien fourni par Google http://www.cairn.info/revue-analyse-freudienne-presse-2009-1-page-175.htm . Évidemment, je n’oblige personne à lire ce texte jusqu’à la fin.

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  6. 22 juillet 2014 17 h 46 min

    «Dans mon commentaire, j’ai seulement cherché une explication au choix de personnes que je trouve intelligentes comme Francis Dupuis-Déri de ne pas vouloir présenter de solutions concrètes au néolibéralisme, réalistes et crédibles, chiffrées au besoin, comme c’est écrit dans la Déclaration de principes de Québec solidaire.»

    Je suis sensible à cet argument, mais je ne nie pas la pertinence de celui de Graeber sur ce sujet, même s’il est un peu facile, à la limite du sophisme (le changement qui a eu lieu n’a pas eu besoin de plan, donc le changement n’a pas besoin de plan) :

    «Depuis quand le changement social s’est-il produit selon un plan détaillé? Ce serait comme affirmer qu’un cercle étroit de visionnaires florentins a conçu à la Renaissance cette chose appelée «capitalisme», qu’il en a élaboré tous les détails, jusqu’au fonctionnement de la bourse et des usines, puis qu’il a mis en œuvre un programme pour le concrétiser. En fait, l’idée est si absurde qu’il y a lieu de se demander comment on en est venu à s’imaginer que le changement puisse se produire ainsi.»

    Cité dans ce billet :

    https://jeanneemard.wordpress.com/2014/07/14/le-projet-de-la-democratie/

    On peut bien faire un programme détaillé, mais nous savons tous, je l’espère, que jamais cela se passerait ainsi. Par contre, un peu plus de précision, ou à tout le moins une orientation (sans être obligatoirement détaillée), serait déjà pas si mal.

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  7. Richard Langelier permalink
    22 juillet 2014 19 h 25 min

    Nous voilà enfin au diapason! (et non pas au même diapason).

    Je reviendrai sans doute sur l’argumentaire des «visionnaires florentins» (pour être encore plus au diapason, pléonasme vertueux puisque c’est moi qui l’écris), mais là je suis la situation à Gaza.

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  8. 22 juillet 2014 21 h 39 min

    Moéssi…

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  9. 4 août 2014 7 h 59 min

    Merci pour ton billet sur ce livre, qui donne envie de le lire, au contraire de beaucoup d autre livres ecrit par des « Theoriciens de la theorie de l hyppothese…| » ce qui je pense, dessert la pensee Anarchiste, si l on considere que cette derniere se resume a du Truisme, comme l explique si bien Chomsky. Merci

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